Foucher an Leibniz

A Paris du .... mars 1693

GerhardtFrench

Je crois, Monsieur, que vous serez content de ce que j'ay dit dans mon troisième livre des Dissertations sur la Philosophie des Academiciens, au sujet du doute general qu'on leur attribuë vulgairement; car non seulement je prouve dans ce livre que les Academiciens n'ont pas douté de toutes choses, mais encore qu'ils avoient des dogmes; et c'est ce que j'ay montré par le temoignage de Philon, duquel Ciceron parle ainsi: Negarat duas Academias esse, erroremque eorum qui ita putarant coarguit. C'est encore ce que j'ay montré par un fragment de Clitomaque, où il est dit que l'on se trompe d'attribuer aux Academiciens d'avoir douté des sensations: Vehementer errare eos qui dicunt ab Academicis sensus

eripi, a quibus nusquam dictum sit, aut colorem, aut saporem, aut sonum nullum esse; sed etc. Outre cela on voit aussi par le mesme fragment que les Academiciens ne doutoient point de ce qui estoit connu immediatement ou aperceu par luy mesme: Propterea quod nihil falsi cognitum et perceptum esse possit. D'où il s'ensuit necessairement que ce qui est connu immediatement ou aperceu est tousjours vray, et ne doit point estre revoqué en doute.

Outre cela j'ay fait voir encore que les Academiciens n'ayant rien ecrit, on en juge vulgairement sur le raport de leurs Adversaires, qui estoient les Stoiciens, lesquels avoient coutume de dire que nos Philosophes renversoient toutes les sciences parce qu'ils ne vouloient pas reconnoistre la certitude des sens. Pour ce qui est des propositions negatives que Ciceron attribuë aux Academiciens, outre que je les ay interpretées suivant leurs principes, on peut encore observer qu'il les attribuë aussi à Democrite, à Platon et à plusieurs autres Anciens que l'on scait constamment n'avoir point douté de toutes choses.

Quant à ce qui regarde vostre Axiome, Natura non agit saltatim, je vous avouë, Monsieur, que j'aurois eu pene à concevoir là dessus vostre sentiment, s'il ne m'estoit tombé entre les mains deux traitez, l'un De motu concreto, et l'autre De motu abstracto, que vous avez adressez aux deux plus fameuses Academies de l'Europe. Il n'est pas necessaire de vous dire icy combien j'estime ces traitez, et quel a esté le plaisir que j'ay eu d'y voir en très peu d'estendue de riches et belles explications des plus considerables phenomenes de la nature. Mais cependant j'avouë que je ne comprends pas comment vous admettez des divisibles et des indivisibles tout ensemble: car cela redouble la difficulté et ne résoud point la question. En effet, pour ajuster les parties du tems avec celles de l'espace que les mobiles parcourent, il faut que l'indivisibilité ou la divisibilité se rencontre de part et d'autre. Car si un instant, par exemple, estant supposé indivisible, correspond neanmoins à un point divisible, la premiere partie de ce point sera parcouruë lorsque l'instant ne sera encore passé qu'à demi; et cela estant, il faudra bien que cet instant soit partageable, puisqu'il sera passé à moitié, avant que son autre partie le soit actuellement. La mesme chose se dira au sujet d'un point indivisible par raport à un instant qui peut estre partagé. Mais d'autre part, si l'on suppose que les instants et les points soient egalement indivisibles, on ne pourra resoudre la difficulté

des Sceptiques, ni montrer comment Achille doit aller plus vite qu'une tortuë.

Les instants et les points sont divisibles absolument et mathematiquement, dira on, mais ils ne sont pas actuellement divisez en toutes leurs parties possibles; et cela posé, en un mesme instant, un gros point et un petit sont parcourus. Je le veux; mais si cela est ainsi, la nature agira par sault: car il se fera un transport momentané d'une extremité d'un point à l'autre, car on suppose que ce transport se fasse en un instant, et la mesme difficulté reste tousjours à resoudre.

L'autre Axiome, Extrema in idem recidunt, n'empesche pas que l'on reconnoisse l'existence de l'infini actuel; mais seulement il peut servir à conclure que cet infini est incomprehensible à l'esprit humain, et que nous n'en avons point d'idée positive, non plus que du neant. Ces deux extremitez nous passent, et ce n'est pas sans raison que Platon a dit dans son Sophiste que le Philosophe se perd dans la contemplation de l'estre, et le Sophiste dans celle du neant, l'un estant eblouy de la trop grande lumiere de son objet, et l'autre estant aveugle par les tenebres du sien. C'est pour cela qu'il est dit dans le livre que l'on attribue à St. Denis, que l'estre souverain est au dessus de toute conception humaine, ce qui revient à ces paroles de St. Paul: Lucem habitat in accessibilem. Avec tout cela nous nous sommes toujours obligez de recourir à luy, non seulement pour trouver la cause des prodiges ou miracles, mais encore, Monsieur, comme vous le reconnoissez fort bien, pour rendre raison des lois du mouvement et des actions reciproques des Esprits sur les corps, et des corps sur les Esprits. Et apres tout, comment seroit-il possible qu'aucune chose existast, si l'estre mesme, ipsum esse, n'avoit l'existence? Mais bien au contraire, ne pourroit-on pas dire avec beaucoup plus de raison, qu'il n'y a que luy qui existe veritablement, les estres particuliers n'ayant rien de permanent, Semper generantur et nunquam sunt.

Voila, Monsieur, ce que j'ay cru devoir vous repondre en peu de mots au sujet des axiomes dont je viens de parler. Pour ce qui est d'en establir quelques uns par avance, avant que de travailler à la Philosophie des Academiciens, c'est une chose dont vous trouverez bon que je me dispense, si vous considerez que ce n'estoit point là la methode de ces Philosophes, par ce qu'ils avoient coutume de traitter les questions par ordre, et de suivre toujours

le fil des veritez par lequel ils se conduisoient pour sortir du Labyrinthe de l'ignorance humaine.

Voila, Monsieur, ce que j'ay donné pour inserer dans le journal des Scavans. Je crois que vous n'en serez point faché, car quoyque je dise que la difficulté ne me paroisse pas estre resoluë, ce n'est que pour vous donner lieu de l'expliquer davantage. Je n'ay point encore vu vostre Dynamique. On m'a dit qu'elle estoit enfermée parmi les papiers de Mr. Thevenot, sous le scellé. Mr. l'Abbé du Hamel m'a fait voir une espèce de memoire où vous parlez des lois ou principes du mouvement par raport aux sentimens du P. Malbranche et de Mr. l'Abbé Catelan. Vous reconnoissez dans cet écrit, que l'on doit recourir à la sagesse eternelle, et c'est une chose dont je demeure d'accord avec vous, car je crois aussi que toutes choses ont esté faittes et le sont actuellement par le Verbe divin. Vous avez fort bien raporté un trait de Platon, et à mon gré vous l'avez fort bien tourné: An potest aliquid exire a fonte Platonico quod non sit divinum; c'est ce que je dis avec St. Augustin et je voudrois dire de moy mesme: An potest exire aliquid a fonte Leibnitio quod non sit praeclarum. J'ay rendu vostre lettre à Mr. le President Cousin, qui a corrigé dans un de ses journaux ce que vous avez souhaité qu'il corrigeast. Je croyois faire un voyage en province, quand je vous ay écrit ma derniere lettre. C'est pour cela que je vous ay prié d'envoyer vostre reponse à Mr. Pelisson ou à Mr. l'Abbé Galois. Je suis faché de la mort de Mr. Pelisson. J'avois envie de le connoistre à cause de vous. Mr. le Conseiller Lantin est tousjours bien aise d'apprendre de vos nouvelles, et il redouble tous les jours l'estime qu'il a pour vous. Je voudrois bien que nous nous vissions quelque jour ensemble comme nous nous sommes vûs luy et moy avec le P. de Malebranche. Mr. l'Abbé Bignon a commencé d'establir une nouvelle Academie, nommée l'Académie des Arts. On en espere un grand succès. Il y a le mesme apointement qu'à l'Académie des Sciences. C'estoit là le dessein de Mr. de Colbert. On nommoit aussi au commencement l'Academie de la bibliotheque du Roy, Académie des Sciences et des arts. Il seroit à propos que ces deux Academies fussent reunies, car ceux qui sont bons pour l'execution et sont grands Artistes, ne sont pas quelquefois ceux qui inventent le plus facilement. Il faut joindre la Theorie à la Pratique. Je ne scais, Monsieur, si vous avez fait reflection sur les trois axiomes que j'ay prononcez dans mon Apologie des Academiciens. Je les ay prouvez ou demontrez par avance comme par estat, parce que ces axiomes sont des ouvertures pour entrer dans la Philosophie des Academiciens. Le premier est: Judicium veritatis non est in sensibus; le second: Non opinaturum esse sapientem; le troisième: Verba non dant conceptus sed supponunt. Je crois que vous en conviendrez avec moy, et si les sens nous font connoistre quelque verité, ce n'est que de la part de nos dispositions interieures ou facons d'estre touchant quoy ils ne nous trompent jamais, car comme dit Clitomaque: Nihil percepti cognitique falsum esse potest. Ce qui doit s'entendre pour connoistre immediatement, car quand on connoit par quelque milieu on peut se tromper et à proprement parler, on ne connoit pas, mais on conjecture, et l'on infere. Je vous prie de me conserver l'honneur de vostre amitié. J'ay bien sujet de louer l'honesteté de Mr. de Brosseau et il me fera la faveur de me rendre la vostre. Je suis etc.

A Paris du1 ... mars 1693.

  1. 1Die Zahl fehlt im Original.