Remarques sur la lettre de M. Arnaud, touchant ma proposition: que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui luy arrivera à jamais. Von Leibniz

GerhardtFrench

J'ay crû (dit M. Arnaud) qu'on en pourroit inferer que Dieu a esté libre de créer ou de ne pas créer Adam, mais que supposant qu'il l'ait voulu créer, tout ce qui est arrivé depuis au genre humain, a dû ou doit arriver par une necessité fatale, ou au moins qu'il n'y a pas plus de liberté à Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu créer Adam, que de ne pas créer une nature capable de penser, supposé qu'il ait voulu me créer. J'avois repondu premierement qu'il faut distinguer entre la necessité absolue et hypothetique. A quoy M. Arnaud replique icy, qu'il ne parle que de necessitate ex hypothesi. Apres cette declaration la dispute change de face. Le terme de la necessité fatale dont il s'estoit servi et qu'on ne prend ordinairement que d'une necessité absolue, m'avoit obligé à cette distinction, qui cesse maintenant d'autant que M. Arnaud n'insiste point sur la necessitate fatali, puisqu'il parle alternativement: par une necessitate fatali ou au moins etc. Aussi seroit il inutile de disputer du mot. Mais quant à la chose, Mons. Arnaud trouve encor estrange ce qu'il semble que je soutiens, sçavoir que tous les evenemens humains arrivent necessitate ex hypothesi de cette seule supposition que Dieu a voulu créer Adam; à quoy j'ay deux reponses à donner, l'une que ma supposition n'est pas simplement que Dieu a voulu créer un Adam, dont la notion soit vague et incomplete, mais que Dieu a voulu créer un tel Adam assez determiné à un individu. Et cette notion individuelle complete selon moy enveloppe des rapports à toute la suite des choses, ce qui doit paroistre d'autant plus raisonnable que Mr. Arnaud m'accorde icy la liaison qu'il y a entre les resolutions de Dieu, sçavoir que Dieu, prenant la resolution de creer un tel Adam, a égard à toutes les resolutions qu'il prend touchant toute la suite de l'univers, à peu pres comme une personne sage qui prend une resolution à l'égard d'une partie de son dessein, l'a tout entier en vue, et se resoudra d'autant mieux, si elle pourra se resoudre sur toutes les parties à la fois.

L'autre reponse est que la consequence en vertu de la quelle les evenemens suivent de l'hypothese, est bien tousjours certaine, mais qu'elle n'est pas tousjours necessaire necessitate metaphysica, comme est celle qui se trouve dans l'exemple de Mr. Arnaud (que Dieu en resolvant de me créer ne sçauroit manquer de créer une nature capable de penser), mais que souvent la consequence n'est que physique, et suppose quelques decrets libres de Dieu, comme font les consequences qui dependent des loix du mouvement, ou qui dependent de ce principe de morale, que tout esprit se portera à ce qui luy paroist le meilleur. Il est vray, que lorsque la supposition des decrets qui font la consequence, est adjoutée à la premiere supposition de la resolution de Dieu de créer Adam, qui faisoit l'antecedent, pour faire un seul antecedent de toutes ces suppositions ou resolutions: il est vray, dis-je, qu'alors la consequence s'acheve.

Comme j'avois déja touché en quelque façon ces deux reponses dans ma lettre envoyée à Monseigneur le Landgrave, Mons. Arnaud fait icy des repliques qu'il faut considerer. Il avoue de bonne foy d'avoir pris mon opinion, comme si tous les évenemens d'un individu se deduisoient selon moy de sa notion individuelle, de la même maniere et avec la même necessité, qu'on deduit les proprietés de la sphere de sa notion specifique ou definition, et comme si j'avois consideré la notion de l'individu en luy même, sans avoir égard à la maniere de la quelle il est dans l'entendement ou volonté de Dieu. Car (dit il) il me semble qu'on n'a pas accoustumé de considerer la notion specifique d'une sphere par rapport à ce qu'elle est representée dans l'entendement divin, mais par rapport à ce qu'elle est en elle même, et j'ay crû qu'il en estoit ainsi de la notion individuelle de chaque personne; mais il adjoute, que maintenant qu'il sçait que c'est là ma pensée, cela luy suffit pour s'y conformer en recherchant si elle leve toute la difficulté, dont il doute encore. Je voy que M. Arnaud ne s'est pas souvenu ou du moins ne s'est pas soucié du sentiment des Cartesiens, qui soutiennent que Dieu establit par sa volonté les verités eternelles, comme sont celles qui touchent les proprietés de la sphere; mais comme je ne suis pas de leur sentiment, non plus que Mons. Arnaud, je diray seulement, pourquoy je croy, qu'il faut philosopher autrement de la notion d'une substance individuelle que de la notion specifique de la sphere. C'est que la notion d'une espece n'enferme que des verités éternelles ou necessaires, mais la notion d'un individu enferme sub ratione possibilitatis ce qui est de fait ou ce qui se rapporte à l'existence des choses et au temps, et par consequent elle depend de quelques decrets libres de Dieu consideres comme possibles: car les verités de fait ou d'existence dependent des decrets de Dieu. Aussi la notion de la sphere en general est incomplete ou abstraite, c'est à dire on n'y considere que l'essence de la sphere en general ou en theorie sans avoir égard aux circonstances singulieres, et par consequent elle n'enferme nullement ce qui est requis à l'existence d'une certaine sphere; mais la notion de la sphere qu'Archimede a fait mettre sur son tombeau est accomplie et doit enfermer tout ce qui appartient au sujet de cette forme. C'est pourquoy dans les considerations individuelles ou de practique, quae versantur circa singularia, outre la forme de la sphere, il y entre la matiere dont elle est faite, le lieu, le temps, et les autres circonstances, qui par un enchainement continuel envelopperoient enfin toute la suite de l'univers, si on pouvoit poursuivre tout ce que ces notions enferment. Car la notion de cette particelle de matiere dont cette sphere est faite, enveloppe tous les changemens qu'elle a subis et subira un jour. Et selon moy chaque substance individuelle contient tousjours des traces de ce qui luy est jamais arrivé et des marques de ce qui luy arrivera à tout jamais. Mais ce que je viens de dire peut suffire pour rendre raison de mon procedé.

Or Mons. Arnaud declare, qu'en prenant la notion individuelle d'une personne par rapport à la connoissance que Dieu en a eue, lorsqu'il a resolu de la creer, ce que je dis de cette notion est tres certain; et il avoue de même que la volonté de creer Adam, n'a point esté detachée de celle qu'il a eu à l'égard de ce qui est arrivé à luy et à sa posterité. Mais il demande maintenant, si la liaison entre Adam et les évenemens de sa posterité est dependante ou independante des decrets libres de Dieu; c'est à dire, comme il s'explique, si ce n'est qu'en suite des decrets libres, par les quels Dieu a ordonné tout ce qui arriveroit à Adam et à sa posterité, que Dieu a connu ce qui leur arriveroit, ou s'il y a independemment de ces decrets entre Adam et les évenemens susdits une connexion intrinseque et necessaire. Il ne doute point, que je ne choisisse le second party, et en effect je ne sçaurois choisir le premier de la maniere qu'il vient d'estre expliqué, mais il me semble qu'il y a quelque milieu. Il prouve cependant, que je dois choisir le dernier, parce que je considere la notion individuelle d'Adam comme possible, en soutenant que parmy une infinité de notions possibles Dieu a choisi celle d'un tel Adam, or les notions possibles en elles mêmes ne dependent point des decrets libres de Dieu.

Mais c'est icy qu'il faut que je m'explique un peu mieux; je dis donc, que la liaison entre Adam et les évenemens humains n'est pas independante de tous les decrets libres de Dieu, mais aussi elle n'en depend pas entierement de telle sorte, comme si chaque évenement n'arrivoit ou n'estoit prevû qu'en vertu d'un decret particulier primitif fait à son égard. Je croy donc, qu'il y a que peu de decrets libres primitifs qu'on peut appeller loix de l'univers, qui reglent les suites des choses, lesquels estant joints au decret libre de créer Adam, achevent la consequence, à peu près comme il ne faut que peu d'hypotheses pour expliquer les phenomenes; ce que j'expliqueray encor plus distinctement dans la suite. Et quant à l'objection, que les possibles sont independans des decrets de Dieu, je l'accorde des decrets actuels (quoyque les Cartesiens n'en conviennent point), mais je soutiens, que les notions individuelles possibles enferment quelques decrets libres possibles. Par exemple, si ce Monde n'estoit que possible, la notion individuelle de quelque corps de ce monde, qui enferme certains mouvemens comme possibles, enfermeroit aussi nos loix du mouvement (qui sont des decrets libres de Dieu), mais aussi comme possibles seulement. Car comme il y a une infinité de mondes possibles, il y a aussi une infinité de loix, les unes propres à l'un, les autres à l'autre, et chaque individu possible de quelque monde enferme dans sa notion les loix de son monde.

On peut dire la même chose des miracles ou operations extraordinaires de Dieu, qui ne laissent pas d'estre dans l'ordre general, de se trouver conformes aux principaux desseins de Dieu, et par consequent d'estre enfermées dans la notion de cet univers, lequel est un resultat de ces desseins; comme l'idée d'un bastiment resulte des fins ou desseins de celuy qui l'entreprend, et l'idée ou notion de ce monde est un resultat de ces desseins de Dieu considerés comme possibles. Car tout doit estre expliqué par sa cause, et celle de l'univers, ce sont les fins de Dieu. Or chaque substance individuelle selon moy exprime tout l'univers suivant une certaine veue, et par consequent elle exprime aussi les dits miracles. Tout cela se doit entendre de l'ordre general, des desseins de Dieu, de la suite de cet univers, de la substance individuelle, et des miracles, soit qu'on les prenne dans l'estat actuel ou qu'on les considere sub ratione possibilitatis. Car un autre Monde possible aura aussi tout cela à sa maniere, quoyque les desseins du nostre ayent esté preferés.

On peut juger aussi par ce que je viens de dire des Desseins de Dieu et des Loix primitives, que cet univers a une certaine notion principale ou primitive, de la quelle les évenemens particuliers ne sont que des suites, sauf pourtant la liberté et la contingence, à la quelle la certitude ne nuit point, puisque la certitude des évenemens est fondée en partie sur des actes libres. Or chaque substance individuelle de cet univers exprime dans sa notion l'univers, dans le quel il entre. Et non seulement la supposition que Dieu ait resolu de créer cet Adam, mais encor celle de quelque autre substance individuelle que ce soit enferme des resolutions pour tout le reste, parce que c'est la nature d'une substance individuelle, d'avoir une telle notion complete, d'où se peut deduire tout ce qu'on luy peut attribuer et même tout l'univers à cause de la connexion des choses. Neantmoins pour proceder exactement, il faut dire que ce n'est pas tant à cause que Dieu a resolu de creer cet Adam, qu'il a resolu tout le reste, mais que tant la resolution qu'il prend à l'égard d'Adam, que celle qu'il prend à l'égard d'autres choses particulieres est une suite de la resolution qu'il prend à l'égard de tout l'univers et des principaux desseins qui en determinent la notion primitive, et en establissent cet ordre general et inviolable, auquel tout est conforme, sans qu'il en faille excepter les miracles, qui sont sans doute conformes aux principaux desseins de Dieu, quoyque les maximes particulieres qu'on appelle loix de nature n'y soyent pas tousjours observées.

J'avois dit, que la supposition, de la quelle tous les evenemens humains se peuvent deduire, n'est pas simplement celle de créer un Adam vague, mais celle de créer un tel Adam determiné à toutes ces circonstances choisi parmy une infinité d'Adams possibles. Cela a donné occasion à Mons. Arnaud d'objecter non sans raison, qu'il est aussi peu possible de concevoir plusieurs Adams, prenant Adam pour une nature singuliere, que de concevoir plusieurs Moy. J'en demeure d'accord, mais aussi en parlant de plusieurs Adams, je ne prenois pas Adam pour un individu determiné. Il faut donc que je m'explique. Et voicy comme je l'entendois. Quand on considere en Adam une partie de ses predicats, par exemple, qu'il est le premier homme, mis dans un jardin de plaisir, de la coste du quel Dieu tire une femme, et choses semblables concues sub ratione generalitatis (c'est à dire sans nommer Eve, le paradis et autres circonstances qui achevent l'individualité), et qu'on appelle Adam la personne à qui ces predicats sont attribués, tout cela ne suffit point à determiner l'individu, car il y peut avoir une infinité d'Adams, c'est à dire de personnes possibles à qui cela convient, differentes entre elles. Et bien loin que je disconvienne de ce que Mr. Arnaud dit contre cette pluralité d'un même individu, je m'en estois servy moy même pour faire mieux entendre que la nature d'un individu doit estre complete et determinée. Je suis même tres persuadé de ce que S. Thomas avoit déja enseigné à l'égard des intelligences, et que je tiens estre general, sçavoir qu'il n'est pas possible qu'il y ait deux individus entierement semblables, ou differens solo numero. Il ne faut donc pas concevoir un Adam vague, c'est à dire une personne à qui certains attributs d'Adam appartiennent, quand il s'agit de determiner, si tous les evenemens humains suivent de sa supposition; mais il luy faut attribuer une notion si complete, que tout ce qui luy peut estre attribué, en puisse estre deduit; or il n'y a pas lieu de douter que Dieu ne puisse former une telle notion de luy, ou plustost qu'il ne la trouve toute formée dans le pays des possibles, c'est à dire dans son entendement.

Il s'ensuit aussi que ce n'auroit pas esté notre Adam, mais un autre, s'il avoit eu d'autres evenemens, car rien ne nous empeche de dire que ce seroit un autre. C'est donc un autre. Il nous paroist bien que ce quarré de marbre apporté de Genes auroit esté tout à fait le même, quand on l'y auroit laissé, parceque nos sens ne nous font juger que superficiellement, mais dans le fonds à cause de la connexion des choses tout l'univers avec toutes nos parties seroit tout autre, et auroit esté un autre dès le commencement, si la moindre chose y alloit autrement qu'elle ne va. Ce n'est pas pour cela que les evenemens soyent necessaires, mais c'est qu'ils sont certains apres le choix que Dieu a fait de cet univers possible, dont la notion contient cette suite de choses. J'espere que ce que je vay dire, en pourra faire convenir Mons. Arnaud même. Soit une ligne droite ABC representant un certain temps. Et soit une certaine substance individuelle, par exemple moy, qui demeure ou subsiste pendant ce temps là. Prenons donc premierement moy qui subsiste durant le temps AB, et encor moy qui subsiste durant le temps BC. Puisque donc on suppose, que c'est la même substance individuelle qui dure, ou bien que c'est moy qui subsiste dans le temps AB et qui suis alors à Paris, et que c'est encor moy qui subsiste dans le temps BC, et qui suis alors en Allemagne, il faut necessairement qu'il y ait une raison qui fasse dire veritablement, que nous durons, c'est à dire que moy, qui ay esté à Paris, suis maintenant en Allemagne. Car s'il n'y en a point, on auroit autant de droit de dire que c'est un autre. Il est vray que mon experience interieure m'a convaincu a posteriori de cette identicité, mais il faut qu'il y en ait une aussi a priori. Or il n'est pas possible de trouver une autre, si non que tant mes attributs du temps et estat precedant, que mes attributs du temps et estat suivant sont des predicats d'un même sujet, insunt eidem subjecto. Or que c'est que de dire que le predicat est dans le sujet, si non que la notion du predicat se trouve en quelque façon enfermée dans la notion du sujet? Et puisque dès que j'ay commencé d'estre, on pouvoit dire de moy veritablement que cecy ou cela m'arriveroit, il faut avouer que ces predicats estoient des lois enfermés dans le sujet ou dans ma notion complete, qui fait ce qu'on appelle moy, qui est le fondement de la connexion de tous mes estats differens et que Dieu connoissoit parfaitement de toute eternité. Apres cela je croy que tous les doutes doivent disparoistre, car disant que la notion individuelle d'Adam enferme tout ce qui luy arrivera à jamais, je ne veux dire autre chose, si non ce que tous les philosophes entendent en disant praedicatum inesse subjecto verae propositionis. Il est vray que les suites d'un dogme si manifeste sont paradoxes, mais c'est la faute des philosophes qui ne poursuivent pas assez les notions les plus claires.

Maintenant je croy que M. Arnaud, estant aussi penetrant et equitable qu'il l'est, ne trouvera plus ma proposition si estrange, quand mêmes il ne pourroit pas encor l'approuver entierement, quoyque je me flatte presque de son approbation. Je demeure d'accord de ce qu'il adjoute judicieusement touchant la circomspection dont il faut user en consultant la science divine, pour sçavoir ce que nous devons juger des notions des choses. Mais à le bien prendre ce que je viens de dire doit avoir lieu, quand on ne parleroit point de Dieu qu'autant qu'il est necessaire. Car quand on ne diroit pas, que Dieu, considerant l'Adam qu'il prend la resolution de créer, y voit tous ses evenemens, c'est assez qu'on peut tousjours prouver, qu'il faut qu'il y ait une notion complete de cet Adam, qui les contienne. Car tous les predicats d'Adam dependent d'autres predicats du même Adam, ou n'en dependent point. Mettant donc à part ceux qui dependent d'autres, on n'a qu'à prendre ensemble tous les predicats primitifs pour former la notion complete d'Adam suffisante à en deduire tout ce qui luy doit jamais arriver, autant qu'il faut pour en pouvoir rendre raison. Il est manifeste que Dieu peut inventer et même conçoit effectivement une telle notion suffisante pour rendre raison de tous les phenomenes appartenans à Adam; mais il n'est pas moins manifeste qu'elle est possible en elle même. Il est vray qu'il ne faut pas s'enfoncer sans necessité dans la recherche de la science et volonté divine, à cause des grandes difficultés qu'il y a, neantmoins on peut expliquer ce que nous en avons tiré pour nostre question, sans entrer dans ces difficultés dont M. Arnaud fait mention, comme est celle qu'il y a de comprendre, comment la simplicité de Dieu est conciliable avec ce que nous sommes obligés d'y distinguer. Il est aussi fort difficile d'expliquer parfaitement, comment Dieu a une science qu'il auroit pû ne pas avoir, qui est la science de la vision; car si les futurs contingens n'existoient point, Dieu n'en auroit point de vision. Il est vray qu'il ne laisseroit pas d'en avoir la science simple, la quelle est devenue vision, en y joignant sa volonté; de sorte que cette difficulté se reduit peutestre à ce qu'il y a de difficile dans sa volonté, sçavoir comment Dieu est libre de vouloir. Ce qui nous passe sans doute, mais il n'est pas aussi necessaire de l'entendre pour resoudre notre question.

Pour ce qui est de la maniere, selon laquelle nous concevons que Dieu agit en choisissant le meilleur parmy plusieurs possibles, Mons. Arnaud a raison d'y trouver de l'obscurité. Il semble neantmoins reconnoistre que nous sommes portés à concevoir qu'il y a une infinité de premiers hommes possibles, chacun avec une grande suite de personnes et d'evenemens, et que Dieu en choisit celuy qui luy plaist avec sa suite; cela n'est donc pas si estrange, qu'il luy avoit paru d'abord. Il est vray que Mons. Arnaud témoigne qu'il est fort porté à croire que ces substances purement possibles ne sont que des chimeres. C'est de quoy je ne veux pas disputer, mais j'espere que non obstant cela il m'accordera ce dont j'ay besoin. Je demeure d'accord qu'il n'y a point d'autre realité dans les purs possibles que celle qu'ils ont dans l'entendement divin, et on voit par là que M. Arnaud sera obligé luy même de recourir à la science divine pour les expliquer, au lieu qu'il sembloit vouloir cy dessus qu'on les devoit chercher en eux mêmes. Quand j'accorderois aussi ce de quoy Mons. Arnaud se tient convaincu et que je nie pas, que nous ne concevons rien de possible que par les idées qui se trouvent effectivement dans les choses que Dieu a créées, cela ne me nuiroit point. Car en parlant des possibilités, je me contente qu'on en puisse former des propositions veritables. Par exemple, s'il n'y avoit point de quarré parfait au monde, nous ne laisserions pas de voir qu'il n'implique point de contradiction. Et si on vouloit rejetter absolument les purs possibles, on detruiroit la contingence; car si rien n'est possible que ce que Dieu a créé effectivement, ce que Dieu a créé seroit necessaire en cas que Dieu ait resolu de créer quelque chose

Enfin je demeure d'accord, que pour juger de la notion d'une substance individuelle, il est bon de consulter celle que j'ay de moy même, comme il faut consulter la notion specifique de la sphere pour juger de ses proprietés. Quoyque il y ait bien de la difference, car la notion de moy et de toute autre substance individuelle est infiniment plus étendue et plus difficile à comprendre qu'une notion specifique comme est celle de la sphere, qui n'est qu'incomplete. Ce n'est pas assez que je me sente une substance qui pense, il faudroit concevoir distinctivement ce qui me distingue de tous les autres esprits, mais je n'en ay qu'une experience confuse. Cela fait que, quoyqu'il soit aisé de juger que le nombre des pieds du diametre n'est pas enfermé dans la notion de la sphere en general, il n'est pas si aisé de juger, si le voyage que j'ay dessein de faire est enfermé dans ma notion, autrement il nous seroit aussi aisé d'estre prophetes que d'estre Geometres. Je suis incertain, si je feray le voyage, mais je ne suis pas incertain que, soit que je le fasse ou non, je seray tousjours moy. C'est une prevention qu'il ne faut pas confondre avec une notion ou connoissance distincte. Ces choses ne nous paroissent indeterminées que parce que les avances ou marques qui s'en trouvent dans nostre substance, ne sont pas reconnoissables à nous. A peu pres comme ceux, qui ne consultent que les sens, traiteront de ridicule celuy, qui leur dira que le moindre mouvement se communique aussi loin que s'etend la matiere, parce que l'experience seule ne le sçauroit monstrer, mais quand on considere la nature du mouvement et de la matiere, on en est convaincu. Il en est de même icy: quand on consulte l'experience confuse qu'on a de sa notion individuelle en particulier, on n'a garde de s'appercevoir de cette liaison des evenemens; mais quand on considere les notions generales et distinctes qui y entrent, on la trouve. En effect en consultant la notion que j'ay de toute proposition veritable, je trouve que tout predicat necessaire ou contingent, passé, present ou futur, est compris dans la notion du sujet, et je n'en demande pas davantage.

Je croy même que cela nous ouvrira une voye de conciliation, car je m'imagine que M. Arnaud n'a eu de la repugnance à accorder cette proposition, que parce qu'il a pris la liaison que je soutiens pour intrinseque et necessaire en même temps, et moy je la tiens intrinseque, mais nullement necessaire; car je me suis assez expliqué maintenant qu'elle est fondée sur des decrets et actes libres. Je n'entends point d'autre connexion du sujet avec le predicat que celle qu'il y a dans les verités les plus contingentes, c'est à dire qu'il y a tousjours quelque chose à concevoir dans le sujet, qui sert à rendre raison, pourquoy ce predicat ou evenement luy appartient, ou pourquoy cela est arrivé plustost que non. Mais ces raisons des verités contingentes inclinent sans necessiter. Il est donc vray que je pourrois ne pas faire ce voyage, mais il est certain que je le feray. Ce predicat ou evenement n'est pas lié certainement avec mes autres predicats conçus incompletement ou sub ratione generalitatis; mais il est lié certainement avec ma notion individuelle complete, puisque je suppose que cette notion est fabriquée exprès en sorte qu'on en puisse deduire tout ce qui m'arrive; la quelle se trouve sans doute a parte rei, et c'est proprement la notion de moy qui me trouve sous de differens estats, puisque c'est cette notion seule, qui les peut tous comprendre.

J'ay tant de deference pour Mons. Arnaud, et tant de bonne opinion de son jugement, que je me défie aisement de mes sentimens ou au moins de mes expressions, dès que je voy qu'il y trouve à redire. C'est pourquoy j'ay suivi exactement les difficultés qu'il a proposées, et ayant taché d'y satisfaire de bonne foy, il me semble que je ne me trouve pas trop eloigné de ces sentimens.

La proposition dont il s'agit est de tres grande importance, et merite d'estre bien establie, car il s'ensuit, que toute ame est comme un Monde à part, independant de toute autre chose hors de Dieu: qu'elle n'est pas seulement immortelle et pour ainsi dire impassible, mais qu'elle garde dans sa substance des traces de tout ce qui luy arrive. Il s'ensuit aussi, en quoy consiste le commerce des substances, et particulierement l'union de l'ame et du corps. Ce commerce ne se fait pas suivant l'hypothese ordinaire de l'influence physique de l'une sur l'autre, car tout estat present d'une substance luy arrive spontainement et n'est qu'une suite de son estat precedent. Il ne se fait pas aussi suivant l'hypothese des causes occasionelles, comme si Dieu s'en mêloit autrement pour l'ordinaire, qu'en conservant chaque substance dans son train, et comme si Dieu à l'occasion de ce qui se passe dans le corps excitoit des pensées dans l'ame, qui changeassent le cours qu'elle auroit prise d'elle même sans cela; mais il se fait suivant l'hypothese de la concomitance, qui me paroist demonstrative. C'est à dire chaque substance exprime toute la suite de l'univers selon la vûe ou rapport qui luy est propre, d'où il arrive qu'elles s'accordent parfaitement; et lorsqu'on dit que l'une agit sur l'autre, c'est que l'expression distincte de celle qui pâtit se diminue, et s'augmente dans celle qui agit, conformement à la suite des pensées que sa notion enveloppe. Car quoyque toute substance exprime tout, on a raison de ne luy attribuer dans l'usage que les expressions plus distinguées suivant son rapport.

Enfin je croy qu'apres cela les propositions contenues dans l'abregé envoyé à Mons. Arnaud paroistront non seulement plus intelligibles, mais peutestre encor plus solides et plus importantes qu'on n'avait pû juger d'abord.

  1. 1Leibniz hat bemerkt: J'ay changé ces remarques avant que de les envoyer.