Malebranche an Leibniz

Paris ce 14 Decembre 1711

GerhardtFrench

Je vous suis fort obligé de l'honneur de vôtre souvenir, et du présent précieux que le Pere Lelong m'a fait de vôtre part. J'ai parcouru d'abord vôtre ouvrage selon la coutume que j'ai à l'égard de ceux des auteurs que j'estime le plus, et j'en ai deja relû une bonne partie. Vous prouvez fort bien, Monsieur, a priori, que de tous les plans possibles d'ouvrages que Dieu découvre dans sa sagesse, il doit choisir le meilleur, et qu'ainsi toutes les raisons apparentes de M. B.1 tirées des devoirs des hommes entr'eux, ne sont que des comparaisons séduisantes, et qu'il est dangereux de faire, à cause que nous ne sommes que trop portés à juger de Dieu par nous mêmes, et à juger du plan de son ouvrage, quoique nous n'en connoissions presque rien. Je suis persuadé comme vous, Monsieur, que Dieu fait à ses creatures tout le bien qu'il peut leur faire, agissant neantmoins comme il doit agir, c'est à dire agissant selon sa loi qui ne peut être que l'ordre immuable de ses divines perfections, qu'il aime invinciblement et qu'il ne peut démentir ni négliger. Et qu'ainsi son ouvrage est le plus parfait qu'il puisse être, non absolument néantmoins, mais comparé aux voyes qui en sont executrices; car Dieu ne s'honore pas seulement par l'excellence de son ouvrage, mais encore par la simplicité et la fécondité, par la sagesse des voyes. De tous les composez possibles de l'excellence des ouvrages et de la sagesse des voyes, celuy qui porte le plus le caractere des attributs divins, c'est celui là qu'il a choisi. Car la volonté de Dieu n'étant que l'amour invincible qu'il se porte à lui même et à ses divines perfections, il est clair que l'ordre immuable qui est entr'elles est sa loi, et qu'il y trouve tous ses motifs. Ainsi il ne peut les négliger ny les démentir. Mais quoi! dit M. B., Dieu a prevû le peché du premier homme et toutes ses suites, il pouvoit l'empecher etc. Oui, mais il ne le devoit pas. Car, en demeurant immobile à la chute de l'homme, il exprime par là que le culte de la plus excellente de ses creatures n'est rien par rapport à lui; son immobilité porte le caractere de sa divinité et de son infinité, qu'il démentiroit s'il mettoit sa complaisance dans quelque creature, quelque excellente qu'elle soit. Il a en vue Jesus Christ qui divinise le culte de ses creatures, ce culte dans lequel il pourra mettre sa complaisance sans démentir son attribut essentiel, son infinité. C'est là son vrai et premier dessein. La chute du premier homme le favorise. Il veut que Jesus Christ ait la gloire de bastir l'Église future, non du néant de l'être, mais du néant de la sainteté et de la justice, car la grace n'est point donnée aux merites, afin que les hommes, qui sont par le peché dans un état pire que le néant même, n'ayent aucun sujet de se glorifier en eux mêmes, et qu'ils doivent à Jesus Christ, leur chef, par qui ils peuvent rendre à Dieu des honneurs divins, leur bonheur eternel, et qu'ils soient liez avec lui par une etroite reconnoissance. Je vous avoue, Monsieur, que les derniers ouvrages de M. B. m'ont souvent irrité, et je loue vôtre zele et en même tems vôtre moderation dans la maniere dont vous refutez ses pensées dangereuses et seduisantes. Je prie Dieu qu'il vous en recompense et qu'il vous fasse la grace d'imiter vôtre tres illustre Prince. C'est l'amitié dont vous m'honorez depuis long tems, et que je crains de perdre, qui me presse de vous prier et de prier Dieu qu'elle dure éternellement en Jésus Christ, en qui je suis, Monsieur, avec bien du respect etc.

Paris ce 14 Decembre 1711.

  1. 1Bayle.