Leibniz an Malebranche

GerhardtFrench

Je conçois fort bien, que ceux qui ont la facilité de comprendre et de s'enoncer trouvent plus de plaisir dans les conversations que dans les disputes par écrit; mais ceux qui sont aussi pesans que moy, ne peuvent pas les suivre; car ils se trouvent arrêtez par tout, au lieu que les écrits leur laissent le loisir de mediter. Cela estant, il est conforme à l'equité, et même à la charité, que ceux qui sont plus parfaits, ayent quelque condescendance pour les foibles. Je voy que vous en avez assez pour moy, et que c'est peutestre la seule raison, qui vous peut avoir engagé à me répondre. Je vous en suis obligé, et je vous supplie seulement, de ne pas regretter quelques heures que vous pourrez encor employer à achever de m'instruire de la manière que vous avez commencé.

Il y a deux questions, l'une si la separabilité est une suite de la distinction reelle, l'autre si la mobilité est une suite de la separabilité. Vous affirmez l'un et l'autre, et vous entreprenez de le prouver. J'avois trouvé que vostre preuve suppose que deux choses reellement distinctes peuvent tousjours estre parfaitement entendues l'une sans l'autre: je vous avois prié dans ma lettre de le prouver de la maniere que je le niois, sçavoir que tous les requisits de l'une peuvent tousjours estre entendus sans qu'on entende tous les requisits de l'autre. Vous distinguez dans vostre reponse entre les estres absolus et respectifs; vous dites que les estres absolus n'ont point de requisits: or les choses dont il s'agit, sçavoir deux parties de l'espace, sont des estres absolus; donc, puisqu'ils n'ont point de requisits, il sera vray, que l'une pourra estre parfaitement entendue, sans qu'on entende parfaitement l'autre, ou que tous les requisits que l'une peut avoir, puisqu'elle n'en a point, seront entendus, sans qu'on entende tous les requisits de l'autre, puisque l'autre n'en a point non plus. C'est tres bien distingué. Mais il vous reste à prouver que deux estres, tels que sont les parties de l'espace, n'ont point de requisits. Chez moy, tout ce qui peut estre produit, a des requisits hors de luy, sçavoir ceux qui ont concourru à sa production. Or les parties de l'espace sont produites par le mouvement du corps qui le coupe; donc elles ont des requisits. Vous entreprenez pourtant de prouver le contraire, et cela ainsi:

Les parties de l'etendue ne sont pas des manieres d'estre, ou estres respectifs, mais des estres absolus;

Les estres absolus ont une idée simple;

Les choses dont l'idée est simple n'ont point de requisits;

Donc les parties de l'espace n'ont point de requisits. De la maniere que vous expliquez par ce raisonnement même, ce que vous appelez Estres absolus, je suis obligé de ne pas accorder, que les parties susdites sont des estres absolus: il n'y aura même que Dieu et ses perfections ou attributs qui seront absolus en ce sens là.

Vous inserez quelques raisonnemens à part. Vous dites qu'on peut penser à une partie d'un etendu sans penser à toutes les autres. Je reponds, qu'autre chose est y penser, et autre chose est l'entendre parfaitement, ou entendre tous les requisits, quand il y en a.

Au reste, je suis tousjours en droit de supposer qu'il n'est pas necessaire, que tout etendu soit mobile, jusqu'à ce qu'on le prouve: et celuy qui répond à une preuve peut tousjours supposer ce qui est en question, tandis qu'on ne prouve point l'impossibilité de sa supposition.

Cela me doit servir aussi pour répondre à ce que vous dites au second article, scavoir que la mobilité est une suite de la separabilité. Votre preuve est:

Ce qui separe deux choses étendues est entre deux;

Ce qui est entre deux choses, peut estre conceu augmenter de grandeur;

Ce qui est entre deux choses augmentant de grandeur, augmente leur distance;

Ce qui augmente la distance de deux choses, les met en mouvement;

Donc, ce qui separe deux choses étendues, les met en mouvement.

Je réponds en niant la premiere proposition de ce raisonnement, scavoir que ce qui separe deux choses étendues se met tousjours entre elles, puisque j'ay déjà declaré dans la premiere lettre, que j'appelle separation, non seulement l'éloignement, mais encor la destruction d'une chose sans l'autre: et j'ay fait voir par un exemple, comment il y a une separation, sans éloigement.

Vous avez preveu, que je ferois cette réponse, et vous dites incontinent apres: »Je tombe d'accord, que les parties de l'étendue sont separables, en ce que l'une peut estre détruite sans l'autre; mais cela n'empeche pas, que l'une ne puisse s'éloigner de l'autre, si ce n'est qu'on veuille tousjours se representer l'étendue comme immobile, c'est à dire supposer ce qui est en question.«

Mais vous vous pouvez souvenir que j'ay dit en termes exprès, dans ma premiere lettre, que ce que je disois, n'empeche pas ce que vous dites, pourveu que vous le prouviez: et j'ay protesté, qu'en faisant voir qu'il y a une separation sans éloignement, je ne veux pas vous prejuger, en cas que vous puissiez prouver, qu'il n'y a point de separabilité sans elongabilité. Mais je m'attendois à cette preuve, et je croyois pouvoir cependant supposer ce qui est en question.

Je suis asseuré que vous jugerez vous meme, qu'il faut encor quelque chose pour faire conceuvoir clairement la necessité de la mobilité de tout ce qui est étendu; et je souhaite que vous m'en fassiez part, si vous avez en main quelque chose qui puisse satisfaire. Je reconnois qu'il est souvent difficile d'enoncer nos pensées et de faire sentir aux autres ce qui nous paroist convainquant: mais je tiens aussi que c'est alors que nous avons une démonstration achevée, quand nous sommes en estat de l'enoncer d'une maniere incontestable à l'égard de tout homme qui voudra prendre le soin de l'examiner de point en point.

Enfin, pour vous rendre justice, vous pourriez avoir raison de desirer, qu'un adversaire vous prouvât luy même qu'il y a quelque étendue immobile, si vous aviez à faire à un adversaire; mais vous n'en trouvez point en moy, qui suis en humeur d'apprendre, et non pas en estat d'enseigner. Vous pouvez adjouter, qu'au moins la presomtion est, que tout ce qui est étendu est mobile, jusqu'à ce qu'on prouve qu'il y a quelque étendu immobile. Je réponds que je trouve en moy cette presomtion contrebalancée par un certain penchant que tous les hommes ont de conceuvoir un espace distinct de la matiere.

Je suis etc.