Leibniz an Malebranche

GerhardtFrench

En retournant chez moy, j'ay medité sur ce que nous avions dit de part et d'autre. Il est tres vray, comme vous avez bien reconnu, qu'on ne sçauroit faire assez de reflexion sur toutes les choses pendant la chaleur de la conversation, à moins que de s'assujettir à des loix rigoureuses, ce qui seroit trop ennuyeux. Mais il est bien plus commode d'observer ces loix sur le papier. Je l'ay voulu essayer.

Nous estions sur cette question si agitée, sçavoir si l'espace est reellement distinct de la matiere, s'il y peut avoir un vuide, ou si plustost tout ce qui est étendu est matiere. Vous soûteniez le dernier, sçavoir que l'essence de la matiere consiste dans l'étendue seulement. Et pour prouver que ce vuide prétendu ne seroit qu'une portion de la matiere, vous me fistes remarquer, que ce vuide a des parties reellement distinctes, par exemple un vase tout vuide, separé en deux par un corps qui le coupe. Or tout ce qui est reellement distinct d'un autre, en est separable, à ce que vous disiez. Donc les parties de ce vuide sont separables; donc elles sont mobiles; donc ce vuide pretendu est une portion de la matiere. Ou, pour parler un peu plus formellement, et par propositions:

1 ) Le vuide (celuy du vase susdit, par exemple) a des parties reellement distinctes;

2) Deux choses reellement distinctes sont separables;

3) Deux choses etendues separables sont mobiles;

4) Tout ce qui a des parties mobiles est matiere;

5) Donc le vuide pretendu proposé est matiere.

Dans ce raisonnement je suis obligé de demander la preuve de deux propositions, sçavoir de la seconde et de la troisieme. Je vous avois déja contesté la seconde, mais à present je vois que la troisieme n'est pas sans difficulté, et je commenceray par elle.

Je demande donc, qu'on prouve que deux choses étendues separables sont mobiles, ou peuvent changer de distance. Je n'aurois pas besoin de donner la raison qui me fait douter, car en matiere de demonstration on a tousjours raison de douter d'une proposition qui n'est pas prouvée. Je le fais pourtant pour vous faire mieux entendre ma pensée.

Soit l'espace vuide ABCD, separé en deux parties par le corps EF, je dis que l'espace ABFE est separable de l'espace EFCD, sans mouvement, ou sans s'éloigner de luy, sçavoir par la destruction de l'un sans la destruction de l'autre. Car supposant que le vase du costé droit soit courbé, ou que le parallelogramme ABFE soit changé en figure courbe EGFE, je dis qu'une partie de l'espace entier ABCD, sçavoir DEFC reste, et que l'autre, sçavoir ABFE, est détruite, et changée en EGFE. Et il ne faut pas dire que le premier espace ABFE reste encor, quoyqu'il ne soit plus designé par aucun corps, parce que je croy devoir soûtenir, que les parties dans le continu n'existent qu'autant qu'elles sont determinées effectivement par la matiere ou par le mouvement. Donc je conclus, que les parties de l'espace peuvent estre separées quoyque sans eloignement, puisque l'un de ces deux lieux vuides rectilignes a fait place à un lieu vuide curviligne. Mais je ne pretends pas vous prejuger par là, en cas que vous puissiez prouver par une raison à part que l'elongabilité ou mobilité d'un étendu est une suite de la separabilité, quoyque l'éloignement, comme je viens de prouver, ne soit pas une suite de la separation.

Voila pourquoy je demande la preuve de la troisieme proposition. Je viens maintenant à la seconde, sçavoir que deux choses reellement distinctes sont separables. Vostre preuve, ce me semble, se reduisoit à cecy:

1) Deux choses reellement distinctes peuvent estre entendues parfaitement, l'une sans l'autre. J'adjoute ce mot parfaitement, parce que je le croy conforme à vostre sentiment.

2) Deux choses intelligibles parfaitement l'une sans l'autre, peuvent estre l'une sans l'autre, ou sont separables.

3) Donc deux choses reellement distinctes sont separables.

J'ay bien medité là dessus, et voicy de quelle maniere je demeure d'accord de la seconde proposition de ce prosyllogisme: Si entendre parfaitement

une chose est entendre tous les requisits suffisans à la constituer, alors j'avoue cette proposition, sçavoir: Quand tous les requisits suffisans à constituer une chose peuvent estre entendus, sans qu'on entende tous les requisits suffisans à constituer l'autre, l'une peut estre sans l'autre. Mais ainsi je n'accorde pas la premiere proposition de ce prosyllogisme, sçavoir, que deux choses estant reellement distinctes, tous les requisits de l'une peuvent estre tousjours entendus, sans entendre les requisits de l'autre.

Neantmoins, si vous pourrez prouver vos propositions universellement, sans avoir égard à ma distinction, à la bonne heure.

J'espere que vous jugerez par ce que je viens de dire, que j'ay taché de débarrasser la chose, que j'ay écrit cecy pour l'amour de la verité, et que je ne suis peut estre pas tout à fait indigne d'instruction. Et je vous asseure que vous ne me sçauriez convaincre, sans tirer de moy un aveu sincere de vostre avantage.

Apres cela peut estre que vous me reconnoistrez pour philosophe, c'est à dire amateur de la verité, avec autant de passion que je suis etc.