Leibniz an Malebranche

Hanover 13/23 Mars 1699

GerhardtFrench

Hanover 13/23 Mars 1699.

J'ay un double sujet de vous écrire: c'est pour vous remercier de l'honneur de vostre souvenir, et pour vous feliciter ou nous plustost de ce que l'Academie Royale des sciences profitera desormais de vos lumieres, et que vous aurés ainsi plus d'occasion de contribuer au bien public. Les Mathematiciens ont autant besoin d'estre philosophes que les philosophes d'estre Mathematiciens; et vous, mon R. P., qui estes l'un et l'autre, et qui passés avec raison pour un des premiers philosophes du temps, estes le plus propre du monde à faire cette alliance.

Je voudrois avoir porté la science de l'infini, où je la souhaite, et où je crois qu'elle peut aller, pour satisfaire à ce que vous demandés. Mais il y a des choses qui ont besoin de calcul, et il n'y a personne dans ce pays cy qui s'en mêle, cela me rebute. Ces sortes d'études, seches d'elles mêmes, deviennent plus agreables, quand on les peut partager avec quelcun, et je ne suis pas en estat de travailler long temps aux calculs sans estre aidé.

Pour ce qui est de vostre Traité de la Communication des Mouvemens, que vous me mandés, mon R. P., de vouloir reformer, je reconnois en même temps en cela vostre penetration et vostre sincerité. Il faut estre bien plus penetrant pour voir ce qu'il y a à changer dans le sien, que pour le decouvrir chez les autres: mais il faut estre fort sincere pour l'avouer, comme vous fistes déja à l'egard des loix du mouvement, mises dans la Recherche de la Verité, lorsque vous me fistes l'honneur de dire dans vostre petit traité en 1692, que mes reflexions avoient donné occasion à vos nouvelles considerations. Je trouvay pourtant encor quelque chose dans ce dernier traité qui me parut sujet à des difficultés insurmontables, ce qui me fit faire des remarques là dessus; mais je n'en voulus rien dire de peur de passer pour un homme qui affectoit de vous contredire. Maintenant que vous y voulés repenser, je vous envoye ces remarques, pour y faire la reflexion que vous jugerés à propos. Vous convenés maintenant avec moy qu'il ne se conserve pas la même quantité de mouvement absolu, mais du même costé, ou comme je l'appelle, la même quantité de direction. Mais il faut pourtant que je vous dise que je crois qu'il se conserve encor la même quantité non seulement de la force absolue, mais encor de l'action motrice absolue, que j'ay trouvée entierement differente de ce qu'on appelle la quantité de mouvement, en me servant d'un raisonnement qui m'a d'autant plus surpris qu'il est aisé et clair, et tiré des plus simples notions, sans supposer ny poids ny ressort. Et j'ay tant de voyes qui menent toutes à un même but, que M. Bernoulli de Groningue, après y estre entré, n'a pû resister à la force de la verité.

Je seray encor ravi de voir un jour vostre Traité sur le pur amour. Vous dites tousjours quelque chose de profond, et j'ay examiné autresfois cette matiere, en considerant les principes du droit, ayant même donné les definitions que voicy dans ma preface du Code Diplomatique du droit des gens: J'y dis qu'estre juste est estre charitable d'une maniere conforme à la sagesse; que la Sagesse est la science de la felicité; que la Charité est une bienveillance universelle, et la bienveillance une habitude d'aimer; qu'aimer est l'inclination qui fait trouver du plaisir dans le bien, perfection, bonheur d'autruy, ou (ce qui est la même chose) qui fait que la felicité d'autruy entre dans la nostre. Et j'adjoute au même lieu (avant qu'on a parlé de ces disputes) que cette definition sert à resoudre un probleme difficile, sçavoir: comment l'amour peut estre desinteressé, quoyqu'on ne fasse jamais rien que porté par son propre bien. C'est que nostre bien est de l'essence de l'amour, mais non pas nostre interest. Ce qui plaist est un bien en soy, et non pas un bien d'interest; il appartient à la fin et non pas aux moyens. J'y dis même que l'amour divin, ou le plaisir qu'on prend à ce qui fait sentir le bonheur et la supreme perfection de Dieu, entre tellement dans nostre veritable felicité qu'il la fait toute entiere. Ce qui fait aussi, que tous les autres amours et tous les autres plaisirs sont soumis à l'amour de Dieu, ne pouvant donner autrement un solide plaisir, c'est à dire tel qu'il faut pour concourir à la felicité, qui n'est autre chose que l'estat d'une joye durable. Il me sembloit alors que cela suffisoit à peu près pour resoudre la difficulté. Mais quand des habiles gens, comme vous, envisagent les choses, ils trouvent matiere à mille belles reflexions. Je souhaitte que vous continuiés longtemps de faire part au public des vostres. Et je suis véritablement etc.