Series VI Band 6 · No. .

ESSAI SUR L'ENTENDEMENT LIVRE QUATRIEME DE LA CONNOISSANCE

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ESSAI SUR L'ENTENDEMENT LIVRE QUATRIEME DE LA CONNOISSANCE Chapitre I De la Connoissance en general §. 1. PHILAL. Jusqu'icy nous avons parlé des idées et des mots qui les representent, venons maintenant aux connoissances, que les idées fournissent; car elles ne roulent que sur nos idées. §. 2. Et la connoissance n'est autre chose que la perception de la liaison et convenance, ou de l'opposition et disconvenance qui se trouve entre deux de nos idées. Soit qu'on imagine, conjecture ou croye, c'est toujours cela. Nous nous apercevons par exemple par ce moyen que le blanc n'est pas le noir, et que les angles d'un triangle et leur egalité avec deux angles droits, ont une liaison necessaire. THEOPH. La connoissance se prend encore plus generalement, en sorte qu'elle se trouve aussi dans les idées ou termes, avant qu'on vienne aux propositions ou verités. Et l'on peut dire que celuy qui aura vù attentivement plus de pourtraits de plantes et d'animaux, plus de figures de machines, plus de descriptions ou representations de maisons ou de forteresses; qui aura lù plus de Romansingenieux, entenduplus denarrationscurieuses, celuy là, dis je, aura plus de connoissance qu'un autre, quand il n'y auroit pas un mot de verité en tout ce qu'on luy en a depeint ou raconté. Car l'usage qu'il a de se representer dans l'esprit beaucoup de conceptions ou idées expresses et actuelles, le rend plus propre à concevoir ce qu'on luy propose; et il est sûr qu'il sera plus instruit, plus rompu et plus capable qu'un autre qui n'a rien vù ni lù ni entendu; pourvù que dans ces histoires et representations il ne prenne point pour vray ce qui n'est point, et que ces impressions ne l'empeche[nt] point d'ailleurs de discerner le reel de l'imaginaire, ou l'existant du possible. C'est pourquoy certains Logiciens du siecle de la Reformation qui tenoient quelque chose du parti des Ramistes, n'avoient point de tort de dire, que les Topiques, ou les lieux d'invention (Argumenta, comme ils les appellent) servent tant à l'explication ou description bien circonstanciée d'un Theme incomplexe, c'est à dire, d'une chose ou idée; qu'à la preuve d'un Theme complexe, c'est à dire, d'une These, proposition ou verité. Et mème une These peut estre expliquée, pour en bien faire connoistre le sens et la force; sans qu'il s'agisse de sa verité ou preuve; comme l'on voit dans les sermons ou homilies qui expliquent certains passages de la Sainte écriture; ou [dans] les Repetitions ou Lectures sur quelques textes du droit civil ou canonique dont la verité est presupposée. On peut même dire, qu'il y a des Themes qui sont moyens entre une idée et une proposition: ce sont les questions, dont il y en a qui demandent seulement le ouy ou le non, et ce sont les plus proches des propositions, mais il y en a aussi qui demandent le comment et les circonstances etc. où il y a plus à suppléer pour en faire des propositions. Il est vray qu'on peut dire que dans les descriptions (même des choses purement ideales), il y a une affirmation tacite de la possibilité. Mais il est vray aussi que de même qu'on peut entreprendre l'explication et la preuve d'une fausseté, ce qui sert quelquefois à la mieux refuter; l'art des descriptions peut tomber encor sur l'impossible. Il en est comme de ce qui se tronve dans les fictions du Comte de Scandiano suivi par l'Arioste et dans l'Amadis des Gaules, ou autres vieux Romans; dans les Contes des Fées qui estoient redevenus à la mode il y a quelques années; dans les veritables histoires de Lucien et dans les voyages de Cyrano de Bergerac; pour ne rien dire des grottesques despeintres. Aussi sait on que chez les Rhetoriciens les fables sont du nombre des progymnasmata ou exercitations preliminaires. Mais prenant la connoissance dans un sens plus étroit, c'est à dire, pour la connoissance de la verité, comme vous faites icy, Monsieur; je dis qu'il est bien vray que la verité est toujours fondée dans la convenance ou disconvenance des idées, mais il n'est point vray generalement, que nostre connoissance de la verité est une perception de cette convenance ou disconvenance. Car lors que nous ne savons la verité qu'empiriquement, pour l'avoir experimentée, sans savoir la connexion des choses, et la raison qu'il y a dans ce que nous avons experimenté; nous n'avons point de perception de cette convenance ou disconvenance; si ce n'est qu'on l'entende que nous la sentons confusement sans nous en apercevoir: mais vos exemples marquent (ce semble) que vous demandez tousjours une connoissance où l'on s'aperçoit de la connexion ou de l'opposition, et c'est ce qu'on ne peut point vous accorder. De plus, on peut traitter un Thcme complexe non seulement en cherchant les preuves de la verité, mais encore en l'expliquant et l'eclaircissant autrement, selon les lieux Topiques, comme je l'ay déja observé. Enfin j'ay encore une remarque à faire sur vostre definition: c'est qu'elle paroit seulement accommodée aux verités categoriques, où il y a deux idées, le sujet et le predicat; mais il y a encore une connoissance des verités hypothetiques ou qui s'y peuvent reduire (comme les disjonctives et autres), où il y a de la liaison entre la proposition antecedente et la proposition consequente; ainsi il y peut entrer plus de deux idées. §. 3. PHILAL. Bornons nous icy à la connoissance de la verité, et appliquons encore à la liaison des propositions ce qui sera dit de la liaison des idées pour y comprendre les categoriques et les hypothetiques tout ensemble. Or je croy qu'on peut reduire cette convenance ou disconvenance à quatre especes qui sont: (1) identité ou diversité (2) Relation, (3) coexistence ou connexion necessaire (4) existence reelle. §. 4. Car l'esprit s'aperçoit immediatemeut, qu'une idée n'est pas l'autre, que le blanc n'est pas le noir §. 5. puis il s'apperçoit de leur raport en les comparant ensemble, par exemple que deux triangles dont les bases sont egales et qui se trouvent entre deux paralleles sont egaux. §. 6. Aprés cela il y a coexistence [ou plustost connexion, comme la fixité accompagne toujours les autres idées de l'or. §. 7. Enfin il y a existence reelle hors de l'esprit, comme lorsqu'on dit: Dieu est. THEOPH. Je croy qu'on peut dire que la liaison n'est autre chose que le rapport, ou la relation prise generalement. Et j'ay fait remarquer cy dessus, que tout raport est ou de comparaison ou de concours. Celuy de comparaison donne la diversité, et l'identité, ou en tout ou en quelque chose, ce qui fait le mème ou le divers, le semblable ou dissemblable. Le concours contient ce que vous appellez coexistence, c'est à dire connexion d'existence. Mais lors qu'on dit, qu'une chose existe ou qu'elle a l'existence reelle, cette existence mème est le predicat, c'est à dire, elle a une notion liée avec l'idée dont il s'agit, et il y a connexion entre ces deux notions. On peut aussi concevoir l'existence de l'objet d'une idée, comme le concours de cet objet avec moy. Ainsi je croy qu'on peut dire qu'il n'y a que comparaison ou concours; mais que la comparaison qui marque l'identité ou diversité, et le concours de la chose avec moy, sont les rapports qui meritent d'estre distingués parmy les autres. On pourroit faire peut estre des recherches plus exactes et plus profondes, mais je me contente icy de faire des remarques. §. 8. PHILAL. Il y a une connoissance actuelle, qui est la perception presente du raport des idées, et il y en a une habituelle lors que l'esprit s'est aperçu si evidemment de la convenance ou disconvenance des idées, et l'a placé[e] de telle maniere dans sa memoire, que toutes les fois qu'il vient à reflechir sur la proposition, il est asseuré d'abord de la verité qu'elle contient, sans douter le moins du monde. Car n'estant capables de penser clairement et distinctement qu'à une seule chose à la fois, si les hommes ne connoissoient que l'objet actuel de leur pensées, ils seroient tous fort ignorans, et celuy qui connoitroit le plus, ne connoitroit qu'une seule verité. THEOPH. Il est vray que nostre science, mème la plus demonstrative, se devant acquerir fort souvent par une longue chaine de consequences, doit envelopper le souvenir d'une demonstration passée, qu'on n'envisage plus distinctement, quand la conclusion est faite, autrement ce seroit repeter tousjours cette demonstration. Et meme pendant qu'elle dure, on ne la sauroit comprendre toute entiere à la fois car toutes ses parties ne sauroient estre en meme temps presentes à l'esprit; ainsi se remettant tousjours devant les yeux la partie qui precede, on n'avanceroit jamais jusqu'à la derniere qui acheve la conclusion. Ce qui fait aussi que sans l'Ecriture il seroit difficile de bien établir les sciences; la memoire n'estant pas assés seure. Mais ayant mis par écrit une longue demonstration, comme sont par exemple celles d'Apollonius, et ayant repassé par toutes ses parties, comme si l'on examinoit une chaine, anneau par anneau; les hommes se peuvent asseurer de leurs raisonnemens; à quoy servent encore les epreuves, et le succés enfin justifie le tout. Cependant on voit par là que toute croyance consistant dans la memoire de la vuë passée des preuves ou raisons, il n'est pas en nostre pouvoir ni en nostre franc arbitre, de croire ou de ne croire pas, puisque la memoire n'est pas une chose qui depende de nostre volonté. §. 9. PHILAL. Il est vray que nostre connoissance habituelle est de deux sortes ou degrés, quelquefois les verités mises comme en reserve dans la memoire ne se presentent pas plustost à l'esprit, qu'il voit le raport qui est entre les idées qui y entrent; mais quelquefois l'esprit se contente de se souvenir de la conviction, sans en retenir les preuves, et même souvent sans pouvoir se les remettre quand il voudroit. On pourroit s'imaginer que c'est plustost croire sa memoire que de connoitre reellement la verité en question, et il m'a paru autrefois que c'est un milieu entre l'opinion et la connoissance, et que c'est une asseurance qui surpasse la simple croyance fondée sur le temoignage d'autruy. Cependant je trouve, aprés y avoir bien pensé, que cette connoissance renferme une parfaite certitude. Je me souviens, c'est à dire, je connois (le souvenir n'estant que le renouvellement d'une chose passée) que j'ay esté une fois asseuré de la verité de cette proposition, que les trois angles d'un triangle sont egaux à deux droits. Or l'immutabilité des mêmes rapports entre les mêmes choses immuables, est presentement l'idée mediate qui me fait voir que s'ils y ont esté une fois egaux ils le seront encor. C'est sur ce fondement que dans les Mathematiques les demonstrations particulieres fournissent des connoissances generales, autrement la connoissance d'un Geometre ne s'etendroit pas au delà de cette figure particuliere qu'il s'estoit tracée en demontrant. THEOPH. L , idée mediate dont vous parlez, Monsieur, suppose la fidelité de nostre souvenir; mais il arrive quelquefois que nostre souvenir nous trompe, et que nous n'avons point fait toutes les diligences necessaires quoyque nous le croyions maintenant: cela se voit clairement dans les revisions des comptes. Il y a quelquefois des reviseurs en titre d'office, comme auprés de nos mines du Harz, et pour rendre les receveurs des mines particulieres plus attentifs, on a mis une taxe d'amande pecuniaire sur chaque erreur de calcul, et neanmoins il s'en trouve malgré qu'on en ait. Cependant plus on y aporte de soin, plus on se peut fier aux raisonnemens passés. J'ay projetté une maniere d'ecrire les comptes, en sorte que celuy qui ramasse les sommes des colonnes, laisse sur le papier les traces des progrés de son raisonnement, de telle maniere qu'il ne fait point de pas inutilement. Il le peut toujours revoir, et corriger les dernieres fautes, sans qu'elles influent sur les premieres: la revision aussi qu'un autre en veut faire ne coute presque point de peine de cette maniere, parce qu'il peut examiner les mèmes traces à vuë d'oeil. Outre les moyens de verifier encore les comptes de chaque article, par une sorte de preuve trés commode, sans que ces observations augmentent considerablement le travail du compte. Et tout cela fait bien comprendre que les hommes peuvent avoir des demonstrations rigoureuses sur le papier et en ont sans doute une infinité. Mais sans se souvenir d'avoir usé d'une parfaite rigueur, on ne sauroit avoir cette certitude dans l'esprit. Et cette rigueur consiste dans un reglement dont l'observation sur chaque partie soit une asseurance à l'egard du tout. Comme dans l'examen de la chaine par anneaux, où visitant chacun pour voir s'il est fermé, et prenant des mesures avec la main, pour n'en sauter aucun, on est asseuré de la bonté de la chaine. Et par ce moyen on a toute la certitude dont les choses humaines sont capables. Mais je ne demeure point d'accord qu'en Mathematiques les demonstrations particuli eres sur la figure qu'on trace, fournissent cette certitude generale, comme vous semblés le prendre. Car il faut savoir que ce ne sont pas les figures qui donnent la preuve chez les Geometres, quoyque le Style Ecthetique le fasse croire. La force de la demonstration est independante de la figure tracée qui n'est que pour faciliter l'intelligence de ce qu'on veut dire et fixer l'attention; ce sont les propositions universelles, c'est à dire, les definitions, les axiomes, et les theoremes déja demonstrés qui font le raisonnement et le soutiendroient quand la figure n'y seroit pas. C'est pourquoy un savant Geomettre, [nommé] Scheubelius a donné les figures d'Euclide sans leurs lettres qui les puissent lier avec la demonstration qu'il y joint; et un autre, [nommé] Herlinus a reduit les mèmes demonstrations en syllogismes et prosyllogismes. Chapitre II Des degrés de nostre connoissance §. 1. PHILAL. La connoissance est donc intuitive lors que l'esprit aperçoit la convenance [ou disconvenance] de deux idées immediatement par elles mêmes sans l'intervention d'aucune autre. En ce cas l'esprit ne prend aucune peine pour prouver ou examiner la verité. C'est comme l'oeil voit la lumiere, que l'esprit voit que le blanc n'est pas le noir, qu'un cercle n'est pas un triangle, que trois est deux et un. Cette connoissance est la plus claire et la plus certaine dont la foiblesse humaine soit capable, elle agit d'une maniere irresistible sans permettre à l'esprit d'hesiter. C'est connoitre que l'idée est dans l'esprit telle qu'on l'aperçoit. Quiconque demande une plus grande certitude, ne sait pas ce qu'il demande. THEOPH. Les verités primitives qu'on sait par intuition sont de deux sortes comme les derivatives. Elles sont du nombre des verités de raison, ou des verités de fait. Les verités de raison sont necessaires, et celles de fait sont contingentes. Les verités primitives de raison sont celles, que j'appelle d'un nom general identiques, parce qu'il semble qu'elles ne font que repeter la mème chose sans nous rien apprendre. Elles sont affirmatives ou negatives. Les affirmatives sont comme les suivantes. [Ce qui est, est;] Chaque chose est ce qu , elle est, et dans autant d'exemples qu'on voudra A est A, B est B. Je seray ce que je seray. J'ay écrit ce que j'ay ecrit. Et rien en vers comme en prose, c'est estre rien ou peu de chose. [Le rectangle equilateral est un rectangle equilateral; et avec diminution.] Le rectangle equilateral est un rectangle. L'animal raisonnable est toujours un animal. Et dans les hypothetiques: si la figure reguliere de quatre costés est un rectangle equilateral, cette figure est un rectangle. Les copulatives, les disjonctives, et autres propositions sont encore susceptibles de cet identicisme, et je compte même parmi les affirmatives, Non-A est non-A. Et cette hypothetique, si A est non-B, il s'ensuit que A est non-B. Item, si non-A est BC, il s'ensuit que non-A est B. Si une figure qui n'a point d'angle obtus peut estre un triangle regulier; une figure qui n'a point d'angle obtus, peut estre reguliere. Je viens maintenant aux identiques Negatives qui sont ou du principe de contradiction, ou des disparates. Le principe de contradiction est en general: une pro position est ou vraye ou fausse; ce qui renferme deux énonciations; l'une, que le vray et le faux ne sont point compatibles dans une même proposition, ou qu'une proposition ne sauroit estre vraye et fausse à la fois. L'autre que l'opposé ou la negation du vray et du faux ne sont pas compatibles, ou qu'il n'y a point de milieu entre le vray et le faux, ou bien, [qu'] il ne se peut pas qu'une proposition soit ny vraye ny fausse. Or tout cela est encor vray dans toutes les propositions imaginables en particulier. Comme ce qui est A ne sauroit estre non-A. Item AB ne sanroit estre non-A; Un rectangle equilateral ne sauroit estre non-rectangle. Item Il est vray que tout homme est un animal, donc il est faux que quelque homme se trouve qui ne soit pas un animal. On peut varier ces enontiations de bien des façons et les appliquer aux [hypothetiques,] copulatives, disjonctives et autres. Quant aux Disparates ce sont ces propositions qui disent, que l'objet d'une idée n'est pas l'objet d'une autre idée; comme, que la chaleur n'est pas la même chose que la couleur, item L'homme et l'animal n'est pas le mème, quoyque tout homme soit [un] animal. Tout cela se peut asseurer independamment de toute preuve ou de la reduction à l'opposition ou au principe de contradiction, lors que ces idées sont assés entenduës pour n'avoir point besoin icy d'analyse; autrement on est sujet à se meprendre, car disant, le triangle et le trilatere n'est pas le même, on se tromperoit, puisqu'en le bien considerant, on trouve que les trois costés et les trois angles vont toujours ensemble. En disant, le rectangle quadrilatere et le rectangle n'est pas le même, on se tromperoit encor. Car il se trouve que la seule figure à quatre costés peut avoir tous les angles droits. Cependant on peut toujours dire dans l'abstrait, que [la triangularité, n'est pas la trilaterité;] ou que les raisons formelles du triangle et du trilatere ne sont pas les mêmes, comme parlent les Philosophes. Ce sont des differens raports d'une même chose. Quelqu'un aprés avoir entendu avec patience ce que nous venons de dire jusqu'icy, la perdra enfin et dira, que nous nous amusons à des enontiations frivoles, et que toutes les verités identiques ne servent de rien. Mais on fera ce jugement faute d'avoir assés medité sur ces matieres. Les consequences de Logique (par exemple) se demontrent par les principes identiques; et les Geometres ont besoin du principe de contradiction, dans leurs demonstrations qui reduisent à l'impossible. Contentons nous icy de faire voir l'usage des identiques dans les demonstrations des consequences du raisonnement. Je dis donc que le seul principe de contradiction suffit pour demontrer la seconde et la troisieme figure des syllogismes par la premiere. Par exemple, on peut conclure dans la premiere figure en Barbara: Tout B est C Tout A est B Donc Tout A est C. Supposons que la conclusion soit fausse (ou qu'il soit vray que quelque A n'est point C). Donc l'une ou l'autredes premisses sera fausse aussi. Supposons que la seconde est veritable, il faudra que la premiere soit fausse, qui pretend que tout B est C; Donc sa contradictoire sera vraye, c'est à dire, quelque B ne sera point C. Et ce sera la conclusion d'un argument nouveau tiré de la fausseté de la conclusion et de la verité de l'une des premisses du precedent. Voicy cet argument nouveau. Quelque A n'est point C Ce qui est opposé à la conclusion precedente supposée fausse. Tout A est B C'est la premisse precedente supposée vraye. Donc Quelque B n'est point C. C'est la conclusion presente vraye opposée à la premisse precedente fausse. Cet argument est dans le Mode Disamis de la troisieme figure, qui se demontre ainsi manifestement et d'un coup d'oeil du Mode Barbara de la premiere figure, sans employer que le principe de contradiction. Et j'ay remarqué dans ma jeunnesselorsque j'épluchois ceschoses: que tous les Modes de la seconde et de la troisieme figure, se peuvent tirer de la premiere par cette seule methode, en supposant que le mode de la premiere est bon, et par consequent que la conclusion estant fausse, ou sa contradictoire estant prise pour vraye, et une des premisses estant prise pour vraye aussi, il faut que la contradictoire de l'autre premisse soit vraye. Il est vray que dans les Ecoles Logiques, on ayme mieux de se servir des conversions pour tirer les figures moins pri ncipales de la premiere qui est la principale, parce que cela paroit plus commode pour les Ecoliers. Mais pour ceux qui cherchent les raisons demonstratives, où il faut employer le moins de suppositions qu'on peut; on ne demontrera pas par la supposition de la conversion ce qui se peut demontrer par le seul principe primitif qui est celuy de la contradiction et qui ne suppose rien. J'ay mème fait cette observation qui paroit remarquable, c'est que les seules figures moins principales qu'on appelle directes, savoir la seconde et la troisieme se peuvent demontrer par le principe de contradiction tout seul: mais la figure moins principale indirecte, qui est la quatrieme, et dont les Arabes attribuent l'invention à Galien quoyque nous n'en trouvions rien dans les ouvrages qui nous restent de luy, ny dans les autres auteurs Grecs; la quatrieme dis-je, a ce desavantage, qu'elle ne sauroit estre tirée de la premiere ou principale par cette Methode seule, et qu'il faut encore employer une autre supposition, savoir les conversions. De sorte qu'elle est plus eloignée d'un degré que la seconde et la troisieme, qui sont de Niveau, et egalement eloignées de la premiere; au lieu que la quatrieme a besoin encor de la seconde et de la troisieme pour estre demontrée. Car il se trouve fort à propos que les conversions mèmes dont elle a besoin, se demontrent par la figure seconde ou troisieme, demontrables independamment des conversions; comme je viens de faire voir. C'est Pierre de la Ramée qui fit déja cette remarque de la demonstrabilité de la conversion par ces figures; et (si je ne me trompe) il objecta le cercle aux Logiciens qui se servent de la conversion pour demontrer ces figures; quoyque ce n'estoit pas tant le cercle qu'il leur falloit objecter (car ils ne se servoient point de ces figures à leur tour pour justifier les conversions) que l'hysteron proteron ou le rebours, parce que les conversions meritoient plustost d'estre demontrées par ces figures, que ces figures par les conversions. Mais comme cette demonstration des conversions fait encore voir l'usage des identiques affirmatives, queplusieursprennent pour frivoles tout à fait, il sera d'autant plus à propos de la mettre icy. Je ne veux parler que des conversions sans contraposition, qui me suffisent icy, et qui sont simples ou par accident comme on les appelle. Les Conversions Simples sont de deux sortes: celle de l'Universelle Negative comme: Nul quarré est obtusangle, Donc nul obtusangle est quarré. Et celle de la Particuliere Affirmative, comme Quelque triangle est obtusangle, Donc quelque obtnsangle est un triangle. Mais la conversion par accident comme on l'appelle, regarde l'Universelle Affirmative, comme Tout Quarré est rectangle donc Quelque Rectangle est quarré. On entend toujours icy par rectangle une figure dont tous les angles sont droits, et par le Quarré, on entend un Quadrilatere regulier. Maintenant il s'agit de demontrer ces trois sortes de conversions qui sont: (1) Nul A est B, Donc Nul B est A. (2) Quelque A est B, Donc Quelque B est A. (3) Tout A est B, donc Quelque B est A. [Voicy ces demonstrations en forme] Demonstration de la 1. Conversion en Cesare qui est de la 2. figure. Nul A est B Tout B est B Donc Nul B est A. Demonstration de la 2. Conversion en Datisi qui est de la 3. figure. Tout A est A Quelque A est B Donc Quelque B est A. Demonstration de la troisieme Conversion en Darapti, qui est de la 3. figure. Tout A est A Tout A est B Donc Quelque B est A. Ce qui fait voir que les propositions identiques les plus pures et qui paroissent les plus inutiles, sont d'un usage considerable dans l'abstrait et general: et cela nous peut apprendre qu'on ne doit mepriser aucune verité. Pour ce qui est de cette proposition, que Trois est autant que deux et un que vous alleguez encore Monsieur, comme un exemple [de la connoissance intuitive]; je vous diray que ce n'est que la definition du terme Trois, car les definitions les plus simples des nombres se forment de cette façon: Deux est un et un. Trois est deux et un. Quatre est trois et un, et ainsi de suite. Il est vray qu'il y a là dedans une enonciation cachée que j'ay déja remarquée, savoir que ces idées sont possibles; et cela se connoist icy intuitivement. De sorte qu'on peut dire, qu'une connoissance intuitive est comprise dans les definitions lors que leur possibilité paroist d'abord. Et de cette maniere toutes les definitions adéquates contiennent des verités primitives de raison, et par consequent des connoissances intuitives. Enfin on peut dire en general, que toutes les verités primitives de raison sont immediates d'une immediation d'idées. Pour ce qui est des verités primitives de fait, ce sont les experiences immediates internes d'une immediation de sentiment. Et c'est icy où a lieu la premiere verité des Cartesiens ou de St. Augustin: Je pense donc je suis. C'est à dire, je suis une chose qui pense. Mais il faut savoir, que de mème que les identiques sont generales ou particulieres, et que les unes sont aussi claires que les autres (puisqu'il est aussi clair de dire que A est A, que de dire qu'une chose est ce qu , elle est ) il en est encor ainsi des premieres verités de fait. Car non seulement il m'est clair immediatement que je pense, mais il m'est tout aussi clair, que j'ay des pensées differentes, que tantost je pense à A, et que tantost je pense à B etc. Ainsi le principe Cartesien est bon, mais il n'est pas le seul de son espece. On voit par là que toutes les verités primitives de raison ou de fait ont cela de commun, qu'on ne sauroit les prouver par quelque chose de plus certain. §. 2. PHILAL. Je suis bien aise Monsieur que vous poussez plus loin ce que je n'avois fait que toucher sur les connoissances intuitives. Or la connoissance demonstrative n'est qu'un enchainement des connoissances intuitives dans toutes les connexions des idées mediates. Car souvent l'esprit ne peut joindre comparer ou appliquer immediatement les idées l'une à l'autre, ce qui l'oblige de se servir d'autres idées moyennes (une ou plusieurs) pour decouvrir la convenance ou disconvenance qu'on cherche, et c'est ce qu'on appelle raisonner. Comme en demontrant que les trois angles d'un triangle sont egaux à deux droits, on trouve quelques autres angles qu'on voit egaux, tant aux trois angles du triangle qu'à deux droits. §. 3. Ces idées qu'on fait intervenir se nomment preuves, et la disposition de l'esprit à les trouver, c'est la sagacité. §. 4. Et même quand elles sont trouvées ce n'est pas sans peine et sans attention, ni par une seule vuë passagere qu'on peut acquerir cette connoissance, car il se faut engager dans une progression d'idées faite peu à peu et par degrés, §. 5. et il y a du doute avant la demonstration. §. 6. Elle est moins claire que l'intuitive; comme l'image reflechie par plusieurs miroirs de l'un à l'autre s'affoiblit de plus en plus à chaque reflexion, et n'est plus d'abord si reconnoissable sur tout à des yeux foibles. Il en est de même d'une connoissance produitte par une longue suitte de preuves. §. 7. Et quoyque chaque pas que la raison fait en demontrant soit une connoissance intuitive ou de simple vuë; neanmoins comme dans cette longue suitte de preuves; la memoire ne conserve pas si exactement cette liaison d'idées; les hommes prenent souvent des faussetés pour des demonstrations. THEOPH. Outre la sagacité naturelle ou acquise par l'exercice, il y a un art de trouver les idées moyennes (le medium) et cet Art est l'Analyse. Or il est bon de considerer icy qu'il s'agit tantost de trouver la verité ou la fausseté d'une proposition donnée, ce qui n'est autre chose que de repondre à la question An? c'est à dire, si cela est ou n'est pas. Tantost il s'agit de repondre à une question plus difficile (caeteris paribus) où l'on demande par exemple par qui et comment, et où il y a plus à suppléer; et ce sont seulement ces questions, qui laissent une partie de la proposition en blanc, que les Mathematiciens appellent problemes. Comme lors qu'on demande de trouver un miroir qui ramasse tous les rayons du soleil en un point, c'est à dire, on en demande la figure, ou comment il est fait. Quant aux premieres questions où il s'agit seulement du vray et du faux, et où il n'y a rien à suppléer dans le sujet ou predicat, il y a moins d'invention, cependant il y en a; et le seul jugement n'y suffit pas. Il est vray qu'un homme de jugement, c'est à dire, qui est capable d'attention et de reserve, et qui a le loisir, la patience et la liberté d'esprit necessaire; peut entendre la plus difficile demonstration si elle est proposée comme il faut: Mais l'homme le plus judicieux de la terre, sans autre aide, ne sera pas toujours capable de trouver cette demonstration. Ainsi il y a de l'invention encore en cela: et chez les Geometres il y en avoit plus autrefois qu'il n'y en a maintenant. Car lors que l'Analyse estoit moins cultivée, il falloit plus de sagacité pour y arriver, et c'est pour cela qu'encore quelques Geometres de la vieille Roche, ou d'autres qui n'ont pas encore assés d'ouverture dans les nouvelles Methodes, croyent d'avoir fait merveille quand ils trouvent la demonstration de quelque theoreme que d'autres ont inventé. Mais ceux qui sont versés dans l'art d'inventer savent quand cela est estimable ou non: par exemple, si quelqu'un publie la quadrature d'un Espace compris d'une ligne Courbe et d'une Droite, qui reussit dans tous ses segmens et que j'appelle generale; il est toujours en nostre pouvoir, suivant nos Methodes, d'en trouver la demonstration pourvû qu'on en veuille prendre la peine. Mais il y a des quadratures particulieres de certaines portions, où la chose pourra estre si enveloppée, qu'il ne sera pas toujours in potestate jusqu'icy de la developper. Il arrive aussi que l'induction nous presente des verités dans les nombres et dans les figures dont on n'a pas encore decouvert la raison generale. Car il s'en faut beaucoup qu'on soit parvenu à la perfection de l'Analyse en Geometrie et en nombres, comme plusieurs se sont imaginés sur les Gasconnades de quelques hommes excellens d'ailleurs, mais un peu trop prompts ou trop ambitieux. Mais il est bien plus difficile de trouver des verités importantes, et encore plus de trouver les moyens de faire ce qu'on cherche lors justement qu'on le cherche; que de trouver la demonstration des verités qu'un autre a decouvertes. On arrive souvent à de belles verités par la Synthese, en allant du simple au composé, mais lors qu'il s'agit de trouver justement le moyen de faire ce qui se propose, la Synthese ne suffit pas ordinairement, et souvent ce seroit la mer à boire, que de vouloir faire toutes les combinaisons requises; quoyqu'on puisse souvent s'y aider par la methode des exclusions, qui retranche une bonne partie des combinaisons inutiles, et souvent la nature n'admet point d'autre Methode. Mais on n'a pas toujours les moyens de bien suivre celle cy. C'est donc à l'analyse de nous donner un fil dans ce labyrinthe lors que cela se peut, car il est des cas où la nature mème de la question exige qu'on aille tâtonner par tout, les abregés n'estant pas toujours possibles. §. 8. PHILAL. Or comme en demontrant l'on suppose toujours les connoissances intuitives; cela, je pense, a donné occasion à cet axiome, que tout raisonnement vient des choses déj a connuës, et déj a accordées (ex praecognitis et praeconcessis). Mais nous aurons occasion de parler du faux qu'il y a dans cet axiome, lors que nous parlerons dcs maximes qu'on prend mal à propos pour les fondemens de nos raisonnemens. THEOPH. Je seray curieux d'apprendre quel faux vous pourrez trouver dans un axiome qui paroist si raisonnable. S'il falloit toujours tout reduire aux connoissances intuitives, les demonstrations seroient souvent d'une prolixité insuportable. C'est pourquoy les Mathematiciens ont eu l'addresse de partager les difficultés, et de demontrer à part des propositions intervenantes. Et il y a de l'art encore en cela, car comme les verités moyennes (qu'on appelle des Lemmes, lors qu'elles paroissent estre hors d'oeuvre) se peuvent assigner de plusieurs façons, il est bon, pour aider la comprehension et la memoire, d'en choisir qui abregent beaucoup et qui paroissent memorables et dignes par elles mèmes d'estre demontrées. Mais il y a un autre empechement, c'est qu'il n'est pas aisé de demonstrer tous les axiomes, et de reduire entierement les demonstrations aux connoissances intuitives. Et si on avoit vonlu attendre cela, peut estre que nous n'aurions pas encore la science de la Geometrie. Mais c'est de quoy nous avons déja parlé dans nos premieres conversations, et nous aurons occasion d'en dire d'avantage. §. 9. PHILAL. Nous y viendrons tantost: maintenant je remarqueray encore ce que j'ay déja touché plus d'une fois, que c'est une commune opinion; qu'il n'y a que les Sciences Mathematiques qui soyent capables d'une certitude demonstrative; mais comme la convenance et la disconvenance qui se peut connoitre intuitivement n'est pas un privilege attaché seulement aux idées des nombres et des figures; c'est peutestre faute d'application de nostre part que les [Mathematiciens seuls] sont parvenuës à des demonstrations. §. 10. Plusieurs raisons y ont concourru; les sciences Mathematiques sont d'une utilité fort generale; la moindre difference y est fort aisée à reconnoitre. §. 11. Ces autres idées simples qui sont des apparences ou [des sensations] produites en nous, n'ont aucune mesure exacte de leur differens degrés. §. 12. Mais lors que la difference de ces qualités visibles, par exemple, est assés grande pour exciter dans l'esprit des idées clairement distinguées, comme celles du bleu et du rouge, elles sont aussi capables de demonstration que celles du nombre et de l'etenduë. THEOPH. Il y a des exemples assez considerables des demonstrations hors des Mathematiques, et on peut dire qu'Aristote en a donné déja dans ses Premiers Analytiques. En effêt la Logique est aussi susceptible de demonstrations, que la Geometrie, et l'on peut dire que la Logique des Geometres, ou les manieres d'argumenter, qu'Euclide a expliquées et établies en parlant des proportions, sont une extension ou promotion particuliere de la Logique Generale. Archimede est le premier, dont nous ayons des ouvrages, qui ait exercé l'art de demonstrer dans une occasion où il entre du physique, comme il a fait dans son livre de l'Equilibre. De plus, on peut dire que les Jurisconsultes ont plusieurs bonnes demonstrations; sur tout les anciens Jurisconsultes Romains, dont les fragmens nous ont èté conservés dans les Pandectes. Je suis tout à fait de l'avis de Laurent Valle, qui ne peut assez admirer ces auteurs, entre autres parce qu'ils parlent tous d'une maniere si juste et si nette et qu'ils raisonnent en effèt d'une façon qui approche fort de la demonstrative, et souvent est demonstrative tout à fait. Aussi ne say-je aucune science hors de celle du droit et celle des armes, où les Romains ayent adjouté quelque chose de considerable à ce qu'ils avoient reçù des Grecs. Tu regere imperio populos Romane memento Hae tibi erunt artes pacique imponere morem, Parcere subjectis, et debellare superbos. Cette maniere precise de s'expliquer, a fait, que tous ces Jurisconsultes des Pandectes, quoyque assez eloignés quelques fois les uns du tems des autres, semblent être tous un seul auteur, et qu'on auroit bien de la peine à les discerner, si les noms des Ecrivains n'ètoient pas à la tète des extraits; comme on auroit de la peine à distinguer Euclide, Archimede et Apollonius en lisant leur demonstrations sur des matieres, que l'un aussi bien que l'autre a touchées. Il fant avouer que les Grecs ont raisonné avec toute la justesse possible dans les Mathematiques, et qu'ils ont laissé au genre humain les modelles de l'art de demonstrer, car si les Babyloniens et les Egyptiens ont eu une Geometrie un peu plus qu'Empirique, au moins n'en restet-il rien; mais il est étonnant que les mêmes Grecs en sont tant déchùs d'abord, aussi tôt qu'ils se sont eloignés tant soit peu des nombres et des figures, pour venir à la philosophie. Car il est étrange, qu'on ne voit point d'ombre de demonstration dans Platon et dans Aristote (excepté ses Analytiques premiers) et dans tous les autres philosophes anciens. Proclus ètoit un bon Geometre, mais il semble que c'est un autre homme quand il parle de philosophie. Ce qui a fait qu'il a èté plus aisé de raisonner demonstrativement en Mathematiques, c'est en bonne partie parce que l'experience y peut garantir le raisonnement à tout moment, comme il arrive aussi dans les figures des syllogismes. Mais dans la Metaphysique et dans la morale ce parallelisme des raisons et des experiences ne se trouve plus; et dans la physique les experiences demandent de la peine et de la depense. Or les hommes se sont d'abord relachés de leur attention, et égarés par consequent, lors qu'ils ont èté destitués de ce guide fidele de l'experience, qui les aidoit et soûtenoit dans leur démarches, comme fait cette petite Machine roulante, qui empeche les enfans de tomber en marchant. Il y avoit quelque succedaneum, mais c'est de quoi on ne s'ètoit pas et ne s'est pas encore avisé assez. Et j'en parlerai en son lieu. Au reste, le Bleu et le Rouge ne sont gueres capables de fournir matiere à des demonstrations par les Idées que nous en avons, parce que ces idées sont confuses. Et ces couleurs ne fournissent de la matiere au raisonnement qu'autant que par l'experience on les trouve accompagnées de quelques idées distinctes, mais où la connexion avec leur propres idées ne paroist point. §. 14. PHILAL. Outre l'Intuition et la Demonstration, qui sont les deux degrés de nôtre connoissance; tout le reste est foy ou opinion et non pas connoissance, du moins à l'egard de toutes les verités generales. Mais l'esprit a encore une autre perception, qui regarde l'existence particuliere des Estres finis hors de nous, et c'est la connoissance sensitive. THEOPH. L'opinion, fondée dans le vraisemblable, merite peut être aussi le nom de connoissance; autrement presque toute la connoissance historique et beaucoup d'autres tomberont. Mais sans disputer des noms; je tiens que la recherche des degrés de probabilité, seroit trés importante, et nous manque encor, et c'est un grand defaut de nos Logiques. Car lorsqu'on ne peut point decider absolument la question; on pourroit tousjours determiner le degré de vraisemblance ex datis, et par consequent on peut juger raisonnablement quel parti est le plus apparent. Et lors que nos Moralistes (j'entends les plus sages, tels que le General moderne des Jesuites) joignent le plus sur avec le plus probable, et preferent meme le sur au probable; ils ne s'eloignent point du plus probable en effèt. Car la question de la sureté est ici celle du peu de probabilité d'un mal à craindre. Le defaut des Moralistes relachés sur cet article, a èté en bonne partie, d'avoir eu une notion trop limitée et trop insuffisante du probable, qu'ils ont confondù avec l'Endoxe, ou opinable d'Aristote. Car Aristote dans ses Topiques n'a voulu que s'accommoder aux opinions des autres, comme faisoient les orateurs et les Sophistes. Endoxe lui est ce qui est reçû du plus grand nombre ou des plus autorisés: il a tort d'avoir restreint ses Topiques à cela, et cette vue a fait qu'il ne s'y est attaché qu'à des maximes reçues, la pluspart vagues, comme si on ne vouloit raisonner que par quolibets ou proverbes. Mais le probable ou le vraisemblable est plus etendu: il faut le tirer de la nature des choses; et l'opinion des Personnes, dont l'autorité est de poid, est une des choses, qui peuvent contribuer à rendre une opinion vraisemblable, mais ce n'est pas ce qui acheve toute la verisimilitude. Et lorsque Copernic êtoit presque seul de son opinion, elle ètoit tousjours incomparablement plus vraisemblable que celle de tout le reste du genre humain. Or je ne sai si l'etablissement de l'art d'estimer les verisimilitudes ne seroit plus utile qu'une bonne partie de nos sciences demonstratives, et j'y ai pensé plus d'une fois. PHILAL. La Connoissance sensitive, ou qui établit l'existence des Etres particuliers hors de nous, va au delà de la simple probabilité, mais elle n'a pas toute la certitude des deux degrés de connoissance, dont on vient de parler. Que l'Idée que nous recevons d'un objet exterieur soit dans nôtre esprit, rien n'est plus certain, et c'est une connoissance intuitive: mais de savoir si delà nous pouvons inferer certainement l'existence d'aucune chose hors de nous, qui corresponde à cette Idée, c'est ce que certaines gens croyent qu'on peut mettre en question, parce que les hommes peuvent avoir de telles idées de leur esprit, lorsque rien de tel n'existe actuellement. Pour moi, je crois pourtant, qu'il y a un degré d'evidence, qui nous eleve au dessus du doute. On est invinciblement convaincu qu'il y a une grande difference entre les perceptions, qu'on a lorsque de jour on vient à regarder le soleil, et lorsque de nuit on pense à cet astre. Et l'idée, qui est renouvellée par le secours de la memoire, est bien differente de celle, qui nous vient actuellement par le moyen des sens. Quelcun dira qu'un songe peut faire le même effêt, je réponds premierement qu'il n'importe pas beaucoup que je leve ce doute, parce que si tout n'est que songe, les raisonnemens sont inutiles, la verité et la connoissance n'étant rien du tout. En second lieu, il reconnoitra à mon avis, la difference qu'il y a entre songer d'étre dans un feu, et y étre actuellement. Et s'il persiste à paroistre sceptique, je lui dirai que c'est assez que nous trouvons certainement que le plaisir ou la douleur suivent l'application de certains objets sur nous, vrais ou songés, et que cette certitude est aussi grande que nôtre bonheur ou nôtre misére; deux choses au delà des quelles nous n'avons aucun interêt. Ainsi je crois que nous pouvons compter trois sortes de connoissances: l'intuitive, la demonstrative, et la sensitive. THEOPH. Je crois que vous avés raison, Monsieur, et je pense mème qu'à ces especes de la certitude, ou à la connoissance certaine vous pourriés adjouter la connoissance du vraisemblable: ainsi il y aura deux sortes de connoissances, comme il y a deux sortes de preuves, dont les unes produisent la certitude, et les autres ne se terminent qu'à la probabilité. Mais venons à cette querelle, que les sceptiques font aux dogmatiques sur l'existence des choses hors de nous, nous y avons déja touché, mais il y faut revenir icy. J'ay fort disputé autres fois là dessus de vive voix et par ecrit, avec feu M. l'Abbé Foucher, Chanoine de Dijon, savant homme, et subtil, mais un peu trop enteté de ses Academiciens, dont il auroit été bien aise de resusciter la Secte, comme M. Gassendi avoit fait remonter sur le theatre celle d'Epicure. Sa Critique de la Recherche de la verité, et les autres petits traités, qu'il a fait imprimer ensuite, ont fait connoitre leur auteur assez avantageusement. Il mit aussi dans le Journal des Savans des objections contre mon Systeme de l'Harmonie préétablie, lorsque j'en fis part au public aprés l'avoir digeré plusieurs années; mais la mort l'empecha de repliquer à ma reponse. Il prechoit tousjours qu'il falloit se garder des prejugés, et apporter une grande exactitude, mais outre que lui même ne se mettoit pas en devoir d'executer ce qu'il conseilloit, en quoi il étoit assez excusable; il me sembloit qu'il ne prenoit pas garde si un autre le faisoit, prevenù sans doute que personne ne le feroit jamais. Or je lui fis connoitre que la verité des choses sensibles ne consistoit que dans la liaison des phenomenes, qui devoit avoir sa raison et que c'est ce qui les distingue des songes: mais que la verité de nôtre existence et de la cause des phenomenes est d'une autre nature, parce qu'elle etablit des substances; et que les Sceptiques gatoient ce qu'ils disent de bon, en le portant trop loin; et en voulant mème étendre leur doutes jusqu'aux experiences immediates, et jusques aux verités geometriques, ce que M. Foucher pourtant ne faisoit pas; et aux autres verités de raison, ce qu'il faisoit un peu trop. Mais pour revenir à vous, Monsieur, vous avés raison de dire, qu'il y a de la difference pour l'ordinaire entre les sentimens et les imaginations; mais les Sceptiques diront que le plus et le moins ne varie point l'espece. D'ailleurs quoique les sentimens ayent coutume d'étre plus vifs que les imaginations, l'on sait pourtant qu'il y a des cas où des personnes imaginatives sont frappées par leur imaginations autant ou peut estre plus qu'un autre l'est par la verité des choses. De sorte que je crois que le vray Criterion en matiere des objets des sens, est la liaison des phenomenes c'est à dire la connexion de ce qui se passe en differens lieux et temps, et dans l'experience de differens hommes, qui sont eux mèmes les uns aux autres des phenomenes très importans sur cet article. Et la liaison des phenomenes, qui garantit les verités de fait à l'egard des choses sensibles hors de nous, se verifie par le moyen des verités de raison; comme les apparences de l'optique s'eclaircissent par la Geometrie. Cependant il faut avouër que toute cette certitude n'est pas du supreme degré, comme vous l'avés bien reconnu. Car il n'est point impossible, metaphysiquement parlant, qu'il y ait un songe suivi et durable comme la vie d'un homme; mais c'est une chose, aussi contraire à la raison que pourroit étre la fiction d'un livre, qui se formeroit par le hazard en jettant pèle mele les caracteres d'imprimerie. Au reste il est vrai aussi que pourvù que les phenomenes soyent liés, il n'importe qu'on les appelle songes ou non, puisque l'experience montre qu'on ne se trompe point dans les mesures qu'on prend sur les phenomenes, lors qu'elles sont prises selon les verités de raison. §. 15. PHILAL. Au reste la connoissance n'est pas tousjours claire, quoique les idées le soyent. Un homme qui a des idées aussi claires des Angles d'un triangle et de l'egalité à deux droits, qu'aucun Mathematicien qu'il y ait au monde, peut pourtant avoir une perception fort obscure de leur convenance. THEOPH. Ordinairement lors que les Idées sont entendues à fonds, leurs convenances et disconvenances paroissent. Cependant j'avoue qu'il y en a quelques fois de si composées, qu'il faut beaucoup de soin pour developper ce qui y est caché; et à cet égard certaines convenances ou disconvenances peuvent rester encore obscures. Quant à votre exemple je remarque, que pour avoir dans l'imagination les angles d'un triangle, on n'en a pas des Idées claires pour cela. L'imagination ne nous sauroit fournir une image commune aux triangles acutangle et obtusangle, et cependant l'idée du triangle leur est commune: ainsi cette idée ne consiste pas dans les images, et il n'est pas aussi aisé qu'on pourroit penser, d'entendre à fonds les angles d'un triangle. Chapitre III De l'Etendue de la Connoissance humaine §. 1. PHILAL. Notre connoissance ne va pas au delà de nos Idées §. 2. ni au delà de la perception de leur convenance ou disconvenance. §. 3. Elle ne sauroit tousjours être intuitive, parce qu'on ne peut pas tousjours comparer les choses immediatement, par exemple les grandeurs de deux triangles sur une même base égaux mais fort differens. §. 4. Nôtre connoissance aussi ne sauroit tousjours être demonstrative, car on ne sauroit tousjours trouver les Idées moyennes. §. 5. Enfin nôtre connoissance sensitive ne regarde que l'existence des choses qui frappent actuellement nos sens. §. 6. Ainsi non seulement nos idées sont fort bornées, mais encore nostre connoissance est plus bornée que nos idées. Je ne doute pourtant pas que la connoissance humaine ne puisse être portée beaucoup plus loin si les hommes vouloient s'attacher sincerement à trouver les moyens de perfectionner la verité, avec une entiere liberté d'esprit et avec toute l'application et toute l'industrie, qu'ils employent à colorer ou à soûtenir la fausseté; à defendre un systeme, pour lequel ils se sont declarés; ou bien certain parti et certains interêts, où ils se trouvent engagés. Mais après tout nôtre connoissance ne sauroit jamais embrasser tout ce que nous pouvons desirer de connoitre touchant les Idées, que nous avons. Par exemple nous ne serons peut être jamais capables de trouver un cercle égal à un quarré, et de savoir certainement s'il y en a? THEOPH. Il y a des idées confuses, où nous ne nous pouvons point promettre une entiere connoissance, comme sont celles de quelques qualités sensibles. Mais quand elles sont distinctes il y a lieu de tout esperer. Pour ce qui est du quarré egal au cercle, Archimede a déja montré qu'il y en a. Car c'est celui dont le coté est la moyenne proportionelle entre le demidiametre et la demie circonference. Et il a même determiné une droite egale à la circonference du cercle par le moyen d'une droite tangente de la spirale, comme d'autres par la tangente de la Quadratrice; maniere de Quadrature dont Clavius étoit tout à fait content; sans parler d'un fil appliqué à la circomference, et puis étendu, ou de la circomference, qui roule pour descrire la Cycloide, et se change en droite. Quelques uns demandent que la construction se fasse en n'employant que la Regle et le Compas; mais la plus part des problemes de Geometrie ne sauroient être construits par ce moyen. Il s'agit donc plus tôt de trouver la proportion entre le quarré et le cercle. Mais cette proportion ne pouvant ètre exprimée en nombres rationels finis, il a fallu pour n'employer que des nombres rationels, exprimer cette même proportion par une serie infinie de ces nombres, que j'ay assignée d'une maniere assez simple. Maintenant on voudroit savoir s'il n'y a pas quelque quantité finie, quand elle ne seroit que sourde, ou plus que sourde, qui puisse exprimer cette serie infinie, c'est à dire si l'on peut trouver justement un abregé pour cela. Mais les expressions finies, irrationelles sur tout, si l'on va aux plus que sourdes, peuvent varier de trop de manieres, pour qu'on en puisse faire un denombrement et determiner aisement tout ce qui se peut. Il y auroit peut étre moyen de le faire si cette surdité doit étre explicable par une equation ordinaire, ou mème extraordinaire encor, qui fasse entrer l'irrationel ou même l'inconnu dans l'exposant quoi qu'il faudroit un grand calcul pour achever encore cela, et où l'on ne se resoudra pas facilement si ce n'est qu'on trouve un jour un abregé pour en sortir. Mais d'exclure toutes les Expressions finies, cela ne se peut, car moi même j'en sai: et d'en determiner justement la meilleure, c'est une grande affaire. Et tout cela fait voir, que l'Esprit humain se propose des questions si étranges, sur tout lorsque l'infini y entre, qu'on ne doit point s'etonner s'il a de la peine à en venir à bout; d'autant que tout depend souvent d'un abregé dans ces matieres Geometriques, qu'on ne peut pas tousjours se promettre, tout comme on ne peut pas tousjours reduire les fractions à des moindres termes, ou trouver les diviseurs d'un nombre. Il est vrai qu'on peut tousjours avoir ces diviseurs s'il se peut, parce que leur denombrement est fini; mais quand ce qu'on doit examiner est variable à l'infini et monte de degré en degré; on n'en est pas le maitre quand on le veut, et il est trop penible de faire tout ce qu'il faut pour tenter par methode de venir à l'abregé ou à la regle de progression, qui exempte de la necessité d'aller plus avant. Et comme l'utilité ne repond pas à la peine, on en abandonne le succés à la posterité, qui en pourra jouir quand cette peine ou prolixité sera diminuée par des preparations et ouvertures nouvelles, que le temps peut fournir. Ce n'est pas que si les personnes, qui se mettent de temps en temps à ces études, vouloient faire justement ce qu'il faut pour passer plus avant, on ne puisse esperer d'avancer beaucoup en peu de temps. Et on ne doit point s'imaginer que tout est fait, puisque mème dans la Geometrie ordinaire, on n'a pas encore de Methode pour determiner les meilleures constructions, quand les problemes sont un peu composés. Une certaine progression de Synthese devroit étre melée avec nostre analyse pour y mieux reussir. Et je me souviens d'avoir oui dire que Monsieur le Pensionnaire de Wit avoit quelques meditations sur ce sujet. PHILAL. C'est bien une autre difficulté de savoir si un Estre purement materiel pense ou non, et peutêtre ne serons nous jamais capables de le connoistre, quoique nous ayons les idées de la matiere et de la pensée: par la raison, qu'il nous est impossible de decouvrir par la contemplation de nos propres idées sans la Revelation si Dieu n'a point donné à quelques amas de matiere, disposés comme il le trouve à propos, la puissance d'appercevoir et de penser, ou s'il n'a pas uni et joint à la matiere, ainsi disposée, une Substance immaterielle qui pense. Car par rapport à nos notions il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut s'il luy plait ajouter à nôtre Idée de la matiere la faculté de penser, que de comprendre qu'il y joigne une autre substance avec la faculté de penser; puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espece de substance cet étre toutpuissant a trouvé à propos d'accorder cette puissance, qui ne sauroit étre dans aucun Etre créé qu'en vertu du bon plaisir et de la bonté du createur. THEOPH. Cette question sans doute est incomparablement plus importante que la precedente, mais j'ose vous dire Monsieur que je souhaiterois qu'il fut aussi aisé de toucher les ames pour les porter à leur bien, et de guerir les corps de leur maladies, que je crois qu'il est en nostre pouvoir de la determiner. J'espere que vous avouerés, au moins que je le puis avancer sans choquer la modestie, et sans prononcer en maitre au defaut de bonnes raisons, car outre que je ne parle que suivant le sentiment receu et commun, je pense d'y avoir apporté une attention non commune. Premierement je vous avoue, Monsieur, que lors qu'on n'a que des Idées confuses de la pensée et de la matiere, comme l'on en a ordinairement, il ne faut pas s'etonner si on ne voit pas le moyen de resoudre de telles questions. C'est comme j'ay remarqué un peu auparavant, qu'une personne, qui n'a des Idées des Angles d'un Triangle, que de la maniere qu'on les a communement, ne s'avisera jamais de trouver qu'ils sont tousjours egaux à deux angles droits. Il faut considerer que la matiere prise pour un Etre complet (c'est à dire la matiere seconde opposée à la premiere qui est quelque chose de purement passif, et par consequent incomplet) n'est qu'un amas, ou ce qui en resulte, et que tout amas reel suppose des subst ances simples ou des Unités reelles, et quand on considere encor ce qui est de la nature de ces unités reelles, c'est à dire la perception et ses suites, on est transferé pour ainsi dire dans un autre monde, c'est à dire dans le Monde intelligible des substances, au lieu qu'auparavant on n'a été que parmi les phenomenes des sens. Et cette connoissance de l'interieur de la matiere, fait assés voir de quoi elle est capable naturellement: et que toutes les fois que Dieu lui donnera des organes propres à exprimer le raisonnement, la substance immaterielle qui raisonne ne manquera pas de luy étre aussi donnée, en vertu de cette harmonie, qui est encore une suite naturelle des substances. La matiere ne sauroit subsister sans substances immaterielles, c'est à dire sans les Unités; aprés quoi on ne doit plus demander, s'il est libre à Dieu de lui en donner ou non; et si ces substances n'avoient pas en elles la correspondence ou l'harmonie, dont je viens de parler, Dieu n'agiroit pas suivant l'ordre naturel. Quand on parle tout simplement de donner, ou d'accorder des puissances c'est retourner aux facultés nuës des écoles et se figurer des petits Etres subsistans, qui peuvent entrer et sortir comme les pigeons d'un colombier. C'est en faire des substances sans y penser. Les Puissances primitives constituent les substances mêmes. et les puissances derivatives, ou si vous voulés, les facultés, ne sont que des facons d'estre, qu'il faut deriver des substances, et on ne les derive pas de la matiere en tant qu'elle n'est que machine, c'est à dire en tant qu'on ne considere par abstraction que l'Etre incomplet de la matiere premiere, ou le passif tout pur. C'est de quoi je pense que vous demeurés d'accord, Monsieur, qu'il n'est pas dans le pouvoir d'une Machine toute nuë de faire naistre la perception, sensation, raison. Il faut donc qu'elles naissent de quelque autre chose substantielle. Vouloir que Dieu en agisse autrement et donne aux choses des accidens qui ne sont pas des façons d'estre ou modifications derivées des substances; c'est recourir aux miracles, et à ce que les Ecoles appelloient la puissance obedientiale; par une maniere d'exaltation surnaturelle; comme lorsque certains Theologiens pretendent que le feu de l'enfer brule les ames separées. En quel cas l'on peut mème douter si ce seroit le feu qui agiroit, et si Dieu ne feroit pas luy mème l'effect, en agissant au lieu du feu. PHILAL. Vous me surprenés un peu par vos éclaircissemens et vous allés au devant de bien des choses que j'allois vous dire sur les bornes de nos connoissances. Je vous aurois dit que nous ne sommes pas dans un Estat de vision, comme parlent les Theologiens, que la foi et la probabilité nous doivent suffire sur plusieurs choses, et particulierement à l'egard de l'immaterialité de l'Ame: Que toutes les grandes fins de la Morale et de la Religion sont établies sur d'assez bons fondemens sans le secours des preuves de cette immaterialité, tirées de la philosophie; et qu'il est evident que celui qui a commencé à nous faire subsister ici comme des Etres sensibles et intelligens, et qui nous a conservés plusieurs années dans cet êtat, peut et veut nous faire jouir encore d'un pareil êtat de sensiblité dans l'autre vie, et nous y rendre capables de recevoir la retribution qu'il a destinée aux hommes selon qu'ils se seront conduits dans cette vie; enfin qu'on peut juger par là que la necessité de se determiner pour et contre l'immaterialité de l'ame, n'est pas si grande que des gens trop passionnés pour leur propres sentimens ont voulû le persuader. J'allois vous dire tout cela, et encore d'avantage dans ce sens, mais je vois maintenant, combien il est different de dire que nous sommes sensibles, pensans et immortels naturellement, et que nous ne le sommes que par Miracle. C'est un Miracle en effect que je reconnois qu'il faudra admettre si l'ame n'est point immaterielle: Mais cette opinion du miracle, outre qu'elle est sans fondement ne fera pas un assez bon effêt dans l'esprit de bien des gens. Je voi bien aussi, que de la maniere, que vous prenés la chose, on peut se determiner raisonnablement sur la question presente sans avoir besoin d'aller jouir de l'ètat de la vision et de se trouver dans la compagnie de ces genies superieurs, qui penetrent bien avant dans la constitution interieure des choses, et dont la veue vive et perçante, et le vaste champ de connoissance nous peut faire imaginer par conjecture de quel bonheur ils doivent jouir. J'avois cru qu'il étoit tout à fait au dessus de nôtre connoissance d'allier la sensation avec une matiere étendue, et l'existence avec une chose, qui n'ait absolument point d'etendue; C'est pourquoi je m'étois persuadé, que ceux qui prenoient parti ici, suivoient la methode déraisonnable de certaines personnes, qui voyant que des choses, considerées d'un certain coté sont incomprehensibles, se jettent tete baissée dans le parti opposé, quoiqu'il ne soit pas moins inintelligible: ce qui venoit à mon avis de ce que les uns ayant l'esprit trop enfoncé pour ainsi dire dans la matiere, ne sauroient accorder aucune existence à ce qui n'est pas materiel; et les autres ne trouvant point que la pensée soit renfermée dans les facultés naturelles de la matiere, en concluoient que Dieu même ne pouvoit donner la vie et la perception à une substance solide sans y mettre quelque substance immaterielle: Au lieu que je voi maintenant, que s'il le faisoit, ce seroit par miracle, et que cette incomprehensibilité de l'union de l'ame et du corps ou de l'alliance de la sensation avec la matiere semble cesser par vôtre Hypothese de l'accord préétabli entre substances differentes. THEOPH. En effèt il n'y a rien d'inintelligible dans cette Hypothese nouvelle, puis qu'elle n'attribue à l'ame et aux corps que des modifications, que nous experimentons en nous et en eux; et qu'elle les établit seulement plus reglées et plus liées qu'on n'a crû jusqu'ici. La difficulté, qui reste, n'est que par rapport à ceux, qui veulent imaginer ce qui n'est qu'i ntelligible, comme s'ils vouloient voir les sons, ou écouter les couleurs. Et ce sont ces gens là qui refusent l'existence à tout ce qui n'est point étendu; ce qui les obligera de la refuser à Dieu lui même, c'est à dire de renoncer aux canses et aux raisons des changemens et de tels changemens: ces raisons ne pouvant venir de l'étendue et des natures purement passives, et pas mème entierement des natures actives particulieres et inferieures sans l'acte pur et universel de la supreme substance. PHILAL. Il me reste une objection au sujet des choses, dont la matiere est susceptible naturellement. Le corps, autant que nous pouvons le concevoir, n'est capable que de frapper et d'affecter un corps, et le mouvement ne peut produire autre chose que du mouvement: de sorte que lorsque nous convenons que le corps produit le plaisir ou la douleur, ou bien l'Idée d'une couleur ou d'un son, il semble que nous sommes obligés d'abandonner nôtre raison, et d'aller au delà de nos propres Idées, et d'attribuer cette production au seul bon plaisir de nôtre Createur. Quelle raison aurons nous donc de conclure, qu'il n'en soit de même de la perception dans la matiere.? Je voi à peu prés ce qu'on y peut répondre, et quoyque vous en ayés déja dit quelque chose plus d'une fois, je vous entends mieux à present, Monsieur, quc je n'avois fait. Cependant je serai bien aise d'entendre encore ce que vous y repondrés dans cette occasion importante. THEOPH. Vous jugés bien, Monsieur, que je dirai que la matiere ne sauroit produire du plaisir, de la douleur, ou du sentiment en nous. C'est l'ame qui se les produit elle même, conformement à ce qui se passe dans la matiere. Et quelques habiles gens parmi les modernes, commencent à se declarer qu'ils n'entendent les causes occasionnelles que comme moi. Or cela étant posé, il n'arrive rien d'inintelligible, excepté que nous ne saurions demêler tout ce qui entre dans nos perceptions confuses; qui tiennent même de l'infini; et qui sont des expressions du detail de ce qui arrive dans les corps. Et quant au bon plaisir du Createur, il faut dire qu'il est reglé selon les natures des choses, en sorte qu'il n'y produit et conserve que ce qui leur convient et qui se peut expliquer par leurs natures au moins en general; car le detail nous passe souvent, autant que le soin et le pouvoir de ranger les grains d'une montagne de sable selon l'ordre des figures, quoyqu'il n'y ait rien là de difficile à entendre que la multitude. Autrement si cette connoissance nous passoit en elle mème, et si nous ne pouvions pas meme concevoir la raison des rapports de l'ame et du corps en general, enfin si Dieu donnoit aux choses des puissances accidentelles detachées de leur natures, et par consequent eloignées de la raison en general; ce seroit une porte de derriere pour rappeller les qualités trop occultes, qu'aucun esprit ne peut entendre, et ces petits lutins de facultés incapables de raisons, Et quicquid Schola finxit otiosa: Lutins secourables, qui viennent paroitre comme les dieux de Theatre, ou comme les Fées de l'Amadis, et qui feront au besoin tout ce que voudra un philosophe, sans façon et sans outils. Mais d'en attribuer l'origine au bon plaisir de Dieu, c'est ce qui ne paroit pas trop convenable à celui qui est la supreme raison, chez qui tout est reglé, tout est lié. Ce bon plaisir ne seroit pas mème bon, ni plaisir, s'il n'y avoit un parallelisme perpetuel entre la puissance et la sagesse de Dieu. §. 8. PHILAL. Nôtre connoissance de l'identité et de la diversité, va aussi loin que nos idées, mais celle de la liaison de nos idées §. 9. 10. par rapport à leur coëxistence dans un même sujet est trés imparfaite et presque nulle, §. 11. sur tout à l'egard des qualités secondes comme couleurs, sons, et gouts, §. 12. parceque nous ne savons pas leur connexion avec les qualités premieres, c'est à dire §. 13. comment elles dependent de la grandeur[,] de la figure ou du mouvement. §. 15. Nous savons un peu d'avantage de l'incompatibilité de ces qualités secondes; car un sujet ne peut avoir deux couleurs par exemple en même tems, et lors qu'il semble qu'on les voit dans une opale, ou dans une infusion du Lignum Nephriticum, c'est dans les differentes parties de l'objet. §. 16. Il en est de même des puissances actives et passives des corps. Nos recherches en cette occasion doivent dependre de l'experience. THEOPH. Les Idées des qualités sensibles sont confuses, et les puissances, qui les doivent produire, ne fournissent aussi par consequent que des Idées où il entre du confus: ainsi on ne sauroit connoitre les liaisons de ces Idées autrement que par l'experience qu'autant qn'on les reduit à des Idées distinctes, qui les accompagnent, comme on a fait (par exemple) à l'egard des couleurs de l'arc-en-ciel et des prismes. Et cette methode donne quelque commencement d'Analyse qui est de grand usage dans la Physique; et en la poursuivant je ne doute point que la Medecine ne se trouve plus avancée considerablement avec le tems, sur tout si le public s'y interesse un peu mieux que jusqu'ici. §. 18. PHILAL. Pour ce qui est de la connoissance des rapports, c'est le plus vaste champ de nos connoissances et il est difficile de determiner jusqu'où il peut s'étendre. Les progrés dependent de la sagacité à trouver des Idées moyennes. Ceux qui ignorent l'Algebre ne sauroient se figurer les choses étonnantes qu'on peut faire en ce genre par le moyen de cette science. Et je ne vois pas qu'il soit facile de determiner quels nouveaux moyens de perfectionner les autres parties de nos connoissances peuvent étre encore inventées par un Esprit penetrant. Au moins les idées qui regardent la quantité ne sont pas les seules capables de demonstration, il y en a d'autres qui font peutestre la plus importante partie de nos contemplations, dont on pourroit deduire des connoissances certaines, si les vices, les passions et les interests dominans ne s'opposoient directement à l'execution d'une telle entreprise. THEOPH. Il n'y a rien de si vrai que ce que vous dites icy, Monsieur. Qu'y at-il de plus important, supposé qu'il soit vrai, que ce que je crois que nous avons determiné, sur la nature des substances, sur les unités et les multitudes, sur l'identité et la diversité, sur la constitution des individus, sur l'impossibilité du vuide et des atomes, sur l'origine de la cohesion, sur la loi de la continuité, et sur les autres loix de la nature; mais principalement sur l'harmonie des choses, l'immaterialité des ames, l'union de l'ame et du corps, la conservation des ames, et même de l'animal, au delà de la mort. Et il n'y a rien en tout cela, que je ne croye demontré ou demontrable. PHILAL. Il est vrai que vôtre hypothese paroit extremement liée et d'une grande simplicité: un habile homme qui l'a voulû refuter en France avoue publiquement d'en avoir eté frappé. Et c'est une simplicité extremement feconde à ce que je vois. Il sera bon de mettre cette doctrine de plus en plus dans son jour: Mais en parlant des choses, qui nous importent le plus, j'ai pensé à la morale, dont j'avoue que vostre Metaphysique donne des fondemens merveilleux: mais sans creuser si avant, elle en a d'assés fermes, quoiqu'ils ne s'étendent peut etre pas si loin (comme je me souviens que vous l'avés remarqué) lors qu'une Theologie naturelle, telle que la votre, n'en est pas la base. Cependant la seule consideration des biens de cette vie sert déja à établir des consequences importantes pour regler les societés humaines. On peut juger du juste et de l'injuste aussi incontestablement que dans les Mathematiques; par exemple cette proposition: il ne sauroit y avoir de l'injustice où il n'y a point de proprieté, est aussi certaine qu'aucune demonstration, qui soit dans Euclide; la proprieté étant le droit à une certaine chose, et l'injustice la violation d'un droit. Il eu est de même de cette proposition: Nul gouvernement n'accorde une absolue liberté. Car le gouvernement est un établissement de certaines loix, dont il exige l'execution. Et la liberté absolue est la puissance, que chacun a de faire tout ce qui lui plait. THEOPH. On se sert du mot de proprieté un peu autrement pour l'ordinaire, car on entend un droit de l'nn sur la chose, avec l'exclusion du droit d'un autre. Ainsi s'il n'y avoit point de proprieté, comme si tout étoit commun, il pourroit y avoir de l'injustice neantmoins. Il faut aussi que dans la definition de la proprieté, par chose vous entendiés encore action; car autrement, quand il n'y auroit point de droit sur les choses, ce seroit tousjours une injustice d'empecher les hommes d'agir où ils en ont besoin. Mais suivant cette explication il est impossible qu'il n'y ait point de proprieté. Pour ce qui est de la proposition de l'incompatibilité du gouvernement avec la liberté absolue, elle est du nombre des corollaires, c'est à dire des propositions, qu'il suffit de faire remarquer. Il y en a en Jurisprudence, qui sont plus composées, comme par exemple, touchant ce qu'on appelle Jus accrescendi, touchant les conditions, et plusieurs autres matieres; Et je l'ai fait voir en publiant dans ma jeunesse des Theses sur les conditions où j'en demonstrai quelques unes. Et si j'en avois le loisir, j'y retoucherois. PHILAL. Ce seroit faire plaisir aux curieux, et serviroit à- prevenir quelcun qui pourroit les faire reimprimer sans étre retouchées. THEOPH. C'est ce qui est arrivé à mon Art des Combinaisons, comme je m'en suis déja plaint. C'estoit un fruit de ma premiere adolescence, et cependant on le reimprima long temps aprés sans me consulter et sans marquer même que c'étoit une seconde edition, ce qui fit croire à quelques uns à mon prejudice, que j'étois capable de publier une telle piece dans un âge avancé; Car quoi qu'il y ait des pensées de quelque consequence, que j'approuve encore, il y en avoit pourtant aussi, qui ne pouvoient convenir qu'à un jeune étudiant. §. 19. PHILAL. Je trouve que les figures sont un grand remede à l'incertitude des mots, et c'est ce qui ne peut point avoir lieu dans les idées morales. De plus les idées de morale sont plus composées que les figures, qu'on considere ordinairement dans les Mathematiques; ainsi l'esprit a de la peine à retenir les combinaisons precises de ce qui entre dans les idées morales, d'une maniere aussi parfaite qu'il seroit necessaire lors qu'il faut de longues deductions. Et si dans l'Arithmetique on ne designoit les differens postes par des marques, dont la signification precise soit connue, et qui restent et demeurent en vuë, il seroit presque impossible de faire des grands comptes. §. 20. Les definitions donnent quelque Remede pourvû qu'on les employe constamment dans la morale. Et du reste il n'est pas aisé de prevoir quelles methodes peuvent étre suggerées par l'Algebre ou par quelque autre moyen de cette nature, pour écarter les autres difficultés. THEOPH. Feu M. Erhard Weigel Mathematicien de Jena en Thuringue inventa ingenieusement des figures, qui representoient des choses morales. Et lors que feu M. Samuel de Puffendorf, qui estoit son disciple, publia ses Elemens de la Jurisprudence Universelle assés conformes aux pensées de M. Weigelius, on y adjouta dans l'Edition de Jena la Sphere morale de ce Mathematicien. Mais ces figures sont une maniere d'Allegorie à peu prés comme la Table de Cebes, quoique moins populaire, et servent plus tôt à la memoire pour retenir et ranger les idées, qu'au jugement, pour acquerir des connoissances demonstratives. Elles ne laissent pas d'avoir leur usage pour eveiller l'esprit. Les Figures Geometriques paroissent plus simples que les choses morales; mais elles ne le sont pas, parce que le continù enveloppe l'infini, d'où il faut choisir. Par exemple, pour couper un Triangle en 4parties égales par deux droitesperpendiculaires entre elles, c'est une question qui paroit simple et qui est assez difficile. Il n'en est pas de même dans les questions de morale, lors qu'elles sont determinables par la seule raison. Au reste ce n'est pas le lieu icy de parler de proferendis scientiae demonstrandi pomoeriis, et de proposer les vrais moyens d'etendre l'art de demontrer au delà de ses ancien[ne]s limites qui ont été presque les mêmes jusqu'ici que ceux du pays Mathematique. J'espere si Dieu me donne le temps qu'il faut pour cela, d'en faire voir quelque essay un jour, en mettant ces moyens en usage effectivement, sans me borner aux preceptes. PHILAL. Si vous executés ce dessein, Monsieur, et comme il faut, vous obligerés infiniment les Philalethes comme moi, c'est à dire des gens qui desirent sincerement de connoitre la verité. Elle est agreable naturellement aux Esprits et il n'y a rien de sidifforme, et de si incompatible avec l'entendement que le mensonge. Cependant il ne faut pas esperer qu'on s'applique beaucoup à ces decouvertes, tandis que le desir de l'estime, des richesses ou de la puissance portera les hommes à épouser les opinions autorisées par la Mode, et à chercher eu suite des argumens ou pour les faire passer pour bonnes ou pour les farder et couvrir leur difformité. Et pendant que les differens partis font recevoir leur opinions à tous ceux, qu'ils peuvent avoir en leur puissance sans examiner si elles sont fausses ou veritables, quelle nouvelle lumiere peut on esperer dans les sciences, qui appartiennent à la morale? Cette partie du genre humain, qui est sous le joug, devroit attendre au lieu de cela dans la plus part des lieux du monde, des tenebres aussi epaisses que celles d'Egypte, si la lumiere du Seigneur ne se trouvoit pas elle méme presente à l'esprit des hommes, lumiere sacrée que tout le pouvoir humain ne sauroit éteindre entierement. THEOPH. Je ne desespere point que dans un tems ou dans un pais plus tranquille les hommes ne se mettent plus à la raison qu'ils n'ont fait. Car en effèt il ne faut desesperer de rien; et je crois que des grands changemens en mal et en bien sont reservés au genre humain, mais plus en bien enfin qu'en mal. Supposons qu'on voye un jour quelque grand Prince, qui comme les anciens Rois d'Assyrie ou d'Egypte, ou comme un autre Salomon regne long temps dans une paix profonde, et que ce Prince, aimant la vertu et la verité, et doué d'un esprit grand et solide se mette en tete de rendre les hommes plus heureux et plus accommodans entre eux, et plus puissans sur la nature: quelles merveilles ne ferat-il pas en peu d'années? Car il est sûr qu'en ce cas on feroit plus en dix ans, qu'on ne feroit en cent ou peut estre en mille, en laissant aller les choses leur train ordinaire. Mais sans cela, si le chemin étoit ouvert une bonne fois, bien de gens y entreroient comme chez les Geometres, quand ce ne seroit que pour leur plaisir, et pour acquerir de la gloire. Le Public mieux policé se tournera un jour plus qu'il n'a fait jusqu'ici à l'avancement de la Medecine; on donnera par tous les pays des Histores naturelles comme des Almanachs ou comme des Mercures galans; on ne laissera aucune bonne observation sans étre enregistrée; on aidera ceux qui s'y appliqueront; on perfectionnera l'art de faire de telles observations, et encore cel[ui] de les employer pour établir des Aphorismes. Il y aura un temps où le nombre des bons Medecins estant devenù plus grand, et le nombre des gens de certaines professions dont on aura moins besoin alors, estant diminué à proportion, le public sera en estat de donner plus d'encouragement à la recherche de la nature, et sur tout à l'avancement de la Medecine; et alors cette science importante sera bien tost portée fort au delà de son present estat, et croistra à veue d'oeil. Je crois en effect que cette partie de la police devroit étre l'objet des plus grands soins de ceux qui gouvernent, après celui de la vertu; et qu'un des plus grands fruits de la bonne Morale ou politique sera de nous amener une meilleure medecine, quand les hommes commenceront à étre plus sages qu'ils ne sont, et quand les grands auront appris de mieux employer leur richesses et leur puissance pour leur propre bonheur. §. 21. PHILAL. Pour ce qui est de la connoissance de l'e xistence reelle (qui est la 4me sorte des Connoissances) il faut dire que nous avons une connoissance intuitive de notre Existence, une demonstrative de celle de Dieu, et une sensitive des autres choses. Et nous en parlerons amplement dans la suite. THEOPH. On ne sauroit rien dire de plus juste. §. 22. PHILAL. Maintenant ayant parlé de la Connoissance, il paroist à propos que pour mieux découvrir l'Etat present de nostre Esprit, nous en considerions un peu le Coté obscur, et prenions connoissance de notre ignorance; car elle est infiniment plus grande que nostre connoissance. Voicy les Causes de cette ignorance. C'est (1) que nous manquons d'idées (2) que nous ne saurions decouvrir la connexion entre les idées que nous avons (3) que nous negligeons de les suivre et de les examiner exactement. §. 23. Quant au defaut des idées nous n'avons d'Idées simples, que celles qui nous viennent des sens [internes ou externes. Ainsi à l'egard d'une infinité de Creatures de l'univers et de leur qualités nous sommes comme les aveugles par rapport aux couleurs, n'ayant pas même les facultés qu'il faudroit pour les connoistre; et selon toutes les apparences l'homme tient le dernier rang parmi tous les Etres intellectuels. THEOPH. Je ne sai s'il n'y en a pas aussi au dessous de nous: pourquoi voudrions nous nous degrader sans necessité? peutestre tenons nous un rang assez honorable parmi les animaux raisonnables; Car des genies superieurs pourroient avoir des corps d'une autre façon, de sorte que le nom d'animal pourroit ne leur point convenir. On ne sauroit dire si notre soleil parmi le grand nombre d'autres en a plus au dessus qu'au dessous de lui, et nous sommes bien placés dans son systeme: Car la Terre tient le milieu entre les planetes, et sa distance paroit bien choisie pour un animal contemplatif, qui la devoit habiter. D'ailleurs nous avons incomparablement plus de sujet de nous louer que de nous plaindre de notre sort; la pluspart de nos maux devant étre imputés à nôtre faute. Et sur tout nons aurions grand tort de nous plaindre des defauts de nôtre connoissance, puisque nous nous servons si peu de celles, que la nature charitable nous presente. §. 24. PHILAL. Il est vrai cependant que l'extreme distance de presque toutes les parties du monde, qui sont exposées à nôtre vue les derobe à nôtre connoissance, et apparemment le monde visible n'est qu'une petite partie de cet immense univers. Nous sommes renfermés dans un petit coin de l'Espace; C'est à dire dans le systeme de nôtre soleil, et cependant nous ne savons pas même ce qui se passe dans les autres planetes, qui tournent à l'entour de lui aussi bien que nôtre boule. §. 25. Ces connoissances nous echappent à cause de la grandeur et de l'eloignement; mais d'autres corps nous sont cachés à cause de leur petitesse, et ce sont ceux, qu'il nous importeroit le plus de connoitre. Car de leur contexture nous pourrions inferer les usages et operations de ceux qui sont visibles, et savoir pourquoi la rhubarbe purge, la ciguë tue, et l'opium fait dormir. Ainsi §. 26. quelque loin que l'industrie humaine puisse porter la philosophie experimentale sur les choses physiques, je suis tenté de croire que nous ne pourrons jamais parvenir sur ces matieres à une connoissance scientifique. THEOPH. Je crois bien que nous n'irons jamais aussi loin, qu'il seroit à souhaiter; cependant il me semble qu'on fera quelques progrés considerables avec le temps dans l'explication de quelques phenomenes; parce que le grand nombre des experiences, que nous sommes à portée de faire, nous peut fournir de data plus que suffisans, de sorte qu'il manque seulement l'art de les employer, dont je ne desespere point qu'on poussera les petits commencemens, depuis que l'an alyse infinitesimale nous a donné le moyen d'allier la Geometrie avec la physique et que la dynamique nous a fourni les loix generales de la nature. §. 27. PHILAL. Les esprits sont encore plus eloignés de notre connoissance; nous ne saurions nous former aucune Idée de leurs differens ordres, et cependant le monde intellectuel est certainement plus grand et plus beau que le monde materiel. THEOPH. Ces mondes sont tousjours parfaitement paralleles, quant aux causes efficientes, mais non pas quant aux finales. Car à mesure que les Esprits dominent dans la matiere, ils y produisent des ordonances merveilleuses. Cela paroit par les changemens, que les hommes ont faits, pour embellir la surface de la terre, comme des petits dieux, qui imitent le grand Architecte de l'univers, quoique ce ne soit que par l'employ des corps et de leur loix. Que ne peut on pas conjecturer de cette immense multitude des Esprits qui nous passent? Et comme les Esprits forment tous ensemble une espece d'Etat sous Dieu, dont le gouvernement est parfait, nous sommes bien eloignés de comprendre le systeme de ce monde intelligible et de concevoir les peines et les recompenses, qui y sont preparées à ceux qui les meritent suivant la plus exacte raison; et de nous figurer ce qu'ancun oeil n'a vu, ni aucune oreille n'a entendu, et qui n'est jamais entré dans le coeur de l'homme. Cependant tout cela fait connoitre que nous avons toutes les idées distinctes qu'il faut pour connoitre les corps et les Esprits, mais non pas le detail suffisant des faits, ni des sens assez penetrans pour demeler les idées confuses, ou assez étendus pour les appercevoir toutes. §. 28. PHILAL. Quant à la connexion, dont la connoissance nous manque dans les idées que nous avons, j'allois vous dire que les affections mecaniques des corps n'ont aucune liaison avec les idées des couleurs, des sons, des Odeurs, et des Gouts, de plaisir et de douleur; et que leur connexion ne depend que du bon plaisir et de la volonté arbitraire de Dieu. Mais je me souviens que vous jugés, qu'il y a une parfaite correspondance, quoique ce ne soit pas tousjours une ressemblance entiere. Cependant vous reconnoissés que le trop grand detail des petites choses, qui y entrent, nous empeche de démèler ce qui y est caché; quoique vous esperés encore que nous y approcherons beaucoup. Et qu'ainsi vous ne voudriés pas qu'on dise avec mon illustre auteur §. 29. que c'est perdre sa peine que de s'engager dans une telle recherche; de peur que cette croyance ne fasse du tort à l'accroissement de la science. Je vous aurois parlé aussi de la difficulté, qu'on a eue jusqu'ici d'expliquer la connexion, qu'il y a entre l'ame et le corps, puisqu'on ne sauroit concevoir qu'une pensée produise un mouvement dans le corps, ni qu'un mouvement produise une pensée dans l'esprit. [Mais depuis que je conçois votre hypothese de l'harmonie préétablie; cette difficulté dont on desesperoit me paroit levée tout d'un coup et comme par enchantement. §. 30. Reste donc la troisieme cause de nôtre ignorance, c'est que nous ne suivons pas les idées, que nous avons, ou que nous pouvons avoir, et ne nous appliquons pas à trouver les idées moyennes; c'est ainsi qu'on ignore les verités Mathematiques, quoiqu'il n'y ait aucune imperfection dans nos facultés, ni aucune incertitude dans les choses mêmes. Le mauvais usage des mots a le plus contribué à nous empecher de trouver la convenance et disconvenance des idées; et les Mathematiciens, qui forment leur pensées independamment des noms, et s'accoutument à se presenter à leur Esprit les idées mêmes au lieu des sons, ont evité par là une grande partie dc l'embarras. Si les hommes avoient agi dans leur decouvertes du monde materiel, comme ils en ont usé à l'egard de celles qui regardent le monde intellectuel et s'ils avoient tout confondu dans un chaos de termes d'une signification incertaine; ils auroient disputé sans fin sur les zones, les marées, le bâtiment des vaisseaux, et les routes; on ne seroit jamais allé au delà de la ligne, et les Antipodes seroient encor aussi inconnus qu'ils étoient lors qu'on avoit declaré que c'étoit une Heresie de les soutenir. THEOPH. Cette troisieme cause de nostre ignorance est la seule blâmable. Et vous voyés, Monsieur, que le desespoir d'aller plus loin y est compris. Ce découragement nuit beaucoup, et des personnes habiles et considerables ont empeché les progrés de la medecine par la fausse persuasion que c'est peine perdue que d'y travailler. Quand vous verrés les philosophes Aristoteliciens du temps passé parler des Meteores, comme de l'Arc-en-ciel par exemple, vous trouverés qu'ils croyoient qu'on ne devoit pas seulement penser à expliquer distinctement ce phenomene; et les entreprises de Maurolycus et puis de Marc Antoine de Dominis leur paroissoient comme un vol d'Icare. Cependant la suite en a desabusé le monde. Il est vrai que le mauvais usage des Termes a causé une bonne partie du desordre qui se trouve dans nos connoissances, non seulement dans la morale et metaphysique, ou dans ce que vous appellés le Monde intellectuel, mais encore dans la Medecine, où cet abus des Termes augmente de plus en plus. Nous ne nous pouvons pas tousjours aider par les figures comme dans la Geometrie; mais l'Algebre fait voir qu'on peut faire des grandes decouvertes sans recourir tousjours aux idées mêmes des choses. Au sujet de l'Heresie pretendue des Antipodes, je dirai en passant, qu'il est vray que Boniface Archeveque de Mayence a accusé Virgile de Salzbourg dans une lettre, qu'il a ecrite au Pape contre lui sur ce sujet, et que le Pape y repond d'une maniere qui fait paroitre qu'il donnoit assez dans le sens de Boniface; mais on ne trouve point que cette accusation ait eu des suites. Virgile s'est tousjours maintenu. Les deux Antagonistes passent pour saints, et les savans de Baviere qui regardent Virgile comme un Apotre de la Carinthie et des pays voisins, en ont justifié la memoire. Chapitre IV De la Realité de nostre connoissance §. 1. PHILAL. Quelcun, qui n'aura pas compris l'importance, qu'il y a d'avoir des bonnes Idées, et d'en entendre la convenance et la disconvenance, croira qu'en raisonnant là dessus avec tant de soin nous bâtissons des châteaux en l'air; et qu'il n'y aura dans tout nôtre systeme que de l'ideal et de l'imaginaire. Un extravagant, dont l'imagination est echauffée, aura l'avantage d'avoir des idées plus vives et en plus grand nombre; ainsi il auroit aussi plus de connoissance. Il y aura autant de certitude dans les visions d'un Enthusiaste, que dans les raisonnemens d'un homme de bon sens, pourvu que cet Enthusiaste parle consequemment; et il sera aussi vrai de dire qu'une Harpye n'est pas un Centaure, que de dire qu'un quarré n'est pas un Cercle. §. 2. Je reponds que nos idées s'accordent avec les choses. §. 3. Mais on en demandera le Criterion. §. 4. Je reponds encore premierement que cet accord est manifeste à l'egard des idées simples de nostre Esprit, car ne pouvant pas se les former lui même il faut qu'elles soyent produites par les choses, qui agissent sur l'esprit. Et secondement §. 5. que toutes nos Idées complexes (excepté celles des Substances) estant des Archetypes que l'esprit a formé luy même, qu'il n'a pas destiné à estre des copies de quoy que ce soit, ni rapporté à l'existence d'aucune chose comme à leur originaux; elles ne peuvent manquer d'avoir toute la conformité avec les choses, necessaire à une connoissance reelle. THEOPH. Nostre certitude seroit petite ou plustost nulle, si elle n'avoit point d'autre fondement des idées simples, que celuy qui vient des sens. Avés vous oublié, Monsieur, comment j'ai monstré, que les idées sont originairement dans nôtre esprit, et que même nos pensées nous viennent de nôtre propre fonds, sans que les autres Creatures puissent avoir une influence immediate sur l'ame? D'ailleurs le fondement de nôtre certitude à l'egard des verités universelles et eternelles est dans les idées mèmes independemment des sens, comme aussi les idées pures et intelligibles ne dependent point des sens, par exemple celle de l'Estre, de l'un, du mème, etc. Mais les idées des qualités sensibles, comme de la couleur, de la saveur etc. (qui en effect ne sont que des phantômes) nous viennent des sens, c'est à dire de nos perceptions confuses. Et le fondement de la verité des choses contingentes et singulieres est dans le succés, qui fait que les phenomenes des sens sont liés justement comme les verités intelligibles le demandent. Voilà la difference qu'on y doit faire, au lieu que celle que vous faites icy entre les idées simples et composées, et idées composées appartenantes aux substances et aux accidens, ne me paroist point fondée; puisque toutes les idées intelligibles ont leur Archetypes dans la possibilité eternelle des choses. §. [6.] PHILAL. Il est vrai que nos idées composées n'ont besoin d'Archetypes hors de l'esprit, que lors qu'il s'agit d'une substance existente qui doit unir effectivement hors de nous ces idées complexes, et les idées simples dont elles sont composées. La connoissance des verités Mathematiques est reelle, quoiqu'elle ne roule que sur nos idées, et qu'on ne trouve nulle part des cercles exacts. Cependant on est assuré que les choses existentes conviendront avec nos archetypes, à mesure que ce qu'on y suppose, se trouve existent. §. 7. Ce qui sert encore à justifier la realité des choses morales. §. 8. Et les Offices de Ciceron n'en sont pas moins conformes à la verité parce qu'il n'y a personne dans le monde, qui regle sa vie exactement sur le modelle d'un homme de bien tel que Ciceron nous l'a depeint. §. 9. Mais (dirat-on) si les idées morales sont de nôtre invention quelle estrange notion aurons nous de la justice et de la temperance.? §. 10. Je reponds que l'incertitude ne sera que dans le langage, parce qu'on n'entend pas tousjours ce qu'on dit, ou ne l'entend pas tousjours de même. THEOPH. Vous pouviés repondre encore, Monsieur, et bien mieux, à mon avis, que les idées de la Justice et de la Temperance ne sont pas de nôtre invention, non plus que celles du Cercle et du Quarré. Je crois l'avoir assez montré. §. 11. PHILAL. Pour ce qui est des idées des substances, qui existent hors de nous, notre connoissance est reelle autant qu'elle est conforme à ces Archetypes: et à cet egard l'Esprit ne doit point combiner les idées arbitrairement, d'autant plus qu'il y a fort peu d'idées simples dont nous puissions assurer qu'elles peuvent ou ne peuvent pas exister ensemble dans la nature au delà de ce qui paroit par des observations sensibles. THEOPH. C'est comme j'ai dit plus d'une fois parce que ces idées, qnand la raison ne sauroit juger de leur compatibilité ou connexion, sont confuses, comme sont celles des qualités particulieres des sens. §. 13. PHILAL. Il est bon encore à l'egard des substances existentes de ne se point borner aux noms, ou aux especes, qu'on suppose établies par les noms. Cela me fait revenir à ce que nous avons discuté assez souvent à l'egard de la definition de l'homme. Car parlant d'un innocent qui a vécu quarante ans sans donner le moindre signe de raison, ne pourroit on point dire qu'il tient le milieu entre l'homme et la bête? cela passeroit peut etre pour un paradoxe bien hardi, ou même pour une fausseté de très dangereuse consequence. Cependant il me sembloit autre fois, et il semble encore à quelques uns de mes amis, que je ne saurois encore desabuser, que ce n'est qu'en vertu d'un prejugé fondé sur cette fausse supposition que ces deux noms Homme et Bête signifient des Especes distinctes si bien marquées par des essences réelles dans la nature, que nulle autre Espece ne peut intervenir entre elles; Comme si toutes les choses étoient jettées au moule suivant le nombre precis de ces essences. §. 14. Quand on demande à ces amis, quelle espece d'animaux sont ces innocens, s'ils ne sont ni hommes ni bêtes, ils repondent que ce sont des innocens, et que cela suffit. Quand on demande encore ce qu'ils deviendront dans l'autre monde; nos amis repondent qu'il ne leur importe pas de le savoir ni de le rechercher. qu'ils tombent ou qu'ils se soutiennent que cela regarde leur maitre, Rom. XIV. 4. qui est bon et fidele, et ne dispose point de ses creatures snivant les bornes etroites de nos pensées ou de nos opinions particulieres, et ne les distingue pas conformement aux noms et especes qu'il nous plaist d'imaginer; Qu'il nous suffit que ceux qui sont capables d'instruction seront appellés à rendre compte de leur conduite, et qu'ils recevront leur salaire selon ce qu'ils auront fait dans leur corps. 2. Corinth. V. 10. §. 15. Je vous representerai encore le reste de leur raisonnemens. La question (disent ils) s'il faut priver les imbecilles d'un Etat à venir, roule sur deux suppositions également fausses, la premiere que tout Estre qui a la forme et apparence exterieure d'homme est destiné à un êtat d'immortalité aprés cette vie, et la seconde que tout ce qui a une naissance humaine doit jouir de ce privilege. Otés ces imaginations, et vous verrez que ces sortes de qnestions sont ridicules et sans fondement. Et en effêt je crois qu'on desavouera la premiere supposition et qu'on n'anra pas l'esprit assez enfoncé dans la matiere pour croire que la vie eternelle est duë à aucune figure d'une masse materielle, en sorte que la masse doive avoir eternellement du sentiment parce qu'elle a été moulée sur une telle figure. §. 16. Mais la seconde supposition vient au secours: on dira que cet innocent vient des parens raisonnables, et que par consequent il faut qu'il ait une ame raisonnable. Je ne sai par quelle regle de Logique on peut établir une telle consequence et comment aprés cela on oseroit detruire des productions mal formées et contrefaites. Oh, dirat-on, ce sont des Monstres! Eh bien soit. Mais que sera cet innocent tousjours intraitable? Un defaut dans le corps ferat-il un monstre, et non un defaut dans l'Esprit.? C'est retourner à la premiere supposition déja refutée que l'exterieur suffit. Un innocent bien formé est un homme, à ce qu'on croit, il a une ame raisonnable, quoiqu'elle ne paroisse pas: mais faites les oreilles un peu plus longues et plus pointues, et le nez un peu plus plat qu'à l'ordinaire alors vous commencés à hesiter. Faites le visage plus etroit plus plat et plus long; vous voilà tout à fait determiné. Et si la tete est parfaitement celle de quelque Animal, c'est un Monstre sans doute, et ce vons est une demonstration, qu'il n'a point d'ame raisonnable, et qu'il doit etre détruit. Je vous demande maintenant où trouver la juste mesure, et les dernieres bornes qui emportent avec elles une ame raisonnable. Il y a des foetus humains moitié bete moitié homme; d'autres dont les trois parties participent de l'un, et l'autre partie de l'autre. Comment determiner au juste les lineamens qui marquent la raison.? De plus ce Monstre ne sera-ce pas une Espece moyenne entre l'homme et la bete.? Et tel est l'innocent dont il s'agit. THEOPH. Je m'étonne que vous retournés à cette Question, que nous avons assez examinée, et cela plus d'une fois, et que vous n'avés pas mieux catechisé vos amis. Si nous distinguons l'Homme de la bete par la faculté de raisonner, il n'y a point de milieu, il faut que l'animal dont il s'agit, l'aye ou ne l'aye pas: mais comme cette faculté ne paroit pas qnelques fois, on en juge par des indices, qui ne sont pas demonstratifs à la verité, jusqu'à ce que cette raison se monstre; car l'on sait par l'experience de ceux qui en ont perdu ou qui enfin en ont obtenu l'exercice, que sa fonction peut étre suspendue. La naissance et la figure donnent des presomtions de ce qui est caché. Mais la presomtion de la naissance est effacée (eliditur) par une figure extremement differente de l'humaine, telle qu'étoit celle de l'animal né d'une femme de Zeelande chez Levinus Lemnius (livre I. ch. 8.) qui avoit un bec crochu, un col long et rond, des yeux etincellans, une queue pointue, une grande agilité à courir d'abord par la chambre. Mais on dira qu'il y a des Monstres ou des freres des Lombards (comme les medecins les appelloient autres fois à cause qu'on disoit que les femmes de Lombardie étoient sujettes à ces sortes d'enfantemens) qui approchent d'avantage de la figure humaine. Eh bien, soit. Comment donc (dirés vous) peut on determiner les justes limites de la figure qui doit passer pour humaine? Je réponds que dans une matiere conjecturale, on n'a rien de precis. Et voilà l'affaire finie. On objecte que l'innocent ne montre point de raison, et cependant il passe pour homme mais s'il avoit une figure monstrueuse, il ne le seroit point, et qu'ainsi on a plus d'egard à la figure qu'à la raison. Mais ce Monstre montret-il de la raison? non sans doute. Vous voyés donc qu'il lui manque plus qu'à l'innocent. Le defaut de l'exercice de la raison est souvent temporel, mais il ne cesse pas dans ceux où il est accompagné d'une tete de chien. Au reste si cet Animal de figure humaine n'est pas un homme, il n'y a pas grand mal à le garder pendant l'incertitude de son sort. Et soit qu'il ait une ame raisonnable, ou qu'il en ait une, qui ne le soit pas, Dieu ne l'aura point faite pour rien, et l'on dira de celles des hommes, qui demeurent dans un état tousjours semblable à celui de la premiere enfance, que leur sort pourra étre le même que celui des ames de ces enfans, qui meurent dans le berceau. Chapitre V De la Verité en general §. 1. PHILAL. Il y a plusieurs siecles qu'on a demandé ce que c'est que la verité. §. 2. Nos amis croyent que c'est la conjonction ou la separation des signes suivant que les choses même[s] conviennent ou disconviennent entre elles. Par la conjonction ou la separation des signes il faut entendre ce qu'on appelle autrement proposition. THEOPH. Mais un Epithete ne fait pas une proposition; par exemple l'homme sage. Cependant il y a une conjonction de deux termes. Negation aussi est autre chose que separation; car disant l'homme, et aprés quelque intervalle prononçant sage[,] ce n'est pas nier. La convenance aussi ou la disconvenance n'est pas proprement ce qu'on exprime par la proposition. Deux Oeufs ont de la convenance et deux ennemis ont de la disconvenance. Il s'agit ici d'une maniere de convenir ou de disconvenir toute particuliere. Ainsi je crois que cette definition n'explique point le point dont il s'agit. Mais ce que ie trouve le moins à mon gré dans vostre definition de la Verité, c'est qu'on y cherche la verité dans les mots. Ainsi le mème sens étant exprimé en Latin, Allemand, Anglois, François, ce ne sera pas la mème verité. Et il faudra dire avec M. Hobbes que la verité depend du bon plaisir des hommes. Ce qui est parler d'une maniere bien étrange. On attribue mème la verité à Dieu, que vous m'avouerés (je crois) de n'avoir point besoin de signes. Enfin je me suis déja étonné plus d'nne fois de l'humeur de vos amis qui se plaisent à rendre les essences, especes, verités nominales. PHILAL. N'allés point trop vite; sous les signes ils comprennent les idées; ainsi les verités, seront ou mentales on nominales, selon les especes des signes. THEOPH. Nous aurons donc encore des verités lit erales, qu'on pourra distinguer en verités de papier ou de parchemin, de noir d'encre ordinaire, ou d'encre d'imprimerie s'il faut distinguer les verités par les signes. Il vaut donc mieux placer les verités dans le rapport entre les objets des idées, qui fait que l'une est comprise ou non comprise dans l'autre. Cela ne depend point des langues, et nous est commun avec Dieu et les Anges. Et lors que Dieu nous manifeste une verité nous acquerons celle qui est dans son entendement, car quoique il y ait une difference infinie entre ses idées et les nostres, quant à la perfection et à l'etendue, il est tousjours vray qu'on convient dans le même rapport. C'est donc dans ce rapport qu'on doit placer la verité, et nous pouvons distinguer entre les verités qui sont independantes de notre bon plaisir, et entre les expressions, que nous inventons comme bon nous semble. §. [4.] PHILAL. Il n'est que trop vrai que les hommes, même dans leur esprit, mettent les mots à la place des choses, sur tout quand les idées sont complexes et indeterminées. Mais il est vray aussi comme vous l'avés observé qu'alors l'Esprit se contente de marquer seulement la verité sans l'entendre pour le present, dans la persuasion où il est qu'il depend de luy de l'entendre quand il voudra. Au reste [§. 5] l'Action qu'on exerce en affirmant ou en niant, est plus facile à concevoir en reflechissant sur ce qui se passe en nous, qu'il n'est aisé de l'expliquer par paroles. [§. 6] C'est pourquoi ne trouvés point mauvais qu'au defant de mieux on a parlé de joindre ensemble ou de separer. §. 8. Vous accorderés aussi que les propositions au moins, peuvent étre appellées verbales, et que lors qu'elles sont vrayes, elles sont et verbales, et encore reelles. Car §. 9. la fausseté consiste à joindre les noms autrement que leurs idées ne conviennent ou disconviennent. Au moins §. 10. les mots sont des grands vehicules de la verité. §. 11. Il y a aussi une verité Morale, qui consiste à parler des choses selon la persuasion de nôtre esprit; il y a enfin une verité Metaphysique, qui est l'existence reelle des choses conforme aux idées que nous en avons. THEOPH. La verité Morale est appellée Veracité par quelques uns, et la verité Metaphysique est prise vulgairement par les Metaphysiciens pour un attribut de l'Estre mais c'est un attribut bien inutile et presque vuide de sens. Contentons nous de chercher la verité dans la correspondence des propositions qui sont dans l'esprit avec les choses dont il s'agit. Il est vrai que j'ai attribué aussi la verité aux idées en disant que les Idées sont vrayes ou fausses; mais alors je l'entends en effet de la verité des propositions qui affirment la possibilité de l'objet de l'Idée. Et dans ce mème sens on peut dire encor qu'un etre est vrai, c'est à dire la proposition qui affirme son existence actuelle ou du moins possible. Chapitre VI Des propositions Universelles, de leur verité, et de leur certitude §. 2. PHILAL. Toute notre connoissance est des verités generales ou particulieres. Nous ne saurions jamais faire bien entendre les premieres, qui sont les plus considerables, ni les comprendre qne fort rarement nous mêmes, qu'autant qu'elles sont conçues et exprimées par des paroles. THEOPH. Je crois qu'encore d'autres marques pourroient faire cet effêt; on le voit par les caracteres des chinois. Et on pourroit introduire un Caractere Universel fort populaire et meilleur que le leur, si on employoit des petites figures à la place des mots, qui representassent les choses visibles par leur traits, et les invisibles par des visibles qui les accompagnent; y joignant de certaines marques additionelles convenables pour faire entendre les flexions et les particules. Cela serviroit d'abord pour communiquer aisement avec les nations eloignées; mais si on l'introduisoit aussi parmi nous sans renoncer pourtant à l'écriture ordinaire, l'usage de cette maniere d'ecrire seroit d'une grande utilité pour enrichir l'imagination et pour donner des pensées moins sourdes et moins verbales, qu'on n'a maintenant. Il est vrai que l'art de dessiner n'etant point connu de tous, il s'ensuit qu'excepté les livres imprimés de cette façon (que tout le monde apprendroit bientot à lire) tout le monde ne pourroit point s'en servir autrement que par une maniere d'imprimerie c'est à dire ayant des figures gravées toutes pretes pour les imprimer sur du papier, et y ajoutant par après avec la plume les marques des flexions [et] des particules. Mais avec le temps tout le monde apprendroit le dessein dés la jeunesse, pour n'étre point privé de la commodité de ce Caractere figuré, qui parleroit veritablement aux yeux; et qui seroit fort au gré du peuple, comme en effet les paisans ont déja certains almanachs, qui leur disent sans paroles une bonne partie de ce qu'ils demandent: et je me souviens d'avoir vù des imprimés satyriques en taille douce qui tenoient un peu de l'Enigme, où il y avoit des figures signifiantes par elles memes, mèlées avec des paroles; au lieu que nos lettres et les caracteres chinois ne sont significatifs que par la volonté des hommes (ex instituto). §. 3. PHILAL. [Je crois que votre pensée s'executera un jour, tant cette ecriture me paroit agreable et naturelle: et il semble qu'elle ne seroit pas de petite consequence pour augmenter la perfection de notre esprit, et pour rendre nos conceptions plus réelles. Mais pour revenir aux connoissances generales et àleur certitude, il sera à propos de remarquer qu'il y a Certitude de Verité, et qn'il y a aussi Certitude de Connoissance. Lorsque les mots sont joints de telle maniere dans des propositions, qu'ils expriment exactement la convenance ou la disconvenance telle qu'elle est réellement, c'est une certitude de Verité; et la certitude de connoissance consiste à appercevoir la convenance ou la disconvenance des idées en tant qu'elle est exprimée dans des propositions. C'est ce que nous appellons ordinairement étre certain d'une proposition. THEOPH. En effèt cette derniere sorte de certitude suffira encor sans l'usage des mots et n'est autre chose qu'une parfaite connoissance de la verité; au lieu que la premiere espece de certitude ne paroit étre autre chose que la verité même. §. 4. PHILAL. Or comme nous ne saurions étre assurés de la verité d'aucune proposition generale, à moins qne nous ne connoissions les bornes precises de la signification des Termes, dont elle est composée, il seroit necessaire que nous connussions l'Essence de chaque Espece, ce qui n'est pas mal aisé à l'egard des idées simples et des modes; mais dans les substances, où une essence réelle distincte de la nominale est supposée determiner les especes, l'étendue du terme general est fort incertaine, parce que nous ne connoissons pas cette essence réelle; et par consequent dans ce sens nous ne saurions étre assurés d'aucune proposition generale faite sur le sujet de ces substances. Mais lorsqu'on suppose que les Especes des substances ne sont autre chose que la reduction des individus substantiels en certaines sortes rangées sous divers Noms generaux, selon qu'elles conviennent aux differentes idées abstraites que nous designons par ces noms là, on ne sauroit douter si une proposition bien connue comme il faut, est veritable ou non. THEOPH. Je ne sai Monsieur, pour quoi vous revenés encor à un point assez contesté entre nous, et que je croyois vuidé. Mais enfin j'en suis bien aise; parce que vous me donnés une occasion fort propre (ce me semble) à vous desabuser de nouveau. Je vous dirai donc que nous pouvons étre assurés par exemple de mille verités qui regardent l'or ou ce corps dont l'essence interne se fait connoitre par la plus grande pesanteur connuë icy bas, ou par la plus grande ductilité, ou par d'autres marques. Car nous pouvons dire que le corps de la plus grande ductilité connuë est aussi le plus pesant de tous les corps connus. Il est vrai qu'il ne seroit point impossible, que tout ce qu'on a remarqué jusqu'ici dans l'or, se trouvât un jour en deux corps discernables par d'autres qualités nouvelles, et qu'ainsi ce ne fut plus la plus basse espece, comme on le prend jusqu'ici par provision: il se pourroit aussi qu'une sorte demeurant rare et l'autre étant commune on jugeât à propos de reserver le nom de vrai or à la seule espece rare, pour la retenir dans l'usage de la monnoye par le moyen de nouveaux essais, qui lui seroient propres. Après quoi l'on ne doutera point aussi, que l'essence interne de ces deux especes ne soit differente; et quand même la definition d'une substance actuellement existante ne seroit pas bien determinée à tous egards (comme en effêt celle de l'homme ne l'est pas à l'egard de la figure externe); on ne laisseroit pas d'avoir une infinité de propositions generales sur son sujet, qui suivroient de la raison, et des autres qualitez, que l'on reconnoit en lui. Tout ce que l'on peut dire sur ces propositions generales, c'est qu'en cas qu'on prenne l'homme pour la plus basse espece, et le restreigne à la race d'Adam, on n'aura point de proprietez de l'homme, de celles qu'on appelle in quarto modo, ou qu'on puisse enoncer de lui par une proposition reciproque, ou simplement convertible, si ce n'est par provision; comme en disant: l'homme est le seul animal raisonnable. Et prenant l'homme pour ceux de nostre race, le provisionnel consiste à sousentendre qu'il est le seul animal raisonnable de ceux qui nous sont connus. Car il se pourroit, qu'il y eut un jour d'autres animaux, à qui fut commun, avec la posterité des hommes d'à present tout ce que nous y remarquons jusqu'ici, mais qui fussent d'une autre origine. C'est comme si les Australiens imaginaires venoient inonder nos contrées: il y a de l'apparence qu'alors on trouveroit quelque moyen de les distinguer de nous. Mais en cas que non, et supposé que Dieu eùt defendù le melange de ces races, et que Jesus Christ n'eut racheté que la nôtre, il faudroit tâcher de faire des marques artificielles pour les distinguer entr'elles. Il y auroit sans doute une difference interne, mais comme elle ne se rendroit point reconnoissable, on seroit reduit à la seule denomination extrinseque de la naissance, qu'on tâcheroit d'accompagner d'une marque artificielle durable, laquelle donneroit une denomination intrinseque, et un moyen constant de discerner notre race des autres. Ce sont des fictions que tout cela, car nous n'avons point besoin de recourir à ces distinctions étant les seuls animaux raisonnables de ce globe. Cependant ces fictions servent à connoitre la nature des idées des substances et des veritez generales à leur egard. Mais si l , homme n'étoit point pris pour la plus basse espece ni pour celle des animaux raisonnables de la race d'Adam, et si au lieu de cela il signifioit un genre commun à plusieurs especes, qui appartient maintenant à une selue race connuë, mais qui pourroit encore appartenir à d'autres, distinguables, ou parla [seule] naissance, ou mème par d'autres marques naturelles: comme par exemple aux feints Australiens; alors, dis-je, ce genre auroit des propositions reciproques, et la definition presente de l'homme ne seroit point provisionnelle. Il en est de meme de l'or; car supposé qu'on en eut un jour deux sortes discernables, l'une rare et connue jusqu'ici, et l'autre commune et peut etre artificielle, trouvée dans la suitte des temps: alors supposé que le nom de l'or doive demeurer à l'espece presente, c'est à dire, à l'or naturel et rare, pour conserver par son moyen la commodité de la momnoye d'or, fondée sur la rareté de cette matiere; sa definition connue jusqu'ici par des denominations intrinseques n'auroit eté que provisionnelle, et devra etre augmentée par les nouvelles marques qu'on decouvrira, pour distinguer l'or rare ou de l'espece ancienne, de l'or nouveau artificiel. Mais, si le nom de l'or devoit demeurer alors commun aux deux especes, c'est à dire, si par l'or on entend un genre, dont jusqu'ici nous ne connoissons point de sousdivision, et que nous prenons maintenant pour la plus basse espece (mais seulement par provision, jusqu'à ce que la subdivision soit connuë), et si l'on en trouvoit quelque jour une nouvelle espece; c'est à dire un or artificiel aisé à faire, et qui pourroit devenir commun; je dis que dans ce sens la definition de ce genre ne doit point estre jugée provisionnelle, mais perpetuelle. Et même, sans se mettre en peine des noms de l'homme ou de l'or, quelque nom qu'on donne au genre ou à la plus basse espece connue, et quand mème on ne leur en donneroit aucun; ce qu'on vient de dire seroit toujours vrai des idées des genres, ou des especes; et les especes ne seront definies que provisionnellement quelques fois par les definitions des genres. Cependant il sera toujours permis et raisonnable d'entendre qu'il y a une Essence reelle interne appartenante par une proposition reciproque, soit au genre, soit aux especes; laquelle se fait connoitre ordinairement par les marques externes. J'ai supposé jusqu'ici que la race ne degenere ou ne change point: mais si la mème race passoit dans une autre espece, on seroit d'autant plus obligé de recourir à d'autres marques et denominations intrinseques ou extrinseques; sans s'attacher à la race. PHILAL. §. 7. Les idées complexes, que les noms, que nous donnons aux especes des substances justifient, sont des collections des idées de certaines qualitez que nous avons remarqué coëxister dans un soutien inconnû que nous appellons substance. Mais nous ne saurions connoitre certainement quelles autres qualitez coëxistent necessairement avec de telles combinaisons, à moins que nous ne puissions decouvrir leur dependance à l'egard de leur premieres qualitez. THEOPH. J'ay déja remarqué autrefois, que le mème se trouve dans les idées des Accidens, dont la nature est un peu abstruse, comme sont par exemple les figures de Geometrie; car lorsqu'il s'agit par exemple de la figure d'un miroir, qui ramasse tous les rayons paralleles dans un point comme foyer, on peut trouver plusieurs proprietez de ce miroir, avant que d'en connoitre la construction, mais on sera en incertitude sur beaucoup d'autres affections, qu'il peut avoir, jusqu'à ce qu'on trouve en lui ce qui repond à la constitution interne des substances, c'est à dire, la construction de cette fignre du miroir, qui sera comme la clef de la connoissance ultelieure. PHILAL. Mais quand nous aurions connu la constitution interieure de ce corps, nous n'y trouverions que la dependance que les qualitez premieres, ou que vous appellez manifestes, en peuvent avoir, c'est à dire, on connoitroit quelles grandeurs, figures et forces mouvantes en dependent; mais on ne connoitroit jamais la connexion qu'elles peuvent avoir avec les qnalitez secondes ou confuses, c'est à dire, avec les qualités sensibles comme les couleurs, les gousts etc. THEOPH. C'est que vous supposez encore que ces qualitez sensibles, ou plutôt les idées que nous en avons ne dependent point des figures et mouvemens naturellement, mais seulement du bon plaisir de Dieu qui nous donne ces idées. Vous paroissez donc avoir oublié, Monsieur, ce que je vous ai remontré plus d'une fois contre cette opinion: pour vous faire juger plutôt que ces idées sensitives dependent du detail des figures et mouvemens et les expriment exactement, quoique nous ne puissions pas y demêler ce detail dans la confusion d'une trop grande multitude et petitesse des actions mechaniques qui frappent nos sens. Cependant si nous ètions parvenus à la constitution interne de quelques corps, nous verrions aussi quand ils devroient avoir ces qualitez, qui seroient reduites elles mèmes à leurs raisons intelligibles; quand mème il ne seroit jamais dans notre pouvoir de les reconnoitre sensiblement dans ces idées sensitives, qui sont un resultat confus des actions des corps sur nous. Comme maintenant que nous avons la parfaite analyse du verd, en bleu et jaune, et n'avons presque plus rien à demander à son egard que par raport à ces ingredians, nous ne sommes pourtant point capables de demèler les idées du bleu et du jaune dans notre idée sensitive du verd, pour cela mème, que c'est une idée confuse. C'est à peu prés, comme on ne sauroit demeler l'idée des dens de la roue c'est à dire de la cause, dans la perception d'un transparent artificiel que j'ai remarqué chez les horlogers, fait par la promte rotation d'une rouë dentelée; ce qui en fait disparoitre les dens, et paroitre à leur place un transparent continuel imaginaire composé des apparences successives des dents et de leur intervalles, mais où la succession est si promte que notre phantaisie ne la sauroit distinguer. On trouve donc bien ces dens dans la notion distincte de cette transparence, mais non pas dans cette perception sensitive confuse, dont la nature est d'étre et demeurer confuse; autrement si la confusion cessoit (comme si le mouvement estoit si lent qu'on en pourroit observer les parties et leur succession), ce ne seroit plus elle, c'est à dire, ce ne seroit plus ce phantôme de transparence. Et comme on n'a point besoin de se figurer que Dieu par son bon plaisir nous donne ce phantôme et qu'il est independant du mouvement des dents de la roue et de leur intervalles; et comme au contraire on conçoit que ce n'est qu'une expression confuse de ce qui se passe dans ce mouvement; expression, dis-je, qui consiste en ce que des choses successives sont confondues dans une simultanëité apparente: ainsi il est aisé de juger qu'il en sera de meme à l'egard des autres phantômes sensitifs, dont nous n'avons pas encore une si parfaite analyse, comme des couleurs, des goùts etc. Car pour dire la verité, ils meritent ce nom de phantomes plùtôt que celuy de qualités, ou mème d'idées. Et il nous suffiroit à tous egards de les entendre autant bien que cette transparence artificielle, sans qu'il soit raisonnable ny possible de pretendre d'en savoir d'avantage, car de vouloir que ces phantômes confus demeurent, et que cependant on y demèle les ingrediens par la phantaisie mème, c'est se contredire, c'est vouloir avoir le plaisir d'étre trompé par une agreable perspective, et vouloir qu'en mème tems l'oeil voye la tromperie, ce qui seroit la gâter. C'est un cas enfin, où nihilo plus agas Quam si des operam, ut cum ratione insanias. Mais il arrive souvent aux hommes, de chercher nodum in scirpo, et de se faire des difficultez, où il n'y en a point; en demandant ce qui ne se peut, et se plaignant par après de leur impuissance et des bornes de leur lumiere. §. 8. PHILAL. Tout or est fixe, c'est une proposition dontnous ne pouvons pas connoitre certainement la verité. Car si l'or signifie une espece de choses distinguée par une essence réelle, que la nature lui a donnée, on ignore quelles substances particulieres sont de cette espece: ainsi on ne sanroit affirmer avec certitude, quoique ce soit de l'or. Et si l'on prend l'or ponr un corps doué d'une certaine couleur jaune, malleable, fusible, et plus pesant qu'un autre corps connu; il n'est pas difficile de connoitre ce qui est, ou n'est pas or; mais avec tout cela, nulle autre qualité ne peut étre affirmée ou niée avec certitude de l'or, que ce qui avec cette idée a une connexion ou une incompatibilité qu'on peut decouvrir. Or la fixité n'ayant aucune connexion [necessaire] connue avec la couleur, la pesanteur et les autres idées simples que j'ay supposé faire l'idée complexe, que nous avons de l'or; il est impossible que nons puissions connoitre certainement la verité de cette proposition, que tout or est fixe. THEOPH. Nous savons presque aussi certainement que le plus pesant de tous les corps connus ici bas est fixe, que nous sçavons certainement qu'il fera jour demain. C'est parce qu'on l'a experimenté cent mille fois, c'est une certitude experimentale et de fait; quoique nous ne connoissions point la liaison de la fixité avec les autres qualitez de ce corps. Au reste il ne faut point opposer deux choses qui s'accordent et qui reviennent au mème. Quand je pense à un corps qui est en mème temps jaune, fusible et resistant à la coupelle, je pense à un corps dont l'essence specifique, quoique inconnuë [à moy] dans son interieur, fait emaner ces qualitez de sonfonds, et se fait connoitre, confusement au moins, par elles. Je ne vois rien de mauvais en cela, ni qui merite qu'on revienne si souvent à la charge pour l'attaquer. §. 10. PHILAL. C'est assez pour moi maintenant que cette connoissance de la fixité du plus pesant des corps ne nous est point connue par la convenance ou disconvenance des idées. Et je croi pour moi que parmi les secondes qualitez des corps et les puissances; qui s'y rapportent on n'en sauroit nommer deux dont la coëxistence necessaire ou l'incompatibilité puisse étre connuë certainement; horsmis les qualitez, qui appartiennent au même sens; et s'excluent necessairement l'une l;autre; comme lors qu'on peut dire que ce qui est blanc n'est pas noir. THEOPH. Je croi pourtant qu'on en trouveroit peut etre; par exemple, tout corps palpable (ou qu'on peut sentir par l'attouchement) est visible. Tout corps dur fait du bruit, quand on le frappe dans l'air. Les tons des cordes ou des fils sont en raison sousdoublée des poids, qui causent leur tension. Il est vrai que ce que vous demandés, ne reussit, qu'autant qu'on conçoit des idées distinctes jointes aux idées sensitives confuses. §. 11. PHILAL. Toujours ne faut-il point s'imaginer que les corps ont leur qualitez par eux mêmes independamment d;autre chose. Unepiece d'orseparée de l'impression et de l'influence de tont autre corps; perdroit aussitot sa couleur jaune et sa pesanteur;. peut etre aussi deviendroit elle friable; et perdroit sa malleabilité. L'on scait combien les vegetaux et les animaux dependent de la terre, de l;air; et du soleil; que scait-on si les etoiles fixes fort eloignées n'ont pas encore de l'influence sur nous? THEOPH. Cette remarque est trés bonne et quand la contexture de certains corps nous seroit connuë, nous ne saurions assez juger de leurs effêts sans connoitre l'interieur de ceux qui les touchent et les traversent. §. 13. PHILAL. Cependant notre jugement peut aller plus loin que notre connoissance. Car des gens appliquez à faire des observations peuvent penetrer plus avant; et par le moyen de quelques probabilitez d'une observation exacte et de quelques apparences reunies à propos, faire souvent de justes conjectures; sur ce que l'experience ne leur a pas encore decouvert: mais ce n;est toujours que conjecturer. THEOPH. Mais si l'experience justifie ces consequences d'une maniere constante, ne trouvez-vous pas qu'on puisse acquerir des propositions certaines par ce moyen? certaines, dis-je, au moins autant que celles qui assurent, par exemple, que le plus pesant de nos corps est fixe, et que celui qui est le plus pesant aprés lui, est volatile: car il me semble que la certitude (morale s'entend ou physique) mais non pas la necessit é (ou certitude metaphysique) de ces propositions qu'on a apprises par l'experience seule et non pas par l'analyse et la liaison des idées; est établie parmi nous, et avec raison. Chapitre VII Des Propositions qu'on nomme Maximes ou Axiomes §. 1. PHILAL. Il y a une espece de propositions qui sous le nom de Maximes ou d'Axiomes passent ponr les princip es des sciences et parce qu'elles sont evidentes par elles mêmes on s'est contenté de les appeller innées; sans que personne ait jamais tâché que je scache de faire voir la raison et le fondement de leur extreme clarté; qui nous force, pour ainsi dire; à leur donner nôtre consentement. Il n'est pourtant pas inutile d'entrer dans cette recherche et de voir si cette grande evidence est particuliere à ces seules propositions; comme aussi d'examiner, jusqu'à où elles contribuent à nos autres connoissances. THEOPH. Cette recherche est fort utile, et mème importante. Mais il ne faut point vous figurer, Monsieur, qu'elle ait eté entierement negligée. Vous trouverez en cent lieux que les Philosophes de l'Ecole ont dit que ces propositions sont evidentes ex terminis aussi-tôt qu'on en entend les termes; de sorte qu'ils étoient persuadés que la force de la conviction étoit fondée dans l'intelligence des termes, c'est à dire, dans la liaison de leurs idées. Mais les Geometres ont bien fait d'avantage: c'est qu'ils ont entrepris de les demontrer bien souvent. Proclus attribue déja à Thales de Milet, un des plus anciens Geometres connus, d'avoir voulu demontrer des propositions qu'Euclide a supposées depuis comme evidentes. On rapporte qu'Apollonius a demontré d'autres Axiomes, et Proclus le fait aussi. Feu M. Roberval, déja octuagenaire, ou environ, avoit dessein de publier de nouveaux Elemens de Geometrie dont je croi vous avoir déja parlé. Peut etre que les Nouveaux Elemens de M. Arnauld, qui faisoient du bruit alors, y avoient contribué. Il en montra quelque chose dans l'Academie Royale des Sciences, et quelques-uns trouverent à redire que supposant cet Axiome, que si à des egaux on aj oute des grandeurs egales, il en proviennent des egaux; il demontroit cet autre qu'on juge de pareille evidence: que si des egaux on ôte des grandeurs egales, il en restent des egaux. On disoit qu'il devoit les supposer tous deux, ou les demontrer tous deux. Mais je n'etois pas de cet avis, et je croyois que c'etoit toujours autant de gagné, que d'avoir diminué le nombre des Axiomes. Et l'addition sans doute est anterieure à la soustraction, et plus simple, parce que les deux termes sont employez dans l'addition l'un comme l'autre; ce qui n'est pas dans la soustraction. M. Arnauld faisoit le contraire de M. Roberval. Il supposoit encore plus qu'Euclide. Cela pourra ètre bon pour les commençans, que la scrupulosité arrète, mais quand il s'agit de l'etablissement de la science, c'est autre chose. Ainsi l'un et l'autre pouvoit avoir raison. Pour ce qui est des Maximes, on les prend quelquefois pour des propositions établies, soit qu'elles soient evidentes ou non. C'est ainsi qu'on les prend souvent dans la morale et mème chez les Logiciens dans leur Topiques, où il y en a une bonne provision, mais dont une partie en contient d'assez vagues et obscures. Au reste il y a longtems que j'ai dit publiquement et en particulier, qu'il seroit important de demontrer tous nos Axiomes secondaires, dont on se sert ordinairement en les reduisant aux Axiomes primitifs ou immediats et indemontrables, qui sont ce que j'appellois dernierement et ailleurs les identiques. §. 2. PHILAL. La connoissance est evidente par elle meme lorsque la convenance ou disconvenance des idées est apperçue immediatement. §. 3. Mais il y a des veritez qu'on ne reconnoit point pour Axiomes, qui ne sont pas moins evidentes par elles mêmes. Voyons si les quatre especes de convenance dont nous avions parlé il n'y a pas longtems (Chap. 1. §. 3. et Chap. 3. §. 7.) scavoir l'identité; la connexion, la relation, et l'existence reelle nous en fournissent. §. 4. Quant à l;identité ou la diversité nous avons autant de propositions evidentes; que nous avons d'idées distinctes; car nous pouvons nier l'une de l'autre; comme en disant que l'homme n'est pas un cheval; que le ronge n'est pas bleu. De plus il est aussi evident de dire; ce qui est, est, que de dire un homme est un homme. THEOPH. Il est vrai, et j'ai déja remarqué qu'il est aussi evident de dire ecthetiquement en particulier A est A, que de dire en general, on est ce qu'on est. Mais il n'est pas toujours sur, comme j'ai déja remarqué aussi, de nier les sujets des idées differentes, l'une de l'autre. Comme si quelqu'un vouloit dire, le Trilatere (ou ce qui a trois cotez) n'est pas Triangle parcequ'en effet la trilaterité n'est pas la triangularité; item, si quelqu'un avoit dit: que les perles de M. Slusius (dont je vous ai parlé il n'y a pas longtems) ne sont pas des li gnes de la Parabole Cubique; il se seroit trompé; et cependant cela auroit paru evident à bien des gens. Feu M. Hardy, Conseiller au Châtelet de Paris, excellent Geometre, et Orientaliste, et bien versé dans les anciens Geometres qui a publié le commentaire de Marinus sur les Data d'Euclide, étoit tellement prévenu que la section du Cone, qu'on appelle Ellipse, est differente de la section oblique du Cylindre, que la demonstration de Serenus lui paroissoit paralogistique; et je ne pùs rien gagner sur lui par mes remontrances: aussi etoit-il à peu prés de l'âge de M. Roberval quand je le voyois, et moi, j'etois fort jeune homme, difference qui ne pouvoit pas me rendre fort persuasif à son egard, quoique d'ailleurs je fusse fort bien avec lui. Cet exemple peut faire voir en passant, ce que peut la prevention encore sur des habiles gens, car il l'etoit veritablement, et il est parlé de M. Hardy avec estime dans les lettres de M. Des-Cartes. Mais je l'ai allegué seulement pour montrer, combien on se peut tromper en niant une idee de l'autre, quand on ne les a pas assez approfondies où il en est besoin. §. 5. PHILAL. Par rapport à la connexion ou coëxistence; nous avons fort peu de propositions evidentes par elles memes; il y en a pourtant et il paroit que c;est une proposition evidente par elle meme que deux corps ne sauroient être dans le meme lieu. THEOPH. Beaucoup de Chretiens vous le disputent, comme j'ai déja marqué, et mème Aristote et ceux qui aprés lui admettent des Condensations réelles et exactes, qui reduisent un mème corps entier dans un plus petit lieu que celui qu'il remplissoit auparavant, et qui comme feu Mons. Comenius dans un petit livre exprés pretendent renverser la philosophie moderne par l'experience de l'Arquebuse à vent, n'en doivent point convenir. Si vous prenez le corps pour une masse impenetrable, votre enonciation sera vraye, parce qu'elle sera identique ou à peu prés; mais on vous niera que le corps reel soit tel. Au moins dira-t-on que Dieu le pouvoit faire autrement: de sorte qu'on admettra seulement cette impenetrabilité comme conforme à l'ordre naturel des choses que Dieu a etabli, et dont l'experience nous a assuré, quoique d'ailleurs il faille avouer qu'elle est aussi trés-conforme à la raison. §. 6. PHILAL. Quant aux relations des Modes; les Mathematiciens ont formé plusieurs Axiomes snr la seule relation d'Egalité; comme celui, dont vous venez de parler, que si de choses egales on ôte des choses egales, le reste est egal. Mais il n'est pas moins evident je pense qu'un et un sont egaux à deux, et que si de cinq doigts d'une main vous en ôtez deux; et encor deux autres des cinq de l'autre main; le nombre des doigts qui restera sera egal. THEOPH. Qu'un et un font deux, ce n'est pas une verité proprement, mais c'est la definition de Deux. Quoiqu'il y ait cela de vrai et d'evident que c'est la definition d'une chose possible. Pour ce qui est de l'axiome d'Euclide, appliqué aux doigts de la main, je veux accorder qu'il est aussi aisé de concevoir ce que vous dites des doigts, que de le voir d'A et B, mais pour ne pas faire souvent la mème chose, on le marque generalement et aprés cela il suffit de faire des subsomtions. Autrement, c'est comme si l'on preferoit le calcul en nombres particuliers, aux regles universelles, ce qui seroit moins obtenir qu'on ne peut. Car il vaut mieux de resoudre ce probleme general, trouver deux nombres dont la somme fasse un nombre donné, et dont la difference fasse aussi un nombre donné; que de chercher seulement deux nombres dont la somme fasse 10, et dont la difference fasse 6. Car si je procede dans ce second Probleme à la mode de l'Algebre numerique mèlée de la specieuse, le calcul sera tel: Soit a b = 10 et a - b = 6; donc en ajoutant ensemble le côté droit au droit et le côté gauche au gauche, je fais qu'il en vient a b a - b lo 6, c'est à dire (puisque b et -b se detruisent) 2a = 16, ou a = 8. Et en soustrayant le còté droit du droit et le gauche du gauche (puisque ôter a - b, est ajouter -a b) je fais qu'il en vient a b - a b = 10 - 6, c'est à dire 2b = 4, ou b = 2. Ainsi j'aurai à la verité les [nombres] a et b que je demande, qui sont 8 et 2, qui satisfont à la question, c'est à dire, dont la somme fait 10 et dont la difference fait 6; mais je n'ai pas par là la methode generale, pour quelques autres nombres, qu'on voudra ou qu'on pourra mettre au lieu de 10 ou 6; methode, que je pouvois pourtant trouver avec la meme facilité que ces deux nombres 8 et 2; en mettant x et v au lieu des nombres 10 et 6. Car en procedant de meme qu'auparavant, il y aura a b a - b = x v, c'est à dire 2a = x v, ou a = 1/2, x v, et il y aura encore a b - a b = x - v, c'est à dire 2b = x - v ou b = 1/2, x - v. Et ce calcul donne ce Theoreme ou Canon general, que lorsqu'on demande deux nombres, dont la somme et la difference sont données; on n'a qu'à prendre pour le plus grand des nombres demandés, la moitié de la somme faite de la somme et la difference données; et pour le moindre des nombres demandés, la moitié de la difference entre la somme et la difference données. On voit aussi que j'aurois pû me passer de lettres, si j'avois traité les nombres comme lettres, c'est à dire, si au lieu de mettre 2a = 16, et 2b = 4, j'avois ecrit 2a = 10 6, et 2b = 10 - 6, ce qui m'auroit donné a = l/2, 10 6, et b = 1/2, 10 - 6. Ainsi dans le calcul particulier mème, j'aurois eu le calcul general, prenant ces notes 10 et 6 pour des nombres generaux, comme si c'etoient des lettres x et v; afin d'avoir une verité ou methode plus generale et prenant ces mêmes caracteres 10 et 6 encore pour les nombres qu'ils signifient ordinairement, j'aurai un exemple sensible et qui peut servir mème d'epreuve. Et comme Viete a substitué les lettres aux nombres pour avoir plus de generalité, j'ai voulu reïntroduire les caracteres des nombres, puisqu'ils sont plus propres que les lettres, dans la specieuse même. J'ai trouvé cela de beaucoup d'usage dansles grands calculs, pour [y] eviter les erreurs, et mème pour y appliquer des epreuves, telle que l'abjection du novenaire au milieu du compte, sans en attendre le resultat, quand il n'y a que des nombres au lieu des lettres; ce qui se peut souvent lorsqu'on se sert d'adresse dans les positions, en sorte que les suppositions se trouvent vrayes dans le particulier, outre l'usage qu'il y a de voir des liaisons et ordres que les seules lettres ne sauroient toujours faire si bien demèler à l'esprit; comme j'ai montré ailleurs, ayant trouvé que la bonne caracteristique est une des plus grandes aides de l'esprit humain. §. 7. PHILAL. Quant à l'existence réelle que j'avois compté pour la quatrieme espece de convenance; qu'on peut remarquer dans les idées, elle ne nous sauroit fournir aucun Axiome, car nous n'avons pas même une connoissance demonstrative des Etres hors de nous; Dieu seul excepté. THEOPH. On peut toujours dire que cette Proposition, J'existe, est de la derniere evidence, êtant une proposition, qui ne sauroit être prouvée par aucune autre, ou bien une verité immediate. Et de dire, Je pense, donc je suis, ce n'est pas prouver proprement l'existence par la pensée, puisque penser et ètre pensant, est la même chose; et dire, Je suis pensant, est déja dire, Je suis. Cependant vous pouvés exclure cette proposition du nombre des Axiomes avec quelque raison, car c'est une proposition de fait, fondée sur une experience immediate, et ce n'est pas une proposition necessaire, dont on voye la necessité dans la convenance immediate des idées. Au contraire, il n'y a que Dieu qui voye, comment ces deux termes, Moi et l'Existence, sont liez, c'est à dire pourquoi j'existe. Mais si l'Axiome se prend plus generalement pour une verité immediate ou non-prouvable, on peut dire que cette proposition, je suis, est un axiome; et en tout cas, on peut assurer, que c'est une verité primitive, ou bien unum ex primis cognitis inter terminos complexos; c'est à dire, que c'est une des Enonciations premieres connues, ce qui s'entend dans l'ordre naturel de nos connoissances, car il se peut qu'un homme n'ait jamais pensé à former expressement cette proposition qui lui est pourtant innée. §. 8. PHILAL. J'avois toujours crù que les Axiomes ont peu d'influence sur les autres parties de nôtre connoissance. Mais vous m'avez desabusé, puisque vous avez même montré un usage important des identiques. Souffrez pourtant, Monsieur, que je vous represente encore, ce que j'avois dans l'esprit sur cet article, car vos eclaircissemens pourront servir encor à faire revenir d'autres de leur erreur. §. 8. C'est une regle celebre dans les Ecoles, que tout raisonnement vient des choses déja connuës et accordées, ex praecognitis et praeconcessis. Cette Regle semble faire regarder ces maximes, comme des verités connuës à l'esprit avant les autres, et les autres parties de notre connoissance comme des verités dependantes des Axiomes. §. 9. Je croyois avoir montré (Liv. 1. Chap. 1) que ces Axiomes ne sont pas les premiers connus, l'enfant connoissant bien plutôt que la verge que je luy monstre, n'est pas le sucre qu'il a gousté, que tout Axiome qu'il vous plaira. Mais vous avez distingué entre les connoissances singulieres ou experiences des faits et entre les principes d'une connoissance universelle et necessaire (et où je reconnois qu'il faut recourir aux Axiomes) comme aussi entre l'ordre accidentel et naturel. THEOPH. J'avois encore ajouté que dans l'ordre naturel il est anterieur de dire qn'une chose est ce qu'elle est, que de dire, qu'elle n'est pas une autre; car il ne s'agit pas ici de l'histoire de nos decouvertes, qui est differente en differens hommes, mais de la liaison et de l'ordre naturel des veritez, qui est toujours le mème. Mais vôtre remarque, savoir, que ce que l'enfant voit n'est qu'un fait, merite encore plus de reflexion. Car les experiences des sens ne donnent point des veritez absolument certaines (comme vous l'aviés observé vous meme, Monsieur, il n'y a pas longtemps) ni qui soyent exemtes de tout danger d'illusion. Car s'il est permis de faire des fictions metaphysiquement possibles, le sucre se pourroit changer en verge d'une maniere imperceptible, pour punir l'enfant, s'il a eté mechant; comme l'eau se change en vin chez nous le veille de Noel [pour le recompenser], s'il a eté bien moriginé. Mais toujours la douleur (direz-vous) que la verge imprime, ne sera jamais le plaisir que donne le sucre. Je réponds que l'enfant s'avisera aussi tard d'en faire une proposition expresse, que de remarquer cet axiome, qu'on ne sauroit dire veritablement, que ce qui est, n'est pas en mème tems, quoiqu'il puisse fort bien s'appercevoir de la difference du plaisir et de la douleur, aussi bien que de la difference, entre appercevoir et ne pas appercevoir. §. 10. PHILAL. Voici cependant quantité d'autres veritez, qui sont antant evidentes par elles-mêmes que ces Maximes; par exemple; qu'un et deux sont egaux à trois, c'est une proposition aussi evidente que cet Axiome qui dit: Que le tout est egal à toutes ses parties prises ensemble. THEOPH. Vous paroissez avoir oublié, Monsieur, comment je vous ay fait voir plus d'une fois, que de dire: un et deux est trois, n'est que la definition du terme de trois, de sorte que de dire qu'un et deux est egal à trois, c'est dire qu'une chose est egale à elle meme. Pour ce qui est de cet axiome, que le tout est egal à toutes ses parties prises ensemble, Euclide ne s'en sert point expressement, aussi cet Axiome a-t-il besoin de limitation, car il faut ajouter que ces parties ne doivent pas avoir elles mèmes de partie commune, car 7 et 8 sont parties de 12, mais elles composent plus que 12. Le Buste et le Tronc pris ensemble sont plus que l'homme, en ce que le Thorax est commun à tous les deux. Mais Euclide dit, que le tout est plus grand que sa partie, ce qui n'est point sujet à caution. Et dire que le corps est plus grand que le tronc, ne differe de l'axiome d'Euclide, qu'en ce que cet Axiome se borne à ce qu'il faut precisement: mais en l'exemplifiant et revestissant de corps, on fait que l'intelligible devient encor sensible, car dire un tel tout est plus grand que sa partie telle, c'est en effet la proposition qu'un tout est plus grand que sa partie, mais dont les traits sont chargez de quelque enluminure ou addition; c'est comme qui dit AB dit A. Ainsi il ne faut point opposer ici l'axiome et l'exemple comme des differentes verités à cet egard, mais considerer l'axiome comme incorporé dans l'exemple et rendant l'exemple veritable. Autre chose est, quand l'evidence ne se remarque pas dans l'exemple mème, et que l'affirmation de l'exemple est une consequence et non seulement une subsomtion de la proposition universelle, comme il peut arriver encore à l'egard des axiomes. PHILAL. Notre habile Auteur dit ici: Je voudrois bien demander à ces Messieurs, qui pretendent que toute autre connoissance (qui n'est pas de fait) depend des principes generaux innés et evidens par eux-mêmes, de quel principe ils ont besoin pour prouver que deux et deux est quatre? car on connoit (selon lui) la verité de ces sortes de propositions sans le secours d'aucune preuve. Qu'en dites-vous Monsieur? THEOPH. Je dis, que je vous attendois là bien preparé. Ce n'est pas une verité tout à fait immediate que deux et deux sont quatre. Supposé que quatre signifie trois et un. On peut donc la demontrer; et voici comment. Definitions. (1) Deux, est un et un. (2) Trois, est Deux et un. (3) Quatre, est Trois et un. Axiome. Mettant des choses egales à la place, l'egalité demeure. Demonstration. 2 et 2 est 2 et 1 et 1 (par la def. 1) 2 2 2 et 1 et 1 est 3 et 1 (par la def. 2) 2 1 1 3 et 1 est 4 (par la def. 3) 3 1 4 Donc (par l'Axiome) 2 et 2 est 4. Ce qu'il falloit demontrer. Je pouvois, au lieu de dire que 2 et 2, est 2 et 1 et 1; mettre que 2 et 2 est egal à 2 et 1 et 1, et ainsi des autres. Mais on le peut sousentendre par tout, pour avoir plutôt fait; et cela, en vertu d'un autre axiome qui porte qu'une chose est egale à elle même, ou que ce qui est le mème, est egal. PHILAL. Cette demonstration, quelque peu necessaire qu'elle soit par raport à sa conclusion trop connuë, sert à montrer comment les veritez ont de la dependance des definitions et des Axiomes. Ainsi je prevois ce que vous repondrez à plusieurs objections, qu'on fait contre l'usage des Axiomes. On objecte qu'il y aura une multitude innombrable de principes; mais c'est quand on compte entre les principes les corollaires, qui suivent des definitions avec l'aide de quelque axiome. Et puisque les definitions ou idées sont innombrables, les principes le seront aussi dans ce sens, et supposant mème avec vous que les principes indemontrables sont les Axiomes identiques. Ils deviennent innombrables aussi par l'exemplification, mais dans le fonds on peut compter A est A, et B est B pour un mème principe revètu diversement. THEOPH. De plus cette difference des degrez qu'il y a dans l'evidence fait que je n'accorde point à vôtre celebre Auteur que toutes ces veritez, qu'on appelle principes, et qui passent pour evidentes par elles memes, parce qu'elles sont si voisines des premiers axiomes indemontrables, sont entierement independantes et incapables de recevoir les unes des autres aucune lumiere ni preuve. Car on les peut toujours reduire ou aux Axiomes mèmes, ou à d'autres veritez plus voisines des Axiomes, comme cette verité, que deux et deux font quatre, vous l'a fait voir. Et je viens de vous raconter comment Monsieur Roberval diminuoit le nombre des Axiomes d'Euclide, en reduisant quelquefois l'un à l'autre. §. 11. PHILAL. Cet Ecrivain judicieux, qui a fourni occasion à nos conferences, accorde que les Maximes ont leur usage; mais il croit que c'est plutôt celui de fermer la bouche aux obstinez; que d'etablir les sciences. Je serois fort aise; dit-il, qu;on me montrât quelqu'une de ces sciences bâties sur ces Axiomes generaux, dont on ne puisse faire voir qu'elle se soutient aussi bien sans Axiomes. THEOPH. La Geometrie est sans doute une de ces sciences. Euclide employe expressement les Axiomes dans les demonstrations, et cet Axiome: Que deux grandeurs homogenes sont egales, lorsque l'une n'est ni plus grande ni plus petite que l'autre, est le fondement des demonstrations d'Euclide et d'Archimede sur la grandeur des Curvilignes. Archimede a employé des Axiomes, dont Euclide n'avoit point besoin; par exemple, que de deux lignes dont chacune a sa concavité toujours du mème côté, celle qui enferme l'autre est la plus grande. On ne sauroit aussi se passer des Axiomes identiques en Geometrie, comme par exemple, du principe de contradiction ou des demonstrations qui menent à l'impossible. Et quant aux autres Axiomes qui en sont demonstrables, on pourroit s'en passer, absolument parlant, et tirer les conclusions immediatement des identiques et des definitions, mais la prolixité des demonstrations et les repetitions sans fin où l'on tomberoit alors, causeroient une confusion horrible, s'il falloit toujours recommencer ab ovo: au lieu que supposant les propositions moyennes, déja demontrées, on passe aisement plus loin. Et cette supposition des veritez déja connues est utile sur tout à l'egard des Axiomes, car ils reviennent si souvent que les Geometres sont obligés de s'en servir à tout moment sans les citer. De sorte qu'on se tromperoit de croire qu'ils n'y sont pas, parce qu'on ne les voit peut estre pas toujours allegués à la marge. PHILAL. Mais il objecte l'exemple de la Theologie. C'est de la Revelation (dit nôtre Auteur) que nous est venue la connoissance de cette sainte Religion, et sans ce secours, les Maximes n'auroient jamais eté capables de nous la faire connoitre. La lumiere nous vient donc des choses mêmes, ou immediatement de l'infaillible veracité de Dieu. THEOPH. C'est comme si je disois, la Medecine est fondée sur l'experience, donc la raison n'y sert de rien. La Theologie Chretienne, qui est la vraye Medecine des ames, est fondée sur la revelation, qui repond à l'experience, mais pour en faire un corps accompli, il y faut joindre la Theologie naturelle, qui est tirée des Axiomes de la Raison eternelle. Ce principe mème, que la veracité est un attribut de Dieu, sur lequel vous reconnoissez que la certitude de la Revelation est fondée, n'est-il pas une Maxime prise de la Theologie naturelle? PHILAL. Notre Auteur veut qu'on distingne entre le moyen d'acquerir la connoissance et celui de l'enseigner, ou bien entre enseigner et communiquer. Aprés qu'on eût erigé des Ecoles et établi des Professeurs pour enseigner des sciences, que d'autres avoient inventées, ces Professeurs se sont servis de ces Maximes pour imprimer les sciences dans l'esprit de leurs ecoliers et pour les convaincre par le moyen des Axiomes de quelques verités particulieres. Au lieu que les verités particulieres ont servi aux premiers inventeurs à trouver la verité sans les maximes generales. THEOPH. Je voudrois qu'on nous eut justifié cette procedure pretendue par des exemples de quelques verités particulieres. Mais à bien considerer les choses, on ne la trouvera point pratiquée dans l'etablissement des sciences. Et si l'inventeur ne trouve qu'une verité particuliere, il n'est inventeur qu'à demi. Si Pythagore avoit seulement observé que le triangle dont les côtez sont 3, 4, 5, a la proprieté de l'egalité du quarré de l'hypotenuse avec ceux des côtez (c'est à dire, que 9 16 fait 25), auroit il eté inventeur pour cela de cette grande verité, qui comprend tous les Triangles rectangles, et qui est passé en maxime chez les Geometres? Il est vrai que souvent un exemple envisagé par hazard, sert d'occasion à un homme ingenieux pour s'aviser de chercher la verité generale, mais c'est encore une affaire bien souvent que de la trouver. Outre que cette voye d'invention n'est pas la meilleure ni la plus employée chez ceux, qui procedent par ordre, et par methode, et ils ne s'en servent que dans les occasions où de meilleures methodes se trouvent courtes. C'est comme quelques-uns ont crù qu'Archimede a trouvé la quadrature de la Parabole, en pesant un morceau de bois taillé paraboliquement, et que cette experience particuliere lui a fait trouver la verité generale; mais ceux qui connoissent la penetration de ce grand homme, voyent bien qu'il n'avoit point besoin d'un tel secours. Cependant quand cette voye empirique des verités particulieres auroit eté l'occasion de toutes les decouvertes, elle n'auroit pas eté suffisante pour les donner; et les inventeurs mèmes ont eté ravis de remarquer les maximes et les verités generales quand ils ont pû les atteindre, autrement leurs inventions auroient eté fort imparfaites. Tout ce qu'on peut donc attribuer aux Ecoles et aux Professeurs, c'est d'avoir recueilli et rangé les Maximes et les autres verités generales: Et plùt à Dieu qu'on l'eut fait encore d'avantage et avec plus de soin et de choix; les sciences ne se trouveroient pas si dissipées et si embrouillées. Au reste, j'avoue qu'il y a souvent de la difference entre la methode, dont on se sert pour enseigner les sciences, et celle qui les a fait trouver: mais ce n'est pas le point dont il s'agit. Quelquesfois, comme j'ay déja observé, le hazard a donné occasion aux inventions; si l'on avoit remarqué ces occasions et en conservé la memoire à la posterité (ce qui auroit eté fort utile) ce detail auroit eté une partie trés considerable de l'histoire des arts, mais il n'auroit pas eté propre à en faire les systemes: quelquefois aussi les inventeurs ont procedé raisonnablement à la verité, mais par des grands circuits. Je trouve qu'en des rencontres d'importance les auteurs auroient rendu service au public, s'ils avoient voulu marquer sincerement dans leurs ecrits les traces de leurs essais; mais si le systeme de la science devoit etre fabriqué sur ce pied là, ce seroit comme si dans une maison achevée l'on vouloit garder tout l'appareil dont l'architecte a eu besoin pour l'elever. Les bonnes Methodes d'enseigner sont toutes telles, que la science auroit pù estre trouvée certainement par leur chemin. Et alors si elles ne sont pas empiriques, c'est à dire, si les veritez sont enseignées par des raisons ou par des preuves tirées des idées, ce sera toujours par Axiomes, Theoremes, Canons, et autres telles propositions generales. Autre chose est, quand les verités sont des Aphorismes, comme ceux d'Hippocrate, c'est à dire, des veritez de fait ou generales, ou du moins vrayes le plus souvent, apprises par l'observation ou fondées en experiences, et dont on n'a pas des raisons tout à fait convainquantes. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici, car ces veritez ne sont point connuës par la liaison des idées. PHILAL. Voici la maniere par laquelle nôtre ingenieux Auteur conçoit que le besoin des Maximes a eté introduit. Les Ecoles ayant etabli la Dispute, comme la pierre de touche de l'habileté des gens, elles adjugeoient la victoire à celui, à qui le champ de bataille demeuroit, et qui parloit le dernier. Mais pour donner moyen de convaincre les opiniâtres, il falloit établir les Maximes. THEOPH. Les Ecoles de Philosophie auroient mieux fait sans doute de joindre la pratique à la theorie, comme font les Ecoles de Medecine, de Chymie et de Mathematique; et de donner le prix à celui qui auroit le mieux fait, sur tout en morale plutôt qu'à celui qui auroit le mieux parlé. Cependant comme il y a des matieres où le discours même est un effet et quelquefois le seul effet et chef-d'oeuvre, qui peut faire connoitre l'habileté d'un homme, comme dans les matieres metaphysiques; on a eu raison en quelques rencontres de juger de l'habileté des gens par le succés qu'ils ont eu dans les conferences. L'on scait mème qu'au commencement de la Reformation les Protestans ont provoqué leurs adversaires à venir à des colloques et disputes; et quelquefois sur le succés de ces disputes le public a conclu pour la reforme. L'on scait aussi combien l'art de parler et de donner du jour et de la force aux raisons, et si l'on le peut appeller ainsi, l'art de disputer, peut dans un Conseil d'Etat et de guerre, dans une Cour de justice, dans une consultation de Medecine, et même dans une conversation. Et l'on est obligé de recourir à ce moyen, et de se contenter de paroles, au lieu de faits, dans ces rencontres, par cette raison même, qu'il s'agit alors d'un évenement ou fait futur, où il seroit trop tard, d'apprendre la verité par l'effet. Ainsi l'art de disputer, ou de combattre par raisons (où je comprends ici l'allegation des autorités et des exemples), est très grand et très important: mais par malheur il est fort mal-reglé, et c'est aussi pour cela que souvent on ne conclut rien, ou qu'on conclut mal. C'est pourquoi j'ai eu plus d'une fois le dessein de faire des remarques sur les Colloques des Theolo giens, dont nous avons des relations, pour montrer les defauts qui s'y peuvent remarquer, et les remedes qu'on y pourroit employer. Dans des consultations sur les affaires, si ceux qui ont le plus de pouvoir n'ont pas l'esprit fort solide, l'autorité ou l'eloquence l'emportent ordinairement quand elles sont bandées contre la verité. En un mot l'art de conferer et disputer auroit besoin d'etre tout refondu. Pour ce qui est de l'avantage de celui qui parle le dernier, il n'a presque lieu que dans les conversations libres, car dans les conseils, les suffrages ou votes vont par ordre, soit qu'on commence ou qu'on finisse par le dernier en rang: il est vrai que c'est ordinairement au President de commencer et de finir, c'est à dire, de proposer et de conclure; mais il conclut selon la pluralité des voix. Et dans les disputes Academiques, c'est le Repondant ou le Soutenant, qui parle le dernier, et le champ de bataille lui demeure presque toujours par une coutume etablie. Il s'agit de le tenter, et non pas de le confondre; autrement ce seroit agir en ennemi. Et pour dire le vrai, il n'est presque point question de la verité dans ces rencontres, aussi soutient-on en differens temps des theses opposées dans la mème chaire. On montra à Casaubon la salle de la Sorbonne, et on lui dit: voici un lieu où l'on a disputé durant tant de Siecles; il repondit: Qu'y a-t-on conclu? PHILAL. On a ponrtant voulu empêcher que la dispute n'allat à l'infini, et faire qu'il y eut moyen de decider entre deux combattans egalement experts, afin qu'elle n'engageât dans une suitte infinie de syllogismes. Et ce moyen a eté, d'introduire certaines propositions generales, la plûpart evidentes par elles memes, et qui étant de nature à être reçuës de tous les hommes avec un entier consentement, devoient être considerées comme des mesures generales de la verité et tenir lieu de principes (lorsque les Disputans n'en avoient posé d'autres) au delà desquels on ne pouvoit point aller, et auxquels on seroit obligé de se tenir de part et d'autre. Ainsi ces Maximes ayant reçû le nom de principes qu'on ne pouvoit point nier dans la dispute et qui terminoient la question, on les prit par erreur (selon mon Auteur) pour la source des connoissances et pour les fondements des sciences. THEOPH. Plùt à Dieu qu'on en usât de la sorte dans les Disputes, il n'y auroit rien à redire, car on decideroit quelque chose. Et que pourroit on faire de meilleur, que de reduire la controverse, c'est à dire, les verités contestées, à des verités evidentes et incontestables; ne seroit-ce pas les etablir d'une maniere demonstrative? Et qui peut douter que ces principes qui finiroient les disputes en etablissant la verité ne seroient en mème tems les sources des connoissances. Car pourvû que le raisonnement soit bon, il n'importe qu'on le fasse tacitement dans son cabinet, ou qu'on l'etale publiquement en chaire. Et quand même ces principes seroient plutôt des demandes que des Axiomes, prenant les demandes non pas comme Euclide, mais comme Aristote, c'est à dire, comme des suppositions, qu'on veut accorder, en attendant qu'il y ait lieu de les prouver; ces principes auroient toujours cet usage, que par ce moyen toutes les autres questions seroient reduites à un petit nombre de propositions. Ainsi je suis le plus surpris du monde, de voir blâmer une chose louable par je ne scay quelle prevention, dont on voit bien par l'exemple de vôtre Auteur, que les plus habiles hommes sont susceptibles, faute d'attention. Par malheur on fait tout autre chose dans les disputes Academiques. Au lieu d'etablir des Axiomes generaux, on fait tout ce qu'on peut pour les affoiblir par des distinctions [vagues] et peu entendues, et l'on se plait à employer certaines regles philosophiques dont il y a de grands livres tout pleins, mais qui sont peu sures et peu determinées, et qu'on a le plaisir d'eluder en les distinguant. Ce n'est pas le moyen de terminer les disputes, mais de les rendre infinies, et de lasser enfin l'adversaire. Et c'est comme si on le menoit dans un lieu obscur, où l'on frappe à tort et à travers, et où personne ne peut. juger des coups. Cette invention est admirable pour les soutenans (Respondentes) qui se sont engagez à soutenir certaines theses. C'est un bouclier de Vulcain, qui les rend invulnerables, c'est Orci Galea, le heaume de Pluton, qui les rend invisibles. Il faut qu'ils soient bien malhabiles ou bien malheureux si avec cela on les peut attraper. Il est vrai qu'il y a des regles, qui ont des exceptions, sur tout dans les questions où il entre beaucoup de circonstances, comme dans la Jurisprudence. Mais pour en rendre l'usage sur il faut que ces exceptions soyent determinées en nombres et en sens, autant qu'il est possible: et alors il peut arriver que l'exception ait elle même ses sousexceptions, c'est à dire ses replications; et que la replication ait des duplications, etc.: mais au bout du compte, il faut que toutes ces exceptions et sous-exceptions, bien determinées, jointes avec la regle achevent l'universalité; c'est de quoi la Jurisprudence fournit des exemples trés remarquables. Mais si ces sortes de regles chargées d'exceptions et sous-exceptions devoient entrer dans les disputes Academiques, il faudroit toujours disputer la plume à la main, en tenant comme un protocolle de ce qui se dit de part et d'autre. Et cela seroit encore necessaire d'ailleurs, en disputant constamment en forme par plusieurs syllogismes [et prosyllogimes et proprosyllogismes] melez de tems en tems de distinctions: où la meilleure memoire du monde se doit confondre. Mais on n'a garde de se donner cette peine, de pousser assez les syllogismes en forme, et de les enregistrer, pour decouvrir la verité quand elle est sans recompense, et l'on n'en viendroit pas même à bout, quand on voudroit, à moins que les distinctions ne soyent exclues ou mieux reglées. PHILAL. Il est pourtant vrai, comme nôtre Auteur l'observe, que la Methode de l'Ecole ayant eté introduite encor dans les conversations hors des ecoles, pour fermer aussi la bouche aux chicaneurs; y a fait un mechant effet. Car pourvû qu'on ait les idées moyennes, on en peut voir la liaison sans le secours des maximes, et avant qu'elles ayent eté produites, et cela suffiroit pour des gens sinceres et traitables. Mais la Methode des ecoles ayant autorisé et enconragé les hommes à s'opposer et à resister à des verités evidentes jusqu'à ce qu'ils soyent reduits à se contredire, on à combattre des principes etablis; il ne faut point s'etonner que dans la conversation ordinaire ils n'ayent pas honte de faire ce qui est un sujet de gloire, et passe pour vertu dans les Ecoles. L'auteur ajoute que des gens raisonnables, repandus dans le reste du monde, qui n'ont pas eté corrompûs par l'éducation, auront bien de la peine à croire qu'une telle Methode ait jamais eté suivie par des personnes qui font profession d'aimer la verité, et qui passent leur vie à etudier la Religion ou la nature. Je n'examinerai point ici (dit-il) combien cette maniere d'instruire est propre à detourner l'esprit des jeunes gens de l'amour et d'une recherche sincere de la verité, ou plutot à les faire douter, s'il y a effectivement quelqne verité dans le monde, ou dn moins qui merite qu'on s'y attache. Mais ce que je croi fortement (ajoute-t-il) c'est, qu'excepté les lieux, qui ont admis la Philosophie Peripateticienne dans leurs Ecoles où elle a regné plusieurs siecles, sans enseigner autre chose au monde que l'art de disputer; on n'a regardé nulle part ces Maximes comme les fondemens des sciences, et comme des secours importans pour avancer dans la connoissance des choses. THEOPH. Vostre habile auteur veut que les Ecoles seules sont portées à former des Maximes; et cependant c'est l'instinct general et trés raisonnable du genre humain. Vous le pouvés juger par les proverbes qui sont en usage chez toutes nations, et qui ne sont ordinairement que des maximes dont le public est convenu. Cependant, quand des personnes de jugement prononcent quelque chose qui nous paroit contraire à la verité, il faut leur rendre la justice de soubçonner qu'il y a plus de defaut dans leurs expressions que dans leurs sentimens: c'est ce qui se confirme ici dans nôtre Auteur, dont je commence à entrevoir le motif qui l'anime contre les Maximes. C'est qu'effectivement dans les discours ordinaires, où il ne s'agit point de s'exercer, comme dans les Ecoles, c'est chicaner, que de vouloir étre convaincu pour se rendre; d'ailleurs, le plus souvent on y a meilleure grace de supprimer les majeures qui s'entendent et de se contenter des Enthymemes: et même sans former des premisses il suffit souvent de mettre le simple mcdins terminus ou l'idée moyenne, l'esprit en comprenant assez la liaison, sans qu'on l'exprime. Et cela va bien, quand cette liaison est incontestable; mais vous m'avouërez aussi, Monsieur, qu'il arrive souvent qu'on va trop vîte à la supposer, et qu'il en nait des paralogismes, de sorte qu'il vaudroit mieux bien souvent, d'avoir egard à la sureté en s'exprimant que de lui preferer la brieveté et l'elegance. Cependant la prevention de vôtre Auteur contre les Maximes l'a fait rejetter tout à fait leur utilité pour l'etablissement de la verité, et va jusqu'à les rendre complices des desordres de la conversation. Il est vrai que les jeunes gens, qui se sont accoutumez aux exercices Academiques, où l'on s'occupe un peu trop à s'exercer, et pas assez à tirer de l'exercice le plus grand fruit qu'il doit avoir, qui est la connoissance, ont de la peine à s'en defaire dans le monde. Et une de leurs chicanes est, de ne vouloir point se rendre à la verité, que lorsqu'on la leur a rendu tout à fait palpable, quoique la sincerité et mème la civilité les dùt obliger de ne pas attendre ces extremitez qui les font devenir incommodes, et en donnent mauvaise opinion. Et il faut avouer, que c'est un vice dont les gens de lettres se trouvent souvent infectés. Cependant, la faute n'est pas de vouloir reduire les verités aux Maximes, mais de le vouloir faire à contretems et sans besoin, car l'esprit humain envisage beaucoup tout d'un coup, et c'est le gèner que de le vouloir obliger à s'arreter à chaque pas qu'il fait, et à exprimer tout ce qu'il pense. C'est justement comme si en faisant son compte avec un marchand ou avec un hoste, on le vouloit obliger de tout compter avec les doigts, pour en ètre plus sur. Et pour demander cela il faudroit être ou stupide ou capricieux. En effet quelquefois on trouve que Petrone a eu raison de dire adolescentes in scholis stultissimos fieri, que les jeunes gens deviennent stupides et mème écervelés quelquefois dans les lieux, qui devroient etre les ecoles de la sagesse; corruptio optimi pessima. Mais encore plus souvent ils deviennent vains, brouillons, et brouillés, capricieux, incommodes, et cela depend souvent de l'humeur des maitres qu'ils ont. Au reste, je trouve qu'il y a des fautes bien plus grandes dans la conversation, que celle de demander trop de clarté. Car ordinairement on tombe dans le vice opposé, et l'on n'en donne ou n'en demande pas assez; si l'un est incommode, l'autre est dommageable et dangereux. §. 12. PHILAL. L'usage des Maximes l'est aussi qnelquefois, quand on les attache à des notions fausses, vagues, et incertaines; car alors les Maximes servent à nous confirmer dans nos erreurs, et même à prouver des contradictions: Par exemple, celui qui avec Des-Cartes se forme une idée de ce qu'il appelle C orps, comme d'une chose qui n'est qu'etenduë, peut demontrer aisement par cette Maxime, ce qui est, est, qu'il n'y a point de vuide, c'est à dire d'espace sans corps. Car il connoit sa propre idée, il connoit qu'elle est ce qu'elle est, et non une autre idée; ainsi Etenduë, Corps et Espace etant chez luy trois mots qui signifient une même chose, il lui est aussi veritable de dire, que l'espace est corps, que de dire que le corps est corps. §. 13. Mais un autre, à qui Corps signifie un etendu solide, conclura de la même façon, que de dire; que l'espace n'est pas corps est aussi sur, qn'aucune proposition qu'on puisse prouver par cette Maxime: Il est impossible qu'une chose soit, et ne soit pas en meme tems. THEOPH. Le mauvais usage des maximes ne doit pas faire blamer leur usage en general; Toutes les veritez sont sujettes à cet inconvenient, qu'en les joignant à des faussetez, on peut conclure faux, ou mème des contradictoires. Et dans cet exemple, on n'a guere besoin de ces Axiomes identiques, à qui l'on impute la cause de l'erreur et de la contradiction. Cela se verroit, si l'argument de ceux qui concluent de leursDefinitions, que l'Espace est Corps, ou que l'Espace n'est point Corps étoit reduit en forme. Il y a mème quelque chose de trop dans cette consequence: le corps est etendu et solide, donc l'Extension, c'est à dire, l'Etendu n'est point Corps, et l'etendue n'est point chose corporelle, car j'ai déja remarqué qu'il y a des expressions superflues des idées, qui ne multiplient point les choses. Comme si quelqu'un disoit, par Triquetrum j'entends un Triangle trilateral, et concluroit de là que tout trilateral n'est pas triangle. Ainsi un Cartesien pourra dire que l'idée de l'etendu solide est de cette même nature, c'est à dire, qu'il y a du superflu; comme en effet, prenant l'etendue pour quelque chose de substantiel, toute etendue sera solide, ou bien toute etendue sera corporelle. Pour ce qui est du vuide un Cartesien aura droit de conclure de son idée ou façon d'idée, qu'il n'y en a point, supposé que son idée soit bonne; mais un autre n'aura point raison de conclure d'abord de la sienne qu'il y en peut avoir. Comme en effet, quoique je ne sois pas pour l'opinion Cartesienne, je croi pourtant qu'il n'y a point de vuide. Et je trouve qu'on fait dans cet Exemple un plus mauvais usage des idées que des maximes. §. 15. PHILAL. Au moins il semble, que tel usage qu'on voudra faire des Maximes dans les propositions verbales elles ne nous sauroient donner la moindre connoissance sur les substances, qui existent hors de nous. THEOPH. Je suis tout d'un autre sentiment. Par exemple, cette Maxime, que la nature agit par les plus courtes voyes, ou du moins par les plus determinées, suffit seule pour rendre raison presque de toute l'Optique, Catoptrique et Dioptrique, c'est à dire, de ce qui se passe hors de nous dans les actions de la lumiere, comme je l'ai montré autrefois, et M. Molineux l'a fort approuvé dans sa Dioptrique, qui est un très bon livre. PHILAL. On pretend pourtant, que lorsqu'on se sert des principes identiques pour prouver des propositions, où il y a des mots qui signifient des idées composées comme homme, ou vertu, leur usage est extremement dangereux et engage les hommes à regarder ou à recevoir la fausseté comme une verité manifeste. Et qne c'est, parce que les hommes croyent que lorsqu'on retient les mêmes termes, les propositions roulent sur les mêmes choses, quoique les idées que ces termes signifient soyent differentes. De sorte que les hommes prenants les mots pour les choses, comme ils le font ordinairement, ces Maximes servent communement à prouver des propositions contradictoires. THEOPH. Quelle injustice de blamer les pauvres Maximes, de ce qui doit etre imputé au mauvais usage des termes, et à leur equivocations. Par la mème raison on blamera les syllogismes, parce qu'on conclut mal, lorsque les termes sont equivoques. Mais le syllogisme en est innocent, parce qu'en effet il y a quatre termes alors, contre les regles des syllogismes. Par la même raison on blameroit aussi le calcul des Arithmeticiens ou des Algebristes, parce qu'en metant X pour V, ou en prenant a pour b par megarde, 10 on en tirera des conclusions fausses et contradictoires. §. 19. PHILAL. Je croirois pour le moins que les Maximes sont peu utiles, quand on a des idées claires et distinctes; et d'autres veulent même qu'alors elles ne sont absolument de nul usage, et pretendent, que quiconque, dans ces rencontres, ne peut pas discerner la verité et la fausseté sans ces sortes de Maximes, ne pourra le faire par leur entremise; et nôtre Auteur (§. 16. 17) fait même voir qu'elles ne servent point à decider si un tel est homme ou non. THEOPH. Si les veritez sont fort simples et evidentes, et fort proches des identiques et des definitions, on n'a gueres besoin d'employer expressement des Maximes pour en tirer ces veritez, car l'esprit les employe virtuellement et fait sa conclusion tout d'un coup sans entrepos. Mais sans les Axiomes et les Theoremes déja connus, les Mathematiciens auroient bien de la peine à avancer. Car dans les longues consequences, il est bon de s'arrèter de tems en tems, et de se faire comme des colonnes miliaires au milieu du chemin, qui serviront encore aux autres à le marquer. Sans cela, ces longs chemins seront trop incommodes, et paroitront mème confus, et obscurs, sans qu'on y puisse rien discerner et relever que l'endroit où l'on est. C'est aller sur mer sans compas dans une nuit obscure sans voir fonds, ni rive, ni etoiles; [ou] C'est marcher dans des vastes landes où il n'y a ni arbres, ni collines, ni ruisseaux. C'est aussi comme une chaine à anneaux destinée à mesurer des longueurs, où il y auroit quelques centaines d'anneaux semblables entr'eux tout de suite, sans une distinction de chapelet, ou de plus gros grains, ou de plus grands anneaux on d'autres divisions qui pourroient marquer les pieds, les toises, les perches etc. L'Esprit qui aime l'unité dans la multitude, joint donc ensemble quelques-unes des consequences, pour en former des conclusions moyennes et c'est l'usage des Maximes et des Theoremes. Par ce moyen il y a plus de plaisir, plus de lumiere, plus de souvenir, plus d'application, et moins de repetition. Si quelque Analyste ne vouloit point supposer en calculant ces deux Maximes Geometriques, que le quarré de l'Hypotenuse est egal aux deux quarrez des còtez de l'angle droit; et que les côtez correspondans des triangles semblables sont proportionnels, s'imaginant, que parce qu'on a la demonstration de ces deux Theoremes, par la liaison des idées qu'ils enferment, il pourroit s'en passer aisement, en mettant les idées mèmes à leur place, il se trouvera fort eloigné de son compte. Mais afin que vous ne pensiez pas, Monsieur, que le bon usage de ces Maximes est resserré dans les bornes des seules sciences Mathematiques; vous trouverez qu'il n'est pas moindre dans la Jurisprudence, et un des principaux moyens de la rendre plus facile, et d'en envisager le vaste Ocean comme dans une carte de Geographie, c'est de reduire quantité de decisions particulieres à des principes plus generaux, par exemple on trouvera que quantité de loix des Digestes, d'actions ou d'exceptions, de celles qu'on appelle in factum. dependent de cette maxime, ne quis alterius damno fiat locnpletior; qu'il ne faut pas que l'un profite du dommage, qui en arriveroit à l'autre. Ce qu'il faudroit pourtant exprimer un peu plus precisement. Il est vrai qu'il y a une grande distinction à faire entre les regles de droit. Je parle des bonnes et non de certains brocards (brocardica) introduits par les Docteurs, qui sont vagues et obscurs; quoique ces regles encore pourroient devenir souvent bonnes et utiles, si on les reformoit; au lieu qu'avec leur distinctions infinies (cum suis fallentiis) elles ne servent qu'à embrouïller. Or les bonnes regles sont ou des Aphorismes ou des Maximes. Et sous les Maximes, je comprends tant Axiomes que Theoremes. Si ce sont des Aphorismes, qui se forment par induction et observation, et non par raison a priori, et que les habiles gens ont fabriqués aprés une revuë du droit etabli, ce texte du Jurisconsulte [Paul] dansle titre des Digestes, qui parle des Regles de droit, a lieu: non ex regula jus sumi, sed ex jure quod est, regulam fieri, c'est à dire, qu'on tire des regles d'un droit déja connu, pour s'en mieux souvenir, mais qu'on n'établit pas le droit sur ces regles. Mais il y a des Maximes fondamentales qui constituent le droit mème, et forment les Actions, Exceptions, Replications etc. qui lorsqu'elles sont enseignées par la pure raison et ne viennent pas du pouvoir arbitraire de l'Estat, constituent le droit naturel, et telle est la regle dont je viens de parler, qui defend le profit dommageable. Il y a aussi des regles, dont les exceptions sont rares, et par consequent qui passent pour universelles, telle est la regle des Institutions de l'Empereur Justinien dans le §. 2. du titre des Actions qui porte que lorsqu'il s'agit des choses corporelles, l'acteur ne possede point, excepté dans un seul Cas, que l'Empereur dit etre marqué dans les Digestes, mais on est encore après pour le chercher. Il est vrai que quelques-uns au lieu de sane uno casu, lisent, sane non uno. Et d'un Cas on en peut faire plusieurs quelquefois. Chez les Medecins feu M. Barner, qui nous avoit fait esperer un nouveau Sennertus ou systeme de Medecine accommodé aux nouvelles decouvertes ou opinions, en nous donnant son Prodromus, avance, que la maniere que les Medecins observent ordinairement dans leur systemes de pratique, est d'expliquer l'art de guerir, en traitant d'une maladie aprés l'autre, suivant l'ordre des parties du corps humain ou autrement, sans avoir donné des preceptes de pratique universels, communs à plusieurs maladies et symptomes, et que cela les engage à une infinité de repetitions; en sorte qu'on pourroit retrancher selon lui, les trois quarts de Sennertus, et abreger la science infiniment par des propositions generales, et sur tout par celles à qui convient le ^@^@kauóloy prṽton d'Aristote, c'est à dire, qui sont reciproques, ou y approchent. Je croi qu'il a raison de conseiller cette Methode, sur tout à l'egard des preceptes, où la Medecine est ratiocinative, mais à proportion qu'elle est empirique, il n'est pas si aisé ni si sur de former des propositions universelles. Et de plus, il y a ordinairement des complications dans les maladies particulieres, qui forment, comme une imitation des substances; tellement qu'une maladie est comme une plante ou un animal, qui demande une histoire à part c'est à dire, ce sont des Modes ou façons d'Etre, à qui convient ce que nous avons dit des corps ou choses substantielles; une fievre quarte êtant aussi difficile à approfondir que l'or ou le vif-argent. Ainsi il est bon, non obstant les preceptes universels, de chercher dans les Especes des Maladies, des methodes de guerir et des remedes qui satisfont à plusieurs indicationset concours decauses ensemble; et sur tout de recueillirceux quel'experience [y] a authorisez. Ce que Sennertus n'a pas assez fait, car des habiles gens ont remarqué que les compositions des recettes qu'il propose, sont souvent plus formées ex ingenio par estime, qu'autorisèes par l'experience, comme il le faudroit pour estre plus sur de son fait. Je croi donc que le meilleur sera de joindre les deux voyes et de ne pas se plaindre des repetitions dans une matiere si delicate et si importante comme est la Medecine; où je trouve qu'il nous manque ce que nous avons de trop à mon avis dans la Jurisprudence; c'est à dire, des livres des Cas particuliers, et des Repertoires de ce qui a déja esté observé. Car je croi que la millieme partie des livres des jurisconsultes nous suffiroit, mais que nous n'aurions rien de trop en matiere de Medecine, si nous avions mille fois plus d'observations bien circonstanciées. C'est que la Jurisprudence est toute fondée en raisons à l'egard de ce qui n'est pas expressement marqué par les loix ou par les coutumes. Car on le peut toujours tirer ou de la loi ou du droit naturel, au defaut de la Loi, par le moyen de la raison. Et les loix de chaque pays sont finies et determinées, ou peuvent le devenir. Au lieu qu'en Medecine les principes d'experience, c'est à dire les observations ne sauroient étre trop multipliées, pour donner plus d'occasion à la raison de dechifrer ce que la nature ne nous donne à connoitre qu'à demi. Au reste je ne sache personne qui employe les axiomes de la maniere que l'auteur habile dont vous parlez, le fait faire (§. 16. 17.) comme si quelqu'un, pour demontrer à un enfant, qu'un Negre est un homme, se servoit du principe, ce qui est, est; en disant: Un Negre a l'ame raisonnable; or l'ame raisonnable et l'homme est la mème chose, et par consequent si ayant l'ame raisonnable, il n'etoit pas homme, il seroit faux que ce qui est est, ou bien une mème chose seroit, ou ne seroit pas en mème tems; Car sans employer ces maximes, qui ne sont point de saison icy, et n'entrent pas directement dans le raisonnement, comme aussi elles n'y avancent rien; tout le monde se contentera de raisonner ainsi: Un Negre a l'ame raisonnable; quiconque a l'ame raisonnable est homme, donc le Negre est homme. Et si quelqu'un, prevenu qu'il n'y a point d'ame raisonnable quand elle ne nous paroit point, concluoit que les enfans, qui ne viennent que de naître, et les imbecilles ne sont point de l'espece humaine (comme en effet l'auteur rapporte d'avoir discouru avec des personnes fort raisonnables qui le nioient), je ne croi point, que le mauvais usage de la Maxime, qu'il est impossible qu'une [meme] chose soit et ne soit pas, les seduiroit, ni qu'ils y pensent même, en faisant ce raisonnement. La source de leur erreur seroit une extension du principe de nôtre auteur, qui nie qu'il y a quelque chose dans l'ame dont elle ne s'apperçoit pas, au lieu que ces Messieurs iroient jusqu'à nier l'ame mème, lorsque d'autres ne l'apperçoivent point. Chapitre VI I I Des Propositions frivoles PHILAL. Je croi bien que les personnes raisonnables n'ont garde d'employer les Axiomes identiques de la maniere dont nous venons de parler. §. 2. Aussi semble-il que ces maximes purement identiques ne sont que des propositions frivoles ou nugatoriae, comme les Ecoles même les appellent. Et je ne me contenterois pas de dire que cela semble ainsi, si vôtre surprenant exemple de la D emonstration de la Conversion par l'entremise des identiques, ne me faisoit aller bride en main doresnavant, lorsqu'il s'agit de mepriser quelque chose. Cependant je vous rapporterai, ce qu'on allegue pour les declarer frivoles entierement. C'est §. 3. qu'on reconnoit à la premiere vuë qu'elles ne renferment aucune instruction. Si ce n'est pour faire voir quelquefois à un homme l'absurdité où il s'est engagé. THEOPH. Comptez-vous cela pour rien, Monsieur, et ne reconnoissez-vous pas, que reduire une propositiona l'absurdité, c'est demontrer sa contradictoire? Je croi bien qu'on n'instruira pas un homme, en lui disant qu'il ne doit pas nier et affirmer le mème, en mème tems, mais on l'instruit, en lui montrant par la force des consequences, qu'il le fait sans y penser. Il est difficile à mon avis de se passer toujours de ces demonstrations apagogiques, c'est à dire, qui reduisent à l'absurdité, et de tout prouver par les ostensives, comme on les appelle; et les Geometres, qui sont fort curieux là dessus, l'experimentent assez. Proclus le remarque de tems en tems, lorsqu'il voit que certains Geometres anciens, venus après Euclide, ont trouvé une demonstration plus directe (comme on le croit) que la sienne. Mais le silence de cet ancien Commentateur fait assez voir qu'on ne l'a point fait toujours. §. 3. PHILAL. Au moins m'avouerez vous, Monsieur, qu'on peut former un million de propositions à peu de frais, mais aussi fort peu utiles; car n'est il pas frivole de remarquer, par exemple, que l'huitre est l'huitre, et qu'il est faux de le nier, ou de dire que l'huitre n'est point l'huitre. Sur quoinôtre Auteurdit agreablement, qu'un homme qui feroit de cette huitre, tantôt le sujet, tantôt l'attribut, ou le predicatum, feroit justement comme un singe, qui s'amuseroit à jetter une huitre d'une main à l'autre, ce qui pourroit tout aussi bien satisfaire la faim du singe, que ces propositions sont capables de satisfaire l'entendement de l'homme. THEOPH. Je trouve que cet Auteur aussi plein d'esprit que doué de jugement a toutes les raisons du monde de parler contre ceux qui en useroient ainsi. Mais vous voyez bien, comment il faut employer les identiques, pour les rendre utiles, c'est en montrant à force de consequences et de definitions, que d'autres veritez, qu'on veut etablir, s'y reduisent. §. 4. PHILAL. Je le reconnois, et je vois bien qu'on le peut appliquer à plus forteraison aux propositions, qui paroissent frivoles et le sont en bien des occasions, où une partie de l'idée complexe est affirmée de l'objet de cette idée, comme en disant: le plomb est un metal; dans l'esprit d'un homme, qui connoit la signification de ces termes et qui sait que le plomb signifie un corps fort pesant, fusible et malleable, il y a ce seul usage, qu'en disant metal, on lui designe tout d'un coup plusieurs des idées simples, an lieu de les lui compter une à une. §. 5. Il en est de même lorsqu'une partie de la definition est affirmée du terme defini; comme en disant: Tout or est fusible, supposé, qu'on a defini l'or, que c'est un corps jaune, pesant, fusible, et malleable: item de dire, que le Triangle a trois côtez, que l'homme est un animal, qn'un palefroy (vieux françois) est un animal qui hennit; ce qui sert pour definir les mots, et non pas pour apprendre qnelque chose outre la definition. Mais on nous apprend quelque chose, en disant, que l'homme a une notion de Dieu, et que l'opium le plonge dans le sommeil. THEOPH. Outre ce que j'ai dit des identiques, qui le sont entierement, on trouvera que ces identiques à demi ont encore une utilité particuliere. Par exemple: Un homme sage est touj ours un homme, cela donne à connoitre, qu'il n'est pas infaillible, qu'il est mortel, etc. Quelqu'un a besoin dans le danger d'une balle de pistolet, il manque de plomb pour en fondre, dans la forme qu'il a; un ami lui dit: souvenez vous, que l'argent, que vous avez dans vôtre bourse est fusible: cet ami ne lui apprendra point une qualité de l'argent, mais il le fera penser à un usage qu'il en peut faire, pour avoir des balles à pistolet dans ce pressant besoin. Une bonne partie des verités morales et des plus belles sentences des Auteurs, est de cette nature: elles n'apprennent rien bien souvent, mais elles font penser à propos à ce que l'on sçait. Ce jambe senaire de la tragedie Latine Cuivis potest accidere, quod cuiquam potest, qu'on pourroit exprimer ainsi, quoique moins joliment: Ce qui peut arriver à l'un, peut arriver à un chacun; ne fait que nous faire souvenir de la condition humaine, quod nihil humani a nobis alienum putare debemus. Cette regle des Jurisconsultes: qui jure suo utitur, nemini facit injuriam (celui qui use de son droit, ne fait tort à personne) paroit frivole. Cependant elle a un usage fort bon, en certaines rencontres, et y fait penser justement à ce qu'il faut. Comme si quelqu'un haussoit sa maison, autant qu'il est permis par les statuts et usances, et qu'ainsi il ôtoit quelque vuë à un voisin, on payeroit ce voisin d'abord de cette même regle de droit, s'il s'avisoit de se plaindre. Au reste les propositions de fait, ou les experiences, comme celle qui dit que l'Opium est narcotique, nous menent plus loin que les veritez de la pure raison, qui ne nous peuvent jamais faire aller au delà de ce qui est dans nos idées distinctes. Pour ce qui est de cette proposition, que tout homme a une Notion de Dieu, elle est de la Raison, quand Notion signifie idée. Car l'idée de Dieu selon moi est innée dans tous les hommes: mais si cette Notion signifie une idée où l'on pense actuellement, c'est une proposition de fait, qui depend de l'Histoire du Genre Humain. §. 7. Enfin dire qu'un Triangle a trois còtez, cela n'est pas si identique qu'il semble, car il faut un peu d'attention pour voir qu'un polygone doit avoir autant d'angles que de côtez; aussi y auroit-il un côté de plus, si le polygone n'étoit point supposé fermé. §. [9.] PHILAL. Il semble que les propositions generales, qu'on forme sur les substances, sont pour la plupart frivoles, si elles sont certaines. Et qui sait les significations des mots: substance, homme, animal, forme, ame, vegetative, sensitive, raisonnable, en formera plusieurs propositions indubitables, mais inutiles, particulierement sur l'ame, dont on parle souvent, sans savoir ce qu'elle est reellement. Chacun peut voir une infinité de propositions, de raisonnemens et de conclusions de cette nature dans les livres de Metaphysique, de Theologie Scholastique, et d'une certaine espece de Physique dont la lecture ne lui apprendra rien de plus de Dieu, des esprits et des corps, que ce qu'il en savoit avant que d'avoir parcouru ces livres. THEOPH. Il est vrai que les abregés de Metaphysique, et tels autres livres de cette trempe, qui se voyent communement, n'apprennent que des Mots. De dire, par exemple, que la Metaphysique est la Science de l'Etre en general, qui en explique les principes, et les affections qui en emanent; que les principes de l'Etre sont l'Essence et l'Existence; et que les affections sont ou primitives, savoir, l'un, le vray, le bon; ou derivatives, savoir, le mème, et [le] divers, le simple et le composé etc., et en parlant de chacun de ces termes, ne donner que des notions vagues, et des distinctions des mots; c'est bien abuser du nom de science. Cependant il faut rendre cette justice aux Scholastiques plus profonds, comme Suarez (dont Grotius faisoit si grand cas) de reconnoître qu'il y a quelquefois chez eux des discussions considerables, comme sur le continuum, sur l'infini, sur la contingence, sur la realité des abstraits, sur le principe de l'individuation, sur l'origine et le vuide des formes, sur l'ame, et sur ses facultez, sur le concours de Dieu avec les Creatures etc. et mème en Morale, sur la nature de la volonté, et sur les principes de la justice. En un mot, il faut avouer qu'il y a encore de l'or dans ces scories, mais il n'y a que des personnes eclairées qui en puissent profiter; et de charger la jeunesse d'un fatras d'inutilitez, parce qu'il y a quelque chose de bon par ci par là, ce seroit mal menager la plus pretieuse de toutes les choses, qui est le temps. Au reste nous ne sommes pas tout à fait depourvùs de propositions generales sur les substances, qui soyent certaines, et qui meritent d'être sçuës: il y a de grandes et belles veritez sur Dieu, et sur l'ame, que nôtre habile Auteur a enseignées ou de son chef, ou en partie après d'autres: nous y avons peutetre ajouté quelque chose aussi. Et quant aux connoissances generales, touchant les corps, on en [a ajouté] d'assez considerables à celles qu'Aristote avoit laissées, et l'on doit dire, que la Physique, mème la generale, est devenuë bien plus reelle, qu'elle n'etoit auparavant. Et quant à la Metaphysique reelle, nous çommencons quasi à l'etablir, et nous trouvons des verités importantes fondées en raison, et confirmées par l'experience, qui appartiennent aux substances en general. J'espere aussi d'avoir avancé un peu la connoissance generale de l'ame et des esprits. Une telle Metaphysique est ce qu'Aristote demandoit, c'est la science qui s'appelle chez lui, ^@^@Zhtoyménh, la desirée, ou qu'il cherchoit; qui doit etre à l'egard. des autres sciences Theoretiques, ce que la science de la Felicité est aux arts dont elle a besoin, et ce que l'Architecte est aux ouvriers. C'est pourquoi Aristote disoit, que les autres sciences dependent de la Metaphysique comme de la plus generale et en devoient emprunter leurs principes, demontrés chez elle. Aussi faut-il sçavoir, que la vraye Morale est à la Metaphysique, ce que la pratique est à la Theorie, parce que de la doctrine des substances en commun depend la connoissance des Esprits, et particulierement de Dieu, et de l'Ame, qui donne une juste etendue à la justice et à la vertu. Car comme j'ai remarqué ailleurs, s'il n'y avoit ni providence ni vie future, le sage seroit plus borné dans les pratiques de la vertu, car il ne rapporteroit tout qu'à son contentement present, et mème ce contentement, qui paroit déja chez Socrate, chez l'Empereur Marc Antonin, chez Epictete, et autres Anciens, ne seroit pas si bien fondé toujours, sans ces belles et grandes vuës que l'ordre et l'harmonie de l'Univers nous ouvrent, jusques dans un avenir sans bornes; autrement la tranquillité de l'ame ne sera que ce qu'on appelle, patience par force. De sorte qu'on peut dire, que la Theologie naturelle, comprenant deux parties, la Theorique et la Practique, contient tout à la fois la Metaphysique reelle, et la Morale la plus parfaite. §. 12. PHILAL. Voilà des connoissances sans doute qni sont bien eloignées d'être frivoles, on purement verbales. Mais il semble que ces dernieres sont celles, où deux abstraits sont affirmés l'un de l'autre, par exemple, que l'Epargne est Frugalité, que la Gratitude est Justice; et quelques specieuses que ces propositions et autres paroissent quelquefois du premier coup d'oeil, cependant si nous en pressons la force, nous trouvons que tout cela n'emporte autre chose que la signification des termes. THEOPH. Mais les significations des termes, c'est à dire, les definitions, jointes aux Axiomes identiques, expriment les principes de toutes les demonstrations: et comme ces definitions peuvent faire connoitre en même tems les idées et leur possibilité, il est visible que ce qui en depend n'est pas toujours purement verbal. Pour ce qui est de l'exemple, que la Gratitude est justice, ou plutôt une partie de la justice, il n'est pas à mepriser, car il fait connoitre que ce qui s'appelle actio ingrati ou la plainte qu'on peut faire contre les ingrats, devroit etre moins negligée dans les Tribunaux. Les Romains recevoient cette Action contre les Libertes ou Affranchis, et encore aujourd'hui elle doit avoir lieu à l'egard de la revocation des dons. Au reste, j'ai déja dit ailleurs, qu'encore des idées abstraites peuvent étre attribuées l'une à l'autre, le genre à l'espece, comme en disant: la durée est une continuité, la vertu est une habitude: mais la justice universelle est non seulement une vertu, mais même c'est la vertu morale entiere. Chapitre IX De la connoissance qne nous avons de notre Existence §. 1. PHILAL. Nous n'avons consideré jusqu'ici que les essences des choses, et comme notre esprit ne les connoit que par abstraction, en les detachant de tonte existence particuliere, antre que celle qui est dans notre entendement; elles ne nous donnent absolument point de connoissance d'aucune existence réelle. Et les propositions universelles, dont nous pouvons avoir une connoissance certaine, ne se raportent point à l'existence. Et d'ailleurs, toutes les fois qu'on attribue quelque chose à un individu d'un genre ou d'une espece, par une proposition, qui ne seroit point certaine, si le même etoit attribué au Genre ou à l'Espece en general; la proposition n'appartient qu'à l'E xistence et ne fait connoitre qu'une liaison accidentelle dans ces choses existentes en particulier, comme lorsqu'on dit, qu'un tel homme est docte. THEOPH. Fort bien, et c'est dans ce sens, que les Philosophes aussi, distinguant si souvent entre ce qui est de l'Essence, et ce qui est de l'Existence, rapportent à l'Existence tout ce qui est accidentel ou contingent. Bien souvent, on ne sait pas même si les propositions universelles, que nous ne sçavons que par experience, ne sont pas peut etre accidentelles aussi, parce que nôtre experience est bornée. Comme dans le pays où l'eau n'est point glacée, cette proposition qu'on y formera, que l'eau est toujours dans un etat fluide, n'est pas essentielle; et on le connoit en venant dans des pays plus froids. Cependant on peut prendre l'accidentel d'une maniere plus retressie, en sorte qu'il y a comme un milieu cntre lui et l'essentiel; et ce milieu est le naturel, c'est à dire, ce qui n'appartient pas à la chose necessairement, mais qui cependant lui convient de soi, si rien ne l'empeche. Ainsi, quelqu'un pourroit soutenir qu'à la verité il n'est pas essentiel à l'eau, mais qu'il lui est naturel au moins d'etre fluide. On le pourroit soutenir, dis-je, mais ce n'est pas pourtant une chose demontrée, et peut-etre que les habitans de la Lune, s'il y en avoit, auroient sujet de ne se pas croire moins fondez de dire qu'il est naturel à l'eau d'etre glacée. Cependant il y a d'autres cas où le naturel est moins douteux, par exemple, un rayon de lumiere va toujours droit dans le meme milieu, à moins que par accident il ne rencontre quelque surface qui le reflechit. Au reste Aristote a coutume de rapporter à la matiere la source des choses accidentelles; mais alors il y faut entendre la matiere seconde, c'est à dire, le tas ou la masse des corps. §. 2. PHILAL. J'ai remarqué déja, suivant l'excellent Auteur Anglois qui a ecrit l'Essai concernant l'Entendement, que nous connoissons nôtre Existence par l'intuition, celle de Dieu par demonstration et celle des antres par sensation [et je me souviens que vous y avés fort applaudi]. §. 3. Or cette intuition qui fait connoitre nôtre existence à nons mêmes, fait que nous la connoissons avec une evidence entiere, qui n'est point capable d'être prouvée et n'en a point besoin. Tellement que lors meme que j'entreprens de douter de toutes choses, ce doute même ne me permet pas de douter de mon existence. Enfin nous avons là dessus le plus haut degré de certitude qu'on puisse imaginer. THEOPH. Je suis entierement d'accord de tout ceci. Et j'adjoute que l'apperception immediate de nòtre Existence et de nos pensées nous fournit les premieres veritez a posteriori, ou de fait, c'est à dire, les premieres Experiences; comme les propositions identiques contiennent les premieres verités a priori, ou deRaison,c'est à dire les premieres lumieres. Les unes et les autres sont incapables d'etre prouvées, et peuvent ètre appellées immediates; celles là, parce qu'il y a immediation entre l'entendement et son objet; celles cy, parce qu'il y a immediation entre le sujet et le predicatum. Chapitre X De la connoissance que nous avons de l'Existence de Dieu §. 1. PHILAL. Dieu ayant donné à nôtre ame les facultez, dont elle est ornée, il ne s'est point laissé sans temoignage; car les sens, l'intelligence et la raison nous fournissent des preuves manifestes de son Existence. THEOPH. Dieu n'a pas seulement donné à l'ame des facultez propres à le connoitre, mais il lui a aussi imprimé des caracteres qui le marquent, quoiqu'elle ait besoin des facultez pour s'appercevoir de ces caracteres. Mais je ne veux point repeter ce qui a eté discuté entre nous sur les idées et les veritez innées, parmi lesquelles je compte l'idée de Dieu, et la verité de son Existence. Venons plùtòt au fait. PHILAL. Or encore que l'Existence de Dieu soit la verité la plus aisée à prouver par la raison, et que son evidence egale, si je ne me trompe, celle des demonstrations Mathematiques, elle demande pourtant de l'attention. Il n'est besoin d'abord que de faire reflexion sur nous mêmes, et sur nôtre propre existence indubitable. §. 2. Ainsi je suppose, que chacun connoit qu'il est quelque chose qui existe actuellement, et qu'ainsi il y a un Etre reel. S'il y a quelcun, qui puisse douter de sa propre Existence, je declare que ce n'est pas à lui que je parle. §. 3. Nous savons encore par une connoissance de simple vue, que le pur neant ne peut point produire un Etre reel. D'où il s'ensuit d'une evidence mathematique, que quelque chose a existé de toute eternité, puisque tout ce qui a un commencement doit avoir eté produit par quelque autre chose. §. 4. Or tout Etre, qui tire son existence d'un autre, tire anssi de lui tout ce qu'il a, et toutes ses facultez. Donc la source eternelle de tous les Etres est aussi le principe de toutes leurs puissances, de sorte que cet Etre eternel doit etre aussi Toutpuissant. §. 5. De plus, l'homme trouve en lui même de la connoissance. Donc il y a un Etre intelligent. Or il est impossible qu'une chose absolument destituée de connoissance et de perception, produise un Etre intelligent, et il est contraire à l'idée de la matiere, privée de sentiment, de s'en produire à elle même. Donc la source des choses est intelligente, et il y a eu un Etre intelligent de toute eternité. §. 6. Un Etre eternel, trés puissant, et trés intelligent, est ce qu'on appelle DIEU. Que s'il se trouvoit quelqu'un assez déraisonnable pour supposer que l'homme est le seul Etre, qui ait de la connoissance et de la sagesse, mais que neanmoins il a eté formé par le pnr hazard, et que c'est ce même principe aveugle et sans connoissance qui conduit tout le reste de l'Univers, je l'avertirai d'examiner à loisir la censure tout à fait solide et pleine d'emphase de Ciceron (De legibus lib. 2.). <Certainelement, dit-il, personne ne devroit étre si sottement orgueilleux que de s'imaginer qu'il y a au dedans de lui un Entendement et de la Raison, et que cependant il n'y a aucune intelligence qui gouverne tout ce vaste Univers. De ce que je viens de dire il s'ensuit clairement que nous avons une connoissance plus certaine de [l'existence de] Dieu, que de quelque autre chose que ce soit hors de nous. THEOPH. Je vous assure, Monsieur, avec une parfaite sincerité, que je suis extremement fâché d'être obligé de dire quelque chose contre cette demonstration: mais je le fais seulement afin de vous donner occasion d'en remplir le vuide. C'est principalement á l'endroit où vous concluez (§. 3.) que quelque chose a existé de toute eternité. J'y trouve de l'ambiguité. Si cela veut dire, qu'il n'y a jamais eu un tems, où rien n'existoit, j'en demeure d'accord, et cela suit veritablement des précedentes propositions, par une consequence toute mathematique. Car si jamais il y avoit eu rien, il y auroit toujours eu rien, le rien ne pouvant point produire un Etre; donc nous mêmes ne serions pas, ce qui est contre la premiere verité d'experience. Mais la suite fait voir d'abord, que disant, que quelque chose a existé de toute eternité, vous entendez une chose eternelle. Cependant, il ne s'ensuit point, en vertu de ce que vous avez avancé jusqu'ici, que s'il y a toujours eu quelque chose, il y a toujours eu une certaine chose, c'est à dire, qu'il y a un Etre eternel. Car quelques adversaires diront, que moi j'ay eté produit par d'autres choses, et ces choses encore par d'autres. De plus, si quelques-uns admettent des Etres eternels (comme les Epicuriens leurs Atomes) ils ne se croiront pas être obligez pour cela d'accorder un Etre eternel, qui soit seul la source de tous les autres. Car quand ils reconnoitroient, que ce qui donne l'existence, donne aussi les autres qualitez et puissances de la chose, ils nieront qu'une seule chose donne l'existence aux autres, et ils diront même qu'à chaque chose plusieurs autres doivent concourir. Ainsi nous n'arriverons pas par cela seul à une source de toutes les puissances. Cependant il est trés-raisonnable de juger, qu'il y en a une, et même que l'Univers est gouverné avec sagesse. Mais quand on croit la matiere susceptible de sentiment, on pourra ètre disposé à croire qu'il n'est point impossible, qu'elle le puisse produire. Au moins il sera difficile d'en apporter une preuve, qui ne fasse voir en mème tems, qu'elle en est incapable tout à fait; Et supposé que nòtre pensée vienne d'un Etre pensant, peut-on prendre pour accordé, sans prejudice de la Demonstration, que ce doit etre Dieu? §. 7. PHILAL. Je ne doute point que l'Excellent Homme, dont j'ay emprunté cette demonstration, ne soit capable de la perfectionner: et je tâcherai de l'y porter, puisqu'il ne sauroit gueres rendre un [meilleur] service au public. Vous mème le souhaitez, [et] cela me fait croire, que vous ne croyez point que pour fermer la bouche aux Athées on doit faire rouler tout sur l'existence de l'idée de Dieu en nous, comme font quelques-uns, qui s'attachent trop fortement à cette decouverte favorite, jusqu'à rejetter toutes les autres demonstrations de l'Existence de Dieu, ou du moins à tacher de les affoiblir, et à defendre de les employer, comme si elles etoient foibles ou fausses: quoique dans le fonds ce soyent des preuves qui nous font voir si clairement et d'une maniere si convaincante l'existence de ce souverain Etre par la consideration de notre propre existence et des parties sensibles de l'Univers, que je ne pense pas qu'un homme sage y [puisse] resister. THEOPH. Quoique je sois pour les idées innées, et particulierement pour celle de Dieu, je ne croy point que les demonstrations des Cartesiens tirées de l'idée de Dieu soyent parfaites. J'ai montré amplement ailleurs (dans les Actes de Leipsic, et dans les Memoires de Trevoux), que celle que Mr Des-Cartes a empruntée d'Anselme Archevêque de Cantorbery est trés-belle et trés-ingenieuse à la verité, mais qu'il y a encore un vuide à remplir. Ce celebre Archevèque, qui a sans doute eté un des plus capables hommes de son temps, se felicite non sans raison, d'avoir trouvé un moyen de prouver l'Existence de Dieu a priori, par sa propre notion, sans recourir à ses effets. Et voici à peu prés la force de son argument: Dieu est le plus grand, ou (comme parle Des-Cartes) le plus parfait des Etres, ou bien c'est un Etre d'une grandeur, d'une perfection supreme, qui en enveloppe tous les degrez. C'est là la Notion de Dieu. Voici maintenant comment l'Existence suit de cette Notion: C'est quelque chose de plus d'exister, que de ne pas exister, ou bien l'existence ajoute un degré à la grandeur ou à la perfection; et comme l'enonce M. Des-Cartes l'existence est elle même une perfection. Donc ce degré de grandeur et de perfection, ou bien cette perfection qui consiste dans l'existence est dans cet Etre supreme, tout grand, tout parfait: car autrement quelque degré lui manqueroit, contre sa definition. Et par consequent cet Etre supreme existe. Les Scholastiques, sans excepter meme leur Docteur Angelique, ont meprisé cet argument, et l'ont fait passer pour un paralogisme; en quoi ils ont eu grand tort, et M. Des-Cartes qui avoit etudié assez longtems la Philosophie Scholastique au College des Jesuites de la Fleche, a eu grande raison de le retablir. Ce n'est pas un paralogisme, mais c'est une demonstration imparfaite qui suppose quelque chose qu'il falloit encore prouver pour le rendre d'une evidence Mathematique. C'est qu'on suppose tacitement que cette idée de l'Etre tout grand, ou tout parfait, est possible, et n'implique point de contradiction. Et c'est déja quelque chose que par cette remarque on prouve, que supposé que Dieu soit possible, il existe, ce qui est le privilege de la seule Divinité. On a droit de présumer la possibilité de tout Etre, et sur tout celle de Dieu jusqu'à ce que quelqu'un prouve le contraire. De sorte que cet argument metaphysique donne déja une conclusion morale demonstrative, qui porte, que suivant l'état present de nos connoissances il faut juger que Dieu existe, et agir conformement à cela. Mais il seroit pourtant à souhaiter, que des habiles gens achevassent la demonstration dans la rigueur d'une evidence Mathematique, et je croy d'avoir dit quelque chose ailleurs, qui y pourra servir. L'autre argument de Mr Des-Cartes, qui entreprend de prouver l'Existence de Dieu, parce que son idée est en nòtre ame, et qu'il faut qu'elle soit venuë de l'original, est encore moins concluant. Car premierement cet argument a ce defaut, commun avec le precedent, qu'il suppose qu'il y a en nous une telle idée, c'est à dire, que Dieu est possible. Car ce qu'allegue M. Des-Cartes, qu'en parlant de Dieu, nous savons ce que nous disons, et que par consequent nous en avons l'idée, est un indice trompeur; puisqu'en parlant du Mouvement perpetuel Mecanique, par exemple, nous savons ce que nous disons, et cependant ce Mouvement est une chose impossible dont par consequent on ne sauroit avoir d'idée qu'en apparence. Et secondement ce mème argument ne prouve pas assez, que l'idée de Dieu, si nous l'avons, doit venir de l'original; mais je ne veux point m'y arrèter presentement. Vous me direz, Monsieur, que reconnoissant en nous l'idée innée de Dieu, je ne dois point dire, qu'on peut revoquer en doute s'il y en a une? Mais je ne permets ce doute que par raport à une demonstration rigoureuse, fondée sur l'idée toute seule. Car on est assés asseuré d'ailleurs de l'idée et de l'existence de Dieu. Et vous vous souviendrez. que j'ai montré comment les idées sont en nous, non pas toujours en sorte qu'on s'en apperçoive, mais toujours en sorte qu'on les peut tirer de son propre fonds et rendre appercevables: et c'est aussi ce que je croi de l'idée de Dieu, dont je tiens la possibilité et l'existence demontrées de plus d'une façon. Et l'harmonie préetablie mème en fournit un nouveau moyen incontestable. Je croi d'ailleurs, que presque tous les moyens qu'on a employés pour prouver l'existence de Dieu sont bons, et pourroient servir, si on les perfectionnoit, et je ne suis nullement d'avis qu'on doive negliger celui qui se tire de l'ordre des choses. §. 9. PHILAL. Il sera peut etre à propos d'insister un peu sur cette question, si un Etre pensant peut venir d'un Etre non-pensant et privé de tout sentiment et connoissance, tel que pourroit étre la matiere. § 10. Il est même assez manifeste, qu'une partie de la matiere est incapable de rien produire par elle meme, et de se donner du mouvement; il faut donc, ou que son mouvement soit eternel, ou qu'il lui soit imprimé par un Etre plus puissant. Quand ce mouvement seroit eternel, il seroit toujours incapable de produire de la connoissance. Divisezla en autant de petites parties qu'il vous plaira, comme pour la spiritualiser, donnez lui toutes les figures et tous les mouvements que vons voudrez, faites en un globe, un cube, un cone, un prisme, un cilindre etc. dont les diametres ne soyent que la loooooomr partie d'un Gry, qui est l/lo d'une ligne, qui est l/lo d'un pouce, qui est l/lo d'un pied Philosophique, qui est l/3 d'un pendule, dont chaque vibration dans la latitude de 45 degrez est egale à une seconde de tems. Cette particule de matiere quelque petite qu'elle soit, n'agira pas autrement sur d'autres corps d'une grosseur qui lui soit proportionnée, que les corps qui ont un pouce ou un pied de diametre agissent entr'eux. Et l'on [peut] esperer avec autant de raison de produire du sentiment, des pensées, et de la connoissance, en joignant ensemble des grosses parties de la matiere de certaine figure et de certain mouvement, que par le moyen des plus petites parties de matiere, qu'il y ait au monde. Ces dernieres se heurtent, se poussent, et resistent l'une à l'autre justement comme les grosses, et c'est [tout] ce qu'elles penvent faire. Mais si la matiere pouvoit tirer de son sein le sentiment, la perception, et la connoissance [immediatement et sans machine, ou sans le secours des figures et des mouvemens en ce cas-là ce devroit estre une proprieté inseparable de la matiere et de toutes ses parties, d'en avoir. A qnoi l'on pourroit ajouter, qu'encore que l'idée generale et specifique que nous avons de la matiere, nous porte à en parler comme si c'etoit une chose unique en nombre, cependant toute la matiere n'est pas proprement une chose individuelle, qui existe comme un Etre materiel, ou un Corps singulier que nous connoissons, ou que nous pouvons concevoir. De sorte que si la matiere etoit le premier Etre eternel pensant, il n'y auroit pas un Etre unique eternel, infini et pensant, mais un nombre infini d'Etres eternels, infinis, pensans, qui seroient independans les uns des autres, dont les forces seroient bornées, et les pensées distinctes et qui par consequent ne pourroient jamais produire cet ordre, cette harmonie et cette beauté qn'on remarque dans la nature. D'où il s'ensuit necessairement que le premier Etre eternel ne peut étre la Matiere. J'espere que vous serez plus content, Monsieur, de ce raisonnement pris de l'Auteur celebre de la demonstration precedente, que vous n'avez paru l'ètre de sa demonstration. THEOPH. Je trouve le present raisonnement le plus solide du monde, et non seulement exact, mais encore profond et digne de son Auteur. Je suis parfaitement.de son avis, qu'il n'y a point de combinaison et de modification des parties de la matiere, quelques petites qu'elles soyent, qui puisse produire de la perception; d'autant qne les parties grosses n'en sauroient donner (comme on le reconnoit manifestement) et que tout est proportionnel dans les petites parties, à ce qui peut se passer dans les grandes. C'est encore une importante remarque sur la matiere, que celle que l'Auteur fait icy, qu'on ne la doit point prendre pour une chose unique en nombre, ou (comme j'ay coûtume de parler), pour une vraye et parfaite Monade ou Unité; puisqu'elle n'est qu'un Amas d'un nombre infini d'Etres. Il ne falloit icy qu'un pas à cet excellent Auteur pour parvenir à mon systeme. Car en effet je donne de la perception à tous ces Etres infinis, dont chacun est comme un animal, doué d'Ame (ou de quelque principe actif Analogique, qui en fait la vraye Unité), avec ce qu'il faut à cet Estre pour ètre passif et doué d'un corps organique. Or ces Etres ont reçu leur nature tant active que passive (c'est à dire, ce qu'ils ont d'immateriel et de materiel) d'une cause generale et supreme, parce qu'autrement, comme l'auteur le remarque trésbien, êtant independans les uns des autres, ils ne pourroient jamais produire cet Ordre, cette Harmonie, cette B eauté qu'on remarque dans la nature. Mais cet argument qui ne paroit être que d'une certitude morale, est poussé à une necessité tout à fait metaphysique, par la nouvelle espece d'harmonie, que j'ai introduite, qui est l'harmonie préetablie. Car chacune de ces Ames exprimant à sa maniere ce qui se passe au dehors et ne pouvant l'avoir par aucune influence des autres Etres particuliers, ou plutôt, devant tirer cette expression du propre fonds de sa nature; il faut necessairement que chacune ait reçu cette nature (ou cette raison interne des expressions de ce qui est au dehors) d'nne cause universelle, dont ces Etres dependent tous, et qui fasse que l'un soit parfaitement d'accord et correspondant avec l'autre. Ce qui ne se peut sans une connoissance et puissance infinies, et par un artifice si grand par raport sur tout au consentement spontané de la machine avec les actions de l'ame raisonnable, qu'un illustre Auteur, qui fit des objections à l'encontre dans son merveilleux Dictionnaire douta quasi, s'il ne passoit pas toute la sagesse possible, en disant que celle de Dieu ne lui paroissoit point trop grande pour un tel effet, et reconnut au moins, qu'on n'avoit jamais donné un si grand relief aux foibles conceptions que nous pouvons avoir de la perfection divine. §. 12. PHILAL. Que vous me rejouïssez par cet accord de vos pensées avec celles de mon Auteur! J'espere, que vous ne serez point faché, Monsieur, que je vous rapporte encore le reste de son raisonnement sur cet article. Premierement il examine si l'Etre pensant, dont tous les autres Etres intelligens dependent (et par plus forte raison tous les autres Etres) est materiel ou non. §. 13. Il s'objecte, qu'un Etre pensant pourroit etre materiel. Mais il repond que quand cela seroit, c'est assez que ce soit un Etre eternel, qni ait une science et une puissance infinie. De plus, si la pensée et la matiere peuvent être separées, l'existence eternelle de la matiere ne sera pas une suite de l'existence eternelle d'un être pensant. §. 14. On demandera encore à ceux, qui font Dieu materiel, s'ils croyent que chaque partie de la matiere pense. En ce cas il s'en snivra qu'il y auroit autant de Dieux que de particules de la matiere. Mais si chaque partie de la matiere ne pense point, voilà encore un Etre pensant composé de parties non-pensantes, qu'on a déja refuté. §. 15. Que si quelque Atome de matiere pense seulement, et que les autres parties, quoique egalement eternelles, ne pensent point, c'est dire gratis, qu'une partie de la matiere est infiniment au dessus de l'autre, et produit les Etres pensans non eternels. §. 16. Que si l'on veut que l'Etre pensant eternel et materiel, est un certain Amas particulier de matiere dont les parties sont non-pensantes; nous retombons dans ce qui a eté refuté: car les parties de matiere ont beau être jointes, elles n'en peuvent acquerir qu'une nonvelle relation locale, qui ne sauroit leur communiquer la connoissance. §. 17. Il n'importe, si cet Amas est en repos ou en monvement; s'il est en repos, ce n'est qu'une masse sans action, qui n'a point de privilege sur un Atome; s'il est en mouvement, ce mouvement qui le distingue d'autres parties devant produire la pensée, toutes ces pensées seront accidentelles, et limitées, chaque partie à part êtant sans pensées et n'ayant rien, qui regle ses mouvemens. Ainsi il n'y aura ni liberté, ni choix, ni sagesse, non plus que dans la simple matiere brute. §. 18. Quelques-uns croiront que la matiere est au moins coëternelle avec Dieu. Mais ils ne disent point pourquoi: et la production d'un Etre pensant, qu'ils admettent, est bien plus difficile, que celle de la matiere, qui est moins parfaite. Et peut-être (dit l'auteur) si nous voulions nous eloigner un peu des idées communes, donner l'essort à nôtre Esprit, et nous engager dans l'examen le plus profond, que nous pourrions faire de la nature des choses, nous pourrions en venir, jusqu'à concevoir, quoique d'une maniere imparfaite, comment la matiere peut d'abord avoir eté faite, et comment elle a commencé d'exister par le pouvoir de ce premier Etre eternel. Mais on verroit en même tems, que de donner l'Etre à un Esprit, c'est un effêt de cette puissance eternelle et infinie beaucoup plus mal-aisé à comprendre. Mais parce que cela m'ecarteroit peut etre trop (ajoute-t-il) des notions sur lesquelles la Philosophie est presentement fondée dans le monde; je ne serois pas excusable de m'en eloigner si fort, ou de rechercher, autant que la Grammaire le pourroit permettre, si dans le fonds, l'opinion communement etablie est contraire à ce sentiment particulier; j'aurois tort, dis-je, de m'engager dans cette discussion, sur tout dans cet endroit de la terre, où la doctrine reçue est assez bonne pour mon dessein, puisqu'elle pose comme une chose indubitable, que si l'on admet une fois la creation, ou le commencement de quelque SUBSTANCE que ce soit, tirée du Neant, on peut supposer avec la même facilité, la creation de toute autre substance, excepté le Createur lui-même. THEOPH. Vous m'avez fait un vrai plaisir, Monsieur, de me raporter quelque chose d'une pensée profonde de vôtre habile Auteur, que sa prudence trop scrupuleuse a empeché de produire toute entiere. Ce seroit grand dommage, s'il la supprimoit, et nous laissoit là, après nous avoir fait venir l'eau à la bouche. Je vous assure, Monsieur, que je croi, qu'il y a quelque chose de beau et d'important caché sous cette maniere d'Enigme. La Substance en grosses lettres pourroit faire soubçonner qu'il conçoit la production de la matiere comme celle des accidens, qu'on ne fait point de difficulté de tirer du neant: Et distinguant sa pensée singuliere de la Philosophie qui est present ement fondée dans le monde, ou dans cet endroit de la terre, je ne scai s'il n'a pas eu en vuë les Platoniciens, qui prenoient la Matiere pour quelque chose de fuyant et de passager, à la maniere des accidens; et avoient tout une autre idée des esprits et des ames. §. 19. PHILAL. Enfin si quelques uns nient la Creation par laquelle les choses sont faites de rien, parce qu'ils ne la sauroient concevoir, nôtre Auteur, ecrivant avant qu'il ait scû vôtre decouverte sur la raison de l'union de l'ame et du corps, leur objecte, qu'ils ne comprennent pas, comment les mouvemens volontaires sont produits dans les corps par la volonté de l'ame, et ne laissent pas de le croire, convaincus par l'experience. Et il replique avec raison à ceux qui repondent, que l'ame ne pouvant produire un nouveau mouvement, produit seulement une nouvelle determination des esprits animaux; il leur replique, dis-je, que l'un est aussi inconcevable que l'autre. Et rien ne peut être mieux dit que ce qu'il ajoute à cette occasion: que vouloir borner ce que Dieu peut faire, à ce que nous pouvons comprendre, c'est donner une etenduë infinie à nôtre comprehension, ou faire Dieu lui-même fini. THEOPH. Quoique maintenant la difficulté sur l'union de l'ame et du corps soit levée à mon avis, il en reste ailleurs. J'ay montré a posteriori, par l'harmonie préetablie, que toutes les Monades ont reçu leur origine de Dieu, et en dependent; cependant on n'en sauroit comprendre le comment en detail; et dans le fonds leur conservation n'est autre chose qu'une creation continuelle, comme les Scholastiques l'ont fort bien reconnu. Chapitre XI De la connoissance que nous avons de l'Existence des autres choses §. 1. PHILAL. Comme donc la seule existence de Dieu a une liaison necessaire avec la nôtre, nos idées que nous pouvons avoir de quelque chose, ne prouvent pas plus l'existence de cette chose, que le portrait d'un homme prouve son existence dans le monde. §. 2. La certitude cependant que j'ai du blanc et du noir sur ce papier par la voye de la sensation est aussi grande que celle du mouvement de ma main, qui ne cede qu'à la connoissance de nôtre existence et de celle de Dieu. §. 3. Cette certitude merite le nom de connoissance. Car je ne croi pas, que personne puisse étre serieusement si sceptique, que d'etre incertain de l'existence des choses qu'il voit et qu'il sent. Du moins, celui qui peut porter ses doutes si avant, n'aura jamais aucun different avec moi, puisqu'il ne pourra jamais être assuré que je dise quoi que ce soit contre son sentiment. Les perceptions des choses sensibles §. 4. sont produites par des causes exterieures, qui affectent nos sens, car nous n'acquerons point ces perceptions sans les organes; et si les organes suffisoient, ils les produiroient tousjours. §. 5. De plus, j'éprouve quelquefois que je ne scaurois empêcher qu'elles ne soient produites dans mon esprit, comme par exemple, la lumiere, quand j'ai les yeux ouverts dans un lieu, où le jour peut entrer; au lieu que je puis quitter les idées qui sont dans ma memoire. Il faut donc qu'il y ait quelque cause exterieure de cette impression vive dont je ne puis surmonter l'efficace. §. 6. Quelques-unes de ces perceptions sont produites en nous avec douleur, quoique ensuitte nous nous en souvenions sans ressentir la moindre incommodité. Bien qu'aussi les demonstrations Mathematiques ne dependent point des sens, cependant l'examen qu'on en fait par le moyen des figures, sert beaucoup à prouver l'evidence de nôtre vuë, et semble lui donner une certitude qui approche de celle de la demonstration même. §. 7. Nos sens aussi en plusieurs cas se rendent temoignage l'un à l'autre. Celui qui voit le feu, peut le sentir s'il en doute. Et en ecrivant ceci, je voy que je puis changer les apparences du papier, et dire par avance quelle nouvelle idée il va presenter à l'esprit: mais quand ces caracteres sont tracés, je ne puis plus eviter de les voir, tels qu'ils sont. Outre que la vuë de ces caracteres fera prononcer à un autre homme les mêmes sons. §. 8. Si quelqu'un croit que tout cela n'est qu'un long songe, il pourra songer, s'il lui plaît, que je lui fais cette reponse, que nôtre certitude fondée sur la temoignage des sens, est aussi parfaite que nôtre nature le permet, et que nôtre condition le demande. Qui voit bruler une chandelle et eprouve la chaleur de sa flamme, qui lui fait du mal, s'il ne retire le doigt, ne demandera pas une plus grande certitude pour regler son action, et si ce songeur ne le faisoit, il se trouveroit eveillé. Une telle assurance nous suffit donc, qui est aussi certaine que le plaisir ou la douleur, deux choses au delà desquelles nous n'avons aucun interêt dans la connoissance ou existence des choses. §. 9. Mais au delà de nôtre sensation actuelle, il n'y a point de connoissance, et ce n'est que vraisemblance, comme lorsque je croi qu'il y a des hommes dans le monde, en quoi il y a une extreme probabilité, quoique maintenant seul dans mon cabinet je n'en voye aucun. §. 10. Aussi seroit-ce une folie d'attendre une demonstration sur chaque chose et de ne point agir suivant les verités claires, et evidentes, quand elles ne sont point demontrables. Et un homme qui voudroit en user ainsi, ne pourroit s'assurer d'autre chose, que de perir en fort peu de tems. THEOPH. J'ai déja remarqué dans nos conferences precedentes, que la verité des choses sensibles se justifie par leur liaison qui depend des veritez intellectuelles, fondées en raison, et des observations constantes dans les choses sensibles mémes, lors mème que les raisons ne paroissent pas. Et comme ces raisons et observations nous donnent moyen de juger de l'avenir par raport à nòtre interèt, et que le succés repond à nôtre jngement raisonnable; on ne sauroit demander ni avoir même une plus grande certitude sur ces objets. Aussi peut-on rendre raison des songes mèmes et de leur peu de liaison avec d'autres phenomenes. Cependant je croy qu'on pourroit étendre l'appellation de la connoissance et de la certitude au delà des sensations actuelles, puisque la clarté et l'evidence vont au delà, que je considere comme une espece de la certitude: et ce seroit sans doute une folie de douter serieusement s'il y a des hommes au monde, lorsque nous n'en voyons point. Douter serieusement est douter par raport à la pratique. Et l'on pourroit prendre la certitude pour une connoissance de la verité, avec laquelle on n'en peut point douter par raport à la pratique, sans folie; et quelquefois on la prend encor plus generalement et on l'applique aux cas où l'on ne sauroit douter sans meriter d'etre fort blâmé. Mais l'Evidence seroit une certitude lumineuse, c'est à dire, où l'on ne doute point à cause de la liaison qu'on voit entre les idées. Suivant cette definition de la certitude, nous sommes certains que Constantinople est dans le Monde, que Constantin et Alexandre le Grand, que Jules Cesar ont vecu. Il est vrai que quelque païsan des Ardennes en pourroit douter avec justice, faute d'information; mais un homme de lettres et du monde ne le pourroit faire, sans un grand dereglement d'esprit. §. 11. PHILAL. Nous sommes assurez veritablement par nôtre memoire de beaucoup de choses qui sont passées, mais nous ne pouvons pas bien juger si elles subsistent encore. Je vis hier de l'eau, et un certain nombre de belles couleurs sur des bouteilles qui se formerent sur cette eau. Maintenant je suis certain que ces bouteilles ont existé aussi bien que cette eau, mais je ne connois pas plus certainement l'existence presente de l'eau que celle des bouteilles, quoique la premiere soit infiniment plus probable, parcequ'on a observé que l'eau est durable et que les bouteilles disparoissent. §. 12. Enfin hors de nous et de Dieu nous ne connoissons d'autres esprits que par la revelation, et n'en avons que la certitude de la foi. THEOPH. Il a eté remarqué déja, que nôtre memoire nous trompe quelquefois. Et nous y ajoutons foy, ou non, selon qu'elle est plus ou moins vive, et plus ou moins liée avec les choses que nous savons. Et quand même nous sommes assurez du principal, nous pouvons souvent douter des circonstances. Je me souviens d'avoir connu un certain homme, car je sens que son image ne m'est point nouvelle, non plus que sa voix, et ce double indice m'est un meilleur garant que l'un des deux; mais je ne saurois me souvenir où je l'ay vû. Cependant il arrive, quoique rarement, qu'on voit une personne en songe, avant que de la voir en chair et en os. Et on m'a assuré, qu'une Damoiselle d'une Cour connuë, vit en songeant, et depeignit.à ses amies, celui qu'elle epousa depuis, et la salle où les f̧iancailles se celebrerent, ce qu'elle fit avant que d'avoir vù et connu ny l'homme ny le lieu. On l'attribuoit à je ne sçay quel pressentiment secret; mais le hazard peut produire cet effêt, puisqu'il est assez rare que cela arrive; outre que les images des songes êtant un peu obscures, on a plus de liberté de le rapporter par aprés à quelques autres. §. 13. PHILAL. Concluons, qu'il y a deux sortes de propositions, les unes particulieres, et sur l'Existence, comme par exemple qu'un Elephant existe; les autres generales sur la <depenledance des idées, comme par exemple, que les hommes doivent obeïr à Dieu. §. 14. La plûpart de ces propositions generales et certaines, portent le nom de verités eternelles, et en effect elles le sont toutes. Ce n'est pas que ce soyent des propositions, formées actuellement quelque part de toute eternité, ou qu'elles soyent gravées dans l'esprit aprés quelque modele, qui existoit toujours, mais c'est parceque nous sommes assurez que lorsqu'une creature enrichie de facultez et de moyens pour cela, appliquera ses pensées à la consideration de ses idées, elle trouvera la verité de ces propositions. THEOPH. Votre division paroit revenir à la mienne des propositions de fait, et des propositions de Raison. Les propositions de fait aussi peuvent devenir generales en quelque façon, mais c'est par l'induction ou observation; de sorte que ce n'est qu'une multitude de faits semblables, comme lorsqu'on observe que tout vif argent s'evapore par la force du feu; et ce n'est pas une generalité parfaite; parce qu'on n'en voit point la necessité: les propositions generales de raison sont necessaires, quoique la raison en fournisse aussi qui ne sont pas absolument generales, et ne sont que vraisemblables. Comme, par exemple, lorsque nous presumons qu'une idée est possible, jusqu'à ce que le contraire se decouvre par une plus exacte recherche. Il y a enfin des propositions mixt es, qui sont tirées des premisses, dont quelques-unes viennent des faits et des observations, et d'autres sont des propositions necessaires: et telles sont quantité de conclusions Geographiques et Astronomiques sur le Globe de la terre, et sur le cours des Astres qui naissent par la combinaison des observations des voyageurs, et des Astronomes, avec les Theoremes de Geometrie et d'Arithmetique. Mais comme selon [la Regle] des Logiciens la conclusion suit la plus foible des premisses, et ne sauroit avoir plus de certitude qu'elles, ces propositions mixtes n'ont que la certitude et la generalité qui appartient à des observations. Pour ce qui est des veritez et ernelles il faut [considerer], que dans le fonds elles sont toutes conditionnelles; et disent en effet: telle chose posée, telle autre chose est, par exemple disant: Toute figure qui a trois cotez, aura aussi trois angles. Je ne dis autre chose, si non que supposé qu'il y ait une figure à trois côtez, cette même figure aura trois angles; je dis cette mème, et c'est en quoi les propositions Categoriques qui peuvent ètre enoncées sans condition, quoique elles soyent conditionelles dans le fonds, different de celles qu'on appelle hypothetiqu es, comme seroit cette proposition: Si une figure a trois côtez, ses angles sont egaux à deux droits, où l'on voit, que la proposition antecedente (savoir la figure est de trois còtez) et la consequente (savoir les angles de la figure de trois côtez sont egaux à deux droits) n'ont pas le même sujet; comme elles l'avoient dans le cas precedent où l'antecedent etoit, cette figure est de trois côt ez, et le consequent, la dite figure est de trois angles. Quoique encore l'Hypothetique souvent puisse ètre transformée en Categorique, mais en changeant un peu les termes, comme si au lieu de l'Hypothetique precedente, je disois: Les angles de toute figure à trois còt ez, sont egaux à deux droits. Les Scholastiques ont fort disputé de constantia subjecti, comme ils l'appelloient, c'est à dire, comment la proposition faite sur un sujet peut avoir une verité réelle, si ce sujet n'existe point. C'est que la verité n'est que conditionnelle, et dit, qu'en cas que le sujet existe jamais, on le trouvera tel. Mais on demandera encore en quoi est fondée cette connexion; puisqu'il y a de la realité là dedans qui ne trompe pas. La Reponse sera qu'elle est [fondée] dans la liaison des idées. Mais on demandera en repliquant, où seroient ces idées, si aucun esprit n'existoit, et que deviendroit alors le fondement reel de cette certitude des veritez eternelles. Cela nous mene enfin au dernier fondement des veritez, savoir à cet Esprit Supreme et Universel qui ne peut manquer d'exister, dont l'Entendement, à dire vrai, est la Region des veritez eternelles, comme St. Augustin l'a reconnu, et l'exprime d'une maniere assez vive. Et afin qu'on ne pense pas, qu'il n'est point necessaire d'y recourir, il faut considerer, que ces veritez necessaires contiennent la raison determinante et le principe regulatif des existences mêmes; et en un mot les loix de l'Univers. Ainsi ces veritez necessaires etant anterieures aux Existences des Estres contingens, il faut bien qu'elles soyent fondées dans l'existence d'une substance necessaire. C'est là où je trouve l'original des idées et des veritez qui sont gravées dans nos ames, non pas en forme de propositions, mais comme des sources dont l'application et les occasions feront naître des enonciations actuelles. Chapitre XI Des Moyens d'augmenter [nostre Connoissance] §. 1. PHILAL. Nous avons parlé des Especes de Connoissance, que nous avons. Maintenant venons aux moyens d'augmenter la connoissance ou de trouver la verité. C'est une opinion reçuë parmi les savans, que les Maximes sont les fondemens de toute connoissance, et que chaque science en particulier est fondée sur certaines choses déja connuës (praecognita). §. 2. J'avoue que les Mathematiques semblent favoriser cette Methode par leur bon succés; et vous avez assez appuyé là dessus. Mais on doute encore si ce ne sont pas plutôt les idées, qui y ont servi par leur liaison, bien plus que deux ou trois Maximes generales qu'on a posées au commencement. Un jeune garçon connoit que son corps est plus grand que son petit doigt, mais non pas en vertu de cet Axiome, que le tout est plus grand que sa partie. La connoissance a commencé par les propositions particulieres, mais depuis, on a voulu decharger la memoire par le moyen des notions generales d'un tas embarrassant d'idées particulieres. Si le langage étoit si imparfait qu'il n'y eut point les termes relatifs, tout et partie; ne pourroit on point connoitre, que le corps est plus grand que le doigt? Au moins je vous represente les raisons de mon Auteur, quoique je croye entrevoir ce que vous y pourrez dire en conformité de ce que vous avez déja dit. THEOPH. Je ne scay pourquoi l'on en veut tant aux Maximes pour les attaquer encore de nouveau. Si elles servent à decharger la memoire de quantité d'idées particulieres, comme on le reconnoit, elles doivent étre fort utiles, quand elles n'auroient point d'autre usage. Mais j'ajoute, qu'elles n'en naissent point, car on ne les trouve point par l'induction des exemples. Celui qui connoit que dix est plus que neuf, que le corps est plus grand que le doigt, et que la maison est trop grande pour pouvoir s'enfuir par la porte, connoit chacune de ces propositions particulieres par une mème raison generale qui y est comme incorporée et enluminée, tout comme l'on voit des traits chargés de couleurs, où la proportion et la configuration consiste proprement dans les traits, quelle que soit la couleur. Or cette raison commune est l'axiome même qui est connu, pour ainsi dire, implicitement, quoiqu'il ne le soit pas d'abord d'une maniere abstraite et separée. Les exemples tirent leur verité de l'axiome incorporé et l'axiome n'a pas le fondement dans les exemples. Et comme cette raison commune de ces verités particulieres est dans l'esprit de tous les hommes, vous voyez bien, qu'elle n'a point besoin que les mots tout et partie se trouvent dans le langage de celui qui en est penetré. §. 4. PHILAL. Mais n'est-il pas dangereux d'authoriser les suppositions, sous pretexte d'axiomes. L'un supposera avec quelques Anciens, que tout est matiere; l'autre avec Polemon, que le Monde est Dieu, un troisieme mettra en fait, que le soleil est la principale divinité; jugez quelle Religion nous aurions, si cela êtoit permis. Tant il est vrai, qu'il est dangereux de recevoir des principes sans les mettre en question, sur tout s'ils interessent la morale. Car quelcun attendra une autre vie, semblable plutôt à celle d'Aristippe, qui mettoit la beatitude dans les plaisirs du Corps, qu'à celle d'Antisthene, qui soutenoit que la vertu suffit pour rendre heureux. Et Archelaus, qui posera pour principe que le juste et l'injuste, l'honnête et le deshonnête sont uniquement determinez par les loix, et non par la Nature, aura sans doute d'autres mesures du bien et du mal moral que ceux qui reconnoissent des obligations anterieures aux constitutions humaines. §.5. Il faut donc que les principes soient certains. §. 6. Mais cette certitude ne vient que de la comparaison des idées, ainsi nous n'avons point besoin d'autres principes: et suivant cette seule regle, nous irons plus loin qu'en soumettant nôtre esprit à la discretion d'autruy. THEOPH. Je m'etonne, Monsieur, que vous tournez contre les Maximes, c'est à dire, contre des principes evidens, ce qu'on peut et doit dire contre des principes supposez gratis. Quand on demande des praecognita dans les sciences, ou des connoissances anterieures, quiservent à fonder la science, on demande des principes connus, et non pas des positions arbitraires, dont la verité n'est point connue. Et mème Aristote l'entend ainsi, que les sciences inferieures et subalternes empruntent leurs principes d'autres sciences superieures, où ils ont èté demonstrez. Excepté la premiere des sciences, que nous appellons la Metaphysique, qui selon lui ne demande rien aux autres, et leur fournit les principes dont elles ont besoin. Et quand il dit: ^@^@deĩ pistýein tòn manuánonta,l'apprentif doit croire son maître, son sentiment est, qu'il ne le doit faire qu'en attendant, lorsqu'il n'est pas encor instruit dans les sciences superieures; de sorte que ce n'est que par provision. Ainsi l'on est bien eloigné de recevoir des principes gratuits. A quoy il faut ajouter, que même des principes, dont la certitude n'est pas entiere, peuvent avoir leur usage, si l'on ne bâtit là dessus que par demonstration. Car quoique toutes les conclusions en ce cas ne soient que conditionnelles et vaillent seulement en supposant que ce principe est vrai; neanmoins cette liaison mème et ces enonciations conditionnelles seroient au moins demontrées de sorte qu'il seroit fort à souhaiter, que nous eussions beaucoup de livres ecrits de cette maniere, où il n'y auroit aucun danger d'erreur, le lecteur ou disciple etant averti de la condition. Et on ne reglera point la pratique sur ces conclusions, qu'à mesure que la supposition se trouvera verifiée d'ailleurs. Cette Methode sert encore elle mème bien souvent à verifier les suppositions ou Hypotheses, quand il en nait beaucoup de conclusions, dont la verité est connue d'ailleurs, et quelquefois cela donne un parfait retour, suffisant à demontrer la verité de l'hypothese. M. Conring, Medecin de profession, mais habile homme en toute sorte d'erudition, excepté peut etre les Mathematiques, avoit ecrit une lettre à un ami occupé à faire reimprimer à Helmst^^att le livre de Viottus, Philosophe Peripateticien estimé, qui tâche d'expliquer la demonstration, et les Analytiques posterieures d'Aristote. Cette lettre fut jointe au livre, et M. Conring y reprenoit Pappus, lorsqu'il dit que l'Analyse propose de trouver l'inconnu en le supposant, et en parvenant de là par consequence à des veritez connuës. Ce qui est contre la Logique (disoit-il) qui enseigne que des faussetez on peut conclurre des veritez. Mais je lui fis connoitre par aprés, que l'Analyse se sert des definitions et autres propositions reciproques, qui donnent moyen de faire le retour, et de trouver des demonstrations synthetiques. Et mème lorsque ce retour n'est point demonstratif, comme dans la Physique, il ne laisse pas quelque fois d'ètre d'une grande vraisemblance, lorsque l'hypothese explique facilement beaucoup de phenomenes difficiles sans cela et fort independans les uns des autres. Je tiens à la verité, Monsieur, que le principe des principes est en quelque façon le bon usage des idées et des experiences; mais en l'approfondissant, on trouvera qu'à l'egard des idées, ce n'est autre chose que de lier les definitions par le moyen des Axiomes identiques. Cependant ce n'est pas toujours une chose aisée de venir à cette derniere Analyse, et quelque envie que les Geometres, au moins les Anciens, ayent temoignée d'en venir à bout, ils ne l'ont pas encor pù faire. Le celebre Auteur de l'Essay concernant l'Entendement humain leur feroit bien du plaisir s'il achevoit cette recherche, un peu plus difficile qu'on ne pense. Euclide, par exemple, a mis parmi les Axiomes ce qui revient à dire, que deux lignes droites ne se peuvent rencontrer qu'une seule fois. L'imagination prise de l'experience des sens, ne nous permet pas de nous figurer plus d'une rencontre de deux droites, mais ce n'est pas sur quoi la science doit ètre fondée. Et si quelqu'un croit que cette imagination donne la liaison des idées distinctes, il n'est pas assez instruit de la source des verités, et quantité de propositions demontrables par d'autres anterieures passeroient chez lui pour immediates. C'est ce que bien des gens qui ont repris Euclide, n'ont pas assez consideré: ces sortes d'images ne sont qu'idées confuses, et celui qui ne connoit la ligne droite que par ce moyen, ne sera pas capable d'en rien demontrer. C'est pourquoi Euclide faute d'une idée distinctement exprimée, c'est à dire d'une definition de la ligne droite (car celle qu'il donne en attendant est obscure, et ne lui sert point dans ses demonstrations) a eté obligé de [recourir] à deux Axiomes qui lui ont tenu lieu de definition et qu'il employe dans ses demonstrations, l'un que deux droites n'ont point de partie commune, l'autre qu'elles ne comprennent point d'espace. Archimede a donné une maniere de definition de la Droite, en disant que c'est la plus courte ligne entre deux points. Mais il suppose tacitement (en employant dans ses demonstrations des Elemens tels que ceux d'Euclide, fondez sur les deux Axiomes dont je viens de faire mention) que les affections dont parlent ces Axiomes, conviennent à la ligne qu'il definit. Ainsi si vous croyez avec vos amis, sous pretexte de la convenance et disconvenance des idées, qu'il étoit permis, et l'est encore de recevoir en Geometrie ce que les images nous disent, sans chercher cette rigueur de demonstrations, par les definitions et les Axiomes, que les Anciens ont exigée dans cette science (comme je crois [que] bien des gens jugeront faute d'information), je vous avoueray, Monsieur, qu'on peut s'en contenter pour ceux qui ne se mettent en peine que de la Geometrie pratique telle quelle, mais non pas pour ceux qui [en] veulent avoir la science qui sert même à perfectionner la practique. Et si les Anciens avoient été de cet avis, et s'estoient relâchez sur ce point; je croi qu'ils ne seroient allés guere avant, et ne nous auroient laissé qu'une Geometrie Empirique telle qu'etoit apparemment celle des Egyptiens, et telle qu'il semble que celle des Chinois est encore: ce qui nous auroit privé des plus belles connoissances physiques et mechaniques que la Geometrie nous a fait trouver, et qui sont inconnuës par tout où l'est nôtre Geometrie. Il y a aussi de l'apparence qu'en suivant les sens et leurs images, on seroit tombé dans des erreurs; à peu prés comme l'on voit que tous ceux qui ne sont point instruits dans la Geometrie exacte, reçoivent pour une verité indubitable sur la foi de leur imagination que deux lignes qui s'approchent continuellement, doivent se rencontrer enfin. Au lieu que les Geometres donnent des instances contraires dans certaines lignes qu'ils appellent Asymptotes. Mais outre cela, nous serions privez de ce que j'estime le plus dans la Geometrie, par rapport à la contemplation, qui est de laisser entrevoir la vraye source des veritez eternelles et du moyen de nous en faire comprendre la necessité, que les idées confuses des images des sens ne sauroient faire voir distinctement. Vous me direz, qu'Euclide a eté obligé pourtant de se borner à certains Axiomes, dont on ne voit l'evidence que confusement par le moyen des images. Je vous avoue qu'il s'est borné à ces Axiomes, mais il valoit mieux se borner à un petit nombre de veritez de cette nature, qui lui paroissoient les plus simples, et en deduire les autres, qu'un autre moins exact auroit prises aussi pour certaines sans demonstration; que d'en laisser beaucoup d'indemonstrées, et qui pis est, de laisser la liberté aux gens d'etendre leur relâchement suivant leur humeur. Vous voyez donc, Monsieur, que ce que vous avez dit avec vos amis sur la liaison des idées comme la vraye source des verités, a besoin d'explication. Si vous voulez vous contenter de voir confusement cette liaison, vous affoiblissez l'exactitude des demonstrations, et Euclide a mieux fait sans comparaison, de tout reduire aux definitions, et à un petit nombre d'Axiomes. Que si vous voulez que cette liaison des idées se voye et s'exprime distinctement, vous serez obligé de recourir aux Definitions et aux Axiomes identiques, comme je le demande, et quelquefois vous serez obligé de vous contenter de quelques Axiomes moins primitifs, comme Euclide et Archimede ont fait, lorsque vous aurez de la peine à parvenir à une parfaite Analyse, et vous ferez mieux en cela que de negliger ou differer quelques belles decouvertes que vous pouvés déja trouver par leur moyen: comme en effet, je vous ay déja dit une autre fois, Monsieur, que je croy que nous n'aurions point de Geometrie (j'entends une science demonstrative), si les Anciens n'avoient point voulu avancer, avant que d'avoir demontré les Axiomes qu'ils ont eté obligez d'employer. §. 7. PHILAL. Je commence à entendre ce que c'est qu'une liaison des idées distinctement connuë, et je voy bien, qu'en cette façon les Axiomes sont necessaires. Je voy bien aussi comment il faut que la Methode que nous suivons dans nos recherches, quand il s'agit d'examiner les idées, soit reglée sur l'exemple des Mathematiciens qui depuis certains commencemens fort clairs et fort faciles [qui ne sont autre chose que les Axiomes et les Definitions montent par de petits degrez et par une enchainure continuelle des raisonnemens, à la decouverte et à la demonstration des veritez qui paroissent d'abord au dessus de la capacité humaine. L'art de trouver des preuves et ces Methodes admirables qu'ils ont inventées pour demêler et mettre en ordre les idées moyennes, est ce qui a produit des decouvertes si étonnantes et si inesperées. Mais de savoir, si avec le tems on ne pourra point inventer quelque semblable Methode qui serve aux autres idées, aussi bien qu'à celles qui appartiennent à la grandeur, c'est ce que je ne veux point determiner. Du moins, si d'autres idées étoient examinées selon la Methode ordinaire aux Mathematiciens, elles conduiroient nos pensées plus loin que nous ne sommes p̂eutetre portés à nous le figurer. §. 8. Et cela se pourroit faire particulierement dans la morale, comme j'ay dit plus d'une fois. THEOPH. Je croy que vous avez raison, Monsieur, et je suis disposé depuis longtems à me mettre en devoir d'accomplir vos predictions. §. 9. PHILAL. A l'egard de la connoissance des corps il faut prendre une route directement contraire. Car n'ayant aucunes idées de leurs essences réelles nous sommes obligez de recourir à l'Expericnce. §. 10. Cependant je ne nie pas qu'un homme accoutumé à faire des experiences raisonnables et regulieres ne soit capable de former des conjectures plus justes qu'un autre sur leurs proprietez encore inconnuës, mais c'est jugement et opinion et non connoissance et certitude. Cela me fait croire que la Physique n'est pas capable de devenir science entre nos mains. Cependant les experiences et les observations Historiques peuvent nous servir par raport à la santé de nos corps, et aux commoditez de la vie. THEOPH. Je demeure d'accord que la Physique entiere ne sera jamais une science parfaite parmi nous, mais nous ne laisserons pas de pouvoir avoir quelque science physique; et mème nous en avons déja des echantillons. Par exemple la Magnetologie peut passer pour nne telle science, car faisant peu de suppositions fondées dans l'experience, nous en pouvons demontrer par une consequence certaine quantité de phenomenes qui arrivent effectivement comme nous voyons que la raison le porte. Nous ne devons pas esperer de rendre raison de toutes les experiences, comme même les Geometres n'ont pas encor prouvé tous leurs Axiomes; mais de même qu'ils se sont contentés de deduire un grand nombre de Theoremes d'un petit nombre de principes de la raison; c'est assez aussi que les Physiciens par le moyen de quelques principes d'experience rendent raison de quantité de phenomenes, et peuvent mème les prevoir dans la pratique. §. 11. PHILAL. Puis donc que nos facultez ne sont pas disposées à nous faire discerner la fabrique interieure des corps, nous devons juger que c'est assez qu'elles nous decouvrent l'existence de Dieu, et une assez grande connoissance de nous mêmes pour nous instruire de nos devoirs, et de nos plus grands interêts par raport sur tout à l'eternité. Et je croy être en droit d'inferer de là que la Morale est la propre science et la grande affaire des hommes en general; comme d'autre part les differens arts qui regardent differentes parties de la nature, sont le partage des particuliers. On peut dire par exemple, que l'ignorance de l'usage du fer est cause que dans les pays de l'Amerique, où la nature a repandu abondamment toutes sortes de biens, il manque la plus grande partie des commoditez de la vie. Ainsi, bien loin de mepriser la science de la nature, §. 12. je tiens, que si cette êtude est dirigée comme il faut, elle peut être d'une plus grande utilité au genre humain que tout ce qu'on a fait jusqu'ici. Et celui qui inventa l'imprimerie, qui decouvrit l'usage de la Boussole, et qui fit connoitre la vertu du Quinquina a plus contribué à la propagation de la connoissance, et à l'avancement des commoditez utiles à la vie, et a sauvé plus de gens du tombeau, que les fondateurs des Colleges, et des Hopitaux, et d'autres monumens de la plus insigne charité, qui ont eté elevés à grands frais. THEOPH. Vous ne pouviez rien dire, Monsieur, qui fut plus à mon gré; la vraye morale ou pieté nous doit pousser à cultiver les arts, bien loin de favoriser la paresse de quelques Quietistes faineans. Et comme je l'ay dit, il n'y a pas longtems, une meilleure police seroit capable de nous amener un jour une medecine beaucoup meilleure que celle d'à present. C'est ce qu'on ne sauroit assez prècher, aprés le soin de la vertu. §. 13. PHILAL. Quoique je recommande l'experience, je ne meprise point les Hypotheses probables, elles peuvent mener à de nouvelles decouvertes, et sont du moins d'un grand secours à la memoire. Mais nôtre esprit est fort porté à aller trop vite et à se payer de quelques apparences legeres, faute de prendre la peine et le tems qu'il faut pour les appliquer à quantité de phenomenes. THEOPH. L'Art de decouvrir les causes des phenomenes, ou les hypotheses veritables, est comme l'Art de dechiffrer, où souvent une conjecture ingenieuse abrege beaucoup de chemin. Le Lord Bacon a commencé à mettre l'Art d'experimenter en preceptes, et le Chevalier Boyle a eu un grand talent pour le pratiquer. Mais si l'on n'y joint point l'art d'employer les experiences et d'en tirer des consequences, on n'arrivera pas avec des depenses Royales à ce qu'un homme d'une grande penetration pouvoit decouvrir d'abord. Monsieur Des-Cartes qui l'etoit assurement, a fait une remarque semblable dans une de ses lettres à l'occasion de la Methode du Chancelier d'Angleterre, et Spinosa (que je ne fais point de difficulté de citer, quand il dit de bonnes choses) dans une de ses lettres à feu M. Oldenbourg Secretaire de la Societé Royale d'Angleterre imprimées parmi les oeuvres posthumes de ce Juif subtil, fait une reflexion approchante sur un ouvrage de M. Boyle, qui s'arrète un peu trop, pour dire la verité, à ne tirer d'une infinité de belles experiences d'antre conclusion, que celle qu'il pouvoit prendre pour principe, savoir que tout se fait mechaniquement dans la nature; principe, qu'on peut rendre certain par la seule raison, et jamais par les experiences, quelque nombre qu'on en fasse. §. 14. PHILAL. Aprés avoir établi des idées claires et distinctes avec des noms fixes, le grand moyen d'etendre nos connoissances est l'art de trouver des idées moyennes, qui nous puissent faire voir la connexion ou l'incompatibilité des idées extremes. Les Maximes au moins ne servent pas à les donner; supposé qu'un homme n'ait point d'idée exacte d'un Angle droit, il se tourmentera en vain à demontrer quelque chose du Triangle rectangle: et quelques Maximes qu'on employe, on aura de la peine à arriver par leur secours, à prouver que les quarrez de ses côtez qui comprennent l'angle droit sont egaux au quarré de l'hypotenuse. Un homme pourroit ruminer longtems ces Axiomes, sans voir jamais plus clair dans les [verités] Mathematiques. THEOPH. Il ne sert de rien de ruminer les Axiomes, sans avoir de quoi les appliquer: les Axiomes servent souvent à lier les idées, comme par exemple cette Maxime, que les ctendus semblables de la seconde et de la troisieme dimension sont en raison doublée et triplée des étendus correspondans de la dimension premiere, est d'un grandissime usage; et la quadrature, par exemple, de la Lunule d'Hippocrate en nait d'abord, dans le cas des Cercles; en y joignant l'application de ces deux figures l'une à l'autre, quand leur position donnée y fournit la commodité, comme leur comparaison connuë en promet des lumieres. Chapitre XIII Autres Considerations sur nôtre Connoissance §. 1. PHILAL. Il sera peut-ètre encor à propos d'ajouter, que notre Connoissance a beaucoup de rapport avec la vuë en ceci, aussi bien qu'en autres choses, qu'elle n'est ni entierement necessaire, ni entierement volontaire. On ne peut manquer de voir quand on a les yeux ouverts à la lumiere, mais on peut la tourner vers certains objets. §. 2. et les considerer avec plus ou moins d'application. Ainsi quand la faculté est une fois appliquée, il ne depend pas de la volonté de determiner la connoissance; non plus qu'un homme peut s'empêcher de voir ce qu'il voit. Mais il faut employer ses facultez comme il faut pour s'instruire. THEOPH. Nous avons parlé autrefois de ce point, et établi, qu'il ne depend pas de l'homme d'avoir un tel ou tel sentiment dans l'êtat present, mais il depend de lui de se preparer pour l'avoir, et pour ne le point avoir dans la suite. Et qu'ainsi les opinions ne sont volontaires que d'une maniere indirecte. Chapitre XIV Du Jugement §. 1. PHILAL. L'homme se trouveroit indeterminé dans la plûpart des actions de sa vie, s'il n'avoit rien à se conduire dez qu'une connoissance certaine lui manque. §. 2. Il faut souvent se contenter d'un simple Crepuscule de probabilité. §. 3. Et la faculté de s'en servir est le jugement. On s'en contente souvent par necessité, mais souvent c'est faute de diligence, de patience, et d'adresse. §. 4. On l'appelle Assentiment ou Dissentiment, et il a lieu lorsqu'on presume quelque chose, c'est à dire, quand on la prend pour vraye avant la preuve. Quand cela se fait conformement à la realité des choses, c'est un jugement droit. THEOPH. D'autres appellent juger, l'action qu'on fait toutes les fois qu'on prononce aprés quelque connoissance de cause et il y en aura même qui distingueront le jugement de l'opinion, comme ne devant pas etre si incertain. Mais je ne veux point faire le procés à personne sur l'usage des mots, et il vous est permis, Monsieur, de prendre le jugement pour un sentiment probable. Quant à la presomtion, qui est un terme des Jurisconsultes, le bon usage chez eux le distingue de la conj ecture. C'est quelque chose de plus, et qui doit passer pour verité provisionnellement, jusqu'à ce qu'il y ait preuve du contraire, au lieu qu'un indice, une conjecture doit être pesée souvent contre une autre conjecture. C'est ainsi, que celui qui avoue d'avoir emprunté de l'argent d'un autre, est presumé de le devoir payer, à moins qu'il ne fasse voir qu'il l'a fait déja, ou que la dette cesse par quelque autre principe. Presumer n'est donc pas dans ce sens prendre avant la preuve, ce qui n'est point permis, mais prendre par avance mais avec fondement, en attendant une preuve contraire. Chapitre XV De la Probabilité §. 1. PHILAL. Si la demonstration fait voir la liaison des idées, la probabilité n'est autre chose que l'apparence de cette liaison fondée sur des preuves où l'on ne voit point de connexion immuable. §. 2. Il y a plusieurs degrés d'Assentiment depuis l'asseurance jusqu'à la conjecture, au doute, à la defiance. §. 3. Lors qu'on a certitude, il y a intuition dans toutes les parties du raisonnement, qui en marquent la liaison; mais ce qui me fait croire est quelque chose d'êtranger. §. 4. Or la probabilité est fondée en des conformités avec ce que nous savons, ou dans le temoignage de ceux qui le savent. THEOPH. J'aymerois mieux de soutenir qu'elle est toujours fondée dans la vraysemblance ou dans la conformité avec la verité: et le temoignage d'autruy est encore une chose que le vray a coutume d'avoir pour luy à l'egard des faits qui sont à portée. On peut donc dire que la similitude du probable avec le vray est prise ou de la chose mème ou de quelque chose etrangere. Les Rhetoriciens mettent deux sortes d'arguments: les artificiels qui sont tirés des choses par le raisonnement, et les inartificiels qui ne se fondent que dans le temoignage exprés ou de l'homme ou peutestre encor de la chose mème. Mais il y en a de mêlés encor, car le temoignage peut fournir luy mème un fait qui sert à former un argument artificiel. §. 5. PHILAL. C'est faute de similitude avec le vray que nous ne croyons pas facilement ce qui n'a rien d'approchant à ce que nous savons. Ainsi lors qu'un Ambassadeur dit au Roy de Siam, que l'eau s'endurcissoit tellement en hyver chez nous, qu'un Elephant pourroit marcher dessus sans enfoncer; le Roy luy dit: jusqu'icy je vous ay cru homme de bonne foy, maintenant je vois que vous mentez. §. 6. Mais si le temoignage des autres peut rendre un fait probable; l'opinion des autres ne doit pas passer par elle même pour un vray fondement de probabilité. Car il y a plus d'erreur que de connoissance parmi les hommes, et si la creance de ceux que nous connoissons et estimons, est un fondement legitime d'assentiment, les hommes auront raison d'estre Payens dans le Japon, Mahometans en Turquie, Papistes en Espagne. Calvinistes en Hollande, et Lutheriens en Suede. THEOPH. Le temoignage des hommes est sans doute de plus de poids que leur opinion, et on y fait aussi plus de reflexion en justice. Cependant l'on sait que le juge fait quelquefois preter serment de credulité, comme on l'appelle; que dans les interrogatoires on demande souvent aux temoins, non seulement ce qu'ils ont vû, mais aussi ce qu'ils jugent, en leur demandant en même [temps] les raisons deleur jugement, et qu'on y fait telle reflexion qu'il appartient. Les Juges aussi deferent beaucoup aux sentimens et opinions des experts en chaque profession, les particuliers ne sont pas moins obligés de le faire, à mesure qu'il ne leur convient pas de venir au propre examen. Ainsi un enfant, et autre homme dont l'estat ne vaut guére mieux à cet egard, est obligé, même lors qu'il se trouve dans une certaine situation, de suivre la Religion du pays tant qu'il n'y voit aucun mal, et tant qu'il n'est pas en estat de chercher s'il y en a une meilleure. Et un gouverneur des Pages de quelque parti qu'il soit les obligera d'aller chacun dans l'Eglise où vont ceux de la creance que ce jeune homme professe. On peut consulter les disputes entre Mr Nicole et autres sur l'argument du grand nombre en matiere de foy. Où quelque fois l'un luy defere trop, et l'autre ne le considere pas assés. Il y a d'autres prejugés semblables, par les quels les hommes seroient bien aises de s'exemter de la discussion. C'est ce que Tertullien dans un traitté exprés appelle Prescriptions, se servant d'un terme que les Anciens Jurisconsultes (dont le langage ne luy estoit point inconnu) entendoient de plusieurs sortes d'exceptions ou allegations etrangeres et prevenantes; mais qu'aujourd'huy on n'entend guere que de la prescription temporelle lors qu'on pretend rebuter la demande d'autruy, parce qu'elle n'a point esté faite dans le temps fixé par les loix. C'est ainsi qu'on a eu de quoy publier des prejugés legitimes tant du costé de l'Eglise Romaine que de celuy des Protestans. On a trouvé qu'il y a moyen d'opposer la nouveauté par exemple, tant aux uns qu'aux autres à certains egards; comme par exemple, lors que les Protestans pour la pluspart ont quitté la forme des anciennes ordinations des Ecclesiastiques; et que les Romanistes ont changé l'ancien Canon des livres de la Ste Ecriture du Vieux Testament, comme j'ay monstré assés clairement dans une dispute que j'ay eue par ecrit et à reprises avec Mr l'Evêque de Meaux, qu'on vient de perdre suivant les nouvelles qui en sont venuës depuis quelques jours. Ainsi ces reproches estant reciproques, la nouveauté, quoyqu'elle donne quelque soubçon d'erreur en ces matieres, n'en est pas une preuve certaine. Chapitre XVI Des degrés d'Assentiment §. 1. PHILAL. Pour ce qui est des degrés d'Assentiment, il faut prendre garde que les fondemens de probabilité que nous avons n'operent point en cela au delà du degré de l'Apparence qu'on y trouve, ou qu'on y a trouvé lors qu'on l'a examinée. Car il faut avouër que l'assentiment ne sauroit estre toujours fondé sur une vuë actuelle des raisons qui ont prevalu sur l'esprit, et il seroit trés difficile, même à ceux qui ont une mémoire admirable, de toujours retenir toutes les preuves qui les ont engagés dans un certain sentiment, et qui pourroient quelquefois remplir un volume sur une seule question. Il suffit qu'une fois ils ayent epluché la matiere sincerement et avec soin, et qu'ils ayent pour ainsi dire arresté le compte. §. 2. Sans cela il faudroit que les hommes fussent fort sceptiques, ou changeassent d'opinion à tout moment pour se rendre à tout homme, qui ayant examiné la question depuis peu, leur propose des argumens aux quels ils ne sauroient satisfaire entierement sur le champ, faute de memoire ou d'application à loisir. §. 3. Il faut avouër que cela rend souvent les hommes obstinés dans l'erreur: mais la faute est, non pas de ce qu'ils se reposent sur leur memoire, mais de ce qu'ils ont mal jugé auparavant. Car souvent il tient lieu d'examen et de raison aux hommes, de remarquer qu'ils n'ont jamais pensé autrement. Mais ordinairement ceux qui ont le moins examiné leurs opinions, y sont les plus attachés. Cependant l'attachement à ce qu'on a vû est louable, mais non pas toujours à ce qu'on a crû, parce qu'on peut avoir laissé quelque consideration en arriere capable de tout renverser. Et il n'y a peut estre personne au monde qui ait le loisir, la patience et les moyens d'assembler toutes les preuves de part et d'autre sur les questions où il a ses opinions, pour comparer ces preuves, et pour conclure seurement qu'il ne luy reste plus rien à savoir pour une plus ample instruction. Cependant le soin de nostre vie et de nos plus grands interests ne sauroit souffrir de delay, et il est absolument necessaire que nostre jugement se determine sur des articles où nous ne sommes pas capables d'arriver à une connoissance certaine. THEOPH. Il n'y a rien que de bon et de solide dans ce que vous venez de dire, Monsieur. Il seroit à souhaiter cependant que les hommes eussent en quelques rencontres des abregés par ecrit (en forme de memoires) des Raisons qui les ont portés à quelque sentiment de consequence qu'ils sont obligés de justifier souvent dans la suite, à eux mêmes ou aux autres. D'ailleurs quoyqu'en matiere de justice il ne soit pas ordinairement permis de retracter les jugemens qui ont passé, et de revoir des comptes arrestés; autrement il faudroit estre perpetuellement en inquietude, ce qui seroit d'autant plus intolerable, qu'on ne sauroit toujours garder les notices des choses passées; neanmoins on est receu quelque fois sur de nouvelles lumieres, à se pourvoir en justice et à obtenir même ce qu'on appelle Restitution in integrum contre ce qui a esté reglé. Et de mème dans nos propres affaires, surtout dans les matieres fort importantes où il est encor permis de s'embarquer ou de reculer, et où il n'est point prejudiciable de suspendre l'execution et d'aller bride en main; les arrests de nostre esprit fondés sur des probabilités, ne doivent jamais tellement passer in rem judicatam, comme les Jurisconsultes l'appellent, c'est à dire, pour établis, qu'on ne soit disposé à la revision du raisonnement lors que de nouvelles raisons considerables se presentent à l'encontre. Mais quand il n'est plus temps de deliberer, il faut suivre le jugement qu'on afait avec autant de fermeté que s'il estoit infaillible, mais non pas toujours avec autant de rigueur. §. 4. PHILAL. Puis donc que les hommes ne sauroient eviter de s'exposer à l'erreur en jugeant, et d'avoir de divers sentimens lors qu'ils ne sauroient regarder les choses par les mêmes costés; ils doivent conserver la paix entre eux et les devoirs d'humanité, parmi cette diversité d'opinions; sans pretendre qu'un autre doive changer promptement sur nos objections une opinion enracinée: sur tout s'il a lieu de se figurer que son adversaire agit par interest ou ambition ou par quelque autre motif particulier. Et le plus souvent ceux qui voudroient imposer aux autres la necessité de se rendre à leurs sentiments, n'ont guere bien examiné les choses. Car ceux qui sont entrés assés avant dans la discussion pour sortir du doute, sont en si petit nombre, et trouvent si peu de sujet de condamner les autres qu'on ne doit s'attendre à rien de violent de leur part. THEOPH. Effectivement ce qu'on a le plus de droit de blâmer dans les hommes ce n'est pas leur opinion, mais leur jugement temeraire à blamer celle des autres, comme s'il falloit estre stupide ou mechant pour juger autrement qu'eux. Ce qui dans les auteurs de ces passions et haines qui les repandent parmi le Public, est l'effet d'un esprit hautain et peu equitable qui ayme à dominer et ne peut point souffrir de contradiction. Ce n'est pas qu'il n'y ait veritablement du sujet bien souvent de censurer les opinions des autres, mais il faut le faire avec un esprit d'equité, et compatir avec la foiblesse humaine. Il est vray qu'on a droit de prendre des precautions contre des mauvaises doctrines qui ont de l'influence dans les moeurs et dans la pratique de la pieté: mais on ne doit pas les attribuer aux gens à leur prejudice sans en avoir de bonnes preuves. Si l'equité veut qu'on epargne les personnes, la pieté ordonne de representer où il appartient le mauvais effet de leurs dogmes, quand ils sont nuisibles, comme sont ceux qui vont contre la providence d'un Dieu parfaitement sage bon et juste; et contre cette immortalité des ames qui les rend susceptibles des effets de sa justice: sans parler d'autres opinions dangereuses par rapport à la Morale et à la Police. Je sçay que des excellens hommes et bien intentionnés soutiennent que ces opinions theoriques ont moins d'influence dans la pratique qu'on ne pense, et je say aussi qu'il y a des personnes d'un excellent naturel que les opinions ne feront jamais rien faire d'indigne d'elles: comme d'ailleurs ceux qui sont venus à ces erreurs par la speculation, ont coutume d'estre naturellement plus éloignés des vices dont le commun des hommes est susceptible; outre qu'ils ont soin de la dignité de la secte où ils sont comme des chefs; et l'on peut dire qu'Epicure et Spinosa par exemple ont mené une vie tout à fait exemplaire. Mais ces raisons cessent le plus souvent dans leurs disciples ou imitateurs qui se croyant dechargés de l'importune crainte d'une Providence surveillante et d'un avenir menaçant, lachent la bride à leurs passions brutales, et tournent leur esprit à seduire et àcorrompre les autres; et s'ils sont ambitieux et d'unnaturelunpeu dur, ilsseront capables pour leur plaisir ou avancement de mettre le feu aux quatre coins de la terre, comme j'en ay connu de cette trempe que la mort a enlevés. Je trouve mème que des opinions approchantes s'insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde qui reglent les autres, et dont dependent les affaires; et se glissant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la revolution generale dont l'Europe est menacée, et achevent de detruire ce qui reste encor dans le monde des sentimens genereux des anciens Grecs et Romains, qui preferoient l'amour de la patrie et du bien public, et le soin de la posterité à la fortune et mème à la vie. Ces publiks spirits, comme les Anglois les appellent, diminuent extremement, et ne sont plus à la mode; et ils cesseront d'avantage quand ils cesseront à estre soutenus par la bonne Morale et par la vraye Religion, que la raison naturelle mème nous enseigne. Les meilleurs du caractere opposé qui commence de regner, n'ont plus d'autre principe que celuy qu'ils appellent de l'honneur. Mais la marque de l'honnète homme et de l'homme d'honneur chez eux est seulement de ne faire aucune bassesse comme ils la prennent. Et si pour la grandeur, ou par caprice, quelqu'un versoit un deluge de sang, s'il renversoit tout sens dessus dessous, on compteroit cela pour rien, et un Herostrate des anciens ou bien un Don Juan dans le Festin de Pierre, passeroit pour un Heros. On se moque hautement de l'amour de la patrie, on tourne en ridicule ceux qui ont soin du Public. Et quand quelque homme bien intentionné parle de ce que deviendra la posterité, on repond, alors comme alors. Mais il pourra arriver à ces personnes d'eprouver eux mèmes les maux qu'ils croyent reservés à d'autres. Si l'on se corrige encore de cette maladie d'esprit epidemique dont les mauvais effets commencent à estre visibles, ces maux peut estre seront prevenus; mais si elle va croissant, la providence corrigera les hommes par la revolution mème qui en doit naître: car quoyqu'il puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux en general au bout du compte. Quoyque cela ne doive et ne puisse pas arriver sans le chatiment de ceux qui ont contribué mème au bien, par leurs actions mauvaises. Mais je reviens d'une digression où la consideration des opinions nuisibles et du droit de les blâmer m'a mené. Or comme en Theologie les censures vont encor plus loin qu'ailleurs, et que ceux qui font valoir leur orthodoxie, condamnent souvent les adversaires, à quoy s'opposent dans le parti mème ceux qui sont appellés Syn cretistes par leurs adversaires; cette opposition a fait naistre des guerres civiles entre les rigides et les condescendans dans un même parti. Cependant, comme refuser le salut eternel à ceux qui sont d'une autre opinion, est entreprendre sur les droits de Dieu; les plus sages des Condamnans ne l'entendent que du peril où ils croyent voir les ames errantes, et ils abandonnent à la misericorde singuliere de Dieu ceux dont la mechanceté ne les rend pas incapables d'en profiter: et de leur costé ils se croyent obligés à faire tous les efforts imaginables pour les retirer d'un estat si dangereux. Si ces personnes qui jugent ainsi du peril des autres, sont parvenuës à cette opinion aprés un examen convenable, et s'il n'y a pas moyen de les en desabuser, on ne sauroit blamer leur conduite, tant qu'ils n'usent que des voyes de douceur. Mais aussitost qu'ils vont plus loin, c'est violer les loix de l'equité. Car ils doivent penser que d'autres, aussi persuadés qu'eux, ont autant de droit de maintenir leurs sentiments et même de les repandre s'ils les croyent importans. On doit excepter les opinions qui enseignent des crimes qu'on ne doit point souffrir; et qu'on a droit d'etouffer par les voyes de la rigueur, quand il seroit vray mème que celuy qui les soutient ne peut point s'en defaire; comme on a droit de detruire même une bète venimeuse, toute innocente qu'elle est. Mais je parle d'etouffer la secte et non les hommes, puisqu'on peut les empecher de nuire et de dogmatiser. §. 5. PHILAL. Pour revenir au fondement et aux degrés de l'assentiment, il est à propos de remarquer que les propositions sont de deux sortes: les unes sont de fait, qui dependant de l'observation peuvent estre fondées sur un temoignage humain; les autres sont de speculation, qui regardant les choses que nos sens ne sauroient nous decouvrir, ne sont pas capables d'un semblable temoignage. §. 6. Quand un fait particulier est conforme à nos observations constantes, et aux raports uniformes des autres, nous y appuyons aussi fermement que si c'estoit une connoissance certaine, et quand il est conforme au temoignage de tous les hommes dans tous les siecles autant qu'il peut estre connu, c'est le premicr et le plus haut degré de probabilité. Par exemple que le feu echauffe, que le fer coule au fonds de l'eau. Nostre creance bâtie sur de tels fondemens s'eleve jusqu'à l'asseuranc e. §. 7. En second lieu, tous les historiens raportent qu'un tel a preferé l'interest particulier au public, et comme on a toujours observé que c'est la coutume de la pluspart des hommes, l'assentiment que je donne à ces histoires, est une confiance. §. 8. En troisieme lieu, quand la nature des choses n'a rien qui soit ni pour ni contre, un fait attesté par le temoignage de gens non suspects, par exemple, que Jules Cesar a vecu, est receu avec une ferme creance. §. 9. Mais lors que les temoignages se trouvent contraires au cours ordinaire de la nature, ou entre eux, les degrés de probabilité se peuvent diversifier à l'infini, d'où viennent ces degrés que nous appellons croyance, conjecture, doute, incertitude, defiance; et c'est là où il faut de l'exactitude pour former un jugement droit, et proportionner nostre assentiment aux degrés de probabilité. THEOPH. Les jurisconsultes en traittant des preuves, presumtions, conjectures et indices ont dit quantité de bonnes choses sur ce sujet et sont allés à quelque detail considerable. Ils commencent par la Notorieté, où l'on n'a point besoin de preuve. Par aprés ils viennent à des preuves entieres ou qui passent pour telles, sur les quelles on prononce, au moins en matiere civile, mais où en quelques lieux on est plus reservé en matiere criminelle; et on n'a pas tort d'y demander des preuves plus que pleines, et sur tout ce qu'on appelle corpus delicti selon la nature du fait. Il y a donc preuves plus que pleines, et il y a aussi des preuves pleines ordinaires. Puis il y a presumptions, qui passent pour preuves entieres provisionnellement, c'est à dire, tandis que le contraire n'est point prouvé. Il y a preuves plus que demi pleines (à proprement parler) où l'on permet à celuy qui s'y fonde, de jurer pour y suppléer (c'est juramentum suppletorium). Il y en a d'autres moins que demi pleines, où tout au contraire on defere le serment à celuy qui nie le fait, pour se purger (c'est juramentum purgationis). Hors de cela il y a quantité de degrés des conj ectures et des indices. Et particulierement en matiere criminelle il y a indices (ad torturam) pour aller à la question (la quelle a elle même ses degrés marqués par les formules de l'arrest), il y a indices (ad terrendum) suffisans à faire monstrer les instrumens de la torture, et preparer les choses comme si l'on y vouloit venir. Il y en a (ad capturam) pour s'asseurer d'un homme suspect; et (ad inquirendum) pour s'informer sous main et sans bruit. Et ces differences peuvent encor servir en d'autres occasions proportionnelles. Et toute la forme des procedures en justice n'est autre chose en effet qu'une espece de Logique, appliquée aux questions de droit. Les Medecins encore ont quantité de degrés et de differences de leurs signes et indications, qu'on peut voir chez eux. Les Mathematiciens de nostre temps ont commencé à estimer les hazards à l'occasion des jeux. Le Chevalier de Meré dont les Agremens et autres ouvrages ont esté imprimés, homme d'un esprit penetrant et qui estoit jouëur et Philosophe, y donna occasion en formant des questions sur les partis, pour savoir combien vaudroit le jeu, s'il estoit interrompu dans un tel ou tel estat. Par là il engagea Mr Pascal son ami à examiner un peu ces choses. La question éclata et donna occasion à Mr Hugens de faire son traitté de Alea. D'autres savans hommes y entrerent. On etablit quelques principes dont se servit aussi Mr le Pensionnaire de Wit dans un petit discours imprimé en Hollandois sur les rentes à vie. Le fondement sur lequel on a bâti revient à la prosthapherese, c'est à dire, à prendre un moyen Arithmetique entre plusieurs suppositions egalement recevables. Et nos paysans s'en sont servis il y a longtemps suivant leur Mathematique naturelle. Par exemple, quand quelque heritage ou terre doit estre venduë, ils forment trois bandes d'estimateurs; ces bandes sont appellées Schurzen en bas Saxon, et chaque bande fait une estime du bien en question. Supposé donc que l'une l'estime estre de la valeur de looo Ecus, l'autre de 1400, la troisieme de 1500, on prend la somme de ces trois estimes qui est 3900, et parce qu'il y a eu trois bandes, on en prend le tiers, qui est 1300 pour la valeur moyenne demandée. Ou bien, ce qui est la même chose, on prend la somme des troisiemes parties de chaque estimation: C'est l'Axiome: aequalibus aequalia, pour des suppositions egales il faut avoir des considerations egales. Mais quand les suppositions sont inegales, on les compare entre elles. Soit supposé par exemple, qu'avec deux dés, l'un doit gagner s'il fait 7 points, l'autre s'il en fait 9; on demande quelle proportion se trouve entre leur apparences de gagner. Je dis que l'apparence pour le dernier ne vaut que deux tiers de l'apparence pour le premier, car le premier peut faire 7 de trois façons avec deux dés, savoir par 1 et 6, ou 2 et 5, ou 3 et 4; et l'autre ne peut faire 9 que de deux façons, en jettant 3 et 6, ou 4 et 5. Et toutes ces manieres sont egalement possibles. Donc les apparences qui sont comme les nombres des possibilités egales, seront comme 3 à 2, ou comme 1 à 2/3. J'ay dit plus d'une fois qu'il faudroit une nouvelle espece de Logique qui traiteroit des degrés de probabilité, puis qu'Aristote dans ses Topiques n'a rien moins fait que cela, et s'est contenté de mettre en quelque ordre certaines regles populaires distribuées selon les lieux communs, qui peuvent servir dans quelque occasion où il s'agit d'amplifier le discours et de luy donner quelque apparence, sans se mettre en peine de nous donner une balance necessaire pourpeser lesapparences et pour former là dessus un jugement solide. Il seroit bon que celuy qui voudroit traitter cette matiere, poursuivit l'examen des jeux de hazard, et generalement je souhaiterois qu'un habile Mathematicien voulut faire un ample ouvrage bien circonstancié et bien raisonné sur toute sorte de jeux, ce qui seroit de grand usage pour perfectionner l'art d'inventer; l'esprit humain paroissant mieux dans les jeux que dans les matieres les plus serieuses. §. 10. PHILAL. La loy d'Angleterre observe cette Regle, que la copie d'un Acte reconnuë authentique par des temoins est une bonne preuve, mais la copie d'une copie, quelqu'attestée qu'elle soit, et par les temoins les plus accredités, n'est jamais admise pour preuve en jugement. Je n'ay encore ouy blâmer à personne cette sage precaution. On en peut tirer au moins cette observation qu'un temoignage a moins de force à mesure qu'il est plus eloigné de la verité originale qui est dans la chose même. Au lieu que chez certaines gens on en use d'une maniere directement contraire, les opinions acquierent des forces en vieillissant, et ce qui n'auroit point paru probable il y a mille ans à un homme raisonnable contemporain de celuy qui l'a certifié le premier, passe presentement pour certain parce que plusieurs l'ont raporté sur son temoignage. THEOPH. Les Critiques en matiere d'histoire ont grand egard aux temoins contemporains des choses; Cependant un contemporain mème ne merite d'estre cru que principalement sur les evenemens publics; mais quand il parle des motifs, des secrets, des ressorts cachés, et des choses disputables, comme par exemple, des empoisonnemens, des assassinats, on apprend au moins ce que plusieurs ont cru. Procope est fort croyable quand il parle de la guerre de Belisaire contre les Vandales et les Gots, mais quand il debite des medisances horribles contre l'Imperatrice Theodora dans ses Anecdotes, les croye qui voudra. Generalement on doit estre fort reservé à croire les Satyres: nous en voyons qu'on a publiées de nostre temps, contraires à toute apparence; qui ont pourtant esté gobées avidement par les ignorans. Et on dira peutestre un jour: est il possible qu'on auroit osé publier ces choses en ce temps là, s'il n'y avoit quelque fondement apparent? Mais si on le dit un jour, on jugera fort mal. Le monde cependant est incliné à donner dans le Satyrique, et pour n'en alleguer qu'un exemple: Feu Mr Du Maurier le fils, ayant publié par je ne say quel travers, dans ses memoires imprimées il y a quelques années, certaines choses tout à fait mal fondées contre l'incomparable Hugo Grotius, Ambassadeur de Suede en France, piqué apparemment par je ne say quoy contre la memoire de cet illustre ami de son pere; j'ay vù que quantité d'auteurs les ont repetées à l'envy, quoyque les negotiations et lettres de ce grand homme, fassent assés connoitre le contraire. On s'emancipe mème d'ecrire des Romans dans l'histoire, et celuy qui a fait la derniere vie de Cromwel, a cru que pour égayer la matiere, il luy estoit permis en parlant de la vie encor privée de cet habile usurpateur, de le faire voyager en France, où il le suit dans les auberges de Paris, comme s'il avoit esté son Gouverneur. Cependant il paroit par l'histoire de Cromwel faite par Carrington homme informé, et dediée à Richard son fils quand il faisoit encor le protecteur, que Cromwel n'est jamais sorti des Isles Britanniques. Le detail sur tout est peu seur. On n'a presque point de bonnes relations des battailles; la pluspart de celles de Tite Live paroissent imaginaires, autant que celles de Quinte Curce. Il faudroit avoir de part et d'autre les raports des gens exacts et capables, qui en dressassent mème des plans semblables à ceux que le Comte de Dahlberg qui avoit déja servi avec distinction sous le Roy de Suede Charles Gustave, et qui estant Gouverneur General de la Livonie, a defendu Riga dernierement, a fait graver touchant les actions et batailles de ce Prince. Cependant il ne faut point d'abord decrier un bon historien sur un mot de quelque Prince ou Ministre qui se recrie contre luy en quelque occasion, ou sur quelque sujet qui n'est pas à son gré; et où veritablement il y a peut estre quelque faute. On raporte que Charles Quint, voulant se faire lire quelque chose de Sleidan, disoit: apportez moy mon menteur. Et que Carlewiz Gentilhomme Saxon fort employé dans ce temps là, disoit que l'histoire de Sleidan detruisoit dans son esprit toute la bonne opinion qu'il avoit eüe des anciennes histoires. Cela dis-je, ne sera d'aucune force dans l'esprit des personnes informées pour renverser l'autorité de l'histoire de Sleidan dont la meilleure partie est un tissu d'Actes publics des Dietes et Assemblées et des Ecrits authorisés par les Princes. Et quand il resteroit le moindre scrupule là dessus, il vient d'estre levé par l'excellente histoire de mon illustre ami, feu Mr de Seckendorf (dans lequel je ne puis m'empecher pourtant de desapprouver le nom de Lutheranisme sur le titre, qu'une mauvaise coutume a autorisé en Saxe); où la pluspart des choses sont justifiées par les extraits d'une infinité de pieces tirées des Archives Saxonnes qu'il avoit à sa disposition; quoyque Mr de Meaux qui y est attaqué et à qui je l'envoyay, me repondit seulement que ce livre est d'une horrible prolixité; mais je souhaiterois qu'il fut deux fois plus grand sur le mème pied. Plus il est ample, plus il devoit donner de prise puisqu'on n'avoit qu'à choisir les endroits; outre qu'il y a des ouvrages historiques estimés qui sont bien plus grands. Au reste on ne meprise pas toujours les auteurs posterieurs au temps dont ils parlent, quand ce qu'ils raportent est apparent d'ailleurs. Et il arrive quelquefois qu'ils conservent des morceaux des plus anciens. Par exemple on a douté de quelle famille est Suibert Evêque de Bamberg depuis Pape sous le nom de Clement II. Un auteur Anonyme de l'histoire de Bronsvic qui a vecu dans le 14me siecle, avoit nommé sa famille; et des personnes savantes dans nostre histoire n'y avoient point voulu avoir égard: mais j'ay eu une Chronique beaucoup plus ancienne non encore imprimée où la mème chose est dite avec plus de circonstances; d'où il paroit qu'il estoit de la famille des anciens Seigneurs allodiaux de Hornbourg (guere loin de Wolfenbutel) dont le pays fut donné par le dernier possesseur à l'Eglise Cathedrale de Halberstadt. §. 11. PHILAL. Je ne veux pas aussi qu'on croye que j'ay voulu diminuer l'authorité et l'usage de l'histoire par ma remarque. C'est de cette source que nous recevons avec une evidence convaincante une grande partie de nos verités utiles. Je ne vois rien de plus estimable que les memoires qui nous restent de l'antiquité, et je voudrois que nous en eussions un plus grand nombre et de moins corrompus. Mais il est toujours vray que nulle copie ne s'eleve au dessus de la certitude de son premier original. THEOPH. Il est seur que lors qu'on a un seul auteur de l'antiquité pour garant d'un fait, tous ceux qui l'ont copié n'y adjoutent aucun poids, ou plustost, doivent estre comptés pour rien. Et ce doit estre tout autant que si ce qu'ils disent estoit du nombre ^@^@tṽn ^%(/apaj legoménvn des choses qui n'ont esté dites qu'une seule fois, dont Mr Menage vouloit faire un livre. Et encore aujourd'huy quand cent mille petits ecrivains repeteroient les medisances de Bolsec (par exemple), un homme de jugement n'en feroit pas plus de cas que du bruit des oisons. Des jurisconsultes ont ecrit de fide historica, mais la matiere meriteroit une plus exacte recherche, et quelques uns de ces Messieurs ont esté trop indulgens. Pour ce qui est de la grande antiquité, quelques uns des faits les plus éclatans sont douteux. Des habiles gens ont douté avec sujet si Romulus a esté le premier fondateur de la ville de Rome. On dispute sur la mort de Cyrus, et d'ailleurs l'opposition entre Herodote et Ctesias a repandu des doutes sur l'histoire des Assyriens, Babyloniens et Persans; Celle de Nabuchodonosor, de Judith, et mème de l'Assuerus d'Esther souffre des grandes difficultés. Les Romains en parlant de l'or de Toulouse contredisent à ce qu'ils racontent de la defaite des Gaulois par Camille. Sur tout l'histoire propre et privée des peuples est sans credit, quand elle n'est point prise des originaux fort anciens, ni assés conforme à l'histoire publique. C'est pourquoy ce qu'on nous raconte des anciens Rois Germains, Gaulois, Brittaniques, Ecossois, Polonais et autres, passe avec raison pour fabuleux et fait à plaisir. Ce Trebeta fils de Ninus fondateur de Treves, ce Brutus auteur des Britons ou Brittains sont aussi veritables que les Amadis. Les contes pris de quelques fabulateurs, que Trithemius, Aventin, et mème Albinus et Sifrid Petri ont pris la liberté de debiter des anciens princes Francs, Boïens, Saxons, Frisons; et ce que Saxon le Grammairien et l'Edda nous racontent des antiquités reculées du Septentrion, ne sauroit avoir plus d'autorité que ce que Kadlubko premier historien polonnois nous debite plaisamment d'un de leur Rois gendre de Jules Cesar. Mais quand les histoires des differens peuples se rencontrent dans les cas où il n'y a pas d'apparence que l'un ait copié l'autre, c'est un grand indice de la verité. Tel est l'accord d'Herodote avec l'histoire du Vieux Testament en bien des choses, par exemple lors qu'il parle de la bataille de Megiddo entre le Roy d'Egypte et les Syriens de la Palestine, c'est à dire, les Juifs, où suivant le raport de l'histoire sainte que nous avons des Hebreux, le Roy Josias fut blessé mortellement. Le consentement encor des historiens Arabes, Persans et Turcs avec les Grecs, Romains et autres occidentaux, fait plaisir à ceux qui recherchent les faits; comme aussi les temoignages que les medailles et suscriptions restées de l'antiquité rendent aux livres venus des anciens jusqu'à nous, et qui sont à la verité copies de copies. Il faut attendre ce que nous apprendra encor l'histoire de la Chine, quand nous serons plus en estat d'en juger et jusques où elle portera sa credibilité avec soy. L'usage de l'histoire consiste principalement dans le plaisir qu'il y a de connoitre les origines, dans la justice qu'on rend aux hommes qui ont bien merité des autres hommes, dans l'etablissement de la Critique historique, et sur tout de l'histoire Sacrée, qui [contient] les fondemens de larevelation, et (mettant encore à part les genealogies et les droits des princes et puissances) dans les enseignemens utiles que les exemples nous fournissent. Je ne meprise point qu'on epluche les antiquités jusqu'aux moindres bagatelles, car quelquefois la connoissance que les Critiques en tirent, peut servir aux choses plus importantes. Je consens par exemple, qu'on ecrive mème toute l'histoire des vestemens et de l'art des tailleurs depuis les habits des pontifes des Hebreux ou si l'on veut depuis les pelteries que Dieu donna aux premiers mariés au sortir du paradis, jusqu'aux Fontanges et Falbalats (Falt-blats) de nostre temps, et qu'on y joigne tout ce qu'on peut tirer des anciennes sculptures et des peintures encore faites depuis quelques siecles. J'y fourniray mème si quelqu'un le desire les memoires d'un homme d'Augsbourg du siecle passé qui s'est peint avec tous les habits qu'il a portés depuis son enfance jusqu'à l'age de 63 ans. Et je ne say qui m'a dit que feu M. le Duc d'Aumont grand connoisseur des belles antiquités a eu une curiosité approchante. Cela pourra peut estre servir à discerner les monumens legitimes de ceux qui ne le sont pas, sans parler de quelques autres usages. Et puis qu'il est permis aux hommes de jouër, il leur sera encor plus permis de se divertir à ces sortes de travaux; si les devoirs essentiels n'en souffrent point. Mais je desirerois qu'il y eut des personnes qui s'appliquassent preferablement à tirer de l'histoire, ce qu'il y a de plus utile, comme seroient des exemples extraordinaires de vertu, des remarques sur les commodités de la vie, des stratagemes de Politique et de guerre. Et je voudrois qu'on fit exprés une espece d'histoire universelle qui ne marquât que de telles choses et quelques pen d'autres le plus de consequence, car quelquefois on lira un grand livre d'histoire, savant, bien ecrit, propre mème au but de l'auteur, et excellent en son genre, mais qui ne contiendra guere d'enseignemens utiles, par les quels je n'entends pas icy de simples moralités, dont le Theatrum vitae humanae et tels autres florileges sont remplis, mais des addresses et connoissances dont tout le monde ne s'aviseroit pas au besoin. Je voudrois encor qu'on tirât des livres des voyages une infinité de choses de cette nature dont on pourroit profiter, et qu'on les rangeat selon l'ordre des matieres. Mais il est étonnant que tant de choses utiles restant à faire, les hommes s'amusent presque toujours à ce qui est déja fait, ou à des inutilités pures, ou du moins à ce qui est le moins important; et je n'y vois guere de remede jusqu'à ce que le public s'en mèle d'avantage dans des temps plus tranquilles. §. 12. PHILAL. Vos digressions donnent du plaisir et du profit. Mais des probabilités des faits venons à celles des opinions, touchant les choses qui ne tombent pas sous les sens, elles ne sont capables d'aucun temoignage, comme sur l'existence et la nature des Esprits, Anges, Demons etc. sur les substances corporelles qui sont dans les planettes et dans d'autres demeures de ce vaste univers. Enfin sur la maniere d'operer de la pluspart des ouvrages de la nature, et de toutes ces choses nous ne pouvons avoir que des conjectures, où l'Analogie est la grande regle de la probabilité. Car ne pouvant point estre attestées, elles ne peuvent paroitre probables qu'entant qu'elles conviennent plus ou moins avec les verités etablies. Un frottement violent de deux corps produisant de la chaleur et même du feu, les refractions des corps transparens faisant paroitre des couleurs; nous jugeons que le feu consiste dans une agitation violente des parties imperceptibles, et qu'encor les couleurs dont nous ne voyons pas l'origine viennent d'une semblable refraction; et trouvant qu'il y a une connexion graduelle dans toutes les parties de la creation qui peuvent estre sujettes à l'observation humaine sans aucun vuide considerable entre deux, nous avons tout sujet de penser que des choses s'elevent aussi vers la perfection peu à peu et par des degrés insensibles. Il est mal aiséde dire où le sensible et le raisonnable commence, et quel est le plus bas degré des choses vivantes, c'est comme la quantité augmente ou diminue dans un cone regulier. Il y a une difference excessive entre certains hommes et certains animaux brutes, mais si nous voulons comparer l'entendement et la capacité de certains hommes et de certaines bêtes, nous y trouverons si peu de difference, qu'il sera bien malaisé d'asseurer que l'entendement de ces hommes soit plus net ou plus etendu que celuy de ces bêtes. Lors donc que nous observons une telle gradation insensible entre les parties de la creation depuis l'homme jusqu'aux parties les plus basses qui sont au dessous de luy, la regle de l'Analogie nous fait regarder comme probable, qu'il y a une pareille gradation dans les choses qui sont au dessus de nous et hors de la sphere de nos observations; et cette espece de probabilité est le grand fondement des hypotheses raisonnables. THEOPH. C'est sur cette Analogie que Mr Hugens juge dans son Cosmotheoros que l'estat des autres planettes principales est assés approchant du nostre, excepté ce que la differente distance du soleil doit causer de difference: et Mr de Fontenelle qui avoit donné déja auparavant ses Entretiens pleins d'esprit et de savoir sur la pluralité des mondes, a dit de jolies choses là dessus, et trouvé l'art d'egayer une matiere difficile. On diroit quasi que c'est [comme] dans l'Empire de la lune de Harlequin tout comme icy. Il est vray qu'on juge tout autrement des lunes (qui sont des satellites seulement) que des planetes principales. Kepler a laissé un petit livre qui contient une fiction ingenieuse sur l'estat de la lune, et un Anglois homme d'esprit a donné la plaisante description [du voyage] d'un Espagnol de son invention, que des oiseaux de passage transporterent dans la lune; sans parler de Cyrano, qui alla depuis trouver cet Espagnol. Quelques hommes d'esprit voulant donner un beau tableau de l'autre vie, promenent les ames bien heureuses de monde en monde; et nostre imagination y trouve une partie de belles occupations qu'on peut donner aux genies. Mais quelque effort qu'elle se donne, je doute qu'elle puisse rencontrer, à cause du grand intervalle entre nous et ces genies et de la grande varieté qui s'y trouve. Et jusqu'à ce que nous trouvions des lunettes, telles que M. Descartes nous faisoit esperer pour discerner des parties du globe de la lune, pas plus grandes que nos maisons; nous ne saurions determiner ce qu'il y a dans un globe different du nostre. Nos conjectures seront plus utiles et plus [verifiables] sur les parties interieures de nos corps; j'espere qu'on ira au delà de la conjecture en bien des occasions: et je croy déja maintenant qu'au moins la violente agitation des parties du feu dont vous venez de parler ne doit pas estre comptée parmi les choses qui ne sont que probables. C'est dommage que l'hypothese de M. Descartes sur la contexture des parties de l'univers visible, a esté si peu confirmée par les recherches et decouvertes faites depuis, ou que M. Descartes n'a pas vecu 50 ans plus tard pour nous donner une hypothese sur les connoissances presentes, aussi ingenieuse que celle qu'il donna sur celles de son temps. Pour ce qui est de la connexion graduelle des especes, nous en avons dit quelque chose dans une conference precedente, où je remarquay que déja des Philosophes avoient raisonné sur le vuide dans les formes ou especes. Tout va par degrés dans la nature, et rien par saut, et cette regle à l'egard des changemens est une partie de ma loy de la continuité. Mais la beauté de la nature qui veut des perceptions distinguées, demande des apparences de sauts, et pour ainsi dire des chutes de musique dans les phenomenes, et prend plaisir de mèler les especes. Ainsi quoyqu'il puisse y avoir dans quelque autre monde des especes moyennes entre l'homme et la bète (selon qu'on prend le sens de ces mots) et qu'il y ait apparemment quelque part des animaux raisonnables qui nous passent; la nature a trouvé bon de les eloigner de nous, pour nous donner sans contredit la superiorité que nous avons dans nostre globe. Je parle des especes moyennes, et je ne voudrois pas me regler icy sur les individus humains, qui approchent des brutes, parce qu'apparemment ce n'est pas un defaut de la faculté, mais un empechement de l'exercice; de sorte que je croy que le plus stupide des hommes (qui n'est pas dans un estat contraire à la nature par quelque maladie ou par un autre defaut permanent tenant lieu de maladie), est incomparablement plus raisonnable et plus docile que la plus spirituelle de toutes les bêtes; quoy qu'on dise quelque fois le contraire par un jeu d'esprit. Au reste j'approuve fort la recherche des Analogies: les plantes, les insectes et l'anatomie comparative des animaux les fourniront de plus en plus, sur tout quand on continuera à se servir du microscope encore plus qu'on ne fait. Et dans les matieres plus generales on trouvera que mes sentimens sur les Monades repandues par tout, sur leur durée interminable; sur la conservation de l'animal avec l'ame, sur les perceptions peu distinguées dans un certain estat, tel que la mort des simples animaux; sur les corps qu'il est raisonnable d'attribuer aux genies; sur l'harmonie des ames et des corps, qui fait que chacun suit parfaitement ses propres loix sans estre t.roublé par l'autre, et sans que le volontaire ou l'involontaire y doivent estre distingués: on trouvera dis-je, que tous ces sentimens sont tout à fait conformes à l'analogie des choses que nous remarquons, et que j'etends seulement au delà de nos observations; sans les borner à certaines portions de la matiere, ou à certaines especes d'actions, et qu'il n'y a de la difference que du grand au petit, du sensible à l'insensible. §. 13. PHILAL. Neanmoins il y a un cas où nous deferons moins à l'Analogie des choses naturelles que l'experience nous fait connoître qu'au temoignage contraire d'un fait etrange qui s'en eloigne. Car lors que des evenemens surnaturels sont conformes aux fins de celuy qui a le pouvoir de changer le cours de la nature, nous n'avons point de sujet de refuser de les croire quand ils sont bien attestés, et c'est le cas des Miracles qui ne trouvent pas seulement creance pour eux mêmes, mais la communiquent encore à d'autres verités qui ont besoin d'une telle confirmation. §. 14. Enfin il y a un temoignage qui l'emporte sur tout autre assentiment, c'est la Revelation, c'est à dire le temoignage de Dieu, qui ne peut ni tromper ni estre trompé; et l'assentiment que nous luy donnons s'appelle Foy, qui exclut tout doute aussi parfaitement que la connoissance la plus certaine. Mais le point est d'estre asseuré que la revelation est divine, et de savoir que nous en comprenons le veritable sens; autrement on s'expose au Fanatisme et à des erreurs d'une fausse interpretation. Et lors que l'existence et le sens de la revelation n'est que probable, l'assentiment ne sauroit avoir une probabilité plus grande que celle qui se trouve dans les preuves. Mais nous en parlerons encor d'avantage. THEOPH. Les Theologiens distinguent entre les motifs de credibilité (comme ils les appellent) avec l'assentiment naturel qui en doit naître, et ne peut avoir plus de probabilité que ces motifs; et entre l'assentiment surnaturel qui est un effet de la grace divine. On a fait des livres exprés sur l'Analyse de la foy, qui ne s'accordent pas tout à fait entre eux, mais puisque nous en parlerons dans la suitte, je ne veux point anticiper icy sur ce que nous aurons à dire en son lieu. Chapitre XVII De la Raison §. 1. PHILAL. Avant que de parler distinctement de la foy, nous traitterons de la raison. Elle signifie quelque fois des principes clairs et veritables, quelque fois des conclusions deduites de ces principes, et quelque fois la cause, et particulierement la cause finale. Icy on la considere comme une faculté par où l'on suppose que l'homme est distingué de la bête, et en quoy il est evident qu'il les surpasse de beaucoup. §. 2. Nous en avons besoin tant pour etendre nostre connoissance que pour regler nostre opinion, et elle constituë, à le bien prendre, deux facultés, qui sont la sagacité, pour trouver les idées moyennes, et la faculté de tirer des conclusions ou d'inferer. §. 3. Et nous pouvons considerer dans la raison ces quatre degrés: (1) Decouvrir des preuves. (2) Les ranger dans un ordre qui en fasse voir la connexion. (3) S'appercevoir de la connexion dans chaque partie de la deduction. (4) En tirer la conclusion. Et on peut observer ces degrés dans les demonstrations Mathematiques. THEOPH. La Raison est la verité connuë dont la liaison avec une autre moins connuë fait donner nostre assentiment à la derniere. Mais particulierement et par excellence, on l'appelle Raison, si c'est la cause non seulement de nostre jugement, mais encor de la verité même, ce qu'on appelle aussi Raison a priori; et la cause dans les choses repond à la raison dans les verités. C'est pourquoy la cause mème est souvent appellée raison, et particulierement la cause finale. Enfin la faculté qui s'apperçoit de cette liaison des verités, ou la faculté de raisonner, est aussi appellée Raison, et c'est le sens que vous employez icy. Or cette faculté est veritablement affectée à l'homme seul icy bas, et ne paroit pas dans les autres animaux icy bas; car j'ay déja fait voir cy dessus, que l'ombre de la raison qui se fait voir dans les bètes n'est que l'attente d'un evenement semblable dans un cas qui paroist semblable au passé, sans connoitre si la mème raison a lieu. Les hommes mèmes n'agissent pas autrement dans les cas où ils sont empiriques seulement. Mais ils s'elevent au dessus des bètes, entant qu'ils voyent les liaisons des verités; les Liaisons, dis-je, qui constituent encor elles mèmes des verités necessaires et universelles. Ces liaisons sont mème necessaires quand elles ne produisent qu'une opinion, lors qu'aprés une exacte recherche la prevalence de la probabilité, autant qu'on en peut juger [ex datis], peut estre demonstrée. De sorte qu'il y a demonstration alors, non pas de la verité de la chose, mais du parti que la prudence veut qu'on prenne. En partageant cette faculté de la raison, je croy qu'on ne fait pas mal d'en reconnoitre deux partis, suivant un sentiment assés receu qui distingue l'invention et le jugement. Quant à vos quatre degrés que vous remarquez dans les demonstrations des [Mathematiciens]; je trouve qu'ordinairement le premier, qui est de decouvrir les preuves n'y paroit pas, comme il seroit à souhaiter, ce sont des Syntheses, qui ont esté trouvées quelquefois sans Analyse, et quelquefois l'Analyse a esté supprimée. Les Geometres dans leurs demonstrations mettent premierement la proposition qui doit estre prouvée, et pour venir à la demonstration ils exposent par quelque figure ce qui est donné, c'est ce qu'on appelle Ecthese; aprés quoy ils viennent à la preparation et tracent de nouvelles lignes dont ils ont besoin pour le raisonnement; et souvent le plus grand art consiste à trouver cette preparation. Cela fait, ils font le raisonnement mème, en tirant des consequences de ce qui estoit donné dans l'Ecthese et de ce qui y a esté âjouté par la preparation; et employant pour cet effet les verités déja connuës on demontrées, ils viennent à la conclusion. Mais il y a des cas, où l'on se passe de l'Ecthese et de la preparation. §. 4. PHILAL. On croit generalement que le Syllogisme est le grand instrument de la raison et le meilleur moyen de mettre cette faculté en usage. Pour moy j'en doute, car il ne sert qu'à voir la connexion des preuves dans un seul exemple et non au delà, mais l'esprit la voit aussi facilement, et peutestre mieux sans cela. Et ceux qui savent se servir des figures et des Modes en supposent le plus souvent l'usage par une foy implicite pour leurs maistres, sans en entendre la raison. Si le Syllogisme est necessaire, personne ne connoissoit quoy que ce soit par raison avant son invention, et il faudra dire, que Dieu ayant fait de l'homme une creature à deux jambes, a laissé à Aristote le soin d'en faire un animal raisonnable; je veux dire de ce petit nombre d'hommes qu'il pourroit engager à examiner les fondemens des syllogismes, où entre plus de 60 manieres de former les trois propositions, il n'y en a qu'environ 14 de seures. Mais Dieu a eu beaucoup plus de bonté pour les hommes, il leur a donné un esprit capable de raisonner. Je ne dis point cecy pour rabaisser A ristote, que je regarde comme un des plus grands hommes de l'antiquité que peu ont egalé en etendue, en subtilité, en penetration d'esprit, et par la force du jugement, et qui en cela même qu'il a inventé ce petit systeme des formes de l'argumentation a rendu un grand service aux savans contre ceux qui n'ont pas honte de nier tout. Mais cependant ces formes ne sont pas le seul ni le meilleur moyen de raisonner, et Aristote ne les trouva pas par le moyen des formes mêmes, mais par la voye originale de la convenance manifeste des idées; et la connoissance qu'on en acquiert par l'ordre naturel dans les demonstrations Mathematiques paroist mieux sans le secours d'aucun syllogisme. Inferer est tirer une proposition comme veritable d'une autre déja avancée pour veritable, en supposant une certaine connexion d'idées moyennes; par exemple, de ce que les hommes seront punis en l'autre monde on inferera qu'ils se peuvent determiner icy eux mêmes, en voicy la liaison. Les hommes seront punis et Dieu est celuy qui punit, donc la punition est juste; donc le puni est coupable, donc il auroit pû faire autrement; donc il [y] a liberté en luy, donc enfin il a la puissance de se determiner. La liaison se voit mieux icy que s'il y avoit cinq ou six syllogismes embrouïllés, où les idées seroient transposées, repetées et enchassées dans les formes artificielles. Il s'agit de savoir quelle connexion a une idée moyenne avec les extremes dans le syllogisme: mais c'est ce que nul syllogisme ne peut montrer. C'est l'esprit qui peut appercevoir ces idées placées ainsi par une espece de juxtaposition, et cela par sa propre vuë. A quoy sert donc le syllogisme? Il est d'usage dans les Ecoles, où l'on n , a pas la honte de nier la convenance des idées qui conviennent visiblement. D'où vient que les hommes ne font jamais de syllogismes en eux mêmes lors qu'ils cherchent la verité ou qu'ils l'enseignent à ceux qui desirent sincerement de la connoitre. Il est assés visible aussi que cet ordre est plus naturel Homme - animal - vivant c'est à dire, l'homme est un animal, et l'animal est vivant, donc l'homme est vivant; que celuy du syllogisme Animal - vivant Homme - Animal Homme - vivant c'est à dire, l'Animal est vivant, l'homme est un animal, donc l'homme est vivant. Il est vray que les syllogismes peuvent servir à decouvrir une fausseté cachée sous l'eclat brillant d'un ornement emprunté de la Rhetorique, et j'avois crû autrefois que le syllogisme estoit necessaire, au moins pour se garder des sophismes deguisés sous des discours fleuris; mais aprés un plus severe examen, j'ay trouvé qu'on n'a qu'à demêler les idées dont depend la consequence, de celles qui sont superfluës, et les ranger dans un ordre naturel pour en montrer l'incoherence. J'ay connu un homme à qui les regles du syllogisme estoient entierement inconnuës qui appercevoit d'abord la foiblesse et les faux raisonnemens d'un long discours artificieux et plausible, auquel d'autres gens exercés à toute la finesse de la Logique se sont laissé attraper; et je croy qu'il y aura peu de mes lecteurs qui ne connoissent de telles personnes. Et si cela n'estoit ainsi, les princes dans les matieres qui interessent leur couronne et leur dignité ne manqueroient pas de faire entrer les syllogismes dans les discussions les plus importantes, où cependant tout le monde croit que ce seroit une chose ridicule de s'en servir. En Asie, en Afrique et en Amerique, parmi les peuples independans des Europeens, personne n'en a presque jamais ouy parler. Enfin il se trouve au bout du compte que ces formes scholastiques ne sont pas moins sujettes à tromper; les gens aussi sont rarement reduits au silence par cette Methode scholastique et encore plus rarement convaincus et gagnés. Ils reconnoitront tout au plus que leur adversaire est plus adroit, mais ils ne laissent pas d'estre persuadés de la justice de leur cause. Et si l'on peut envelopper des raisonnemens fallacieux dans le syllogisme, il faut que la fallace puisse estre decouverte par quelqu'autre moyen que celuy du syllogisme. Cependant je ne suis point d'avis qu'on rejette les syllogismes, ni qu'on se prive d'aucun moyen capable d'aider l'entendement. Il y a des yeux, qui ont besoin de lunettes, mais ceux qui s'en servent ne doivent pas dire que personne ne peut bieu voir sans lunettes. Ce seroit trop rabaisser la nature en faveur d'un art, auquel ils sont peut estre redevables. Si ce n'est qu'il leur soit arrivé tout au contraire ce qui a esté eprouvé par des personnes qui se sont servi des lunettes trop ou trop tost, qu'ils ont si fort offusqué la vuë par leur moyen qu'ils n'ont plus pû voir sans leur secours. THEOPH. Vostre raisonnement sur le peu d'usage des syllogismes est plein de quantité de remarques solides et belles. Et il faut avouer que la forme scholastique des syllogismes est peu employée dans le monde, et qu'elle seroit trop longue et embrouïlleroit si on la vouloit employer serieusement. Et cependant, le croiriez vous? Je tiens que l'invention de la forme des syllogismes est une des plus belles de l'esprit humain, et même, des plus considerables. C'est une espece de Mathematique universelle dont l'importance n'est pas assés connnë. Et l'on peut dire, qu'un art d'infaillibilité y est contenu, pourvù qu'on sache et qu'on puisse s'en bien servir, ce qui n'est pas toujours permis. Or il faut savoir que par les argumens en forme, je n'entends pas seulement cette maniere scholastique d'argumenter dont on se sert dans les Colleges, mais tout raisonnement qui conclut par la force de la forme, et où l'on n'a besoin de suppléer aucun article. De sorte qu'un Sorites, un autre tissu de syllogismes qui evite la repetition, mème un compte bien dressé, un calcul d'Algebre, une analyse des infinitesimales, me seront à peu prés des argumens en forme; parce que leur forme de raisonner a esté prédemontrée, en sorte qu'on est seur de ne s'y point tromper. Et peu s'en faut que les demonstrations d'Euclide ne soyent des argumens en forme, le plus souvent. Car quand il fait des Enthymemes en apparence, la proposition supprimée et qui semble manquer, est suppleée par la citation à la marge, où l'on donne le moyen de la trouver déja demonstrée. Ce qui donne un grand abregé sans rien deroger à la force. Ces inversions, compositions et divisions des raisons, dont il se sert, ne sont que des especes de formes d'argumenter particulieres et propres aux Mathematiciens et à la matiere qu'ils traittent. Et ils demonstrent ces formes avec l'aide des formes universelles de la Logique [commune]. De plus il faut savoir qu'il y a des consequences asyllogistiques bonnes et qu'on ne sauroit demonstrer à la rigueur par aucun syllogisme sans en changer un peu les termes, et ce changement mème des termes est la consequence asyllogistique. Il y en a plusieurs, comme entre autres, arecto ad obliquum; par exemple: [Si] Jesus Christ est Dieu; donc la mere de Jesus Christ est la mere de Dieu. Item, celle que des habiles logiciens ont appellée inversion de relation, comme par exemple cette consequence: Si David est pere de Salomon, sans doute Salomon est fils de David. Et ces consequences ne laissent pas d'estre demonstrables par des verités dont les syllogismes vulgaires mêmes dependent. Les Syllogismes aussi ne sont pas seulement Categoriques, mais encore Hypothetiques, où les disjonctifs sont compris. Et l'on peut dire que les Categoriques sont simples ou composés. Les categoriques simples sont ceux qu'on compte ordinairement, c'est à dire, selon les modes des figures; et j'ay trouvé que les quatre figures ont chacune six modes, de sorte qu'il y a 24 modes en tout. Les quatre modes vulgaires de la premiere figure, ne sont que l'effet de la signification des signes: Tout, Nul, Quelqu'un. Et les deux que j'y ajoute pour ne rien omettre, ne sont que les subalternations des propositions universelles. Car de ces deux modes ordinaires, Tout B est C, et tout A est B, donc tout A est C; Item Nul B est C, Tout A est B, donc nul A est C, on peut faire ces deux Modes additionnels, Tout B est C, Tou tA est B, donc Quelque A est C. Item Nul B est C, Tout A est B, donc Quelque A n'est point C. Car il n'est point necessaire de demontrer la Subalternation et de prouver ses consequences: Tout A est C, donc quelque A est C. Item Nul A est C, donc quelque A n'est C, quoyqu'on la puisse pourtant demontrer par les identiques joints aux Modes déja reçûs de la premiere figure, en cette façon: Tout A est C, Quelque A est A, donc Quelque A est C; item: Nul A est C, Quelque A est A, donc Quelque A n'est point C. De sorte que Ies deux modes additionnels de la premiere figure se demontrent par les deux premiers modes ordinaires de la dite figure avec l'intervention de la subalternation demontrable elle même par les deux autres modes de la mème figure.Et de la mème façon la seconde figure en reçoit aussi deux nouveaux. Ainsi la premiere et la seconde en ont six; la troisieme en a eu six de tout temps; on en donnoit cinq à la quatrieme, mais il se trouve qu'elle en a six aussi par le mème principe d'addition. Mais il faut savoir que la forme logique ne nous oblige pas à cet ordre des propositions dont on se sert communement, et je suis de vostre opinion, Monsieur, que cet autre arrangement vaut mieux: Tout A est B, Tout B est C, donc tout A est C, ce qui se voit particulierement par les Sorites qui sont un tissu de tels syllogismes. Car s'il y en avoit encor un: Tout A est C, Tout C est D, donc tout A est D; on peut faire un tissu de ces deux syllogismes, qui evite la repetition en disant: Tout A est B, Tout B est C, Tout C est D, donc tout A est D, où l'on voit que la proposition inutile, tout A est C, est négligée, et la repetition inutile de cette même proposition que les deux syllogismes demandoient, est évitée. Car cette proposition est inutile desormais, et le tissu est un argument parfait et bon en forme, sans cette même proposition quand la force dutissu a esté demontrée une fois pour toutes par le moyen de ces deux syllogismes. Il y a une infinité d'autres Tissus plus composés, non seulement parce qu'un plus grand nombre de syllogismes simples y entre, mais encor parce que lessyllogismes ingredians sont plus differens entre eux. Car on y peut faire entrer non seulement des categoriques simples, mais encor des copulatifs, et non seulement des categoriques, mais encore des hypothetiques; et non seulement des syllogismes pleins, mais encor des Enthymemes où les propositions qu'on croit evidentes sont supprimées. Et tout cela joint avec des consequences Asyllogistiques, et avec les transpositions des propositions, et avec quantité de tours et [phrases] quicachent cespropositions parl'incli. nation naturelle de l'esprit à abreger, et par les proprietés du langage, qui paroissent en partie dans l'employ des particules; fera un Tissu de raisonnement qui representera toute argumentation même d'un Orateur, mais decharnée et depouillée de ses ornemens, et reduite à la forme logique, non pas scholastiquement, mais toujours suffisamment pour en connoitre la force suivant les loix de la Logique, qui ne sont autres que celles du bon sens, mises en ordre et par ecrit, et qui n'en différent pas d'avantage, que la coutume d'une province différe de ce qu'elle avoit esté, quand de non-ecrite qu'elle estoit, elle est devenue ecrite. Si ce n'est qu'estant mise par ecrit, et se pouvant mieux envisager tout d'un coup, elle fournit plus de lumiere pour pouvoir estre poussée et appliquée. Car le bon sens naturel sans l'aide de l'art, faisant l'analyse de quelque raisonnement, sera un peu en peine quelque fois sur la force des consequences, en trouvant par exemple, [qu'il enveloppe] quelque mode, bon à la verité mais moins usité ordinairement. Mais un Logicien qui voudroit qu'on ne se servit point de tels tissus, ou ne voudroit point s'en servir luy même pretendant qu'on doit toujours reduire tous les argumens composés aux syllogismes simples dont ils dependent en effet; seroit, suivant ce que je vous ay déja dit, comme un homme qui voudroit obliger les marchands dont il achete quelque chose, de luy compter les nombres un à un, comme on compte aux doigts, ou comme l'on compte les heures de l'horloge de la ville; ce qui marqueroit sa stupidité, s'il ne pouvoit compter autrement, et s'il ne pouvoit trouver qu'au bout des doigts que 5 et 3 font 8; ou bien cela marqueroit un caprice s'il savoit ces abregés et ne vouloit point s'en servir ou permettre qu'on s'en servit. Il seroit aussi comme un homme qui ne voudroit point qu'on employât les axiomes et les theoremes déja demontrés, pretendant qu'on doit toujours reduire tout raisonnement aux premiers principes où se voit la liaison immediate des idées, dont en effet ces theoremes moyens dependent. Aprés avoir expliqué l'usage des formes logiques, de la maniere que je croy qu'on le doit prendre, je viens à vos considerations. Et je ne voy point comment vous voulez, Monsieur, que le syllogisme ne sert qu'à voir la connexion des preuves dans un seul exemple. De dire que l'esprit voit toujours facilement les consequences, c'est ce qui ne se trouvera pas, car on en voit quelque fois (au moins dans les raisonnemens d'autruy) où l'on a lieu de douter d'abord, tant qu'on n'en voit pas la demonstration. Ordinairement on se sert des exemples pour justifier les consequences, mais cela n'est pas toujonrs assés seur; quoyqu'il y ait un art de choisir des exemples qui ne se trouveroient point vrays si la consequence n'estoit bonne. Je ne croyois pas qu'il fut permis dans les Ecoles bien gouvernèes de nier sans aucune honte les convenances manifestes des idées, et il ne me paroit pas qu'on employe le syllogisme à les montrer. Au moins ce n'est pas son unique et principal usage. On trouvera plus souvent qu'on ne pense (en examinant les paralogismes des auteurs) qu'ils ont peché contre les regles de la logique, et j'ay moy-mème experimenté quelquefois en disputant, mème par ecrit avec des personnes de bonne foy, qu'on n'a commencé à s'entendre que lors qu'on a argumenté en forme pour debrouïller un chaos de raisonnemens. Il seroit ridicule sans doute de vouloir argumenter à la scholastique dans des deliberations importantes, à cause des prolixités importunes et embarrassantes de cette forme du raisonnement; et parce que c'est comme compter aux doigts; mais cependant il n'est que trop vray que dans les plus importantes deliberations qui regardent la vie, l'Etat, le Salut, les hommes se laissent éblouir souvent par le poids de l'autorité, par la lueur de l'eloquence, par des exemples mal appliqués, par des Enthymemes qui supposent faussement l'evidence de ce qu'ils suppriment, et même par des consequences fautives. De sorte qu'une logique severe, mais d'un autre tour que celle de l'Ecole, ne leur seroit que trop necessaire, entre autre pour determiner, de quel costé est la plus grande apparence. Au reste de ce que le vulgaire des hommes ignore la Logique artificielle, et qu'on ne laisse pas d'y bien raisonner et mieux quelque fois que des gens exercés en Logique, cela n'en prouve pas l'inutilité, non plus qu'on prouveroit celle de l'Arithmetique artificielle, parce qu'on voit quelques personnes bien compter dans les rencontres ordinaires sans avoir apris à lire ou à ecrire, et sans savoir manier la plume ni les jettons, jusqu'à redresser mème des fautes d'un autre qui a apris à calculer, mais qui se peut negliger ou embrouiller dans les caracteres ou marques. Il est vray qu'encor les syllogismes peuvent devenir sophistiques, mais leurs propres loix servent à les reconnoitre: et les syllogismes ne convertissent, et mème, ne convainquent pas toujours; mais c'est parce que l'abus des distinctions et des termes mal entendus en rend l'usage prolixe jusqu'à devenir insuportable s'il falloit le pousser à bout. Il ne me reste icy qu'à considerer et à suppléer vostre argument, apporté pour servir d'exemple d'un raisonnement clair sans la forme des Logiciens: Dieu punit l'homme (c'est un fait supposé) Dieu punit justement celuy qu'il punit (c'est une verité de raison qu'on peut prendre pour demontrée), Donc Dieu punit l'homme justement (c'est une consequence syllogistique etendue [par la consequence asyllogistique] à recto ad obliquum) Donc l'homme est puni justement (c'est une inversion de relation mais qn'on supprime à cause de son evidence) Donc l'homme est coupable (c'est un Enthymeme, où l'on supprime cette proposition qui en effet n'est qu'une definition: celuy qu'on punit justement est coupable) Donc l'homme auroit pù faire autrement (on supprime cette proposition: celuy qui est coupable a pù faire autrement) Donc l'homme a esté libre (on supprime encore: qui a pù faire autrement a esté libre) Donc (par la definition du libre) il a eu la puissance de se determiner. Ce qu'il falloit prouver. Où je remarque encor [qu'on peut dire] que ce donc mème enferme en effet la proposition sousentendue (que celuy qui est libre a la puissance de se determirer) et sert à eviter la repetition des termes. Et dans ce sens, il n'y auroit rien d'omis et l'argument à cet egard pourroit passer pour entier. On voit que ce raisonnement est un tissu de syllogismes entierement conforme à la Logique. Car je ne veux point maintenant considerer la matiere de ce raisonnement, où il y auroit peut estre des remarques à faire ou des eclaircissemens à demander. Par exemple, quand un homme ne peut point faire autrement, il y a des cas où il pourroit estre conpable devant Dieu, comme s'il estoit bien aise de ne point pouvoir secourir son prochain pour avoir une excuse. Pour conclure, j'avouë que la forme d'argumenter scholastique, est ordinairement incommode, insuffisante, mal menagée, mais je dis en même temps, que rien ne seroit plus important, que l'art d'argumenter en forme selon la vraye Logique, c'est à dire pleinement quant à la matiere, et clairement quant à l'ordre et à la force des consequences; soit evidentes par elles mêmes, soit predemontrées. §. 5. PHILAL. Je croyois que le syllogisme seroit encor moins utile, ou plustost absolument d'aucun usage dans les probabilités parce qu'il ne pousse qu'un seul argument topique. Mais je voy maintenant qu'il faut toujours prouver solidement ce qu'il y a de seur dans l'argument topique même, c'est à dire, l'apparence qui s'y trouve et que la force de la consequence consiste dans la forme. §. 6. Cependant si les syllogismes servent à juger, je doute qu'ils puissent servir à inventer, c'est à dire, à trouver des preuves et à faire de nouvelles decouvertes. Par exemple je ne croy pas que la decouverte de la 47mr proposition du premier livre d'Euclide soit duë aux regles de la Logique ordinaire, car on connoit premierement et puis on est capable de prouver en forme syllogistique. THEOPH. Comprenant sous les syllogismes encor les tissus de syllogismes et tout ce que j'ay appellé argumentation en forme, on peut dire que la connoissance qui n'est pas evidente par elle même s'acquiert par des consequences, les quelles ne sont bonnes que lors qu'elles ont leur forme duë. Dans la demonstration de la dite proposition qui fait le quarré de l'hypotenuse egal aux deux quarrés des costés, on coupe le grand quarré en pieces et les deux petits aussi, et il se trouve que les pieces des deux petits quarrés se penvent toutes trouver dans le grand et ni plus ni moins. C'est prouver l'egalité en forme, et les egalités des pieces se prouvent aussi par des argumens en bonne forme. L'Analyse des Anciens estoit, suivant Pappus de prendre ce qu'on demande, et d'en tirer des consequences, jusqu'à ce qu'on vienne à quelque chose de donné ou de connu. J'ay remarqué que pour cet effet il faut que les propositions soyent reciproques, afin que la demonstration synthetique puisse repasser à rebours par les traces de l'Analyse, mais c'est toujours tirer des consequences. Il est bon cependant de remarquer icy, que dans les Hypotheses Astronomiques ou Physiques, le retour n'a point de lieu: mais aussi le succés ne demontre pas la verité de l'hypothese. Il est vray qu'il la rend probable, mais comme cette probabilité paroit pecher contre la regle de Logique, qui enseigne que le vray peut estre tiré du faux, on dira que [les] regles logiques n'auront point lieu entierement dans les questions probables. Je reponds: qu'il est possible que le vray soit conclu du faux, mais il n'est pas toujours probable, sur tout lors qu'une simple hypothese rend raison de beaucoup de verités, ce qui est rare, et se rencontre difficilement. On pourroit dire avec Cardan, que la Logique des probables a d'autres consequences que la Logique des verités necessaires. Mais la probabilité mème de ces consequences doit estre demontrée par les consequences de la Logique des necessaires. §. 7. PHILAL. Vous paroissez faire l'apologie de la Logique vulgaire, mais je voy bien que ce que vous apportez appartient à une Logique plus sublime, à qui la vulgaire n'est que ce que les rudimens Abecedaires sont à l'erudition: ce qui me fait souvenir d'un passage du judicieux Hooker, qui dans son livre intitulé La Police Ecclesiastique Liv. 1. §. 6. croit que si l'on pouvoit fournir les vrays secours du savoir et de l'art de raisonner, que dans ce siecle qui passe pour eclairé, on ne connoit pas beaucoup et dont on ne se met pas fort en peine; il y auroit autant de difference par raport à la solidité du jugement, entre les hommes qui s'en serviroient et ce que les hommes sont à present, qu'entre les hommes d'à present et les imbecilles. Je souhaite que nostre conference puisse donner occasion, à faire trouver à quelques uns ces vrays secours de l'art dont parle ce grand homme qui avoit l'esprit si penetrant. Ce ne seront pas les imitateurs qui comme le bêtail suivent le chemin battu (imitatores servum pecus). Cependant j'ose dire, qu'il y a dans ce siecle des personnes d'une telle force de jugement, et d'une si grande étenduë d'esprit, qu'ils pourroient trouver pour l'avancement de la connoissance, des chemins nouveaux, s'ils vouloient prendrela peine de tourner leurs pensées de ce costélà. THEOPH. Vous avez bien remarqué, Monsieur, avec feu Monsieur Hooker, que le monde ne s'en met guere en peine; autrement je croy qu'il y a et qu'il y a eu des personnes capables d'y reussir. Il faut avouër cependant que nous avons maintenant des grands secours tant du costé des Mathematiques que de la Philosophie, où les Essais concernant l'entendement humain de vostre excellent ami ne sont pas le moindre. Nous verrons s'il y aura moyen d'en profiter. §. 8. PHILAL. Il faut que je vous dise encor, Monsieur, que j'ay cru, qu'il y avoit une meprise visible dans les Regles du syllogisme, mais depuis que nous conferons ensemble vous m'avez fait hesiter. Je vous representeray pourtant ma difficulté. On dit, que nul raisonnement syllogistique ne peut estre concluant, s'il ne contient au moins une proposition universelle. Mais il semble qu'il n'y ait que les choses particulieres qui soyent l'objet immediat de nos raisonnemens et de nos connoissances; elles ne roulent que sur la convenance et la disconvenance des idées, dont chacune n'a qu'une existence particuliere et ne represente qu'une chose singuliere. THEOPH. Autant que vous concevez la similitude des choses vous concevez quelque chose de plus, et l'universalité ne consiste qu'en cela. Toujours vous ne proposerez jamais [distinctement] aucun de nos argumens, sans y employer des verités universelles. Il est bon pourtant de remarquer qu'on comprend (quant à la forme) les propositions singulieres sous les universelles. Car quoyqu'il soit vray qu'il n'y a qu'un seul St Pierre [l']Apôtre, on peut pourtant dire que quiconqne a esté St Pierre l'Apôtre a renié son Maitre. Ainsi ce syllogisme: St Pierre a renié son Maître, St Pierre a esté Disciple: donc quelque disciple a renié son Maistre; quoyqu'il n'ait que des [premisses] singulieres est jugé de les avoir universelles affirmatives et le mode sera Darapti de la troisieme figure. PHILAL. Je voulois encor vous dire qu'il me paroissoit mieux de transposer les Premisses des Syllogismes, et de dire: Tout A est B, Tout B est C, Donc tout A est C, que de dire: Tout B est C, Tout A est B, Donc tout A est C. Mais il semble par ce que vous avez dit, qu'on ne s'en eloigne pas et qu'on compte l'un et l'autre pour un même mode. Il est toujours vray, comme vous avez remarqué que la disposition differente de la vulgaire est plus propre à faire un tissu de plusieurs syllogismes. THEOPH. Je suis tout à fait de vostre sentiment. Il semble cependant qu'on a cru qu'il estoit plus didactique, de commencer par des propositions universelles, telles que sont les majeures dans la premiere et dans la seconde figure. Et il y a encor des Orateurs qui ont cette coutume. Mais la liaison paroit mieux comme vous le proposez. J'ay remarqué autrefois qu'Aristote peut avoir eu une raison particuliere pour la disposition vulgaire. Car au lieu de dire A est B, il a coutume de dire B est en A. Et de cette façon d'enoncer, la liaison mème que vous demandez luy viendra dans la disposition reçue. Car au lieu de dire B est C, A est B, donc A est C, il l'enoncera ainsi: C est en B, B est en A, donc C est en A. Par exemple, au lieu de dire: Le rectangle est isogone (ou a angles egaux), le quarré est rectangle, Donc, Le quarré est isogone; Aristote sans transposer les propositions, conservera la place du milieu au terme moyen par cette maniere d'enoncer les propositions qui en renverse les termes et il dira: L'isogone est dans le Rectangle, le Rectangle est dans le Quarré, donc l'isogone est dans le quarré. Et cette maniere d'enoncer n'est pas à mepriser, car en effet le predicat est dans le sujet, ou bien l'idée du predicat est enveloppée dans l'idée du sujet, par exemple, l'isogone est dans le rectangle, car le rectangle est la figure dont tous les angles sont droits, or tous les angles droits sont egaux entre eux, donc dans l'idée du rectangle est l'idée d'une figure dont tous les angles sont egaux, ce qui est l'idée de l'isogone. La maniere d'enoncer vulgaire regarde plustost les individus, mais celle d'Aristote a plus d'egard aux idées ou universaux. Car disant Tout homme est animal, je veux dire que tous les hommes sont compris dans tous les animaux; mais j'entends en mème temps que l'idée de l'animal est comprise dans l'idée de l'homme. L'animal comprend plus d'individus que l'homme, mais l'homme comprend plus d'idées ou plus de formalités; l'un a plus d'exemples, l'autre plus de degrés de realité; l'un a plus d'extension, l'autre plus d'intension. Aussi peut on dire veritablement, que toute la doctrine syllogistique pourroit estre demontrée par celle de continente et contento, du comprenant et du compris, qui est differente de celle du tout et de la partie. Car le tout excede toujours la partie, mais le comprenant et le compris sont quelquefois egaux, comme il arrive dans les propositions reciproques. §. 9. PHILAL. Je commence à me former une toute autre idée de la Logique que je n'en avois autrefois. Je la prenois pour un jeu d'Ecolier, et je voy maintenant qu'il y a comme une Mathematique Universelle, de la maniere que vous l'entendez. Plùt à Dieu qu'on la poussât à quelque chose de plus qu'elle n'est encor afin que nous y puissions trouver ces vrays secours de la raison, dont parloit Hooker qui eleveroient les hommes bien au dessus de leur present estat. Et la Raison est une faculté qui en a d'autant plus besoin, que son étenduë est assés limitée et qu'elle nous manque en bien des rencontres. C'est (1) parce que souvent les idées mêmes nous manquent. §. [lo.] Et puis (2) elles sont souvent obscures et imparfaites: au lieu que là où elles sont claires (et distinctes) comme dans les Nombres nous ne trouvons point de difficultés insurmontables, et ne tombons dans aucune contradiction. §. [ll.] (3) Souvent aussi la difficulté vient de ce que les idées moyennes nous manquent, l'on sait qu'avant que l'Algebre, ce grand instrument et cette preuve insigne de la sagacité de l'homme, eût esté decouverte, les hommes regardoient avec étonnement plusieurs demonstrations des anciens Mathematiciens. §. 12. Il arrive aussi (4) qu'on bâtit sur de faux principes, ce qui peut engager dans des difficultés, ou la raison embrouille d'avantage bien loin d'eclairer. §. 13. Enfin (5) les termes dont la signification est incertaine, embarrassent la raison. THEOPH. Je ne say s'il nous manque tant d'idées qu'on croit, c'est à dire, de distinctes. Quant aux idées confuses ou images plustost, ou si vous voulez impressions, comme couleurs, gousts etc. qui sont un resultat de plusieurs petites idées distinctes en elles mèmes, mais dont on ne s'aperçoit pas distinctement; il nous en manque une infinité qui sont convenables à d'autres creatures plus qu'à nous. Mais ces impressions aussi servent plustost à donner des instincts et à fonder des observations d'experience, qu'à fournir de la matiere à la raison, si ce n'est entant qu'elles sont accompagnées de perceptions distinctes. C'est donc principalement le defaut de la connoissance que nous avons de ces idées distinctes cachées dans les confuses qui nous arreste, et lors mème que tout est distinctement exposé à nos sens, ou à nostre esprit, la multitude des choses qu'il faut considerer nous embrouille quelquefois. Par exemple, lors qu'il y a un tas de looo boulets devant nos yeux, il est visible que pour bien concevoir le nombre et les proprietés de cette multitude, il sert beaucoup de les ranger en figures, comme l'on fait dans les magazins, afin d'en avoir des idées distinctes et les fixer mème en sorte qu'on puisse s'epargner la peine de les compter plus d'une fois. C'est la multitude des considerations aussi qui fait que dans la science des nombres mèmes, il y a des difficultés trés grandes, car on y cherche des abregés, et on ne sait pas quelque fois si la nature en a dans ses replis pour le cas dont il s'agit. Par exemple qu'y a-t-il de plus simple en apparence que la notion du nombre primitif? C'est à dire du nombre entier indivisible par tout autre excepté par l'unité et par luy mème. Cependant on cherche encore une marque positive et facile pour les reconnoitre certainement sans essayer tous les diviseurs primitifs moindres que la racine quarrée du primitif donné. Il y a quantité de marques qui font connoitre sans beaucoup de calcul, que tel nombre n'est point primitif, mais on en demande une qui soit facile, et qui fasse connoitre certainement qu'il est primitif quand il l'est. C'est ce qui fait aussi que l'Algebre est encore si imparfaite, quoyqu'il n'y ait rien de plus connu que les idées dont elle se sert puisqu'elles ne signifient que des nombres en general; car le public n'a pas encore le moyen de tirer les racines irrationnelles d'aucune equation au delà du 4me degré (excepté dans un cas fort borné) et les Methodes dont Diophante, Scipion Du Fer, et Louis de Ferrare se sont servis respectivement pour le second, 3me et 4me degré, afin de les reduire au premier, ou à fin de reduire une equation affectée à une pure; sont toutes differentes entre elles, c'est à dire celle qui sert pour un degré différe de celle qui sert pour l'autre. Car le second degré, ou de l'equation quarrée se reduit au premier, en ostant seulement le second terme. Le troisieme degré ou de l'equation Cubique a esté resolue parce qu'en coupant l'inconnuë en parties, il en provient heureusement une equation du second degré. Et dans le 4me degré ou des Biquadrates, on ajoute quelque chose des deux costés de l'equation pour la rendre extrayable de part et d'autre; et il se trouve encor heureusement que pour obtenir cela, on n'a besoin que d'une equation cubique seulement. Mais tout cela n'est qu'un melange de bonheur ou de hazard avec l'art ou Methode. Et en le tentant dans ces deux derniers degrés, on ne savoit pas si l'on rëussiroit. Aussi faut il encor quelque autre artifice pour reussir dans le cinquieme ou sixieme degré, qui sont des Sursolides et des Bicubes. Et quoy que M. Des Cartes aye cru que la Methode dont il s'est servi dans le 4me en concevant l'Equation comme produite par deux autres equations quarrées (mais qui dans le fond ne sauroit donner plus que celle de Louis de Ferrare), reussiroit aussi dans le sixieme, cela ne s'est point trouvé. Cette difficulté fait voir qu'encore les idées les plus claires et les plus distinctes ne nous donnent pas toujours tout ce qu'on demande, et tout [ce] qui s'en peut tirer. Et cela fait encor juger, qu'il s'en faut beaucoup que l'Algebre soit l'art d'inventer, puisqu'elle même a besoin [du secours] d'un art plus general. Et l'on peut mème dire que la Specieuse en general, c'est à dire, l'art des caracteres est un secours merveilleux parce qu'elle decharge l'imagination. L'on ne doutera point, voyant l'Arithmetique de Diophante, et les livres Geometriques d'Apollonius et de Pappus, que les anciens n'en ayent eu quelque chose. Viete y a donné plus d'etendue, en exprimant non seulement ce qui est demandé, mais encor les nombres donnés par des caracteres generaux, faisant en calculant ce qu'Euclide faisoit déja en raisonnant; et Des Cartes a etendu l'application de ce calcul à la Geometrie en marquant les lignes par les Equations. Cependant encor aprés la decouverte de nôtre Algebre moderne, M. Bouillaud (Ismael Bullialdus) excellent Geometre sans doute que j'ay encor connu à Paris, ne regardoit qu'avec etonnement les demonstrations d'Archimede sur la Spirale, et ne pouvoit point comprendre comment ce grand homme s'estoit avisé d'employer la tangente de cette ligne pour la dimension du cercle. Le Pere Gregoire de St Vincent le paroit avoir deviné, jugeant qu'il y est venu par le parallelisme de la spirale avec la parabole. Mais cette voye n'est que particuliere, au lieu que le nouveau calcul des infinitesimales qui procede par la voye des differences dont je me suis avisé, et dont j'ay fait part au public avec succés, en donne une generale, où cette decouverte par la spirale n'est qu'un jeu et qu'un essay des plus faciles, comme presque tout ce qu'on avoit trouvé auparavant en matiere de dimensions des Courbes. La raison de l'avantage de ce nouveau Calcul est encor, qu'il decharge l'imagination dans les Problemes que M. Des Cartes avoit exclus de sa Geometrie sous pretexte qu'ils menoient au mechanique le plus souvent, mais dans le fond parce qu'ils ne convenoient pas à son calcul. Pour ce qui est des erreurs qui viennent des termes ambigus [et des faux principes,] il depend de nous de les eviter. §. [14.] PHILAL. Il y a aussi un cas, où la raison ne peut pas estre appliquée, mais où aussi on n'en a point besoin et où la vuë vaut mieux que la raison. C'est dans la connoissance intuitive, où la liaison des idées et des verités se voit immediatement. Telle est la connoissance des maximes indubitables, et je suis tenté de croire que c'est le degré d'evidence que les anges ont presentement, et que les esprits des hommes justes parvenus à la perfection auront dans un estat à venir sur mille choses qui echappent à present à nostre entendement. §. 15. Mais la demonstration fondée sur des idées moyennes donne une connoissance raisonnée. C'est parce que la liaison de l'idée moyenne avec les extremes est necessaire et se voit par une juxta-position d'evidence, semblable à celle d'une aûne qu'on applique tantost à un drap, et tantost à un autre pour faire voir qu'ils sont egaux. §. 16. Mais si la liaison n'est que probable, le jugement ne donne qu'une opinion. THEOPH. Dieu seul a l'avantage de n'avoir que des connoissances intuitives. Mais les ames bien heureuses quelques detachées qu'elles soyent de ces corps grossiers, et les Genies mêmes quelques sublimes qu'ils soyent, quoy qu'ils ayent une connoissance plus intuitive que nous sans comparaison, et qu'ils voyent souvent d'un coup d'oeil ce que nous ne trouvons qu'à force de consequences aprés avoir employé du temps et de la peine; doivent trouver aussi des difficultés en leur chemin, sans quoy ils n'auroient point le plaisir de faire des decouvertes, qui est un des plus grands. Et il faut toujours reconnoitre qu'il y aura une infinité de verités qui leur sont cachées ou tout à fait, ou pour un temps, où il faut qu'ils arrivent à force de consequences et par la demonstration ou même souvent par conjecture. PHILAL. Donc ces genies ne sont que des animaux plus parfaits que nous, c'est comme si vous disiés avec [Harlequin] l'Empereur de la lune, que c'est tout comme icy. THEOPH. Je le diray, non pas tout à fait, mais quant au fonds des choses, car les manieres et les degrés de perfection varient à l'infini. Cependant le fonds est par tout le mème, ce qui est une maxime fondamentale chez moy, et qui regne dans toute ma philosophie. Et je ne conçois les choses inconnuës ou confusement connuës, que de la maniere de celles qui nous sont distinctement connuës. Ce qui rend la Philosophie bien aisée, et je croy mème qu'il en faut user ainsi. Mais si cette Philosophie est la plus simple dans le fonds, elle est aussi la plus riche dans les manieres, parce que la nature les peut varier à l'infini; comme elle le fait aussi, avec autant d'abondance, d'ordre et d'ornemens qu'il est possible de se figurer. C'est pourquoy je croy qu'il n'y a point de Genie quelque sublime qu'il soit, qui n'en ait une infinité au dessus de luy. Cependant quoyque nous soyons fort inferieurs à tant d'estres intelligens, nous avons l'avantage de n'estre point controllés visiblement dans ce globe, où nous tenons sans contredit le premier rang; et avec toute l'ignorance où nous sommes plongés, nous avons toujours le plaisir de ne rien voir qui nous surpasse. Et si nous estions vains nous pourrions juger comme Cesar, qui aymoit mieux estre le premier dans une bourgade que le second à Rome. Au reste je ne parle icy que des connoissances naturelles de ces Esprits, et non pas de la vision beatifique ni des lumieres surnaturelles que Dieu veut bien leur accorder. §. 19. PHILAL. Comme chacun se sert de la raison ou à part soy, ou envers un autre il ne sera pas inutile de faire quelques reflexions sur quatre sortes d'argumens dont les hommes ont acoutumé de se servir pour entrainer les autres dans leurs sentimens, ou du moins pour les tenir dans une espece de respect qui les empeche de contredire. Le premier argument se peut appeller argumentum ad verecundiam, quand on cite l'opinion de ceux qui ont acquis de l'autorité par leur savoir, rang, puissance ou autrement. Car lors qu'un autre ne s'y rend pas promptement, on est porté à le censurer comme plein de vanité et même à le taxer d'insolence. §. 20. Il y a (2) argumentum ad ignorantiam, c'est d'exiger que l'adversaire admette la preuve ou qu'il en assigne une meilleure. §. 21. Il y a (3) argumentum ad hominem quand on presse un homme par ce qu'il a dit luy même. §. 22. Enfin il y a (4) A rgumentum ad judicium qui consiste à employer des preuves tirées de quelqu'une des sources de la connoissance ou de la probabilité. Et c'est le seul de tous qui nous avance et instruit. Car si par respect je n'ose point contredire, ou si je n'ay rien de meilleur à dire, ou si je me contredis, il ne s'ensuit point que vous avez raison. Je puis estre modeste, ignorant, trompé, et vous pouvez vous estre trompé aussi. THEOPH. Il faut sans doute faire difference entre ce qui est bon à dire et ce qui est vray à croire. Cependant comme la pluspart des verités peuvent estre soutenuës hardiment, il y a quelque prejugé contre une opinion qu'il faut cacher. L'argument ad ignorantiam est bon dans les cas à presumption, où il est raisonnable de se tenir à une opinion jusqu'à ce que le contraire se prouve. L'argument ad hominem a cet effet, qu'il montre que l'une ou l'autre assertion est fausse, et que l'adversaire s'est trompé de quelque maniere qu'on le prenne. On pourroit encor aporter d'autres argumens dont on se sert, par exemple celuy qu'on pourroit appeller ad vertiginem, lors qu'on raisonne ainsi: Si cette preuve n'est point receuë, nous n'avons aucun moyen de parvenir à la certitude sur le point dont il s'agit, ce qu'on prend pour une absurdité. Cet argument est bon en certain cas, comme si quelqu'un vouloit nier les verités primitives et immediates, par exemple, que rien ne peut estre et n'estre pas en mème temps, ou que nous existons nous mêmes, car s'il avoit raison il n'y auroit aucun moyen de connoitre quoy que ce soit. Mais quand on s'est fait certains principes et quand on les veut soutenir, parce qu'autrement tout le systeme de quelque doctrine reçuë tomberoit; l'argument n'est point decisif. Car il faut distinguer entre ce qui est necessaire pour soutenir nos connoissances, et entre ce qui sert de fondement à nos doctrines reçuës ou à nos pratiques. On s'est servi quelque fois chez les Jurisconsultes d'un raisonnement approchant pour justifier la condamnation ou la torture des pretendus sorciers sur la deposition d'autres accusés du mème crime, car on disoit: si cet argument tombe, comment les convaincrons nous? Et quelquefois en matiere criminelle, certains auteurs pretendent que dans les faits où la conviction est plus difficile, des preuves plus legeres peuvent passer pour suffisantes. Mais ce n'est pas une raison. Cela prouve seulement qu'il faut employer plus de soin, et non pas qu'on doit croire plus legerement, excepté dans les crimes extremement dangereux, comme par exemple, en matiere de haute trahison où cette consideration est de poids non pas pour condamner un homme, mais pour l'empecher de nuire. De sorte qu'il peut y avoir un milieu, non pas entre coupable et non coupable mais entre la condamnation et le renvoy; dans les jugemens où la loy et la coutume l'admettent. On s'est servi d'un semblable argument en Allemagne depuis quelque temps pour colorer les fabriques de la mauvaise monoye. Car (disoit on) s'il faut se tenir aux regles prescrites, on n'en pourra point battre sans y perdre. Il doit donc estre permis d'en deteriorer l'alliage. Mais outre qu'on devoit diminuer le poids seulement et non pas l'alliage ou le titre, pour mieux obvier aux fraudes; on suppose qu'une pratique est necessaire qui ne l'est point. Car il n'y a point d'ordre du ciel ni de loy humaine qui oblige à battre monoye ceux qui n'ont point de mine ni d'occasion d'avoir de l'argent en barres. Et de faire monoye de monoye, c'est une mauvaise practique qui porte naturellement la deterioration avec elle. Mais comment exercerons nous (disent ils) nostre Regale d'en battre? La reponse est aisée, contentez vous de faire battre quelque peu de bon argent, mème avec une petite perte, si vous croyez qu'il vous importe d'estre mis sous le marteau; sans que vous ayés besoin ny droit d'inonder le monde de mechant billon. §. 23. PHILAL. Aprés avoir dit un mot du raport de nostre Raison aux autres hommes, ajoutons quelque chose de son raport à Dieu, qui fait que nous distinguons entre ce qui est contraire à la Raison et ce qui est au dessus de la Raison. De la premiere sorte est tout ce qui est incompatible avec nos idées claires et distinctes; de la seconde est tout sentiment dont nous ne voyons pas que la verité ou la probabilité puisse estre deduite de la Sensation ou de la Reflexion par le secours de la Raison. Ainsi l'existence de plus d'un Dieu est contraire à la Raison, et la resurrection des morts est au dessus de la Raison. THEOPH. Je trouve quelque chose à remarquer sur vostre definition de ce qui est au dessus de la raison, au moins si vous la raportez à l'usage receu de cette phrase. Car il me semble que de la maniere que cette definition est couchée, elle va trop loin d'un costé, et pas assés loinde l'autre; et si nous la suivons, tout ce que nous ignorons et que nous ne sommes pas en pouvoir de connoitre dans nostre present estat, seroit au dessus de la raison, par exemple, qu'une telle êtoile fixe est plus ou moins grande que le soleil, item que le Vesuve jettera du feu dans une telle année, ce sont des faits dont la connoissance nous surpasse, non pas parce qu'ils sont au dessus de la raison, mais parce qu'ils sont au dessus des sens; car nous pourrions fort bien juger de cela, si nous avions des organes plus parfaits, et plus d'information des circonstances. Il y a aussi des difficultés qui sont au dessus de nostre presente faculté, mais non pas au dessus de toute la raison. Par exemple, il n'y a point d'Astronome icy bas qui puisse calculer le detail d'une Eclipse dans l'espace d'un pater et sans mettre la plume à la main; cependant il y a peutestre des genies à qui cela ne seroit qu'un jeu. Ainsi toutes ces choses pourroient estre renduës connuës ou praticables par le secours de la raison en supposant plus d'information des faits, des organes plus parfaits, et l'esprit plus elevé. PHILAL. Cette objection cesse, si j'entends ma definition non seulement de nostre Sensation ou Reflexion mais aussi de celle de tout autre esprit creé possible. THEOPH. Si vous le prenez ainsi, vous avez raison. Mais il restera l'autre difficulté, c'est qu'il n'y aura rien au dessus de la raison suivant vostre definition, parce que Dieu pourra toujours donner des moyens d'apprendre par la sensation et la reflexion quelque verité que ce soit. Comme en effect les plus grands mysteres nous deviennent connus par le temoignage de Dieu qu'on reconnoit par les motifs de credibilité sur les quels nostre Religion est fondée. Et ces motifs dependent sans doute de la Sensation et de la Reflexion. Il semble donc que la question est, non pas, si l'existence d'un fait ou la verité d'une proposition peut estre deduite des principes dont se sert la raison, c'est à dire, de la Sensation et de la Reflexion ou bien des sens externes et internes, mais si un esprit creé est capable de connoitre le comment de ce fait, ou la raison a priori de cette verité. De sorte qu'on peut dire que ce qui est au dessus de la raison peut bien estre apris, mais il ne peut pas estre compris par les voyes et les forces de la raison creée, quelque grande et relevée qu'elle soit. Il est reservé à Dieu seul de l'entendre, comme il appartient à luy seul de le mettre en fait. [§. 24.] PHILAL. Cette consideration me paroit bonne et c'est ainsi que je veux qu'on prenne ma definition. Et cette même consideration me confirme aussi dans l'opinion où je suis, que la maniere de parler qui oppose la Raison à la foy, quoy qu'elle soit fort autorisée, est impropre. Car c'est par la raison que nous verifions ce que nous devons croire. La foy est un ferme assentiment, et l'assentiment reglé comme il faut ne peut estre donné que sur de bonnes raisons. Ainsi celuy qui croit sans avoir aucune raison de croire, peut estre amoureux de ses fantaisies, mais il n'est pas vray qu'il cherche la verité ni qu'il rende une obeissance legitime à son divin Maistre, qui voudroit qu'il fit usage des facultés dont il l'a enrichi pour le preserver de l'erreur. Autrement s'il est dans le bon chemin, c'est par hazard; et s'il est dans le mauvais c'est par sa faute dont il est comptable à Dieu. THEOPH. Je vous applaudis fort, Monsieur, lors que vous voulez que la foy soit fondée en raison; sans cela pourquoy prefererions nous la Bible à l'Alcoran ou aux anciens livres des Bramines? Aussi nos Theologiens et autres savans hommes l'ont bien reconnu, et c'est ce qui nous a fait avoir de si beaux onvrages de la verité de la Religion chrètienne, et tant de belles preuves qu'on a mises en avant contre les Payens et autres mécreans anciens et modernes. Aussi les personnes sages ont toujours tenu pour suspects ceux qui ont pretendu qu'il ne falloit point se mettre en peine des raisons et preuves, quand il s'agit de croire; chose impossible en effet à moins que croire ne signifie reciter, ou repeter et laisser passer sans s'en mettre en peine, comme font bien des gens, et comme c'est mème le caractere de quelques nations plus que d'autres. C'est pourquoy quelques Philosophes Aristoteliciens du quinzieme et seizieme siecle, dont des restes ont subsisté encor long temps depuis (comme l'on peut juger par les lettres de feu M. Naudé et les Naudeana), ayant voulu soutenir deux verités opposées, l'une philosophique et l'autre Theologique; le dernier Concile de Lateran sous Leon X. eut raison de s'y opposer comme je croy avoir déja remarqué. Et une dispute toute semblable s'eleva à Helmstet autrefois entre Daniel Hofman Theologien et Corneille Martin Philosophe, mais avec cette difference que le Philosophe concilioit la Philosophie avec la Revelation, et que le Theologien en vouloit rejetter l'usage. Mais le Duc Jules fondateur de l'université prononça pour le Philosophe. Il est vray que de nostre temps une personne de la plus grande elevation disoit, qu'en matiere de foy il falloit se crever les yeux pour voir clair, et Tertullien dit quelque part: Cecy est vray, car il est impossible; Il le faut croire, car c'est une absurdité. Mais si l'intention de ceux qui s'expliquent de cette maniere est bonne, toujours les expressions sont outrées et peuvent faire du tort. St Paul parle plus juste lors qu'il dit que la sagesse de Dieu est folie devant les hommes. C'est parce que les hommes ne jugent des choses que suivant leur experience, qui est extremement bornée, et tout ce qui n'y est point conforme leur paroit une absurdité. Mais ce jugement est fort temeraire, car il y a même une infinité de choses naturelles qui nous passeroient pour [aussi] absurdes si on nous les racontoit, comme laglace qu'on disoit couvrir nos rivieres, le parut au Roy de Siam. Mais l'ordre de la nature mème n'estant d'aucune necessité metaphysique, n'est fondé que dans le bon plaisir de Dieu, de sorte qu'il s'en peut eloigner par des raisons superieures de la grace, quoyqu'il n'y faille point aller que sur des bonnes preuves, qui ne peuvent venir que du temoignage de Dieu luy même, où l'on doit deferer absolument lors qu'il est duëment verifié. Chapitre XVIII De la Foy et de la Raison et de leurs bornes distinctes §. I. PHILAL. Accommodons nous cependant de la maniere de parler reçuë, et souffrons que dans un certain sens on distingue la Foy de la Raison. Mais il est juste qu'on explique bien nettement ce sens, et qu'on etablisse les bornes qui sont entre ces deux choses, car l'incertitude de ces bornes a certainement produit dans le monde de grandes disputes, et peut estre causé même de grands desordres. Il est au moins manifeste que jusqu'à ce qu'on les ait determinées c'est en vain qu'on dispute, puis qu'il faut employer la raison en disputant de la foy. §. 2. Je trouve que chaque secte se sert avec plaisir de la raison autant qu'elle en croit pouvoir tirer quelque secours: cependant dez que la raison vient à manquer, on s'ecrie que c'est un article de foy qui est au dessus de la raison. Mais l'antagoniste auroit pû se servir de la même defaite, lors qu'on se meloit de raisonner contre luy à moins qu'on ne marque pourquoy cela ne luy estoit pas permis, dans un cas qui semble pareil. Je suppose que la raison est icy la decouverte de la certitude ou de la probabilité des propositions tirées des connoissances que nous avons acquises par l'usage de nos facultés naturelles, c'est à dire, par sensation et par reflexion. Et que la foy est l'assentiment qu'on donne à une proposition fondée sur la Revelation, c'est à dire, sur une communication extraordinaire de Dieu, qui la fait connoitre aux hommes. §. 3. Mais un homme inspiré de Dieu ne peut point communiquer aux autres aucune nouvelle idée simple, parce qu'il ne se sert que de paroles ou d'autres signes qui reveillent en nous des idées simples que la coutume y a attachées ou de leur combinaison; et quelques idées nouvelles que St Paul eut receu lors qu'il fut ravi au troisieme Ciel, tout ce qu'il en a pû dire, fut que ce sont des choses que l'oeil n'a point vues que l'oreille n'a point ouyes et qui ne sont jamais entrées dans le coeur de l'homme. Supposé qu'il y eut des creatures dans le globe de Jupiter pourvues de six sens, et que Dieu donnât surnaturellement à un homme d'entre nous les idées de ce sixieme sens, il ne pourra point les faire naître par des paroles dans l'esprit des autres hommes. Il faut donc distinguer entre Revelation originale et Traditionale; la premiere est une impression que Dieu fait immediatement sur l'esprit à laquelle nous ne pouvons fixer aucunes bornes, l'autre ne vient que par les voyes ordinaires de la communication, et ne sauroit donner de nouvelles idées simples. §. 4. Il est vray qu'encor les verités qu'on peut decouvrir par la raison nous peuvent estre communiquées par une revelation traditionale, comme si Dieu avoit voulu communiquer aux hommes des theoremes Geometriques, mais ce ne seroit pas avec autant de certitude que si nous en avions la demonstration tirée de la liaison des idées. C'est aussi comme Noé avoit une connoissance plus certaine du deluge que celle que nous en acquerons par le livre de Moyse; et comme l'asseurance de celuy qui a vû que Moyse l'ecrivoit actuellement, et qu'il faisoit les miracles qui justifient son inspiration estoit plus grande que la nostre. §. 5. C'est ce qui fait que la revelation ne peut aller contre une claire evidence de raison, parceque lors même que la Revelation est immediate et originale, il faut savoir avec evidence que nous ne nous trompons point en l'attribuant à Dieu et que nous en comprenons le sens; et cette evidence ne peut jamais estre plus grande que celle de nostre connoissance intuitive. Et par consequent nulle proposition ne sauroit estre reçue pour revelation divine lors qu'elle est opposée contradictoirement à cette connoissance immediate. Autrement il ne resteroit plus de difference dans le monde entre la verité et la fausseté, nulle mesure du croyable et de l'incroyable. Et il n'est point concevable qu'une chose vienne de Dieu, ce bien faisant auteur de nostre estre, laquelle estant reçue pour veritable doit renverser les fondemens de nos connoissances et rendre toutes nos facultés inutiles. §. 6. Et ceux qui n'ont la revelation que mediatement ou par tradition de bouche en bouche ou par ecrit, ont encor plus besoin de la raison pour s'en asseurer. §. 7. Cependant il est toujours vray que les choses qui sont au delà de ce que nos facultés naturelles peuvent decouvrir, sont les propres matieres de la foy. Comme la chute des anges rebelles, la ressuscitation des morts. §. 9. C'est là où il faut ecouter uniquement la revelation. Et même à l'egard des propositions probables, une revelation evidente nous determinera contre la probabilité. THEOPH. Si vous ne prenez la foy que pour ce qui est fondé dans des Motifs de credibilité (comme on les appelle) et la detachez de la grace interne qui y determine l'esprit immediatement, tout ce que vous dites, Monsieur, est incontestable. [Car] il faut avouër qu'il y a bien des jugemens plus evidens que ceux qui dependent de ces motifs. Les uns y sont plus avancés que les autres, et mème il y a quantité de personnes quineles ont jamais connus, et encor moins pesés, et qui par consequent n'ont pas mème ce qui pourroit passer pour un motif de probabilité. Mais la grace interne du S. Esprit y supplée immediatement d'une maniere surnaturelle, et c'est ce qui fait ce que les theologiens appellent proprement une foy divine. Il est vray que Dieu ne la donne jamais que lors que ce qu'il fait croire est fondé en raison; autrement il detruiroit les moyens de connoitre la verité, et ouvriroit la porte à l'Enthousiasme: mais il n'est point necessaire que tous ceux qui ont cette foy divine connoissent ces raisons, et encor moins qu'ils les ayent toujours devant les yeux. Autrement les simples et idiots, au moins aujourd'huy, n'auroient jamais la vraye foy, et les plus éclairés ne l'auroient pas quand ils pourroient en avoir le plus de besoin, car ils ne peuvent pas se souvenir tousjours des raisons de croire. La question de l'usage de la raison en Theologie a esté des plus agitées, tant entre les Sociniens et ceux qu'on peut appeller Catholiques dans un sens general, qu'entre les Reformés et les Evangeliques, comme on nomme preferablement en Allemagne ceux que plusieurs appellent Lutheriens mal à propos. Je me souviens d'avoir lû un jour une Metaphysique d'un Stegmannus Socinien (different de Josué Stegman qui a ecrit luy mème contre eux) qui n'a pas encor esté imprimée que je sache; de l'autre costé un Keslerus Theologien de Saxe a ecrit une Logique et quelques autres sciences philosophiques opposées exprés aux Sociniens. On peut dire generalement, que les Sociniens vont trop vite à rejetter tout ce qui n'est pas conforme à l'ordre de la nature, lors mème qu'ils n'en sauroient prouver absolument l'impossibilité. Mais aussi leurs adversaires quelque fois vont trop loin, et ponssent le mystere jusqu'aux bords de la contradiction; en quoy ils font du tort à la verité qn'ils tachent de defendre, et je fus surpris de voir un jonr dans la Somme de Theologie du P. Honoré Fabry, qui d'ailleurs a esté un des plus habiles de son ordre, qu'il nioit dans les choses divines (comme font encor quelques autres Theologiens) ce grand principe qui dit: que les choses qui sont les mèmes avec une troisieme, sont les mêmes entre elles. C'est donner cause gagnée aux adversaires sans y penser et oster toute certitude à tout raisonnement. Il faut dire plustost que ce principe y est mal appliqué. Le même auteur rejette dans sa Philosophie les distinctions virtuelles que les Scotistes mettent dans les choses creées, parce qu'elles renverseroient, dit il, le principe de contradiction: et quand on luy objecte qu'il faut admettre ces distinctions en Dieu, il repond que la foy l'ordonne. Mais comment la foy peut elle ordonner quoy que ce soit, qui renverse un principe, sans lequel toute creance [et] affirmation ou negation seroit vaine? Il faut donc necessairement que deux propositions vrayes en mème temps ne soyent point tout à fait contradictoires; et si A et C ne sont point la même chose, il faut bien que B qui est le mème avec A, soit pris autrement que B qui est le même avec C. Nicolaus Vedelius Professeur de Geneve et depuis de Deventer a publié autrefois un livre intitulé Rationale Theologicum à qui Jean Musaeus Professeur de Jena (qui est une Université Evangelique en Thuringue) opposa un autre livre sur le mème sujet, c'est à dire, Sur l'usage de la Raison en Theologie. Je me souviens de les avoir considerés autrefois, et d'avoir remarqué que la controverse principale estoit embrouïllée par des questions incidentes, comme lors qu'on demande ce que c'est qu'une conclusion theologique, et s'il en faut juger par les termes qui la composent, ou par le moyen qui la prouve, et par consequent si Okam a eu raison ou non de dire que la science d'une mème conclusion est la mème quelque moyen qu'on employe à la prouver. Et on s'arreste sur quantité d'autres minuties encor moins considerables, qui ne regardent que les Termes. Cependant Musaeus convenoit luy mème que les principes de la raison necessaires d'une necessité Logique, c'est à dire, dont l'opposé implique contradiction, doivent et peuvent estre employés seurement en Theologie: mais il avoit sujet de nier que ce qui est seulement necessaire d'une necessité physique (c'est à dire, fondée sur l'induction de ce qui se pratique dans la nature, ou sur les loix naturelles qui sont pour ainsi dire d'institution divine) suffit pour refuter la creance d'un mystere ou d'un miracle; puisqu'il depend de Dieu de changer le cours ordinaire des choses. C'est ainsi que selon l'ordre de la nature on peut asseurer qu'une même personne ne sauroit estre en mème temps merc et vierge, ou qu'un corps humain ne sauroit manquer de tomber sous les sens; quoy que le contraire de l'un et de l'autre soit possible à Dieu. Vedelius aussi paroit convenir de cette distinction. Mais on dispute quelquefois sur certains principes s'ils sont necessaires logiquement, ou s'ils ne le sont que physiquement. Telle est la dispute avec les Sociniens, si la subsistence peut estre multipliée lors que l'essence singuliere ne l'est pas; Et la dispute avec les Zwingliens, si un corps ne peut estre que dans un lieu. Or il faut avouer que toutes les fois que la necessité Logique n'est point demontrée, on ne peut presumer dans une proposition qu'une necessité physique. Mais il me semble qu'il reste une question que les auteurs dont je viens de parler n'ont pas assés examinée, que voicy: Supposé que d'un costé se trouve le sens literal d'un texte de la Sainte Ecriture, et que de l'autre costé se trouve une grande apparence d'une impossibilité Logique, ou du moins une impossibilité physique reconnue; s'il est plus raisonnable de renoncer au sens literal ou de renoncer au principe philosophique? Il est seur qu'il y a des endroits où l'on ne fait point difficulté de quitter la lettre, comme lors que l'Ecriture donne des mains à Dieu, et luy attribue la colere, la penitence, et autres affections humaines. Autrement il faudroit se ranger du costé des Anthropomorphites, ou de certains fanatiques d'Angleterre, qui crurent qu'Herode avoit esté metamorphosé effectivement en un renard, lors que Jesus Christ l'appella de ce nom. C'est icy que les regles d'interpretation ont lieu, et si elles ne fournissent rien qui combatte le sens literal pour favoriser la maxime philosophique; et si d'ailleurs le sens literal n'a rien qui attribuë à Dieu quelque imperfection, ou entraine quelque danger dans la pratique de la pieté, il est plus seur et même plus raisonnable de le suivre. Ces deux auteurs que je viens de nommer disputent encor sur l'entreprise de Kekerman qui vouloit demontrer la Trinité par la raison, comme Raimond Lulle avoit aussi taché de faire autrefois. Mais Musaeus reconnoit avec assés d'equité que si la demonstration de l'auteur Reformé avoit esté bonne et juste, il n'y auroit rien eu à dire; et qu'il anroit euraison de soùtenir par raport à cet article que la lumiere du S. Esprit pourroit estre allumée par la philosophie. Ils ont agité aussi la question fameuse, si ceux, qui sans avoir connoissance de la revelation du Vieux ou Nouveau Testament sont morts dans des sentimens d'une pieté naturelle, ont pù estre sauvés par ce moyen, et obtenir remission deleurspechés? L'on sait que Clement d'Alexandrie, Justin Martyr, et S. Chrysostome en quelque façon y ont incliné, et même je fis voir autrefois à M. Pelisson, que quantité d'excellens docteurs de l'Eglise Romaine, bien loin de condamner les Protestans non opiniastres, ont même voulu sauver des Payens, et soutenir que les personnes dont je viens de parler avoient pû estre sauvées par un acte de contrition, c'est à dire, de penitence fondée sur l'amour de bienveillance, en vertu du quel on ayme Dieu sur toutes choses, parce que ses perfections le rendent souverainement aimable. Ce qui fait qu'ensuitte on est porté de tout son coeur à se conformer avec sa volonté et à imiter ses perfections pour nous mieux joindre avec luy: puisqu'il paroist juste que Dieu ne refuse point sa grace à ceux qui sont dans de tels sentimens. Et sans parler d'Erasme et de Ludovicus Vives, je produisis le sentiment de Jaques Payva Andradius docteur Portugais fort celebre de son temps, qui avoit esté un desTheologiens du Concile de Trente, et qui avoit dit mème que ceux qui n'en convenoient pas faisoient Dieu cruel au supreme degré (neque enim, inquit, immanitas deterior ulla esse potest). M. Pelisson eùt de la peine à trouver ce livre dans Paris, marque que des auteurs estimés dans leur temps sont souvent negligés ensuitte. C'est ce qui a fait juger à M. Bayle que plusieurs ne citent Andradius que sur la foy de Chemnitius son Antagoniste. Ce qui peut bien estre: mais pour moy je l'avois lù avant que de l'alleguer. Et sa dispute avec Chemnitius l'a rendu celebre en Allemagne, car il avoit ecrit pour les Jesuites contre cet auteur, et on trouve dans son livre quelques particularités touchant l'origine de cette fameuse compagnie. J'ay remarqué que quelques Protestans nommoient [meme] Andradiens ceux qui estoient de son avis sur la matiere dont je viens de parler. Il y a eu des auteurs qui ont écrit exprés du salut d'Aristote sur ces mèmes principes avec approbation des Censeurs. Les livres aussi de Collius en Latin, et de M. La Mothe le Vayer en françois sur le salut des Payens sont fort connus. Mais un certain Franciscus Puccius alloit trop loin. S. Augustin tout habile et penetrant qu'il a esté, s'est jetté dans une autre extremité, jusqu'à condamner les enfans morts sans baptème, et les Scholastiques paroissent avoir eu raison de l'abandonner; quoyque des personnes habiles d'ailleurs, et quelques unes d'un grand merite, mais d'une humeur un peu misanthrope à cet egard, ayent voulu resusciter cette doctrine de ce Pere, et l'ayent peut estre outrée. Et cet Esprit peut avoir eu quelque influence dans la dispute entre plusieurs docteurs trop animés, et les Jesuites Missionaires de la Chine qui avoient insinué que les anciens Chinois avoient eu la vraye Religion de leur temps et des vrays saints, et que la doctrine de Confutius n'avoit rien d'idolâtre ni d'Athée. Il semble qu'on a eu plus de raison à Rome de ne pas vouloir condamner une des plus grandes nations sans l'entendre. Bien nous en prend que Dieu est plus philantrope que les hommes. Je connois des personnes qui croyant marquer leur zele par des sentimens durs, s'imaginent qu'on ne sauroit croire le peché originel sans estre de leur opinion, mais c'est en quoy ils se trompent. Et il ne s'ensuit point que ceux qui sauvent les Payens ou autres qui manquent des secours ordinaires, le doivent attribuer aux seules forces de la nature (quoyque peutestre quelques Peres ayent esté de cet avis) puis qu'on peut soutenir que Dieu leur donnant la grace d'exciter un acte de contrition, leur donne aussi, soit explicitement soit virtuellement, mais toujours surnaturellement, avant que de mourir, quand ce ne seroit qu'aux derniers momens toute la lumiere de la foy et toute l'ardeur de la charité qui leur est necessaire pour le salut. Et c'est ainsi que des Reformés expliquent chez Vedelius le sentiment de Zwinglius, qui avoit esté aussi exprés sur ce point du salut des hommes vertueux du Paganisme, que les docteurs de l'Eglise Romaine l'ont pù estre. Aussi cette doctrine n'at-elle rien de commun pour cela avec la doctrine particuliere des Pelagiens ou des Demipelagiens dont on sait que Zwingle estoit fort eloigné. Et puis qu'on enseigne contre les Pelagiens une grace surnaturelle en tous ceux qui ont la foy (en quoy conviennent les trois Religions reçuës, excepté peutestre les disciples de M. Pajon) et qu'on accorde mème ou la foy ou du moins des mouvemens approchans aux enfans qui reçoivent le baptême; il n'est pas fort extraordinaire d'en accorder autant, au moins à l'article de la mort, aux personnes de bonne volonté qui n'ont pas eu le bonheur d'estre instruites à l'ordinaire dans le Christianisme. Mais le parti le plus sage est de ne rien determiner sur des points si peu connus, et de se contenter de juger en general que Dieu ne sauroit rien faire qui ne soit plein de bonté et de justice: melius est dubitare de occultis quam litigare de incertis (Augustin. Lib. 8. Genes. ad lit. c. 5). Chapitre XIX De l'Enthousiasme §. 1. PHILAL. [Plût à Dieu que tous lesTheologiens et S. Augustin luy même eussent toujours pratiqué la maxime exprimée dans ce passage. Mais les hommes croyent que l'esprit dogmatisant est une marque de leur zele pour la verité, et c'est tout le contraire. On ne l'ayme veritablement qu'à proportion qu'on ayme à examiner les preuves qui la font connoitre pour ce qu'elle est. Et quand on precipite son jugement, on est toujours poussépar des motifs moins sinceres. §. 2. L'esprit de dominer n'est pas un des moins ordinaires, et une certaine complaisance qu'on a po. ur ses propres reveries en est un autre qui fait naître l'Enthousiasme. §. 3. C'est le nom qu'on donne au defaut de ceux qui s'imaginent une revelation immediate lors qu'elle n'est point fondée en raison. §. 4. Et comme l'on peut dire que la raison est une revelation naturelle dont Dieu est l'auteur de même qu'il l'est de la nature; l'on peut dire aussi que la Revelation est une raison surnaturelle, c'est à dire, une raison etenduë par un nouveau fonds de decouvertes emanées immediatement de Dieu. Mais ces decouvertes supposent que nous avons le moyen de les discerner, qui est Raison même: et la vouloir proscrire pour faire place à la revelation ce seroit s'arracher les yeux pour mieux voir les Satellites de Jupiter à travers d'un telescope. §. 5. La source de l'Enthousiasme est qu'une revelation immediate est plus commode et plus courte qu'un raisonnement long et penible, et qui n'est pas toujours suivi d'un heureux succés. On a vû dans tous les siecles des hommes dont la melancolie mêlée avec la devotion jointe à la bonne opinion qu'ils ont eue d'eux mêmes, leur a fait accroire qu'ils avoient une toute autre familiarité avec Dieu que les autres hommes. Ils supposent qu'il l'a promise aux siens, et ils croyent estre son peuple preferablement aux autres. §. 6. Leur fantaisie devient une illumination et une autorité divine, et leurs desseins sont une direction infaillible du ciel, qu'ils sont obligés de suivre. §. 7. Cette opinion a fait des grands effets et causé des grands maux, car un homme agit plus vigoureusement, lors qu'il suit ses propres impulsions et que l'opinion d'une autorité divine est soutenuë par nostre inclination. §. 8. Il est difficile de le tirer de là, parce que cette pretenduë certitude sans preuve flatte la vanité et l'amour qu'on a pour ce qui est extraordinaire. Les fanatiques comparent leur opinion à la vue et au sentiment. Ils voyent la lumiere divine comme nous voyons celle du soleil en plein midy, sans avoir besoin que le crepuscule de la raison la leur montre. §. 9. Ils sont asseurés parce qu'ils sont asseurés et leur persuasion est droite parce qu'elle est forte, car c'est à quoy se reduit leur langage figuré. §. 10. Mais comme il y a deux perceptions, celle de la proposition et celle de la revelation, on peut leur demander où est la clarté. Si c'est dans la vue de la proposition, à quoy bon la revelation: Il faut donc que ce soit dans le sentiment de la revelation: mais comment peuvent ils voir que c'est Dieu qui revele et que ce n'est pas un feu follet qui les promene[sans cesse] autour de ce cercle: c'est une revelation parce que je le croy fortement, et je le croy parce que c'est une revelation. §. 11. y a-t-il quelque chose plus propre à se precipiter dans l'erreur, que de prendre l'imagination pour guide. §. 12. S. Paul avoit un grand zele quand il persecutoit les Chretiens et ne laissoit pas de se tromper: l'on sait que le diable a eu des Martyrs, et s'il suffit d'estre bien persuadé, on ne saura distinguer les illusions de Satan des inspirations du St Esprit. §. 14. C'est donc la raison qui fait connoitre la verité de la revelation. §. 15. Et si nostre creance la prouvoit ce seroit le cercle dont je viens de parler. Les saints hommes qui recevoient des revelations de Dieu, avoient des signes exterieurs qui les persuadoient de la verité de la lumiere interne. Moyse vit un buisson qui brûloit sans se consumer et entendit une voix du milieu du buisson: et Dieu pour l'asseurer d'avantage de sa mission, lors qu'il l'envoya en Egypte pour delivrer ses freres, y employa le miracle de la verge changée en serpent. Gedeon fut envoyé par un Ange pour delivrer le peuple d'Israel du joug des Madianites. Cependant il demanda un signe pour estre convaincu que cette commission luy estoit donnée de la part de Dieu. §. 16. Je ne nie cependant pas que Dieu n'illumine quelquefois l'esprit des hommes pour leur faire comprendre certaines verités importantes ou pour les porter à des bonnes actions par l'influence et l'assistance immediate du S. Esprit sans aucuns signes extraordinaires qui accompagnent cette influence. Mais aussi dans ces cas nous avons la raison et l'Ecriture, deux regles infaillibles pour juger de ces illuminations, car si elles s'accordent avec ces regles nous ne courons du moins aucun risque en les regardant comme inspirées de Dieu, encor que ce ne soit peutestre pas une revelation immediate. THEOPH. L'Enthousiasme estoit au commencement un bon nom. Et comme le sophisme marque proprement un exercice de la sagesse, l'Enthousiasme signifie qu'il y a une divinité en nous. Est Deus in nobis. Et Socrate pretendoit qu'un Dieu ou Demon luy donnoit des avertissemens interieurs, de sorte qu'Enthousiasme seroit un instinct divin. Mais les hommes ayant consacré leurs passions, [et fait passer] leurs fantaisies, et leurs songes et jusqu'à leur fureur pour quelque chose de divin; l'Enthousiasme çommenca à signifier un dereglement d'esprit attribué à la force de quelque divinité, qu'on supposoit dans ceux qui en estoient frappés. Car les devins et les devineresses faisoient paroitre une alienation d'esprit, lors que leur Dieu s'emparoit d'eux, comme la Sibylle de Cume chez Virgile. Depuis on l'attribue à ceux qui croyent sans fondement que leurs mouvemens viennent de Dieu. Nisus chez le mème Poete se sentant poussé par je ne say quelle impulsion à une entreprise dangereuse, où il perit avec son ami, la luy propose en ces termes pleins d'un doute raisonnable: Di ne hunc ardorem mentibus addunt Euryale an sua cuique Deus fit dira cupido.? Il ne laissa pas de suivre cet instinct qu'il ne savoit pas s'il venoit de Dieu ou d'une malheureuse envie de se signaler. Mais s'il avoit reussi il n'auroit point manqué de s'en authoriser dans un autre cas, et de se croire poussé par quelque puissance divine. Les Enthousiastes d'aujourd'huy croyent de recevoir encor de Dieu des dogmes qui les eclairent. Les Trembleurs sont dans cette persuasion, et Barclay leur premier auteur methodique, pretend qu'ils trouvent en eux une certaine lumiere qni se fait connoître par elle même. Mais pourquoy appeller lumiere ce qui ne fait rien voir? Je say qu'il y a des personnes de cette disposition d'esprit, qui voyent des étincelles et même quelque chose de plus lumineux, mais cette image de lumiere corporelle exeitée quand leurs esprits sont echauffés ne donne point de lumiere à l'esprit. Quelques personnes idiotes, ayant l'imagination agitée, se forment des conceptions qu'ils n'avoient point auparavant; ils sont en êtat de dire des belles choses à leur sens, ou du moins de fort animées; ils admirent eux mêmes et font admirer aux autres cette fertilité qui passe pour inspiration. Cet avantage leur vient en bonne partie d'une forte imagination que la passion anime, et d'une memoire heureuse qui a bien retenu les manieres de parler des livres prophetiques que la lecture ou les discours des autres leur ont rendus familiers. Antoinette de Bourignon se servoit de la facilité qu'elle avoit de parler et d'ecrire, comme d'une preuve de sa Mission divine. Et je connois un visionnaire qui fonde la sienne sur le talent qu'il a de parler et prier tout haut presqu'une journée entiere sans se lasser et sans demeurer à sec. Il y a des personnes qui aprés avoir pratiqué des austerités, ou aprés un estat de tristesse, goùtent une paix et consolation dans l'ame qui les ravit, et ils y trouvent tant de douceur qu'ils croyent que c'est un effet du S. Esprit. Il est bien vray que le contentement qu'on trouve dans la consideration de la grandeur et de la bonté de Dieu, dans l'accomplissement de sa volonté, dans la pratique des vertus; est une grace deDieu et des plus grandes: mais ce n'est pas toujours une grace qui ait besoin d'un secours surnaturel nouveau, comme beaucoup de ces bonnes gens le pretendent. On a vû il n'y a pas longtemps une Demoiselle fort sage en toute autre cho.se qui croyoit dés sa jeunesse de parler à Jesus Christ et d'estre son Epouse d'une maniere toute particuliere. Sa mere, à ce qu'on racontoit, avoit un peu donné dans l'Enthousiasme, mais la fille ayant commencé de bonne heure, estoit allée bien plus avant. Sa satisfaction et sa joye estoit indicible, sa sagesse paroissoit dans sa conduite, et son esprit dans ses discours. La chose alla cependant si loin qu'elle recevoit des lettres qu'on addressoit à Nostre Seigneur, et elle les renvoyoit cachetées comme elle les avoit reçues avec la reponse qui paroissoit quelquefois faite à propos et toujours raisonnable. Mais enfin elle cessa d'en recevoir de peur de faire trop de bruit. En Espagne elle auroit esté une autre S. Terese. Mais toutes les personnes qui ont de pareilles visions n'ont pas la même conduitte. Il y en a qui cherchent à faire secte et mème à faire naître des troubles: et l'Angleterre en a fait une etrange epreuve. Quand ces personnes agissent de bonne foy, il est difficile de les ramener: quelquefois le renversement de tous leurs desseins les corrige, mais souvent c'est trop tard. Il y avoit un visionnaire mort depuis peu, qui se croyoit immortel, parce qu'il estoit fort agé et se portoit bien, et sans avoir lû le livre d'un Anglois publié depuis peu (qui vouloit faire croire que Jesus Christ estoit venu encor pour exempter de la mort corporelle les vrays croyans) il estoit à peu prés dans les mèmes sentimens depuis longues années. Mais quand il se sentit mourir il alla jusqu'à douter de toute la Religion parce qn'elle ne repondoit pas à sa chimere. Quirin Kulman Silesieu homme de scavoir et d'esprit, mais qui avoit donné depuis dans deux sortes de visious egalement daugereuses, l'une des Enthousiastes, l'autre des Alchymistes, et qui a fait du bruit en Angleterre, eu Hollande, et jusqu'à Constantinople; s'estant enfin avisé d'aller en Moscovie et de s'y mèler dans certaines intrigues contre le Ministere, dans le temps que la Princesse Sophie y gouveruoit, fut condamné au feu, et ne mourut pas en homme persuadé de ce qu'il avoit preché. Les dissensions de ces gens entre eux les devroit encor convaincre que leur pretendu temoignage interne n'est point divin; et qu'il faut d'autres marques pour le justifier. Les Labbadistes par exemple ne s'accordent pas avec Madelle Antoinette, et quoyque William Pen paroisse avoir eu dessein dans son voyage d'Allemagne, dont ou a publié une relation, d'establir une espece d'intelligence entre ceux qui se fondent sur ce temoignage, il ne paroit pas qu'il ait rëussi. Il seroit à ouhaiter à la verité, que les gens de bien fusseut d'iutelligence et agissent de concert: rien ne seroit plus capable de rendre le genre humain meilleur et plus heureux, mais il faudroit qu'ils fussent eux mèmes veritablement du nombre des gens de bien, c'est à dire, bien faisaus, et de plus, dociles et raisonnables: au lieu qu'on n'accuse que trop ceux qu'ou appelle devots aujourd'huy d'estre durs, imperieux, entètés. Leur dissensions font paroitre au moins que leur temoignage interne a besoin d'une verification exterue pour estre crù, et il leur faudroit des miracles pour avoir droit de passer pour prophetes et inspirés. Il y auroit pourtant un cas où ces inspirations porteroient leur preuves avec elles, ce seroit si elles éclairoient veritablement l'esprit par des decouvertes importantes de quelques connoissances extraordinaires qui seroient au dessus des forces de la personne qui les auroit acquises sans aucun secours externe. Si Jacob Böhme fameux cordonnier de la Lusace, dont les ecrits ont esté traduits de l'Allemand en d'autres langues sous le nom de Philosophe Teutonique, et ont en effet quelque chose de grand et de beau pour un homme de cette condition; avoit sû faire de l'or, comme quelque suns se le persuadent, ou comme fit S. Jean l'Evangeliste si nous en croyons ce que dit un hymne fait à son honneur: Inexhaustum fert thesaurum Qui de virgis fecit aurum, Gemmas de lapidibus. on auroit eu quelque lieu de donner plus de creance à ce cordonnier extraordinaire. Et si Mad. Antoinette Bouriguon avoit fourni à Bertrand la Coste ingenieur François à Hambourg la lumiere dans les sciences qu'il crut avoir reçu d'elle, comme il le marque en luy dediant son livre de la Quadrature du Cercle (où faisant allusion à Antoinette et Bertrand, il l'appelloit l'A en Theologie, comme il se disoit estre luy même le B en Mathematique), on n'auroit sçû que dire. Mais on ne voit point d'exemples d'un succés considerable de cette nature, non plus que des predictions bien circonstantiées qui ayent reussi à de telles gens. Les propheties de Poniatovia, de Drabitius et d'autres que le bon homme Comenius publia dans son Lux in tenebris, et qui contribuerent à des remuemens dans les terres hereditaires de l'Empereur, se trouverent fausses et ceux qui y donnerent creance furent malheureux. Ragozky Prince de Transsilvanie fut poussé par Drabitius à l'entreprise de Pologne, où il perdit son armée, ce qui luy fit enfin perdre les Estats avec la vie: et le pauvre Drabitius longtemps aprés, à l'age [de plus] de 80 ans, eut enfin la têtetranchée par ordre de l'Empereur. Cependant je ne doute point qu'il n'y ait des gens maintenant qui fassent revivre ces predictions mal à propos, dans la conjoncture presente des desordres de la Hongrie; ne considerant point que ces pretendus prophetes parloient des evenemens de leur temps. En quoy ils feroient à peu prés comme celuy qui aprés le bombardement de Bruxelles publia une feuille volante où il y avoit un passage pris d'un livre de Melle Antoinette qui ne voulut point venir dans cette ville parce que (si je m'en souviens bien) elle avoit songé de la voir en feu: mais ce bombardement arriva longtemps aprés sa mort. J'ay connu un homme qui alla en France durant la guerre qui fut terminée par la paix de Nimwegue, importuner M. de Montausier et M. de Pomponne sur le fondement des propheties publiées par Comenius: et il se seroit crû inspiré luy mème (je pense) s'il luy fut arrivé de faire ses propositions dans un temps pareil au nostre. Ce qui fait voir non seulement le peu de fondement, mais aussi le danger de ces entètemens. Les histoires sont pleines du mauvais effet des propheties fausses ou mal entenduës, comme l'on peut voir dans une savante et judicieuse dissertation De officio viri boni circa futura contingentia, que feu M. Jacobus Thomasius Professeur celebre à Leipzic donna autrefois au public. Il est vray cependant que ces persuasions font quelquefois un bon effet et servent à des grandes choses: Car Dieu se peut servir de l'erreur pour etablir ou maintenir la verité; mais je ne croy point qu'il soit permis facilement à nous de se servir des fraudes pieuses pour une bonne fin. Et quant aux dogmes de Religion, nous n'avons point besoin de nouvelles Revelations: c'est assés qu'on nous propose des regles salutaires pour que nous soyons obligés de les suivre, quoyque celuy qui les propose ne fasse aucun miracle. Et quoyque Jesus Christ en fut muni il ne laissa pas de refuser quelquefois d'en faire pour complaire à cette race perverse qui demandoit des signes, lors qu'il ne prechoit que la vertu et ce qui avoit déja esté enseigné par la raison naturelle et les prophetes. Chapitre XX De l'erreur §. 1. PHILAL. Aprés avoir assés parlé de tous les moyens qui nous font connoitre ou deviner la verité, disons encor quelque chose de nos erreurs et mauvais jugemens. Il faut [bien] que les hommes se trompent souvent puisqu'il y a tant de dissensions entre eux. Les raisons de cela se peuvent reduire à ces quatre. (1) Le manque de preuves. (2) Le peu d'habileté à s'en servir. (3) Le manque de volonté d'en faire usage. (4) Les fausses regles de probabilité. §. 2. Quand je parle du defaut des preuves, je comprends encore celles qu'on pourroit trouver si on en avoit les moyens et la commodité: mais c'est de quoy on manque le plus souvent. Tel est l'êtat des hommes dont la vie se passe à chercher de quoy subsister: ils sont aussi peu instruits de ce qui se passe dans le monde, qu'un cheval de somme qui va toujours par le même chemin, peut devenir habile dans la Carte du pays. Il leur faudroit les langues, la lecture, la conversation, les observations de la nature et les experiences de l'art. §. 3. Or tout cela ne convenant point à leur estat, dirons nous donc que le gros des hommes n'est conduit au bonheur et à la misere que par un hazard aveugle, faut il qu'ils s'abandonnent aux opinions courantes et aux guides autorisés dans le pays, même par raport au bonheur ou malheur eternet? Ou serat-on malheureux eternellement pour estre né plustost dans un pays que dans un autre? Il faut pourtant avouër que personne n'est si fort occupé du soin de pourvoir à sa subsistance qu'il n'ait aucun temps de reste pour penser à son ame et pour s'instruire de ce qui regarde la Religion, s'il y estoit aussi appliqué qu'il l'est à des choses moins importantes. THEOPH. Supposons que les hommes ne soyent pas toujours en estat de s'instruire eux mèmes; et que ne pouvant pas abandonner avec prudence le soin de la subsistance de leur famille pour chercher des verités difficiles, ils soyent obligés de suivre les sentimens autorisés chez eux: il faudra toujours juger que dans ceux qui ont la vraye Religion, sans en avoir des preuves, la grace interieure suppléera au defaut des motifs de la credibilité; et la charité nous fait juger encor, comme je vous ay déja marqué, que Dieu fait pour les personnes de bonne volonté elevées parmi les epaisses tenebres des erreurs les plus dangereuses, tout ce que sa bonté et sa justice demandent, quoyque peutestre d'une maniere qui nous est inconnuë. On a des histoires applaudies dans l'Eglise Romaine des personnes qui ont esté ressuscitées exprés pour ne point manquer des secours salutaires. Mais Dieu peut secourir les ames par l'operation interne du S. Esprit sans avoir besoin d'un si grand miracle. Et ce qu'il y a de bon et de consolant pour le genre humain, c'est que pour se mettre dans l'estat de la grace de Dieu, il ne faut que la bonne volonté, mais sincere et serieuse. Je reconnois qu'on n'a pas même cette bonne volonté sans la grace de Dieu; d'autant que tout bien naturel ou surnaturel vient de luy: mais c'est toujours assés qu'il ne faut qu'avoir la volonté et qu'il est impossible que Dieu puisse demander une condition plus facile et plus raisonnable. §. 4. PHILAL. Il y en a qui sont assés à leur aise pour avoir toutes les commodités propres à eclaircir leurs doutes, mais ils sont detournés de cela par des obstacles pleins d'artifices qu'il est assés facile d'apercevoir, sans qu'il soit necessaire de les étaler en cet endroit. §. 5. J'ayme mieux parler de ceux qui manquent d'habileté pour faire valoir les preuves qu'ils ont pour ainsi dire sous la main, et qui ne sauroient retenir une longue suitte de consequences nipeser toutes les circonstances. Il y a des gens d'un seul syllogisme, et il y en a de deux seulement. Ce n'est pas le lieu icy de determiner si cette imperfection vient d'une difference naturelle des ames mêmes ou des organes, ou si elle depend du defaut de l'exercice qui polit les facultés naturelles: il nous suffit icy qu'elle est visible et qu'on n'a qu'à aller du Palais ou de la Bourse aux hôpitaux et aux petites maisons pour s'en apercevoir. THEOPH. Ce ne sont pas les pauvres seuls qui sont necessiteux, il manque plus à certains riches qu'à eux, parce que ces riches demandent trop et se mettent volontairement dans une espece d'indigence, qui les empeche de vaquer aux considerations importantes. L'exemple y fait beaucoup.. On s'attache à suivre celui de ses pareils, qu'on est obligé de pratiquer sans faire paroitre un esprit de contrarieté, et cela fait aisement qu'on leur devient semblable: Il est bien difficile de contenter en même temps la raison et la coutume. Quant à ceux qui manquent de capacité, il y en a peut estre moins qu'on ne pense, je croy que le bon sens avec l'application peuvent suffire à tout ce qui ne demande pas de la promptitude. Je presuppose le bon sens parce que je ne crois pas que vous vouliez exiger la recherche de la verité des habitans des petites maisons. Il est vray qu'il n'y en a pas beaucoup qui n'en pourroient revenir, si nous en connoissions les moyens, et quelque difference originale qu'il y ait entre nos ames (comme je croy en effet qu'il y en a) il est toujours seur que l'une pourroit aller aussi loin que l'autre (mais non pas peut estre si viste) si elle estoit menée comme il faut. §. 6. PHILAL. Il y a une autre sorte de gens qui ne manquent que de volonté. Un violent attachement au plaisir, une constante application à ce qui regarde leur fortune, une paresse ou negligence generale, une aversion particuliere pour l'etude et la meditation, les empechent de penser serieusement à la verité. Il y en a même qui craignent qu'une recherche exemte de toute partialité ne fut point favorable aux opiuions qui s'accommodent le mieux à leurs prejugés et à leurs desseins. On connoit des personnes qui ne veulent pas lire une lettre qu'on suppose porter de mechantes nouvelles, et bien des gens evitent d'arrester leurs comptes ou de s'informer de l'estat de leur bien, de peur d'apprendre ce qu'ils voudroient toujours ignorer. Il y en a qui ont de grands revenus, et les employent tous à des provisions pour le corps, sans songer aux moyens de perfectionner l'entendement. Ils prennent un grand soin de paroitre toujours dans un equipage propre et brillant, et ils souffrent sans peine que leur ame soit couverte de mechans haillons de la prevention et de l'erreur, et que la nudité, c'est à dire, l'ignorance paroisse à travers. Sans parler des interests qu'ils doivent prendre à un estat à venir, ils ne negligent pas moins ce qu'ils sont interessés à connoitre dans la vie qu'ils menent dans ce monde. Et c'est quelque chose d'etrange que bien souvent ceux qui regardent le pouvoir et l'autorité comme un apanage de leur naissance ou de leur fortune, l'abandonnent negligemment à des gens d'une condition inferieure à la leur, mais qui les surpassent en connoissance. Car il faut bien que les aveugles soyent conduits par ceux qui voyent, ou qu'ils tombent dans la fosse, et il n'y a point de pire esclavage que celuy de l'entendement. THEOPH. Il n'y a point de preuve plus evidente de la negligence des hommes, par rapport à leur vrais interests, que le peu de soin qu'on a de connoitre et de pratiquer ce qui convient à la santé qui est un de nos plus grands biens. Et quoyque les Grands se resentent autant et plus que les autres des mauvais effets de cette negligence; ils n'en reviennent point. Pour ce qui se raporte à la foy, plusieurs regardent la pensée qui les pourroit porter à la discussion, comme une tentation du Demon qu'ils ne croyent pouvoir mieux surmonter qu'en tournant l'esprit à toute autre chose. Les hommes qui n'ayment que les plaisirs, ou qui s'attachent à quelque occupation, ont coutume de negliger les autres affaires. Un joueur, un chasseur, un beuveur, un debauché, et mème un curieux de bagatelles, perdra sa fortune et son bien, faute de se donner la peine de solliciter un procés ou de parler à des gens en poste. Il y en a comme l'Empereur Honorius qui lors qu'on luy porta la nouvelle de la perte de Rome crùt que c'estoit sa poule qui portoit ce nom, ce qui le facha plus que la verité [lors qu'il la sçût]. Il seroit à souhaiter que les hommes qui ont du pouvoir, eussent de la connoissance à proportion; mais quand le detail des sciences, des arts, de l'histoire et des langues n'y seroit pas; un jugement solide et excercé et une connoissance des choses egalement grandes et generales, en un mot summa rerum pourroit suffire. Et comme l'Empereur Auguste avoit un abregé des forces et besoins de l'Estat qu'il appelloit Breviarium Imperii, on pourroit avoir un abregé des interests de l'homme qui meriteroit d'estre appellé Enchiridion Sapientiae, si les hommes vouloient avoir soin de ce qui leur importe le plus. §. 7. PHILAL. Enfin la pluspart de nos erreurs viennent des fausses mesures de probabilité qu'on prend, soit en suspendant son jugement malgré des raisons manifestes, soit en le donnant malgré des probabilités contraires. Ces fausses mesures consistent (1) dans des propositions douteuses prises pour principes, (2) dans des hypotheses reçuës, (3) dans les passions ou inclinations dominantes, et (4) dans l'autorité. §. 8. Nous jugeons ordinairement de la veritépar la conformité avec ce que nous regardons comme principes incontestables, et cela nous fait mepriser le temoignage des autres et même celuy de nos sens quand ils y sont ou paroissent contraires: mais avant que de s'y fier avec tant d'asseurance, il faudroit les examiner avec la derniere exactitude. §. 9. Les enfans reçoivent des propositions qui leur sont inculquées par leurs pere et mere, nourrices, precepteurs et autres qui sont autour d'eux, et ces propositions ayant pris racine, passent pour sacrées comme un Urim et Thummim que Dieu auroit mis luy même dans l'ame. §. 10. On a de la peine à souffrir ce qui choque ces oracles internes pendant qu'on digere les plus grandes absurdités qui s'y accordent. Cela paroit par l'extreme obstination qu'on remarque dans differens hommes à croire fortement des opinions directement opposées, comme des articles de foy, quoyqu'elles soyent fort souvent egalement absurdes. Prenez un homme de bon sens, mais persuadé de cette maxime qu'on doit croire ce qu'on croit dans sa communion telle qu'on l'enseigne à Wittenberg ou en Suede, quelle disposition n'a-t-il pas à recevoir sans peine la doctrine de la consubstantiation et à croire qu'une même chose est chair et pain à la fois. THEOPH. Il paroit bien, Monsieur, que vous n'estes pas assés instruit des sentimens des Evangeliques qui admettent la presence reelle du corps de nostre Seigneur dans l'Eucharistie. Ils se sont expliqués mille fois qu'ils ne veulent point de consubstantiation du pain et du vin avec la chair et le sang de Jesus Christ, et encor moins qu'une mème chose est chair et pain ensemble. Ils enseignent seulement qu'en recevant les symboles visibles, on reçoit d'une maniere invisible et surnaturelle le corps du Sauveur, sans qu'il soit enfermé dans le pain. Et la presence qu'ils entendent n'est point locale, ou spatiale pour ainsi dire, c'est à dire determinée par les dimensions du corps present: de sorte que tout ce que les sens y peuvent opposer ne les regarde point. Et pour faire voir que les inconveniens qu'on pourroit tirer de la raison ne les touchent point non plus, ils declarent que ce qu'ils entendent par la substance du corps ne consiste point dans l'etenduë ou dimension, et ils ne font point difficulté d'admettre que le corps glorieux de Jesus Christ garde une certaine presence ordinaire et locale, mais convenable à son Etat dans le lieu sublime où il se trouve; toute differente de cette presence sacramentale dont il s'agit icy, ou de sa presence miraculeuse avec laquelle il gouverne l'Eglise, qui fait qu'il est non pas partout comme Dieu, mais là où il veut bien estre ce qui est le sentiment des plus moderés. De sorte que pour montrer l'absurdité de leur doctrine, il faudroit demontrer que toute l'essence du corps ne consiste que dans l'etenduë et de ce qui est uniquement mesuré par là, ce que personne n'a encor fait que je sache. Aussi toute cette difficulté ne regarde pas moins les Reformés qui suivent les confessions Gallicane et Belgique, la declaration de l'assemblée de Sendomir composée de gens des deux confessions, Augustane et Helvetique, conforme à la confession Saxonne destinée pour le Concile de Trente; la profession de foy des Reformés venus au Colloque de Thorn convoqué sous l'autorité d'Uladislas Roy de Pologne; et la doctrine constante de Calvin et de Beze, qui ont declaré le plus distinctement et le plus fortement du monde que les symboles fournissent effectivement ce qu'ils representent, et que nous devenons participans de la substance même du corps et du sang de Jesus Christ. Et Calvin aprés avoir refuté ceux qui se contentent d'une participation metaphorique de pensée ou de seau, et d'une union de foy; adjoute qu'on ne pourra rien dire d'assés fort pour etablir la realité, qu'il ne soit pret à signer pourvû qu'on evite tout ce qui regarde la circonscription des lieux ou la diffusion des dimensions. De sorte qu'il paroit que dans le fonds sa doctrine estoit celle de Melanchton et mème de Luther (comme Calvin le presume luy même dans une de ses lettres), excepté qu'outre la condition de la perception des Symboles dont Luther se contente, il demande encor la condition de la foy pour exclure la participation des indignes. Et j'ay trouvé Calvin si positif sur cette communion reelle en cent lieux de ses ouvrages, et mème dans les lettres familieres, où il n'en avoit point besoin; que je ne vois point de lieu de soubçonner d'artifice. §. 11. PHILAL. Je vous demande pardon si j'ay parlé de ces Messieurs selon l'opinion vulgaire. Et je me souviens maintenant d'avoir remarqué que de fort habiles Theologiens de l'Eglise Anglicane ont esté pour cette participation reelle. Mais des principes etablis passons aux hypotheses reçûes. Ceux qui reconnoissent que ce ne sont qu'hypotheses, ne laissent pas souvent de les maintenir avec chaleur, à peu prés comme des principes asseurés, et de mepriser les probabilités contraires. Il seroit insupportable à un savant professeur de voir son autorité renversée en un instant par un nouveau venu qui rejetteroit ses hypotheses; son autorité, dis-je, qui est en vogue depuis 30 ou 40 ans, acquise par bien des veilles, soutenuë par quantité de Grec et de Latin, confirmée par une tradition generale et par une barbe venerable. Tous les argumens qu'on peut employer pour le convaincre de la fausseté de son hypothese seront aussi peu capables de prevaloir sur son esprit, que les efforts que fit Borée pour obliger le voyageur à quitter son manteau qu'il tint d'autant plus ferme que ce vent souffloit avec plus de violence. THEOPH. En effet les Coperniciens ont eprouvé dans leurs adversaires, que les hypotheses reconnuës pour telles, ne laissent pas d'estre soutenuës avec un zele ardent. Et les Cartesiens ne sont pas moins positifs pour leurs particules cannelées et petites boules du second Element que si c'estoient des Theoremes d'Euclide; et il semble que le zele pour nos hypotheses n'est qu'un effet de la passion que nous avons de nous faire respecter nous mêmes. Il est vray que ceux qui ont condamné Galilée, ont crù que le repos de la terre estoit plus qu'une hypothese, car ils le jugeoient conforme à l'Ecriture et à la raison. Mais depuis on s'est aperceu que la raison au moins ne la soutenoit plus; et quant à l'Ecriture le P. Fabry penitencier de S. Pierre excellent Theologien et Philosophe, publiant dans Rome même une Apologie des Observations d'Eustachio Divini fameux opticien, ne feignit point de declarer, que ce n'estoit que provisionnellement qu'on entendoit dans le texte sacré un vray mouvement du soleil, et que si le sentiment de Copernic se trouvoit verifié on ne feroit point difficulté de l'expliquer comme ce passage de Virgile: Terraeque urbesque recedunt. Cependant on ne laisse pas de continuer en Italie et en Espagne, et même dans les pays hereditaires de l'Empereur de supprimer la doctrine de Copernic au grand prejudice de ces nations dont les esprits pourroient s'elever à des plus belles decouvertes s'ils jouissoient d'une liberté raisonnable et philosophique. §. 12. PHILAL. Les passions dominantes paroissent estre en effet, comme vous dites, la source de l'amour qu'on a pour les hypotheses, mais elles s'etendent encor bien plus loin. La plus grande probabilité du monde ne servira de rien à faire voir son injustice à un avare et à un ambitieux; et un amant aura toute la facilité du monde à se laisser duper par sa maitresse, tant il est vray que nous croyons facilement ce que nous voulons et selon la remarque de Virgile qui amant ipsi sibi somnia fingunt. C'est ce qui fait qu'on se sert de deux moyens d'echaper aux probabilités les plus apparentes, quand elles attaquent nos passions et nos prejugés. §. 13 qu'il y peut avoir quelque Sophistiquerie cachée dans l'argument qu'on nous objecte. §. 14. Et le second de supposer que nous pourrions mettre en avant de tout aussi bons, ou même de meilleurs argumens pour battre l'adversaire si nous avions la commodité, ou l'habileté, ou l'assistence qu'il nous faudroit pour les trouver. §. 15. Ces moyens de se defendre de la conviction sont bons quelquefois, mais aussi ce sont des sophismes lors que la matiere est assés eclaircie, et qu'on a tout mis en ligne de compte, car aprés cela il y a moyen de connoître sur le tout, de quel costé se trouve la probabilité. C'est ainsi qu'il n'y a point de lieu de douter que les animaux ont esté formés plustost par des mouvemens qu'un agent intelligent a conduits que par un concours fortuit des Atomes. Comme il n'y a personne qui doute le moins du monde si les caracteres d'imprimerie qui forment un discours intelligible ont esté assemblés par un homme attentif ou par un melange confus. Je croirois donc qu'il ne depend point de nous de suspendre nostre assentiment dans ces rencontres: mais nous le pouvons faire quand la probabilité est moins evidente, et nous pouvons nous contenter même des preuves plus foibles qui conviennent le mieux avec nostre inclination. §. 16. Il me paroit impraticable à la verité qu'un homme panche du costé où il voit le moins de probabilité: la perception, la connoissance et l'assentiment ne sont point arbitraires, comme il ne depend point de moy de voir ou de ne point voir la convenance de deux idées quand mon esprit y est tourné. Nous pouvons pourtant arrester volontairement le progrés de nos recherches; sans quoy l'ignorance ou l'erreur ne pourroit estre un peché en aucun cas. C'est en cela que nous exerçons nostre liberté. Il est vray que dans les rencontres où l'on n'a aucun interest, on embrasse l'opinion commune, ou le sentiment du premier venu, mais dans les points où nôtre bonheur ou malheur est interessé, l'esprit s'applique plus serieusement à peser les probabilités, et je pense qu'en ce cas, c'est à dire, lors que nous avons de l'attention, nous n'avons pas le choix de nous determiner pour le costé que nous voulons, s'il y a entre les deux partis des differences tout à fait visibles, et que ce sera la plus grande probabilité qui determinera nostre assentiment. THEOPH. Je suis de vostre avis dans le fonds, et nous nous sommes assés expliqués là dessus dans nos conferences precedentes quand nous avons parlé de la liberté. J'ay montré alors que nous ne croyons jamais ce que nous voulons, mais bien ce que nous voyons le plus apparent: et que neanmoins nous pouvons nous faire croire indirectement ce que nous voulons, en detournant l'attention d'un objet desagreable pour nous appliquer à un autre qui nous plaist; ce qui fait qu'en envisageant d'avantage les raisons d'un parti favori nous le croyons enfin le plus vraisemblable. Quant aux opinions où nous ne prenons guere d'interest, et que nous recevons sur des raisons legeres, cela se fait parce que ne remarquant presque rien qui s'y oppose, nous trouvons que l'opinion qu'on nous fait envisager favorablement, surpasse autant et plus le sentiment opposé qui n'a rien pour luy dans nostre perception que s'il y avoit eu beaucoup de raisons de part et d'autre, car la difference entre et 1, ou entre 2 et 3, est aussi grande qu'entre 9 et lo; et nous nous apercevons de cet avantage, sans penser à l'examen qui seroit encor necessaire pour juger, mais où rien ne nous convie. §. 17. PHILAL. La derniere fausse mesure de probabilité que j'ay dessein de remarquer est l'Autorité mal entendue, qui retient plus de gens dans l'ignorance et dans l'erreur que toutes les autres ensemble. Combien voit on de gens qui n'ont point d'autre fondement de leur sentiment que les opinions reçues parmi nos amis ou parmi les gens de nostre profession ou dans nostre parti, ou dans nostre pays.? Une telle doctrine a esté approuvée par la venerable antiquité, elle vient à moy sous le passeport des siecles precedens, d'autres hommes s'y rendent; c'est pourquoy je suis à l'abri de l'erreur en la recevant. On seroit aussi bien fondé à jetter à croix ou à pile pour prendre ses opinions, qu'à les choisir sur de telles regles. Et outre que tous les hommes sont sujets à l'erreur, je crois que si nous pouvions voir les secrets motifs qui font agir les savans et les chefs de parti, nous trouverions souvent toute autre chose que le pur amour de la verité. Il est seur au moins qu'il n'y a point d'opinion si absurde, qu'elle ne puisse estre embrassée sur ce fondement, puisqu'il n'y a guere d'erreur qui n'ait eu ses partisans. THEOPH. Il faut pourtant avouër qu'on ne sauroit eviter en bien des rencontres de se rendre à l'autorité. S. Augustin a fait un livre assés joli De utilitate credendi qui merite d'estre lù sur ce sujet, et quant aux opinions reçuës elles ont pour elles quelque chose d'approchant à ce qui donne ce qu'on appelle Presomption chez les Jurisconsultes: et quoyqu'on ne soit point obligé de les suivre toujours sans preuves, on n'est pas autorisé non plus à les detruire dans l'esprit d'autruy sans avoir des preuves contraires. C'est qu'il n'est point permis de rien changer sans raison. On a fort disputé sur l'argument tiré du grand nombre des approbateurs d'un sentiment, depuis que feu M. Nicole publia son livre sur l'Eglise: mais tout ce qu'on peut tirer de cet argument lors qu'il s'agit d'approuver une raison et non pas d'attester un fait, ne peut estre reduit qu'à ce que je viens de dire. Et comme cent chevaux ne courent pas plus viste qu'un cheval, quoyqu'ils puissent tirer d'avantage, il en est de même de cent hommes comparés à un seul; ils ne sauroient aller plus droit, mais ils travailleront plus efficacement, ils ne sauroient mieux juger, mais ils seront capables de fournir plus de matiere où le jugement puisse estre exercé. C'est ce que porte le proverbe: plus vident oculi quam oculus; On le remarque dans les assemblées, où veritablement quantité de considerations sont mises sur le tapis qui seroient peutestre echapées à un ou deux, mais on court risque souvent de ne point prendre le meilleur parti en concluant sur toutes ces considerations, lors qu'il n'y a point de personnes habiles chargées de les digerer et de les peser. C'est pourquoy quelques theologiens judicieux du parti de Rome, voyant que l'autorité de l'Eglise, c'est à dire, celle des plus elevés en dignité, et des plus appuyés par la multitude, ne pouvoit estre seure en matiere de raisonnement, l'ont reduite à la seule attestation des faits sous le nom de la tradition. Ce fut l'opinion de Henry Holden Anglois, docteur de Sorbonne, auteur d'un livre intitulé Analyse de la foy, où suivant les principes du Commonitorium de Vincent de Lerins, il soutient qu'on ne sauroit faire des decisions nouvelles dans l'Eglise, et que tout ce que les Eveques assemblés en Concile peuvent faire, c'est d'attester le fait de la doctrine reçuë dans leur Dioceses. Le principe est specieux tant qu'on demeure dans les generalités; mais quand on vient au fait, il se trouve que des differens pays ont receu des opinions differentes depuis longtemps; et dans les mêmes pays encor on est allé du blanc au noir, malgré les argumens de M. Arnaud contre les changemens insensibles; outre que souvent sans se borner à attester, on s'est mêlé de juger. C'est aussi dans le fonds l'opinion de Gretser savant Jesuite de Baviere, auteur d'une autre Analyse de la foy, approuvée des Theologiens de son ordre, que l'Eglise peut juger des controverses en faisant de nouveaux articles de foy, l'assistance du S. Esprit luy estant promise; quoyqu'on tache le plus souvent de deguiser ce sentiment, sur tout en France, comme si l'Eglise ne faisoit qu'eclaircir des doctrines déja établies. Mais [ou] l'eclaircissement est une enonciation déja reçuë ou c'en est une nouvelle qu'on croit tirer de la doctrine reçuë; la pratique s'oppose le plus souvent au premier sens, et dans le second l'enonciation nouvelle qu'on establit, que peut-elle estre qu'un article nouveau? Cependant je ne suis point d'avis qu'on meprise l'antiquité en matiere de Religion. Et je croy même qu'on peut dire que Dieu a preservé les Conciles veritablement oecumeniques jusqu'icy de toute erreur contraire à la doctrine salutaire. Au reste c'est une chose etrange que la prevention de parti: j'ay vû des gens embrasser avec ardeur une opinion, par la seule raison qu'elle est reçuë dans leur ordre ou mème seulement parce qu'elle est contraire à celle d'un homme d'une Religion ou d'une nation qu'ils n'aymoient point, quoyque la question n'eut presque point de connexion avec la Religion ou avec les interests des peuples. Ils ne savoient point peut estre que c'estoit là veritablement la source de leur zele: mais je reconnoissois que sur la premiere nouvelle qu'un tel avoit ecrit telle ou telle chose, ils fouilloient dans les Bibliotheques et allambiquoient leurs esprits animaux pour trouver de quoy le refuter. C'est ce qui sepratique aussi souvent par ceux qui soutiennent des theses dans les universités et qui cherchent à se signaler contre les adversaires. Mais que dirons nous des doctrines prescrites dans les livres symboliques du parti, même parmi les Protestans qu'on est souvent obligé d'embrasser avec serment? que quelques uns ne croyent signifier chez nous que l'obligation de professer ce que ces livres ou formulaires ont de la Sainte Ecriture; en quoy ils sont contredits par d'autres. Et dans les ordres Religieux du parti de Rome, sans se contenter des doctrines établies dans leur Eglise, on prescrit des bornes plus etroites à ceux qui enseignent; temoin lcs propositions que le General des Jesuites Claude Aquaviva (si je ne me trompe) defendit d'enseigner dans leurs Ecoles. Il seroit bon (pour le dire en passant) de faire un recueil systematique des propositions decidées et censurées par des Conciles, Papes, Evêques, Superieurs, Facultés, qui serviroient à l'histoire Ecclesiastique. On peut distinguer entre enseigner et embrasser un sentiment; il n'y a point de serment au monde ni de defense qui puisse forcer un homme à demeurer dans la mème opinion, car les sentimens sont involontaires en eux mèmes: mais il se peut et doit abstenir d'enseigner une doctrine qui passe pour dangereuse à moins qu'il ne s'y trouve obligé en conscience. Et en ce cas il faut se declarer sincerement et sortir de son poste, quand on a esté chargé d'enseigner; supposé pourtant qu'on le puisse faire, sans s'exposer à un danger extreme qui pourroit forcer de quitter sans bruit. Et on ne voit guere d'autre moyen d'accorder les droits du public et du particulier: l'un devant empecher ce qu'il juge mauvais, et l'autre ne pouvant point se dispenser des devoirs exigés par sa conscience. §. 18. PHILAL. Cette opposition entre le public et le particulier et même entre les opinions publiques de differens partis est un mal inevitable. Mais souvent les mêmes oppositions ne sont qu'apparentes, et ne consistent que dans les formules. Je suis obligé aussi de dire, pour rendre justice au Genre humain, qu'il n'y a pas tant de gens engagés dans l'erreur qu'on le suppose ordinairement; non que je croye qu'ils embrassent la verité, mais parce qu'en effet sur les doctriues dont on fait tant de bruit ils n'ont absolument point d'opinion positive, et que sans rien examiner et sans avoir dans l'esprit les idées les plus superficielles sur l'affaire en question, ils sont resolus de se tenir attachés à leur parti comme des soldats qui n'examinent point la cause qu'ils defendent: et si la vie d'un homme fait voir qu'il n'a aucun egard sincere pour la Religion, il luy suffit d'avoir la main et la langue pretes à soutenir l'opiniou commune, pour se rendre recommandable à ceux qui luy peuvent procurer de l'appuy. THEOPH. Cette justice que vous rendez au Genre humain, ne tourne point à sa louange; et les hommes seroient plus excusables de suivre sincerement leurs opinions, que de les contrefaire par interest. Peut estre pourtant qu'il y a plus de sincerité dans leur fait que vous ne semblez donner à entendre. Car sans aucune connoissance de cause, ils peuvent estre parvenus à une foy implicite en se soumettant generalement et quelques fois aveuglement, mais souvent de bonne foy au jugement des autres dont ils ont une fois reconnu l'autorité. Il est vray que l'interest qu'ils y trouvent, contribue à cette soumission, mais cela n'empeche point qu'enfin l'opinion ne se forme. On se contente dans l'Eglise Romaine de cette foy implicite à peu prés, n'y ayant peutestre point d'article dù à la revelation qui y soit jugé absolument fondamentale et qui y passe pour necessaire necessitate medii, c'est à dire, dont la creance soit une condition absolument necessaire au salut. Et ils le sont tous necessitate praecepti, par la necessité qu'on y enseigne d'obeir à l'Eglise, comme on l'appelle, et de donner toute l'attention duë à ce qui y est proposé [comme de la part de Dieu,] le tout sous peine de peché mortel. Mais cette necessité n'exige qu'une docilité raisonnable, et n'oblige point absolument à l'assentiment suivant les plus savans docteurs de cette Eglise. Le Cardinal Bellarmin même crut cependant que rien n'estoit meilleur que cette foy d'enfant qui se soumet à une autorité établie, et il raconte avec approbation l'adresse d'un moribond qui eluda le diable par ce cercle qu'on luy entend repeter souvent: Je croy tout ce que croit l'Eglise, L'Eglise croit ce que je croy. Chapitre XXI De la division des Sciences. §. 1. PHILAL. Nous voilà au bout de nostre course, et toutes les operations de l'entendement sont eclaircies. Nostre dessein n'est pas d'entrer dans le detail mème de nos connoissances; Cependant icy il sera peutestre à propos avant que de finir, d'en faire une revuë generale, en considerant la division des sciences. Tout ce qui peut entrer dans la sphere de l'entendement humain est ou la nature des choses en elles mêmes, ou en second lieu, l'homme en qualité d'Agent tendant à sa fin, et particulierement à sa felicité, ou en troisieme lieu, les moyens d'acquerir et de communiquer la connoissance. Et voilà la Science divisée en trois especes. §. 2. La premiere est la Physique ou la Philosophie naturelle qui comprend non seulement les corps et leurs affections comme Nombre, Figure, mais encor les esprits, Dieu même et les Anges. §. 3. La seconde est la Philosophie pratique ou la Morale qui enseigne le moyen d'obtenir des choses bonnes et utiles, et se propose non seulement la connoissance de la verité, mais encor la pratique de ce qui est juste. §. 4. Enfin la troisieme est la Logique ou la connoissance des signes, car ^@^@lógow signifie parole. Et nous avons besoin des Signes de nos idées pour pouvoir nous entre-communiquer nos pensées, aussi bien que pour les enregistrer pour nostre propre usage. Et peutestre que si l'on consideroit distinctement et avec tout le soin possible cette derniere espece de science [qui] roule sur les idées et les mots, nous aurions une Logique et une Critique differente de celle qu'on a vuës jusqu'icy. Et ces trois especes, la Physique, la Morale et la Logique sont comme trois grandes provinces dans le monde intellectuel, entierement separées et distinctes l'une de l'autre. THEOPH. Cette division a déja esté celebre chez les Anciens. Car sous la Logique ils comprenoient encor comme vous faites, tout ce qu'on rapporte aux paroles et à l'explication de nos pensées: Artes dicendi. Cependant il y a de la difficulté là dedans. Car la science de raisonner, de juger, d'inventer paroit bien differente de la connoissance des Etymologies des mots et de l'usage des langues, qui est quelque chose d'indefini et d'arbitraire. De plus en expliquant les mots on est obligé de faire une course dans les sciences mêmes comme il paroit par les Dictionnaires; et de l'autre costé on ne sauroit traiter la science sans donner en mème temps les definitions des termes. Mais la principale difficulté qui se trouve dans cette division des sciences est, que chaque parti paroit engloutir le tout, premierement la Morale et la Logique tomberont dans la Physique prise aussi generalement qu'on vient de dire. Car en parlant des esprits, c'est à dire, des substances qui ont de l'entendement et de la volonté, et en expliquant cet entendement à fonds, vous y ferez entrer toute la Logique: et en explicant dans la doctrine des esprits ce qui appartient à la volonté, il faudroit parler du bien et du mal, de la felicité et de la misere, et il ne tiendra qu'à vous de pousser assés cette doctrine pour y faire entrer toute la Philosophie pratique. En echange tout pourroit entrer dans la Philosophie pratique comme servant à nostre felicité. Vous savez qu'on considere la Theologie avec raison comme une science pratique; et la Jurisprudence, aussi bien que la Medecine ne le sont pas moins. De sorte que la doctrine de la felicité humaine ou de nostre bien et mal absorbera toutes ces connoissances, lors qu'on voudra expliquer suffisamment tous les moyens qui servent à la fin que la raison se propose. C'est ainsi que Zwingerus a tout compris dans son Theatre Methodique de la vie humaine que Beyerling a detraqué en le mettant en ordre alphabetique. Et en traitant toutes les matieres par dictionnaires suivant l'ordre de l'Alphabet, la doctrine des langues (que vous mettez dans la Logique avec les Anciens) c'est à dire, dans la discursive, s'emparera à son tour du territoire des deux autres. Voilà donc vos trois grandes provinces de l'Encyclopedie en guerre continuelle, puisque l'une entreprend toujours sur les droits des autres. Les Nominaux ont crû, qu'il y avoit autant de sciences particulieres que de verités, lesquelles composoient aprés des Touts, selon qu'on les arrangeoit, et d'autres comparent le corps entier de nos connoissances à un Ocean qui est tout d'une piece, et qui n'est divisé en Caledonien, Atlantique, Aethiopique, Indien, que par des lignes arbitraires. Il se trouve ordinairement qu'une mème verité peut estre placée en differens endroits selon les termes qu'elle contient, et même selon les termes moyens ou causes dont elle depend, et selon les suites et les effets qu'elle peut avoir. Une proposition categorique simple n'a que deux termes, mais une proposition hypothetique en peut avoir quatre, sans parler des enonciations composées. Une histoire memorable peut estre placée dans les annales de l'histoire universelle, et dans l'histoire [particuliere] du pays où elle est arrivée, et dans l'histoire de la vie d'un homme qui y estoit interessé. Et supposé qu'il s'y agisse de quelque beau precepte de morale, de quelque stratageme de guerre, de quelque invention utile pour les arts qui servent à la commodité de la vie ou à la santé des hommes; cette mème histoire sera rapportée utilement à la science ou Art qu'elle regarde, et même on en pourra faire mention en deux endroits de cette science, savoir dans l'histoire de la discipline pour raconter son accroissement effectif, et aussi dans les préceptes pour les confirmer ou eclaircir par les exemples. Par exemple ce qu'on raconte bien à propos dans la vie du Cardinal Ximenes, qu'une femme Moresque le guerit par des frictions seulement, d'une hectique presque desesperée, merite encor lieu dans un systeme de Medecine tant au chapitre de la fievre hectique que lors qu'il s'agit d'une diete Medicinale en y comprenant les exercices, et cette observation servira encor à mieux decouvrir les causes de cette maladie. Mais on en pourroit parler encor dans la Logique Medicinale où il s'agit de l'art de trouver les remedes, et dans l'histoire de la Medecine, pour faire voir comment les remedes sont venus à la connoissance des hommes. Et que c'est bien souvent par le secours de simples Empiriques et mêmes des Charlatans. Beverovicius dans un joli livre De la Medecine ancienne tiré tout entier des auteurs non-Medecins, auroit rendu son ouvrage encor plus beau, s'il fut passé jusqu'aux auteurs modernes. On voit par là qu'une mème verité peut avoir beaucoup de places selon les differens rapports qu'elle peut avoir. Et ceux qui rangent une Bibliotheque, ne savent bien souvent où placer quelques livres estant suspendus entre deux ou trois endroits egalement convenables. Mais ne parlons maintenant que des doctrines generales, et mettons à part les faits singuliers, l'histoire et les langues. Je trouve deux dispositions principales de toutes les verités doctrinales, dont chacune auroit son merite, et qu'il seroit bon de joindre. L'une seroit Synthetique et Theorique rangeant les verités selon l'ordre des preuves, comme font les Mathematiciens: de sorte que chaque proposition viendroit aprés celles dont elle depend. L'autre disposition seroit Analytique et Practique, commençant par le but des hommes, c'est à dire par les biens dont le comble est la felicité, et cherchant par ordre les moyens qui servent à acquerir ces biens ou à eviter les maux contraires. Et ces deux methodes ont lieu dans l'Encyclopedie en general comme encor quelques uns les ont pratiquées dans les sciences particulieres. Car la Geometrie même traittée synthetiquement par Euclide comme une science, a esté traittée par quelques autres comme un Art, et pourroit neanmoins estre traittée demonstrativement sous cette forme, qui en montreroit même l'invention. Comme si quelqu'un se proposoit de mesurer toutes sortes de figures plattes, et commençant par les rectilignes s'avisoit qu'on les peut partager en triangles et que chaque triangle est la moitié d'un parallelogramme, et que les parallelogrammes peuvent estre reduits aux rectangles, dont la mesure est aisée. Mais en ecrivant l'Encyclopedie suivant toutes ces deux dispositions ensemble, on pourroit prendre des mesures de renvoy, pour eviter les repetitions. A ces deux dispositions il faudroit joindre la troisieme suivant les termes qui en effet ne seroit qu'une espece de Repertoire soit systematique, rangeant les termes selon certains predicamens qui seroient communs à toutes les nations; soit alphabetique selon la langue reçuë parmi les savans. Or ce Repertoire seroit necessaire pour trouver ensemble toutes les propositions où le terme entre d'une maniere assés remarquable. Car suivant les deux voyes precedentes où les verités sont rangées selon leur origine ou selon leur usage, les verités qui regardent un même terme ne sauroient se trouver ensemble. Par exemple, il n'a point esté permis à Euclide lors qu'il enseignoit de trouver la moitié d'un angle, d'y adjouter le moyen d'en trouver le tiers: parce qu'il auroit fallu parler des sections coniques dont on ne pouvoit pas encor prendre connoissance en cet endroit. Mais le Repertoire peut et doit indiquer les endroits où se trouvent les propositions importantes qui regardent un mème sujet. Et nous manquons encor d'un tel Repertoire en Geometrie qui seroit d'un grand usage pour faciliter même l'invention et pousser la science, car il soulageroit la memoire et nous epargneroit souvent la peine de chercher de nouveau ce qui est déja tout trouvé. Et ces Repertoires encor serviroient à plus forte raison dans les autres sciences où l'art de raisonner a moins de pouvoir, et seroient sur tout d'une extreme necessité dans la Medecine. Mais l'art de faire de tels Repertoires ne seroit pas des moindres. Or considerant ces trois dispositions, je trouve cela de curieux, qu'elles repondent à l'ancienne division que vous avez renouvellée qui partage la science ou la Philosophie en theorique, pratique et discursive, ou bien en Physique, Morale et Logique. Car la disposition Synthetique repond à la Theorique, l'Analytique à la Pratique, et celle du Repertoire selon les termes, à la Logique: de sorte que cette ancienne division va fort bien pourvû qu'on l'entende comme je viens d'expliquer ces dispositions, c'est à dire, non pas comme des sciences distinctes, mais comme des arrangemens divers des mèmes verités autant qu'on juge à propos de les repeter. Il y a encor une division civile des sciences selon les facultés et les professions. On s'en sert dans les Universités et dans les arrangemens des Bibliotheques, et Draudius avec son Continuateur Lipenius, qui nous ont laissé le plus ample mais non pas le meilleur catalogue de livres, au lieu de suivre la methode des Pandectes de Gesner qui est toute systematique, se sont contentés de se servir de la grande division des matieres (à peu prés comme les Libraires) suivant les quatre facultés (comme on les appelle) de Theologie, de Jurisprudence, de Medecine, et de Philosophie; et ont rangé par aprés les titres de chaque Faculté selon l'ordre Alphabetique des termes principaux qui entrent dans l'inscription des livres; ce qui soulageoit ces auteurs parce qu'ils n'avoient pas besoin de voir le livre ni d'entendre la matiere que le livre traitte, mais il ne sert pas assés aux autres, à moins qu'on ne fasse des renvois des titres à d'autres de pareille signification. Car sans parler de quantité de fautes qu'ils ont faites, l'on voit que souvent une même chose est appellée de differens noms, comme par exemple; observationes juris, miscellanea, conjectanea, electa, semestria, probabilia, benedicta, et quantité d'autres inscriptions semblables; de tels livres de Jurisconsultes ne signifient que des melanges du droit Romain. C'est pourquoy la disposition systematique des matieres est sans doute la meilleure, et on y peut joindre des indices alphabetiques bien amples selon les termes et les auteurs. La division civile et reçue, selon les quatre facultés, n'est point à mepriser. La Theologie traitte de la felicité eternelle et de tout ce qui s'y raporte, autant que cela depend de l'Ame et de la conscience, c'est comme une Jurisprudence qui regarde ce qu'on dit estre de foro interno et employe des substances et intelligences invisibles. La Jurisprudence a pour objet le gouvernement et les loix, dont le but est la felicité des hommes autant qu'on y peut contribuer par l'exterieur et le sensible; mais elle ne regarde principalement que ce qui depend de la nature de l'esprit, et n'entre point fort avant dans le detail des choses corporelles dont elle suppose la nature pour les employer comme des Moyens. Ainsi elle se decharge d'abord d'un grand point, qui regarde la santé, la vigueur et la perfection du corps humain, dont le soin est departi à la faculté de Medecine. Quelques uns ont crû avec quelque raison qu'on pourroit ajouter aux autres, la Faculté oeconomique qui contiendroit les Arts Mathematiques et Mechaniques, et tout ce qui regarde le detail de la subsistence des hommes et des commodités de la vie; où l'Agriculture et l'Architecture seroient comprises. Mais on abandonne à la Faculté de la Philosophie tout ce qui n'est pas compris dans les trois facultés qu'on appelle superieures: on l'a fait assés mal, car c'est sans donner moyen à ceux qui sont de cette quatrieme faculté de se perfectionner par la pratique, comme peuvent faire ceux qui enseignent les autres facultés. Ainsi excepté peutestre les Mathematiques, on ne considere la faculté de Philosophie que comme une introduction aux autres. C'est pourquoy l'on veut que la jeunesse y apprenne l'histoire et les Arts de parler et quelques rudimens de la Theologie et de la Jurisprudence naturelle, independantes des loix divines et humaines; sous le titre de Metaphysique ou Pneumatique, de Morale et de Politique; avec quelque peu de Physique encor, pour servir aux jeunes Medecins. C'est là la division civile des sciences suivant les corps et professions des Savans qui les enseignent, sans parler des professions de ceux qui travaillent pour le public autrement que par leurs discours et qui devroient estre dirigés par les vrays savans, si les mesures du savoir estoient bien prises. Et mème dans les arts manuels plus nobles, le savoir a esté fort bien allié avec l'operation, et pourroit l'estre d'avantage. Comme en effect on les allie ensemble dans la Medecine non seulement autresfois chez les Anciens (où les Medecins estoient encor Chirurgiens et Apoticaires), mais encor aujourd'huy sur tout chez les Chymistes. Cette alliance aussi de la Practique et de la Theorie se voit à la guerre, et chez ceux qui enseignent ce qu'on appelle les Exercices, comme aussi chez les Peintres ou Sculpteurs et Musiciens, et chez quelques autres especes de Virtuosi. Et si les principes de toutes ces professions et arts et même des mètiers, estoient enseignés practiquement chez les Philosophes, ou dans quelqu'autre faculté de savans que ce pourroit estre; ces savans seroient veritablement les precepteurs du Genre humain. Mais il faudroit changer en bien des choses l'estat present de la litterature, et de l'education de la jeunesse, et par consequent de la police. Et quand je considere combien les hommes sont avancés ce connoissance depuis un siecle ou deux, et combien il leur seroit aisé d'aller incomparablement plus loin pour se rendre plus heureux; je ne desespere point qu'on ne vienne à quelque amendement considerable dans un temps plus tranquille sous quelque grand Prince que Dieu pourra susciter pour le bien du genre humain. FIN