Foucher an Leibniz
de Paris le ... Aoust 1692
de Paris le1 ... Aoust 1692.
J'ay fait voir vostre derniere lettre à plusieurs de vos amis, et ils m'en ont tous demandé une copie, de sorte que j'ay cru ne pouvoir mieux faire que d'en donner un extrait au journal, auquel je repondray sur trois objets, sur le sujet des Academiciens, sur vostre Axiome: Natura non agit saltatim, et sur cet autre: Extrema in idem recidunt. Cependant je puis vous assurer que l'on a une grande estime pour tout ce qui vient de vous et que si l'on m'ecoute sur ce sujet, on l'augmentera encore. Mr. l'Abbé Galois m'a promis qu'il vous feroit present de tous les memoires de l'Academie, qui sont imprimez jusqu'à cet heure. Je vous avois fait une espece de liste de tous les membres de cette illustre compagnie, qui ne laisse pas dans ce tems cy mesmes de florir autant que jamais, et je vous l'envairrois, si je n'avois apris de Mr. Duhamel, vostre ancien ami, que l'on travailloit à faire l'histoire de l'Academie royale de France, de sorte que dans peu de tems vous aurez non seulement les noms des Academiciens, dont vous connoissez desja la plus grande partie, mais encore un detail de tous leurs ouvrages. Cependant, Monsieur, souffrez que je vous temoigne le deplaisir que j'ay de ce que vous avez declaré dans une de vos lettres à Mr. Pelisson qui est imprimée, que vous n'estiez pas de cet Academie; c'est vous en donner vous mesmes l'exclusion: au lieu que si vous n'aviez pas ainsi affirmé sur ce sujet et que vous eussiez esté en cela plus sceptique, on auroit continué la pensée où l'on estoit que vous aviez part à cette compagnie de mesme que Mr. Thyrnous, vostre ami. Pour moy, je n'ay point trouvé aucun moyen de vous excuser là dessus, si non de dire que vous entendiez cela comme si vous aviez voulu dire que vous n'en estiez pas à la maniere de ceux qui sont gagez pour y assister regulierement. Il faut donc vous accorder le titre d'Academicien honoraire, et il n'y a pas un de ces Messieurs qui ne vous le donne, d'autant plus qu'il vous estoit desja acquis du tems de Mr. de Colbert, et qu'il ne s'agissoit plus pour lors que d'achever entierement de vous mettre sur le catalogue avec la permission de Mr. de Pontchartrain. Mr. Tevenot n'est plus à la bibliotheque du Roy et il s'est retiré à son particulier. Je crois que vous le scavez à cet heure. Mr. Clement qui est encor un de vos amis est maintenant en sa place. Je joindray aux memoires de l'Academie, deux feuilles nouvellement imprimées de ma facon. Elles contiennent le 3e Livre des Dissertations sur la philosophie des Academiciens. Vous y trouverez une reponse sur leur maniere de philosopher, qui n'obligeoit pas, comme on a coutume de dire, à douter de toutes choses, mais seulement des propositions non demonstratives. J'ay aussi promis quelques axiomes que l'on peut attribuer aux Academiciens. Vous avez cela dans une 3e partie de mon Apologie. Le 1er axiome est: Judicium veritatis non est in sensibus; le 2e: Non opinaturum esse sapientem, et le 3e: Verba non dant conceptus, sed supponunt. Mais, Monsieur, il n'est pas bon que je m'attache à prouver des axiomes detachez. Il faut former un système. Je consens que l'on démontre tant que l'on voudra les secondes veritez, en les reduisant dans leurs principes immediatement, mais cela n'empesche pas qu'il ne faille une fois pour le moins, aller depuis les derniers principes jusqu'aux premiers, et vice versa.
Vostre sentiment de l'essence de la matiere qui n'est point l'estendue, a esté mis dans le journal de l'année passée2, peu de temps après que vous me l'avez envoyé, et il s'est trouvé un homme qui y a repondu. Je puis vous dire en un mot qu'il me semble qu'il suppose ce qui est en question, car il se fonde sur cette proposition: tout corps, quelque indifférent qu'on le suppose au mouvement et au repos, doit tousjours retarder celuy qui le chocque. Or, il est question de scavoir s'il ne peut donner une matiere qui soit de soy-mesme indifferente au repos et au mouvement. Je suis de vostre avis que l'essence de la matiere ne consiste pas dans l'estenduë, et c'est ce que j'ay prouvé dans ma critique de la Recherche de la verité et dans mes reponses ou autres dissertations.
Mr. l'Abbé Galois vous fait present des huit premiers memoires de l'Académie; il me les a donné aujourdhuy pour vous, et je vais les mettre entre les mains de Mr. de Brosseau pour vous les faire tenir. J'y joindray une nouvelle explication de la quadrature du cercle, ou du moins une nouvelle tentative. Comme vous avés travaillé sur cette matiere, vous serez bien aise de voir le progrès que l'on fait ou que l'on pense faire là dessus. Mr. Osannam vous baise les mains; il m'a donné un probleme pour vous, je le mets icy tel qu'il me l'a donné3. Je vous fais aussi les civilités du P. Malebranche, de Mr. l'Abbé Duhamel, de Mr. Toinard, de Mr. le President Cousin. Mr. l'Abbé Nicaise n'est plus à Paris. Je n'ay point vu vostre Dinamique; on m'a promis de me la faire voir. Mr. l'Abbé Galois m'a assuré qu'il en parleroit dans un de ses memoires, mais comme ce ne peut estre qu'après ces vacances, si vous avez quelque chose à luy faire scavoir là dessus, vous pourrez luy ecrire, il loge à cet heure au college Royal, où Mr. de Roberval a enseigné. Il est principal de ce college: il y a une fort belle bibliotheque. Il me temoigne avoir bien de l'estime pour vous et voudroit vous en donner des marques encor plus considerables que celles de vous faire part de ses memoires. Si vous avez quelque chose à communiquer à Mrs. de l'Academie, il suffit de luy envoyer cela; il en parlera dans ses memoires.
Pour ce qui est de cet amy, qui demande un livre de Remond Lulle, vous me dispenserez, Monsieur, de favoriser son entêtement, car il n'y a point d'amitié qui doive prevaloir à celle que l'on doit avoir pour la verité et la religion, amicus usque ad aras. Mr. Menage est mort depuis peu, et a donné sa bibliotheque aux Jesuites. Mr. Lantin me promet un Spicilegium sur Diogene Laerte. Nous avons une petite contestation dans les journaux, luy et moy, sur la question de scavoir si Carneades l'Académicien a esté, du tems d'Epicure. Il va bientost se deffaire de sa charge, et il aura plus de tems pour philosopher, et se réjouit extremement d'apprendre de vos bonnes nouvelles; mais le tems n'y est pas favorable, silent loges inter arma. Je suis etc.