Malebranche an Leibniz
Je croy qu'il y a encore bien plus de temps à perdre et de difficultez à vaincre dans les disputes par écrit, que dans celles qui se terminent dans la conversation. Vous en voyez bien les raisons. Cependant puisque vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, vous souffrirez bien que je vous reponde.
Vous niez deux propositions, dont voicy la première: Deux choses reellement distinctes sont separables; et vous dites sur la preuve de cette proposition, que quoyque deux choses soient reellement distinctes, tous les requisits de l'une ne peuvent pas toujours estre entendus sans les requisits de l'autre. A quoy je vous repons que cela n'est point vray dans les estres absolus, mais seulement dans les manieres des estres et dans toutes les choses qui consistent dans les rapports; car les estres absolus n'ont point de requisits, leur idée est simple. Vous pouvez penser à une partie d'étendue sans penser à une autre; mais si deux parties d'étendue se joignent et que vous les vouliez separer, alors il faut penser à une autre étendue qui les separe. Ce requisit est conçû necessairement; mais on voit clairement qu'il est aussi possible que les autres parties d'étendue qu'on concevoit jointes soient séparées.1 On n'y conçoit point de contradiction, si ce n'est que l'on suppose ce qui est en question, que l'étendue est immobile.
La seconde proposition que vous niez est celle cy: deux choses étendues separables sont mobiles. Cela me paroist evident. Car si l'on conçoit que l'étendue qui separe deux parties d'étendue croisse ou augmente incessamment, les deux parties d'étendue s'éloigneront sans cesse, et par consequent elles seront en mouvement. Et je ne vois pas que, si l'on peut mettre l'étendue d'un pouce entre deux parties d'étendue, on ne puisse mettre un pied, une toise etc. Au reste, je tombe d'accord que les parties de l'étendue sont separables, en ce que l'une peut estre détruite sans l'autre, mais cela n'empeche pas que l'une ne puisse s'éloigner de l'autre, si ce n'est que l'on veuille toujours se representer l'étendue comme immobile, c'est à dire supposer ce qui est en question.
Voila, Monsieur, ce qu'il est necessaire que je reponde pour satisfaire à votre lettre. Je ne vous en dis pas davantage, parce que j'espere, en vous rendant les civilités que je vous dois depuis si longtemps, vous repondre plus clairement et plus agreablement sur les difficultez que vous me ferez l'honneur de me proposer. Je suis etc.
- 1Die Worte »soient séparées« fehlen im Original; sie sind von Cousin eingeschaltet.