Leibniz an Malebranche

GerhardtFrench

Il paroit par la lettre que j'ay eu l'honneur de recevoir de votre part, que le principal de mon ouvrage ne vous a point deplû. C'est de quoy je suis ravi, n'en connoissant gueres de meilleur juge que vous.

En effect, quand je considere l'ouvrage de Dieu, je considere ses voyes comme une partie de l'ouvrage, et la simplicité jointe à la fecondité des voyes fait une partie de l'excellence de l'ouvrage: car dans le total les moyens font une partie de la fin. Je ne say pas pourtant s'il faudra recourir à cet expedient, que Dieu demeurant immobile à la cheute de l'homme et la permettant, marque que les plus excellentes creatures ne sont rien par rapport à luy; car on en pourroit abuser, et inferer que le bien et le salut des creatures luy est indifferent, ce qui pourroit revenir au despotisme des supralapsaires, et diminuer l'amour qu'on doit à Dieu. Dans le fond rien ne luy est indifferent, et aucune creature ny action de la creature n'est comptée pour rien chez luy, quoyqu'elles soient comme rien en comparaison de luy. Elles gardent leur proportions entre elles encor devant luy, comme les lignes que nous concevons comme infiniment petites ont leur rapports utiles entre elles, quoyqu'on les compte pour rien quand il s'agit de les comparer aux lignes ordinaires; et je crois d'avoir déja employé cette similitude. Mais il est vray que Dieu ne devoit point déranger son ouvrage pour empecher la cheute de l'homme; cette complaisance pour une seule espece de creatures, quelque excellente qu'elle soit, auroit été trop grande. Je demeure aussi d'accord que la grace n'est point donnée aux merites, quoyque tant les bonnes que les mauvaises actions entrent dans le compte, comme tout le reste, pour la formation du plan total, où le salut est compris. Prieres, bonnes intentions, bonnes actions, tout est utile, et même quelques fois necessaire, mais rien de tout cela n'est suffisant. [Au reste, l'exemple de l'illustre Prince, dont vous parlés à la fin de votre lettre, n'est point imitable à ceux qui considerent qu'il faudroit declarer par serment qu'on croit que ce qu'on sait être des nouveautés mal fondées sont des verités indispensables. Le reste des nations ne doit pas avoir assés de complaisance pour se laisser mener par les Italiens qui s'en moquent; et il y a de l'apparence

qu'ils se repentiront un jour d'avoir forgé leur dernier pretendu Concile Oecumenique, qui les rend irreconciliables.]1

J'ay taché aussi de combattre en passant certains philosophes relachés, comme M. Lock, M. le Clerc et leur semblables, qui ont des idées fausses et basses de l'homme, de l'ame, de l'entendement et même de la Divinité, et qui traitent de chimerique tout ce qui passe leur notions populaires et superficielles. Ce qui leur a fait du tort, c'est qu'estant peu informés des connoissances mathematiques, ils n'ont pas assés connu la nature des verités eternelles.

Les Mathematiques vous sont obligées d'avoir dressé autres fois le Pere Prestet, dont je crois que le R. P. Reineau est un disciple; mais il est allé bien plus avant que luy, et j'attends encor beaucoup de son genie et de son application. Car, bien loin que la matiere soit épuisée, je trouve qu'il y a encor une infinité de choses à faire.2

  1. 1Die eingeklammerte Stelle sollte in der Abschrift des Briefes wegfallen.
  2. 2Ohne Unterschrift und ohne Datum.