Series VI Band 6 · No. .

NOUVEAUX ESSAIS SUR L'ENTENDEMENT HUMAIN LIVRE III. DES MOTS

French

NOUVEAUX ESSAIS SUR L'ENTENDEMENT HUMAIN LIVRE III. DES MOTS Chapitre I Des Mots ou du Langage en General §. 1. PHILALETHE. Dieu ayant fait l'homme pour estre une creature sociable, luy a non seulement inspiré le desir et l'amis dans la necessité de vivre avec ceux de son espece, mais luy a donné aussi la faculté de parler qui devoit estre le grand instrument et le lien commun de cette societé. C'est de cela que viennent les Mots, qui servent à representer, et mème à expliquer les Idées. THEOPHILE. Je suis rejoui de vous voir eloigné du sentiment de M. Hobbes qui n'accordoit pas que l'homme estoit fait pour la societé, concevant qu'on y a esté seulement forcé par la necessité et par la mechanceté de ceux de son espece. Mais il ne consideroit point que les meilleurs hommes exemts de toute mechanceté s'uniroient pour mieux obtenir leur but, comme les oiseaux s'attroupent pour mieux voyager en compagnie et comme les castors se joignent par centaines pour faire des grandes digues, où un petit nombre de ces animaux ne pourroit reussir. Et ces digues leur sont necessaires pour faire par ce moyen des reservoirs d'eau ou des petits lacs dans lesquels ils bátissent leur cabanes et peschent des poissons, dont ils se nourissent. C'est là le fondement de la societé des animaux qui y sont propres et nullement la crainte de leur semblables, qui ne se trouve gueres chez les bestes. PHILAL. Fort bien, et c'est pour mieux cultiver cette societé, que l'homme a naturellement ses organes façonnés en sorte qu'ils sont propres à former des sons articulés que nous appellons des Mots. THEOPH. Pour ce qui est des organes les singes les ont en apparence aussi propres que nous à former la parole, cependant il ne s'y trouve point le moindre acheminement. Ainsi il faut qu'il leur manque quelque chose d'invisible. Il faut considerer aussi, qu'on pourroit parler c'est à dire se faire entendre par les sons de la bouche sans former des sons articulés, si on se servoit des tons de Musique pour cet effect; mais il faudroit plus d'art pour inventer un langage des tons, au lieu que celuy des mots a pù estre formé et perfectionné peu à peu par des personnes qui se trouvent dans la simplicité naturelle. Il y a cependant des peuples, comme les Chinois, qui par le moyen des tons et accens varient leur mots dont ils n'ont qu'un petit nombre. Aussi estoit ce la pensée de Golius celebre Mathematicien et grand connoisseur des langues que leur Langue est artificielle, c'est à dire qu'elle a esté inventée tout à la fois par quelque habile homme pour établir un commerce de paroles entre quantité de nations differentes qui habitoient ce grand pays que nous appellons la Chine; quoyque cette langue pourroit se trouver alterée maintenant par le long usage. §. [l.] PHILAL. [Comme les ourang-outans et autres singes ont les organes sans former des mots, on peut dire que les perroquets et quelques autres oiseaux, ont les mots sans avoir de langage car on peut dresser ces oiseaux et plusieurs autres à former des sons assez distincts, cependant ils ne sont nullement capables de langue. [§. 2] Il n'y a que l'homme qui soit en estat de se servir de ces sons, comme des signes des conceptions interieures, à fin que par là elles puissent estre manifestées aux autres. THEOPH. Je crois qu'en effect sans le desir de nous faire entendre nous n'aurions jamais formé de langage; mais estant formé, il sert encor à l'homme à raisonner à part soy, tant par le moyen que les mots luy donnent de se souvenir des pensées abstraites que par l'utilité qu'on trouve en raisonnant à se servir de characteres et de pensées sourdes car il faudroit trop de temps s'il falloit tout expliquer et tousjours substituer les definitions à la place des termes. §. 3. PHILAL. Mais comme la multiplication des mots en auroit confondu l'usage, s'il eût fallu un nom distinct pour designer chaque chose particuliere, le langage a esté encore perfectionné par l'usage des termes generaux, lorsqu'ils signifient des idées generales. THEOPH. Les termes generaux ne servent pas seulement à la perfection des langues, mais mèmes ils sont necessaires pour leur constitution essentielle. Car si par les choses particulieres on entend les individuelles, il seroit impossible de parler, s'il n'y avoit que des noms propres et point d'appellatifs, c'est à dire, s'il n'y avoit des mots que pour les individus; puisque à tout moment il en revient de nouveaux, lorsqu'il s'agit des individus des accidens, et particulierement des actions, qui sont ce qu'on designe le plus; mais si par les choses particulieres on entend les plus basses especes (species infimas), outre qu'il est difficile bien souvent de les determiner, il est manifeste que ce sont déja des Universaux fondés sur la similitude. Donc comme il ne s'agit que de similitude plus ou moins etendue, selon qu'on parle des genres ou des especes; il est naturel de marquer toute sorte de similitudes ou convenances, et par consequent d'employer des termes generaux de tous degrés. Et mème les plus generaux estant moins chargés par rapport aux idées ou essences qu'ils renferment; quoyqu'ils soyent plus comprehensifs par rapport aux individns à qui ils conviennent, ils estoient bien souvent les plus aisés à former, et sont les plus utiles. Aussi voyés vous que les enfans et ceux qui ne savent que peu la langue qu'ils veulent parler ou la matiere dont ils parlent, se servent des termes generaux, comme chose, plante, animal, au lieu d'employer les termes propres qui leur manquent. Et il est seur que tous les noms propres ou individuels ont esté originairement appellatifs ou generaux. §. 4. PHILAL. Il y a même des mots que les hommes employent non pour signifier quelque idée, mais le manque ou l'absence d'une certaine idée, comme rien, ignorance, sterilité. THEOPH. Je ne voy point pourquoy on ne pourroit dire qu'il y a des idées privatives, comme il y a des verités negatives, car l'acte de nier est positif. J'en avois touché déja quelque chose. §. 5. PHILAL. Sans disputer là dessus, il sera plus utile pour approcher un peu plus de l'origine de toutes nos notions et connoissances, d'observer, comment les mots qu'on employe pour former des actions et des notions tout à fait eloignées des sens, tirent leur origines des idées sensibles d'où ils sont transferés à des significations plus abstruses. THEOPH. C'est que nos besoins nous ont obligé de quitter l'ordre naturel des idées, car cet ordre seroit commun aux anges et auxhommes et à toutes les intelligences en general, et devroit estre suivi de nous, si nous n'avions point égard à nos interests: il a donc fallu s'attacher à celuy que les occasions et les accidens où nostre espece est sujette nous ont fourni, et cet ordre ne donne pas l'origine des notions, mais pour ainsi dire l'histoire de nos découvertes. PHILAL. [Fort bien et c'est l'Analyse des mots qui nous peut apprendre par les noms mèmes, cet enchainement que celle des notions ne sauroit donner par la raison que vous avés apportée. Ainsi les mots suivans: imaginer, comprendre, s'attacher, concevoir, instiller, degouster, trouble, tranquillité, etc. sont tous empruntés des operations des choses sensibles et appliqués à certains modes de penser. Le mot Esprit dans sa premiere signification, c'est le souffle, et celuy d'Ange signifie messager. D'où nous pouvons conjecturer quelle sorte de notions avoient ceux qui parloient les premiers ces langues là, et comment la nature suggera inopinement aux hommes l'origine et le principe de toutes leur connoissances par les noms memes. THEOPH. Je vous avois déja fait remarquer que dans le credo des Hottentots on a nommé le Saint esprit par un mot qui signifie chez eux un souffle de vent benin et doux. Il en est de mème à l'egard de la pluspart des autres mots et mème on ne le reconnoist pas tousjours, parce que le plus souvent les vrayes etymologies sont perdues. Un certain Hollandois peu affectionné à la religion avoit abusé de cette verité (que les termes de Theologie, de Morale et de Metaphysique sont pris originairement des choses grossieres) pour tourner en ridicule la Theologie et la foy chrestienne dans un petit dictionnaire Flamand où il donnoit aux termes des definitions ou explications, non pas telles que l'usage demande, mais telles que sembloit porter la force originaire des mots, et les tournoit malignement. Et comme d'ailleurs il avoit donné des marques d'impieté on dit qu'il en fut puni dans le Raspel-huys. Il sera bon cependant de considerer cette analogie des choses sensibles et insensibles qui a servi de fondement aux tropes: c'est ce qu'on entendra mieux en considerant un exemple fort etendu tel qu'est celuy que fournit l'usage des prepositions, comme à, avec, de, devant, en, hors, par, pour, sur, vers, qui sont toutes prises du lieu, de la distance, et du mouvement, et transferées depuis à toute sorte de changemens, ordres, suites, differences, convenances. A signifie approcher comme en disant[:] je vay à Rome. Mais comme pour attacher une chose, on l'approche de celle, où nous la voulons joindre, nous disons qu'une chose est attachée à une autre. Et de plus, comme il y a un attachement immateriel pour ainsi dire lorsqu'une chose suit l'autre par des raisons morales; nous disons que ce qui suit les mouvemens et volontés de quelcun, appartient à cette personne où y tient: comme s'il visoit à cette personne pour aller auprés d'elle, ou avec elle. Un corps est Avec un autre lorsqu'ils sont dans un mème lieu, mais on dit encor qu'une chose est avec celle qui se trouve dans le mème temps, dans un mème ordre ou partie d'ordre, ou qui concourt à une mème action. Quand on vient de quelque lieu, le lieu a esté nostre objet par les choses sensibles qu'il nous a fournies, et l'est encor de nostre memoire qui en est toute remplie: et de là vient que l'objet est signifié par la preposition de, comme en disant, il s'agit de cela, on parle de cela, c'est à dire, comme si on en venoit. Et comme ce qui est enfermé en quelque lieu ou dans quelque tout, s'y appuye, et est osté avec luy, les accidens sont considerés de mème, comme dans le sujet, sunt in subjecto, inhaerent subjecto. La particule sur aussi est appliquée à l'objet, on dit qu'on est sur cette matiere, à peu prés comme un ouvrier est sur le bois ou sur la pierre qu'il coupe et qu'il forme; et comme ces analogies sont extre[me]ment variables et ne dependent point de quelques notions determinées, de là vient que les langues varient beaucoup dans l'usage de ces particules, et des cas que les prepositions gouvernent, ou bien dans lesquels elles se trouvent sous entendues et renfermées virtuellement. Chapitre II De la Signification des Mots §. 1. PHILAL. Maintenant les Mots estant employés par les hommes pour estre signes de leur idées, on peut demander d'abord comment ces mots y ont esté determinés et l'on convient que c'est non par aucune connexion naturelle qu'il y ait entre certains sons articulés et certaines idées (car en ce cas il n'y auroit qu'une langue parmy les hommes) mais par une institution arbitraire en vertu de laquelle un tel mot a esté volontairement le signe d'une telle idée. THEOPH. Je say qu'on a coustume de dire dans les écoles, et par tout ailleurs que les significations des mots sont arbitraires (ex instituto) et il est vray qu'elles ne sont point determinées par une necessité naturelle, mais elles ne laissent pas de l'estre par des raisons tantost naturelles où le hazard a quelque part, tantost morales où il y entre du choix. Il y a peutestre quelques langues artificielles qui sont toutes de choix, et entierement arbitraires, comme l'on croit que l'a esté celle de la Chine, ou comme le sont celles de Georgius Dalgarnus et de feu M. Wilkins Eveque de Chester. Mais celles qu'on sait avoir esté forgées des langues déja connues sont de choix melé avec ce qu'il y a de la nature et du hazard dans les langues qu'elles supposent. Il en est ainsi de celles que les voleurs ont forgées pour n'estre entendus que de ceux de leur bande, ce que les Allemans appellent <Rottle welsch, les Italiens lingua Zerga, les François le Narquois, mais qu'ils forment ordinairement sur les langues ordinaires qui leur sont connues, soit en changeant la signification reçuë des mots par des metaphores, soit en faisant des nouveaux mots par une composition ou derivation à leur mode. Il se forment aussi des langues par le commerce des differens peuples, soit en mêlant indifferemment des langues voisines, soit comme il arrive le plus souvent en prenant l'une pour base, qu'on estropie, et qu'on altere, qu'on mèle et qu'on corrompt en negligeant et changeant ce qu'elle observe, et mème en y entant d'autres mots. La lingua Franca qui sert dans le commerce de la Mediterranée est faite de l'Italienne, et on n'y a point d'egard aux regles de la Grammaire. Un Dominicain Armenien à qui je parlay à Paris s'estoit fait, ou peut estre avoit appris de ses semblables une espece de lingua Franca faite du Latin que je trouvay assez intelligible, quoyque il n'y eùt ny cas ny temps ny autres flexions, et il la parloit avec facilité, y estant accoutumé. Le Pere Labbé jesuite François fort savant connu par bien d'autres ouvrages, a fait une Langue dont le Latin est la base, qui est plus aisée et a moins de sujetion que nostre Latin, mais qui est plus reguliere que la lingua Franca. Il en a fait un livre exprés. Pour ce qui est des langues qui se trouvent faites depuis longtemps, il n'y en a gueres qui ne soit extremement alterée aujourdhuy. Cela est manifeste en les comparant avec les anciens livres et monumens qui en restent. Le vieux François approchoit d'avantage du Provençal et de l'Italien, et on voit le Theotisque avec le François ou Romain plustost (appellé autrefois lingua Romana rustica) tels qu'ils estoient au neuvieme siecle aprés Jesus Christ, dans les formules des sermens des Fils de l'Empereur Louis le debonnaire que Nithard leur parent nous a conservés. On ne trouve gueres ailleurs de si vieux François, Italien ou Espagnol. Mais pour du Theotisque ou Allemand ancien il y a l'Evangile d'Otfrid moine de Weissenbourg de ce même temps, que Flacius a publié et que M. Schilter vouloit donner de nouveau. Et les Saxons passés dans la Grande Bretagne nous ont laissé des livres encor plus anciens. On a quelque version ou paraphrase du commencement de la Genese et de quelqnes autres parties de l'Histoire Sainte, faite par un Caedmon, dont Beda fait déja mention. Mais le plus ancien livre non seulement des Langues Germaniques, mais de toutes les langues de l'Europe, excepté la Grecque et la Latine, est celuy de l'Evangile des Gots du Pont Euxin, connu sous le nom de Codex Argenteus, écrit en caracteres tous particuliers, qui s'est trouvé dans l'ancien monastere des Benedictins de Werden en Westfalie, et a esté transporté en Suede, où on le conserve comme de raison avec autant de soin que l'original des Pandectes à Florence, quoyque cette version ait esté faite pour les Gots orientaux et dans un dialecte bien eloigné du Germanique Scandinavien: mais c'est parce qu'on croit avec quelque probabilité que les Gots du Pont Euxin sont venus originairement de Scandinavie, ou du moins de la mer Baltique. Or la langue ou le dialecte de ces anciens Gots est trés different du Germanique moderne, quoyque il y ait le même fonds de langue. L'ancien Gaulois en estoit encor plus different à en juger par la langue la plus approchante de la vraye Gauloise qui est celle du pays de Galles, de Cornouaille, et le bas Breton; mais le Hibernois en differe encor d'avantage et nous fait voir les traces d'un langage Britanique, Gaulois, et Germanique encor plus antique. Cependant ces langues viennent toutes d'une source et peuvent estre prises pour des alterations d'une mème langue, qu'on pourroit appeller la Celtique. Aussi les anciens appelloient ils Celtes tant les Germains que les Gaulois. Et en remontant d'avantage pour y comprendre les origines tant du Celtique et Latin que du Grec, qui ont beaucoup de racines communes avec les langues Germaniques ou Celtiques; on peut conjecturer que cela vient de l'origine commune de tous ces peuples descendus des Scythes venus de la mer noire qui ont passé le Danube, et la Vistule, dont une partie pourroit estre allée en Grece, et l'autre aura rempli la Germanie et les Gaules. Ce qui est une suite de [l']Hypothese qui fait venir les Europeens d'Asie. Le Sarmatique (supposé que c'est l'Esclavon) a sa moitié pour le moins d'une origine ou Germanique ou commune avec la Germanique. Il en paroist quelque chose de semblable même dans le langage Finnois, qui est celuy des plus anciens Scandinaviens avant que les peuples Germaniques, c'est à dire les Danois, Suedois et Norwegiens, y ont occupé ce qui est le meilleur et le plus voisin de la mer: et le langage des Finnoniens ou du [Nordest] de nostre continent, qui est encor celuy des Lappons, s'etend depuis l'Ocean Germanique ou Norwagien plustost, jusques vers la mer Caspienne (quoyque interrompu par les peuples Esclavons qui se sont fourrés entre deux) et a du rapport au Hongrois venu des pays qui sont maintenant en partie sous les Moscovites. Mais la langue Tartaresque qui a rempli le Nordest de l'Asie, avec ses variations paroist avoir esté celle des Huns et Cumans, comme elle l'est des Usbecs ou Turcs, des Calmucs, et des Mugalles. Or toutes ces langues de la Scythie ont beaucoup de racines communes entre elles et avec les nostres, et il se trouve que meme l'Arabique (sous la quelle l'Hebraique, l'ancienne Punique, la Chaldeenne, la Syriaque et l'Ethiopique des Abyssins doivent estre comprises) en a d'un si grand nombre et d'une convenance si manifeste avec les nostres, qu'on ne le sauroit attribuer au seul hazard, ny même au seul commerce, mais plustost aux migrations des peuples. De sorte qu'il n'y a rien en cela qui combatte et qui ne favorise plustost le sentiment de l'origine commune de toutes les Nations, et d'une langue radicale et primitive. Si l'Hebraique ou l'Arabesque y approche le plus, elle doit estre au moins bien alterée, et il semble que le Teuton a plus gardé du naturel, et (pour parler le langage de Jaques B^^ohm) de l'Adamique: car si nous avions la langue primitive dans sa pureté, ou assez conservée pour estre reconnoissable, il faudroit qu'il y parussent les raisons des connexions soit physiques, soit d'une institution arbitraire sage et digne du premier auteur. Mais supposé que nos langues soyent derivatives quant au fonds, elles ont neantmoins quelque chose de primitif en elles mêmes, qui leur est survenu par rapport à des mots radicaux nouveaux, formés depuis chez elles par hazard mais sur des raisons physiques. Ceux qui signifient les sons des animaux ou en sont venus, en donnent des exemples. Tel est par exemple le latin coaxare attribué aux grenouilles, qui a du rapport au couaquen ou quaken en Allemand. Or il semble que le bruit de ces animaux est la racine primordiale d'autres mots de la langue Germanique. Car comme ces animaux font bien du bruit, on l'attribue aujourdhuy aux diseurs de rien et babillards qu'on appelle quakeler en diminutif; mais apparemment ce mème mot, quaken, estoit autres fois pris en bonne part et signifioit toute sorte de sons qu'on fait avec labouche; et sans en excepter la parole même. Et comme ces sons ou bruits des animaux sont un temoignage de la vie, et qu'on connoist par là avant que de voir, qu'il y a quelque chose de vivant; de là est venu que quek en vieux Allemand signifioit vie ou vivant, comme on le peut remarquer dans les plus anciens livres, et il y en a aussi des vestiges dans la langue moderne, car quek-silber est vif-argent, et erquicken est conforter et comme revivifier ou recreer aprés quelque defaillance ou quelque grand travail. On appelle aussi Qu^^aken en bas Allemand certaines mauvaises herbes, vives pour ainsi dire et courantes, comme on parle en Allemand qui s'étendent et propagent aisement dans les champs au prejudice des grains: et dans l'Anglois quikly veut dire promtement, et d'une maniere vive. Ainsi on peut juger qu'à l'egard de ces mots la langue Germanique peut passer pour primitive; les anciens n'ayant point besoin d'emprunter d'ailleurs un son qui est l'imitation de celuy des grenouilles. Et il y en a beaucoup d'autres où il en paroist autant. Car il semble que par un instinct naturel les anciens Germains, Celtes, et autres peuples apparentés avec eux ont employé la lettre R pour signifier un mouvement violent et un bruit tel que celuy de cette lettre. Cela paroist dans ȓév, fluo, rinnen, r^^uren (fluere), ruhr (fluxion), le Rhin, Rône, Rour (Rhenus, Rhodanus, Eridanus, Rura), rauben (rapere, ravir), radt (rota), radere (raser), rauschen (mot difficile à traduire en françois, il signifie un bruit tel que celuy des feuilles ou arbres que le vent ou un animal passant y excite, ou qu'on fait avecune robbe trainante), reckken (étendre avec violence), d'où vient que reichen est atteindre, que der rick signifie un long baston ou perche servant à suspendre quelque chose, dans cette espece de Platt^^utsch ou bas Saxon quiestprés de Bronsvic, querige, reihe, [recta,] regula, regere, se rapporte à une longueur ou course droite, et que reck a signifié une chose ou personne fort etendue et longue, et particulierement un geant et puis un homme puissant et riche comme il paroist dans le reich des Allemands et dans le riche ou ricco des demi-Latins. En Espagnol ricos hombres signifioient les nobles ou principaux. Ce qui fait comprendre en meme temps comment les metaphores, les synecdoques et les metonymies ont fait passer les mots d'une signification à l'autre, sans qu'on en puisse tousjours suivre la piste. On remarque aussi ce bruit et mouvement violent dans Riss (rupture) avec quoy le latin rumpo, le grec ^@^@ȓh́gnymi, le françois arracher, l'italien straccio ont de la connexion. Or comme la lettre R signifie naturellement un mouvement violent, la lettre L en designe un plus doux. Aussi voyons nous que les Enfans et autres à qui l'R est trop dur et trop difficile à prononcer, y mettent la lettre L à la place, comme disant par exemple mon levelend pele. Ce mouvement doux paroist dans leben (vivre), laben (conforter, faire vivre), lind, lenis, lentus (lent), lieben (aimer), lauffen (glisser promtement comme l'eau qui coule), labi (glisser, labitur uncta vadis abies), legen (mettre doucement), d'où vient liegen, coucher, lage ou laye (un lit, comme un lit de pierres, lay-stein, pierre à couches, ardoise) lego, ich lese (je ramasse ce qu'on a mis, c'est le contraire du mettre et puis je lis et enfin chez les Grecs je parle), laub (feuille, chose aisée à remuer, où se rapportent aussi lap, lid, lenken), [laube (toit de feuillage),] luo, ^@^@lýv (solvo); leien (en bas Saxon) se dissoudre, se fondre comme la neige, d'où la Leine riviere d'Hannover a son nom, qui venant des pays montagneux grossit fort par les neiges fondues. Sans parler d'une infinité d'autres semblables appellations qui prouvent qu'il y a quelque chose de naturel dans l'origine des mots qui marque un rapport entre les choses et les sons et mouvemens des organes de la voix, et c'est encor pour cela que la lettre L, jointe à d'autres noms, en fait le diminutif chez les Latins, les demi-Latins, et les Allemans superieurs. Cependant il ne faut point pretendre que cette raison se puisse remarquer par tout, car le lion, le lynx, le loup ne sont rien moins que doux. Mais on se peut estre attaché à un autre accident, qui est la vistesse (lauf) qui les fait craindre ou qui oblige à la course; comme si celuy qui voit venir un tel animal crioit aux autres lauf (fuyés)[,] outre que par plusieurs accidens et changemens, la plus part des mots sont extremement alterés et eloignés de leur pronontiation et de leur signification originale. PHILAL. Encor un exemple le feroit mieux entendre. THEOPH. En voicy un assez manifeste et qui comprend plusieurs autres. Le mot d'oeil et son parentage y peut servir. Pour le faire voir je commenceray d'un peu haut. A (premiere lettre) suivie d'une petite aspiration fait Ah et comme c'est une emission de l'air qui fait un son assez clair au commencement et puis evanouissant, ce son signifie naturellement un petit soufle (spiritum lenem) lorsqu'a et h ne sont gueres forts. C'est de quoy ^@^@^%)/av, aer, aura, haugh, halare, haleine, ătmòw, athem, odem (allemand) ont eu leur origine. Mais comme l'eau est un fluide aussi, et fait du bruit, il en est venu (ce semble) qu'Ah rendu plus grossier par le redoublement, c'est à dire aha ou ahha, a esté pris pour l'eau. Les Teutons et autres Celtes pour mieux marquer le mouvement, y ont preposé leur VV à l'un et à l'autre, c'est pourquoy Wehen, Wind, vent marquent le mouvement de l'air, et waten, vadum, Water le mouvement de l'eau ou dans l'eau. Mais pour revenir à Aha il paroist estre (comme j'ay dit) une maniere de Racine, qui signifie l'eau. Les Islandois qui gardent quelque chose de l'ancien Teutonisme Scandinavien, en ont diminué l'aspiration en disant aa, d'autres qui disent Aken (entendant Aix, Aquas grani) l'ont augmentée; comme font aussi les Latins dans leur aqua; et les Allemands en certains endroits, qui disent ach, dans les compositions pour marquer l'Eau, comme lorsque Schwarzach signifie eau noire, Biberach, eau des castors. Et au lieu de Wiser ou Weser on disoit Wiseraha, dans les vieux titres, et Wisurach chez les anciens habitans dont les Latins ont fait Visurgis comme d'Iler, Ilerach ils ont fait Ilargus. D'aqua, aigues, auue, les François ont enfin fait eau qu'ils prononcent oo, où il ne reste plus rien de l'origine. Auwe, Auge chez les Germains est aujourdhuy un lieu que l'eau inonde souvent, propre aux pasturages, locus irriguus, pascuus, mais plus particulierement il signifie une île comme dans le nom du monastere de Reichenau (A ugia dives) et bien d'autres. Et cela doit avoir eu lieu chez beaucoup de peuples Teutoniques et Celtiques, car delà est venu que tout ce qui est comme isolé dans une espece de plaine a esté nommé Auge ou Ooge, oculus. C'est ainsi qu'on appelle des taches d'huyle sur de l'eau chez les Allemands, et chez les Espagnols ojo est un trou, mais Auge, ooge, oculus, occhio etc. a esté appliqué plus particulierement à l'oeil comme par excellence, qui fait ce trou isolé éclatant dans le visage: et sans doute le françois oeil en vient aussi, mais l'origine n'en est point reconnoissable du tout, à moins qu'on n'aille par l'enchainement que je viens de donner et il paroist que l'^%)/ommma et ^%)/ociw des Grecs vient de la même source. Oe ou oe-land est isle chez les septentrionaux, et il y en a quelque trace dans l'Hebreu, où Ai, est une Ile. Et M. Bochart a crù que les Pheniciens en avoient tiré le nom, qu'il croit qu'ils avoient donné à la Mer Aegée, pleine d'isles. Augere, augmentation, vient encor d'auue ou auge, c'est à dire de l'effusion des eaux, comme aussi ooken, auken en vieux Saxon estoit augmenter, et l'Augustus en parlant de l'Empereur estoit traduit par ooker. La riviere de Bronsvic qui vient des montagnes du Hartz et par consequent est fort sujette à des accroissemens subits, s'appelle Oocker, et Ouacra autres fois. Et je dis en passant que les noms des rivieres estant ordinairement venus de la plus grande antiquité connue, marquent le mieux le vieux langage et les anciens habitans, c'est pourquoy ils meriteroient une recherche particuliere. Et les langues en general estant les plus anciens monumens des peuples, avant l'ecriture et les arts, en marquent le mieux l'origine, cognations et migrations. C'est pourquoy les Etymologies bien entendues seroient curieuses et de consequence, mais il faut joindre des langues de plusieurs peuples, et ne point faire trop de sauts d'une nation à une autre fort eloignée, sans en avoir des bonnes verifications, où il sert sur tout d'avoir les peuples entre deux pour garans. Et en general l'on ne doit donner quelque creance aux etymologies que lors qu'il y a quantité d'indices concourans: autrement c'est Goropiser. PHILAL. Goropiser? Que veut dire cela? THEOPH. C'est que les Etymologies étranges et souvent ridicules de Goropius Becanus, savant Medecin du 16me siecle, ont passé en proverbe, bien qu'autrement il n'ait pas eu trop de tort de pretendre que la langue Germanique qu'il appelle Cimbrique, a autant et plus de marques de quelque chose de primitif que l'Hebraique mème. Je me souviens que feu Mons. Claubergius philosophe excellent a donné un petit Essai sur les origines de la langue Germamque, qui fait regretter la perte de ce qu'il avoit promis sur ce sujet. J'y ay donné moy meme quelques pensées, outre que j'avois porté feu M. Gerardus Meierus Theologien de Breme à y travailler, comme il a fait, mais la mort l'a interrompu. J'espere pourtant que le public en profitera encor un jour aussi bien que des travaux semblables de M. Schilter jurisconsulte celebre à Strasbourg, mais qui vient de mourir aussi. Il est seur au moins que la langue et les antiquités Teutoniques entrent dans la plus part desrecherches des origines, coutumes et antiquités Europeennes. Et je souhaiterois que des savans hommes en fissent autant dans les langues Wallienne, Biscayenne, Slavonique, Finnoise, Turque, Persanne, Armenienne, Georgienne et autres; pour en mieux decouvrir l'Harmonie, qui serviroit particulierement comme je viens de dire à eclaircir l'origine des Nations. §. 2. PHILAL. [Ce dessein est de consequence, mais àpresent il est temps de quitter le Materiel des Mots, et de revenir au Formel c'est à dire à la signification qui est commune aux differentes langues. Or vous m'accorderés premierement, Monsieur, que lorsqu'un homme parle à un autre, c'est de ses propres idées, qu'il veut donner des signes; les mots ne pouvant estre appliqués par luy à des choses qu'il ne connoist point. Et jusqu'à ce qu'un homme ait des idées de son propre fonds, il ne sauroit supposer qu'elles sont conformes aux qualités des choses ou aux conceptions d'un autre. THEOPH. Il est vray pourtant qu'on pretend de designer bien souvent plustost ce que d'autres pensent, que ce qu'on pense de son chef, comme il n'arrive que trop aux Laiques dont la foy est implicite. Cependant j'accorde qu'on entend tousjours quelque chose de general, quelque sourde et vuide d'intelligence que soit la pensée; et on prend garde au moins de ranger les mots selon la coustume des autres, se contentant de croire qu'on pourroit en apprendre le sens au besoin. Ainsi on n'est quelques fois que le truchement des pensées, ou le porteur de la parole d'autruy, tout comme seroit une lettre; et mème on l'est plus souvent qu'on ne pense. §. 3. PHILAL. Vous avés raison d'adjouter, qu'on entend tousjours quelque chose de general quelque idiot qu'on soit. Un enfant n'ayant remarqué dans ce qu'il entend nommer Or qu'une brillante couleur jaune, donne le nom d'or à cette meme couleur qu'il voit dans la queue d'un paon: d'autres adjouteront la grande pesanteur, la fusibilité, la malleabilité. THEOPH. Je l'avoue, mais souvent l'idée qu'on a de l'objet dont on parle est encor plus generale que celle de cet enfant, et je ne doute point, qu'un aveugle [né] ne puisse parler pertinemment des couleurs et faire une harangue à la louange de la lumiere, qu'il ne connoist pas, parce qu'il en a appris les effects et les circomstances. §. 4. PHILAL. Ce que vous remarqués est trés vray. Il arrive souvent que les hommes appliquent d'avantage leur pensées aux mots, qu'aux choses, et parce qu'on a appris la plus part de ces mots avant que de connoistre les idées qu'ils signifient, il y a non seulement des Enfans, mais des hommes faits qui parlent souvent comme des perroquets. §. [4.] Cependant les hommes pretendent ordinairement de marquer leur propres pensées et de plus ils attribuent aux mots un secret rapport aux idées d'autruy et aux choses mêmes. Car si les sons estoient attachés à une autre idée par celuy avec qui nous nous entretenons, ce seroit parler deux langues; il est vray qu'on ne s'arreste pas trop à examiner quelles sont les idées des autres, et l'on suppose que nostre idée est celle que le commun et les habiles gens du pays attachent au même mot. §. [5.] Ce qui a lieu particulierement à l'egard des idées simples et des modes; mais quant aux substances on y croit plus particulierement que les mots signifient aussi la realité des choses. THEOPH. Les Substances et les Modes sont egalement representés par les idées; et les choses, aussi bien que les idées, dans l'un et l'autre cas sont marquées par les mots; ainsi je n'y vois gueres de difference, si non que les idées des choses substantielles et des qualités sensibles sont plus fixes. Au reste il arrive quelques fois que nos idées et pensées sont la matiere de nos discours et font la chose mème qu'on veut signifier, et les notions reflexives entrent plus qu'on ne croit dans celles des choses. On parle mèmes quelque fois des mots materiellement sans que dans cet endroit là precisement, on puisse substituer à la place du mot la signification, ou le rapport aux idées ou aux choses: ce qui arrive non seulement lors qu'on parle en Grammairien, mais encor quand on parle en Dictionairiste, en donnant l'explication du nom. Chapitre III Des Termes Generaux §. 1. PHILAL. Quoyqu'il n'existe que des choses particulieres, la plus grande partie des mots ne laisse point d'estre des Termes Generaux, parce qu'il est impossible §. 2. que chaque chose particuliere puisse avoir un nom particulier et distinct: outre qu'il faudroit une memoire prodigieuse pour cela, au prix de la quelle celle de certains Generaux qui pouvoient nommer tous leur soldats par leur nom, ne seroit rien. La chose iroit même à l'infini, si chaque beste, chaque plante, et même chaque feuille de plante, chaque graine, enfin chaque grain de sable qu'on pourroit avoir besoin de nommer, devroit avoir son nom. Et comment nommer les parties des choses sensiblement uniformes, comme de l'eau, du fer? §. 3. Outre que ces noms particuliers seroient inutiles, la fin principale du langage estant d'exciter dans l'esprit de celuy qui m'ecoute une idée semblable à la mienne: ainsi la similitude suffit qui est marquée par les termes generaux. §. 4. Et les mots particuliers seuls ne serviroient point à etendre nos connoissances, ny à faire juger de l'avenir par le passé, ou d'un individu par un autre. §. 5. Cependant comme l'on a souvent besoin de faire mention de certains individus, particulierement de nostre espece, l'on se sert de noms propres; qu'on donne aussi aux pays, villes, montagnes, et autres distinctions de lieu. Et les maquignons donnent des noms propres jusqu'à leur chevaux, aussi bien qu'Alexandre à son Bucephale, afin de pouvoir distinguer tel ou tel cheval particulier, lorsqu'il est eloigné de leur veuë. T.HEOPH. Ces remarques sont bonnes, et il y en a qui conviennent avec celles que je viens de faire. Mais j'adjouterai suivant ce que j'ay observé déja, que les noms propres ont esté ordinairement appellatifs c'est à dire generaux dans leur origine, comme Brutus, Cesar, Auguste, Capito, Lentulus, Piso, Cicero, Elbe, Rhin, Rur, Leine, Oker, Bucephale, Alpes, Brenner ou Pirenées. Car l'on sait, que le premier Brutus eût ce nom de son apparente stupidité, que Cesar estoit le nom d'un enfant tiré par incision du ventre de sa mere, qu'Auguste estoit un nom de veneration, que Capiton est grosse teste, comme Bucephale aussi, que Lentulus, Pison et Ciceron ont esté des noms donnés au commencement à ceux, qui cultivoient particulierement certaines sortes de legumes. J'ay déja dit ce que signifient les noms de ces Rivieres, Rhin, Rur, Leine, Oker. Et l'on sait, que toutes les rivieres s'appellent encor Elbes en Scandinavie. Enfin Alpes sont montagnes couvertes de neige (à quoy convient album blanc) et Brenner ou Pirenées signifient une grande hauteur, car bren estoit haut, ou chef (comme Brennus) en Celtique, comme encor brink chez les bas Saxons est hauteur, et il y a un Brenner entre l'Allemagne et l'Italie comme les Pirenées sont entre les Gaules et l'Espagne. Ainsi j'oserois dire que presque tous les mots sont originairement des termes Generaux, parce qu'il arrivera fort rarement qu'on inventera un nom exprés sans raison pour marquer un tel individu. On peut donc dire que les noms des individus estoient des noms d'espece qu'on donnoit par excellence ou autrement à quelque individu, comme le nom de grosse-teste à celuy de toute la ville qui l'avoit la plus grande ou qui estoit le plus consideré des grosses testes qu'on connoissoit; c'est ainsi même qu'on donne les noms des genres aux especes, c'est à dire, qu'on se contentera d'un terme plus general, ou plus vague pour designer des especes plus particulieres lorsqu'on ne [se] soucie point des differences. Comme par exemple, on se contente du nom general d'absinthe, quoyqu'il y en ait tant d'especes qu'un des Bauhins en a rempli un livre exprés. §. 6. PHILAL. Vos reflexions sur l'origine des noms propres sont fort justes, mais pour venir à celle des noms appellatifs ou des termes generaux; vous conviendrés sans doute, Monsieur, que les mots deviennent generaux lorsqu'ils sont signes d'idées generales et les idées deviennent generales lorsque par abstraction on en separe le temps, le lieu ou telle autre circomstance qui peut les determiner à telle ou telle existence particuliere. THEOPH. Je ne disconviens point de cet usage des abstractions, mais c'est plustost en montant des especes aux genres que des individus aux especes. Car (quelque paradoxe que cela paroisse) il est impossible à nous d'avoir la connoissance des individus, et de trouver le moyen de determiner exactement l'individualité d'aucune chose, à moins que de la garder elle mème; car toutes les circomstances peuvent revenir, les plus petites differences nous sont insensibles et le lieu ou le temps bien loin de determiner d'eux mèmes, ont besoin eux memes d'estre determinés par les choses qu'ils contiennent. Ce qu'il y a de plus considerable en cela, est que l'individualité enveloppe l'infini, et il n'y a que celuy qui est capable de le comprendre qui puisse avoir la connoissance du principe d'individuation d'une telle ou telle chose. Ce qui vient de l'influence (à l'entendre sainement) de toutes les choses de l'univers les unes sur les autres. Il est vray qu'il n'en seroit point ainsi, s'il y avoit des Atomes de Democrite, mais aussi il n'y auroit point alors de difference entre deux individus differens de la mème figure et de la mème grandeur. §. 7. PHILAL. Il est pourtant tout visible que les idées que les enfans se font des personnes, avec qui ils conversent (pour nous arrester à cet exemple) sont semblables aux personnes mêmes, et ne sont que particulieres: les idées qu'ils ont de leur nourrice et de leur mere sont fort bien tracées dans leur esprit, et les noms de nourrice ou de maman dont se servent les enfans se rapportent uniquement à ces personnes. Quand aprés cela le temps leur a fait observer, qu'il y a plusieurs autres estres qui ressemblent à leur pere ou à leur mere, ils forment une idée à la quelle ils trouvent que tous ces estres particuliers participent egalement, et ils luy donnent comme les autres le nom d'homme. §. 8. Ils acquierent par la même voye des noms et des notions plus generales, par exemple la nouvelle idée de l'animal ne se fait point par aucune addition, mais seulement en ostant la figure ou les proprietés particulieres de l'homme, et en retenant un corps accompagné de vie, de sentiment et de motion spontanée. THEOPH. Fort bien, mais cela ne fait voir que ce que je viens de dire, car comme l'enfant va par abstraction de l'observation de l'idée de l'homme à celle de l'idée de l'animal, il est venu de cette idée plus specifique, qu'il observoit dans sa mere ou dans son pere et dans d'autres personnes à celle de la nature humaine. Car pour juger qu'il n'avoit point de precise idée de l'individu, il suffit de considerer qu'une ressemblance mediocre le trompe roit aisement et le feroit prendre pour sa mere une autre femme qui ne l'est point. Vons savés l'Histoire du faux Martin Guerre, qui trompa la femme mème du veritable, et les proches parens, par la ressemblance jointe à l'adresse, et embarassa long temps les juges, lors mème que le veritable fut arrivé. §. 9. PHILAL. Ainsi tout ce mystere du Genre et des Especes dont on fait tant de bruit dans les Ecoles, mais qui hors de là est avec raison si peu consideré; tout ce mystere, dis je, se reduit uniquement à la formation d'idées abstraites plus ou moins étendues aux quelles on donne certains noms. THEOPH. L'art de ranger les choses en genres et en especes n'est pas de petite importance et sert beaucoup tant au jugement qu'à la memoire. Vous savés de quelle consequence cela est dans la Botanique, sans parler des animaux et autres substances, et sans parler aussi des Estres Moraux et Notionaux comme quelques uns les appellent. Une bonne partie de l'Ordre en depend, et plusieurs bons auteurs écrivent en sorte que tout leur discours peut estre reduit en divisions ou sous divisions, suivant une methode qui a du rapport aux genres et aux especes, et sert non seulement à retenir les choses, mais mème à les trouver. Et ceux qui ont disposé toutes sortes de notions sous certains titres ou predicamens sousdivisés ont fait quelque chose de fort utile. §. 10. PHILAL. En definissant les mots nous nous servons du Genre ou du Terme General le plus prochain, et c'est pour s'epargner la peine de compter les differentes idées simples que ce Genre siguifie, ou quelques fois peut estre pour s'epargner la honte de ne pouvoir faire cette enumeration. Mais quoyque la voye la plus courte de definir soit par le moyen du Genre et de la Difference comme parlent les Logiciens; on peut douter, à mon avis, qu'elle soit la meilleure: du moins elle n'est pas l'uuique. Dans la definition qui dit que l'homme est un animal raisonnable (definition qui peut estre n'est pas la plus exacte, mais qui sert assez bien au present dessein) au lieu du mot animal on pourroit mettre sa definition. Ce qui fait voir le peu de necessité de la Regle qui veut qu'une Definition doit estre composée de Genre et de Difference, et le peu d'avantage qu'il y a à l'observer exactement. Aussi les langues ne sont pas tousjours formées selon les regles de la Logique, en sorte que la signification de chaque terme puisse estre exactement et clairement exprimée par deux autres termes. Et ceux qui ont fait cette regle ont eu tort de nous donner si peu de definitions qui y soyent conformes. THEOPH. Je conviens de vos remarques, il seroit pourtant avantageux pour bien des raisons que les definitions pussent estre de deux termes: cela sans doute abregeroit beaucoup, et toutes les divisions pourroient estre reduites à des dichotomies qui en sont la meilleure espece, et servent beaucoup pour l'invention, le jugement et la memoire. Cependant je ne crois pas que les Logiciens exigent tousjours que le Genre ou la Difference soit exprimée en un seul mot, par exemple ce terme: Polygone regulier peut passer pour le Genre du Quarré, et dans la figure du Cercle le genre pourra est[re] une figure plane curviligne, et la difference seroit celle dont les points de la ligne ambiente soyent egalement distans d'un certain point comme centre. Au reste il est encor bon de remarquer, que bien souvent le Genre pourra estre changé en Difference, et la Difference en Genre, par exemple: le Quarré est un regulier quadrilateral, ou bien un Quadrilatére regulier; de sorte qu'il semble que le genre ou la difference ne different que comme le substantif et l'adjectif. Comme si au lieu de dire, que l'homme est un animal raisonnable, la langue permettoit de dire que l'homme est un rational animable, c'est à dire une substance raisonnable douée d'une nature animale; au lieu que les Genies sont des substances raisonnables dont la nature n'est point animale, ou commune avec les bestes. Et cet échange des Genres et differences depend de la variation de l'ordre des sous divisions. §. 11. PHILAL. Il s'ensuit de ce que je venois de dire que ce qu'on appelle general et universel n'appartient point à l'existence des choses, mais que c'est un ouvrage de l'entendement. §. 12. Et les Essences de chaque espece ne sont que les idées abstraites. THEOPH. Je ne voy pas assés cette consequence. Car la generalité consiste dans la ressemblance des choses singulieres entre elles, et cette ressemblance est une realité. §. 13. PHILAL. J'allois vous dire moy mème que ces especes sont fondées sur lesressemblances. THEOPH. Pour quoy donc n'y point chercher aussi l'essence des genres et des Especes? §. 14. PHILAL. On sera moins surpris de m'entendre dire que ces essences sont l'ouvrage de l'entendement, si l'on considere qu'il y a du moins des idées complexes qui dans l'esprit de differentes personnes sont souvent differentes collections d'idées simples, et ainsi ce qui est A varice dans l'esprit d'un homme, ne l'est pas dans l'esprit d'un autre. THEOPH. J'avoue, Monsieur, qu'ily apeu d'endroitsoù j'ayemoins entenduela force de vos consequences qu'icy, et cela me fait de la peine. Si les hommes different dans le nom cela changet-il les choses ou leur ressemblances? Si l'un applique le nom d'avarice à une ressemblance, et l'autre à un[e] autre, ce serontdeux differentes especes, designéesparle même nom. PHILAL. Dans l'espece des substances qui nous est [la] plus familiere et que nous connoissons de la maniere la plus intime, on a douté plusieurs fois si le fruit qu'une femme a mis au monde estoit homme, jusqu'à disputer si l'on devoit le nourrir et baptiser. Ce qui ne pourroit estre si l'idée abstraite ou l'essence à laquelle appartient le nom d'homme estoit l'ouvrage de la nature et non une diverse et incertaine collection d'idées simples que l'entendement joint ensemble, et à laquelle il attache un nom aprés l'avoir rendue generale par voye d'abstraction. De sorte que dans le fonds chaque idée distincte formée par abstraction est une essence distincte. THEOPH. Pardonnés moy que je vous dise, Monsieur, que vostre langage m'embarasse, car je n'y voy point de liaison. Si nous ne pouvons pas tousjours juger par le dehors des ressemblances de l'interieur est ce qu'elles en sont moins dans la nature? Lors qu'on doute si un Monstre est homme, c'est qu'on doute s'il a de la raison. Quand on sçaura qu'il en a, les Theologiens ordonneront de le faire baptiser et les Jurisconsultes de le faire nourrir. Il est vray qu'on peut disputer des plus basses Especes Logiquement prises qui se varient par des accidens dans une mème espece physique ou tribu de generation, mais on n'a point besoin de les determiner, on peut même les varier à l'infini, comme il se voit dans la grande varieté des oranges, limons et citrons que les experts savent nommer et distinguer. On le voyoit de même dans les tulipes et oeillets, lors que ces fleurs estoient à la mode. Au reste, que les hommes joignent telles ou telles idées ou non, et mème que la nature les joigne actuellement ou non; cela ne fait rien pour les essences, genres ou especes, puisqu'il ne s'y agit que des possibilités qui sont independantes de nostre pensée. §. 15. PHILAL. On suppose ordinairement une constitution reelle de l'espece de chaque chose, et il est hors de doute qu'il y en doit avoir d'où chaque amas d'idées simples ou qualités coëxistentes dans cette chose doit dependre. Mais comme il est evident, que les choses ne sont rangées en sortes ou especes sous certains noms, qu'entant qu'elles conviennent avec certaines idées abstraites, auxquelles nous avons attaché ce nom là, l'Essence de chaque genre ou espece vient ainsi à n'estre autre chose que l'idée abstraite signifiée par le nom general ou specifique. Et nous trouverons que c'est là ce qu'emporte le mot d'essence selon l'usage le plus ordinaire qu'on en fait. Il ne seroit pas mal à mon avis de designer ces deux sortes d'essences par deux noms differens; et d'appeller la premiere essence reelle et l'autre essence nominale. THEOPH. Il me semble que vostre langage innove extremement dans les manieres de s'exprimer. On a bien parlé jusqu'icy de definitions nominales et causales ou reelles, mais non pas que je sache d'essences autres que reelles: à moins que par Essences nominales on n'ait entendu des Essences fausses et impossibles qui paroissent estre des essences, mais n'en sont point; comme seroit par exemple celle d'un decahedre regulier, c'est à dire d'un corps regulier compris sous dix plans ou hedres. L'essence dans le fonds n'est autre chose que la possibilité de ce qu'on propose. Ce qu'on suppose possible est exprimé par la definition, mais cette definition n'est que nominale quand elle n'exprime point en mème temps la possibilité, car alors on peut douter si cette definition exprime quelque chose de reel, c'est à dire de possible; jusqu'à ce que l'experience vienne à nostre secours pour nous faire connoistre cette realité a posteriori lorsque la chose se trouve effectivement dans le monde, ce qui suffit au defaut de la raison qui feroit connoistre la realité a priori en exposant la cause ou la generation possible de la chose definie. Il ne depend donc pas de nous de joindre les idées cornme bon nous semble, à moins que cette combinaison ne soit justifiée ou par la raison qui la monstre possible, ou par l'experience qui la monstre actuelle, et par consequent possible aussi. Pour mieux distinguer aussi l'Essence et la definition, il faut considerer qu'il n'y a qu'une essence de la chose, mais qu'il y a plusieurs definitions qui expriment une même essence, comme la mème structure ou la même ville peut estre representée par des differentes Scenographies, suivant les differens costés dont on la regarde. §. [18.] PHILAL. Vous m'accorderés je pense que le Reel et le Nominal est tousjours le même dans les idées simples, et dans les idées des modes, mais dans les idées des substances ils sont tousjours entierement differens. Une figure qui termine un espace par trois lignes, c'est l'essence du triangle, tant reelle que nominale, car c'est non seulement l'idée abstraite à la quelle le nom general est attaché, mais l'Essence ou l'Estre propre de la chose, ou le fondement d'où. procédent ses proprietés, et au quel elles sont attachées. Mais c'est tout autrement à l'egard de l'or, la constitution reelle de ses parties, de la quelle dependent la couleur, la pesanteur, la fusibilité, la fixité etc. nous est inconnue, et n'en ayant point d'idée nous n'avons point de nom qui en soit signe. Cependant ce sont ces qualités qui font que cette matiere est appellée de l'or, et sont son essence nominale, c'est à dire qui donne droit au nom. THEOPH. J'aimerois mieux de dire suivant l'usage receu, que l'Essence de l'or est ce qui le constitue et qui luy donne ces qualités sensibles, qui le font reconnoistre et qui font sa definition nominale au lieu que nous aurions la definition reelle et causale, si nous pouvions expliquer cette contexture ou constitution interieure. Cependant la definition nominale se trouve icy reelle aussi, non pas par elle mème (car elle ne fait point connoistre a priori la possibilité ou la generation de ce corps) mais par l'experience, parce que nous experimentons qu'il y a un corps, où ces qualités se trouvent ensemble: sans quoy on pourroit douter, si tant de pesanteur seroit compatible avec tant de malleabilité, comme l'on peut douter jusqu'à present si un verre malleable à froid est possible à la nature. Je ne suis pas au reste de vostre avis, Monsieur, qu'il y a icy de la difference entre les idées des substances et les idées des predicats: comme si les definitions des predicats (c'est à dire des modes et des objets des idées simples) estoient tousjours reelles et nominales en mème temps, et que celles des substances n'estoient que nominales. Je demeure bien d'accord qu'il est plus difficile d'avoir des definitions reelles des corps, qui sont des Estres substantiels, parce que leur contexture est moins sensible. Mais il n'en est pas de meme de toutes les substances, car nous avons une connoissance des vrayes substances ou des Unités (comme de Dieu et de l'ame) aussi intime que nous en avons de la pluspart des modes. D'ailleurs, il y a des predicats aussi peu connus que la contexture des corps: car le jaunc ou l'amer par exemple sont les objets des idées ou phantasies simples, et neantmoins on n'en a qu'une connoissance confuse, mème dans les Mathematiques, où un mème mode peut avoir nne definition nominale aussi bien qu'une reelle. Peu de gens ont bien expliqué en quoy consiste la difference de ces deux definitions, qui doit discerner aussi l'essence et la proprieté. A mon avis cette difference est, que la reelle fait voir la possibilité du defini et la nominale ne le fait point: la definition de deux droites paralleles qui dit qu'elles sont dans un meme plan et ne se rencontrent point quoyque on les continue à l'infini, n'est que nominale, car on pourroit douter d'abord si cela est possible. Mais lorsqu'on a compris qu'on peut mener une droite parallele dans un plan à une droite donnée pourveu qu'on prenne garde que la pointe du stile qui decrit la parallele demeure tousjours egalement distante de la donnée; on voit en meme temps que la chose est possible et pour quoy elles ont cette proprieté de ne se rencontrer jamais, qui en fait la definition nominale, mais qui n'est la marque de parallelisme que lors que les deux lignes sont droites, au lien que si l'une au moins estoit courbe, elles pourroient estre de nature à ne se pouvoir jamais rencontrer, et cependant elles ne seroient point paralleles pour cela. §. 19. PHILAL. Si l'Essence estoit autre chose que l'idée abstraite elle ne seroit point ingenerable et incorruptible. Une Licorne, une Sirene, un Cercle exact ne sont peut estre point dans le monde. THEOPH. Je vous ay déja dit, Monsieur, que les Essences sont perpetuelles parce qu'il ne s'y agit que du possible. Chapitre IV Des noms des Idées simples §. 2. PHILAL. Je vous avoue que j'ay tousjours crû, qu'il estoit arbitraire de former les modes, mais quant aux idées simples et celles des substances, j'ay esté persuadé, qu'outre la possibilité, ces idées devoient signifier une existence reelle. THEOPH. Je n'y vois aucune necessité. Dieu en a les idées avant que de creer les objets de ces idées, et rien n'empeche qu'il ne puisse encor communiquer de telles idées aux creatures intelligentes: il n'y a pas mème de demonstration exacte qui prouve que les objets de nos sens et des idées simples que les sens nous presentent sont hors de nous. Ce qui a surtout lieu à l'egard de ceux qui croyent avec les Cartesiens et avec vostre celebre auteur, que nos idées simples des qualités sensibles n'ont point de ressemblance avec ce qui est hors de nous dans les objets: il n'y auroit donc rien qui oblige ces idées d'estre fondées dans quelque existence reelle. §. 4. 5. 6. 7. PHILAL. Vous m'accorderés au moins cette autre difference entre les idées simples et les composées, que les noms des Idées simples ne peuvent estre definis; au lieu que ceux des idées composées le peuvent estre. Car les definitions doivent contenir plus d'un terme dont chacun signifie une idée. Ainsi l'on voit ce qui peut ou ne peut pas estre defini, et pourquoy les definitions ne peuvent aller à l'infini, ce que jusqu'icy personne que je sache n'a remarqué. THEOPH. J'ay aussi remarqué dans le petit Essay sur les idées inseré dans les Actes de Leipzic il y a environ 20 ans, que les termes simples ne sauroient avoir de definition nominale: mais j'y ay adjouté en mème temps, que ces termes, lorsqu'ils ne sont simples qu'à nostre égard (parce que nous n'avons pas le moyen d'en faire l'analyse pour venir aux perceptions elementaires dont ils sont composés) comme chaud, froid, jaune, verd, peuvent recevoir une definition reelle, qui en expliqueroit la cause: c'est ainsi que la definition reelle du verd est d'estre composé de bleu et de jaune bien mèlés, quoyque le verd ne soit pas plus susceptible de definition nominale qui le fasse reconnoistre que le bleu et le jaune. Au lieu que les termes qui sont simples en eux mêmes, c'est à dire dont la conception est claire et distincte, ne sauroient recevoir aucune definition soit nominale soit reelle. Vous trouverés dans ce petit Essay mis dans les Actes de Leipzic les fondemens d'une bonne partie de la doctrine qui regarde l'entendement expliquée en abregé. §. 7.§. 8. PHILAL. Il estoit bon d'expliquer ce point et de marquer ce quipourroit estre defini ou non. Et je suis tenté de croire qu'il s'eleve souvent de grandes disputes et qu'il s'introduit bien du galimatias dans le discours des hommes pour ne pas songer à cela. Ces celebres Vetilles dont on fait tant de bruit dans les Ecoles, sont venues de ce qu'on n'a pas pris garde à cette difference qui se trouve dans les idées. Les plus grands Maistres dans l'art ont esté contraints de laisser la plus grande partie des idées simples sans les definir, et quand ils ont entrepris de le faire, ils n'y ont point reussi. Le moyen, par exemple, que l'esprit de l'homme pût inventer un plus fin galimatias que celuy qui est renfermé dans cette definition d'Aristote: Le mouvement est l'acte d'un estre en puissance en tant qu'il est en puissance. §. 9. Et les modernes qui definissent le mouvement que c'est le passage d'un lieu dans un autre, ne font que mettre un mot synonyme à la place de l'autre. THEOPH. J'ay déja remarqué dans une de nos conferences passées que chez vous on fait passer bien des idées pour simples qui ne le sont point: le mouvement est de ce nombre, que je crois estre definible, et la definition qui dit que c'est un changement de lieu, n'est pas à mepriser. La definition d'Aristote n'est pas si absurde qu'on pense, faute d'entendre que le Grec ^@^@kínhsiw chez luy ne signifioit pas ce que nous appellons mouvement, mais ce que nous exprimerions par le mot de changement, d'où vient qu'il luy donne une definition si abstraite et si metaphysique, au lieu que ce que nous appellons mouvement est appellé chez luy forà, latio, et se trouve entre les especes du changement (th́w kính́sev). §. 10. PHILAL. Mais vous n'excuserés pas au moins la definition de la lumiere du même auteur que c'est l'acte du transparent. THEOPH. Je la trouve avec vous fort inutile, et il se sert trop de son acte qui ne nous dit pas grand chose. Diaphane luy est un milieu au travers duquel on pourroit voir, et la lumiere est selon luy ce qui consiste dans le trajet actuel. A la bonne heure. §. 11. PHILAL. Nous convenons donc que nos idées simples ne sauroient avoir des definitions nominales, comme nous ne saurions connoistre le goust de l'Ananas par la relation des voyageurs, à moins de pouvoir gouster les choses par les oreilles comme Sancho Pança avoit la faculté de voir Dulcinée par oui-dire, ou comme cet aveugle qui ayant fort oui parler de l'eclat d'ecarlatte, crût qu'elle devoit ressembler au son de la trompette. THEOPH. Vous avés raison et tous les voyageurs du monde ne nous auroient pù donner par leur relations ce que nous devons à un gentilhomme de ce pays, qui cultive avec succés des Ananas à trois lieues d'Hannover presque sur le bord du Weser, et a trouvé le moyen de les multiplier en sorte que nous le pourrons avoir peutestre un jour de nostre crû aussi copieusement que les oranges de Portugal, quoyqu'il y auroit apparemment quelque dechet dans le goust. §. 12. 13. PHILAL. Il en est tout autrement des idées complexes. Un aveugle peut entendre ce que c'est que la statue, et un homme qui n'auroit jamais vû l'arc en ciel pourroit comprendre ce que c'est, pourveu qu'il ait vû les couleurs qui le composent. §. 15. Cependant quoyque les idées simples soyent inexplicables, elles ne laissent pas d'estre les moins douteuses Car l'experience fait plus que la definition. THEOPH. Il y a pourtant quelque difficulté sur les idées qui ne sont simples qu'à no.stre egard. Par exemple il seroit difficile de marquer precisement les bornes du bleu et du verd, et en general de discerner les couleurs fort approchantes, au lieu que nous pouvons avoir des notions precises des termes dont on se sert en arithmetique et en Geometrie. §. 16. PHILAL. Les idées simples ont encor cela de particulier qu'elles ont trés peu de subordination dans ce que les Logiciens appellent Ligne predicamentale, depuis la derniere espece jusqu'au genre supreme. C'est que la derniere espece n'estant qu'une seule idée simple, on n'en peut rien retrancher; par exemple, on ne peut rien retrancher des idées du blanc et du rouge pour retenir la commune apparence où elles conviennent, c'est pour cela qu'on les comprend avec le jaune et autres sous le genre ou le nom de couleur. Et quand on veut former un terme encore plus general, qui comprenne aussi les sons, les gousts, et les qualités tactiles, on se sert du terme general de qualité dans le sens qu'on luy donne ordinairement pour distinguer ces qualités de l'étendue, du nombre, du mouvement, du plaisir, et de la douleur, qui agissent sur l'esprit, et y introduisent leur idées par plus d'un sens. THEOPH. J'ay encor quelque chose à dire sur cette remarque. J'espere qu'icy et ailleurs vous me ferés la justice, Monsieur, de croire que ce n'est point par un esprit de contradiction, et que la matiere le semble demander. Ce n'est pas un avantage que les idées des qualités sensibles ont si peu de subordination, et sont capables de si peu de sousdivisions; car cela ne vient que de ce que nous les connoissons peu. Cependant cela mème, que toutes les couleurs ont commun d'estre veues par les yeux, de passer tous par des corps par où passe l'apparence de quelques uns entre eux, et d'estre renvoyés des surfaces polies des corps qui ne les laissent point passer; font connoistre qu'on peut retrancher quelque chose des idées que nous en avons. On peut mème diviser les couleurs avec grande raison en extremes (dont l'un est positif savoir le blanc, et [l']autre privatif savoir le noir) et en moyens qu'on appelle encor couleurs dans un sens plus particulier, et qui naissent de la lumiere par la refraction; qu'on peut encor sousdiviser en celles du costé convexe, et celles du costé concave du rayon rompu. Et ces divisions et sousdivisions des couleurs ne sont pas de petite consequence. PHILAL. Mais comment peut on trouver des genres dans ces idées simples? THEOPH. Comme elles ne sont simples qu'en apparence, elles sont accompagnées de circomstances qui ont de la liaison avec elles, quoyque cette liaison ne soit point entendue de nous, et ces circomstances fournissent quelque chose d'explicable et de susceptible d'analyse, qui donne aussi quelque esperance qu'on pourra trouver un jour les raisons de ces phenomenes. Ainsi il arrive qu'il y a une maniere de pleonasme dans les perceptions que nous avons des qualités sensibles aussi bien que des masses sensibles, et ce pleonasme est que nous avons plus d'une notion du mème sujet. L'or peut estre defini nominalement de plusieurs façons, on peut dire que c'est le plus pesa nt de nos corps, que c'est le plus malleable, que c'est un corps fusible qui resiste à la coupelle et à l'eau forte, etc. Chacune de ces marques est bonne et suffit à reconnoistre l'or, au moins provisionellement et dans l'estat present de nos corps, jusqu'à ce qu'il se trouve un corps plus pesant cornme quelques Chymistes le pretendent de leur pierre philosophale, ou jusqu'à ce qu'on fasse voir cette Lune fixe, qui est un metal qu'on dit avoir la couleur de l'argent, et presque toutes les autres qualités de l'or, et que Mons. le Chevalier Boyle semble dire d'avoir fait. Aussi peut-on dire que dans les matieres que nous ne connoissons qu'en empiriques, toutes nos definitions ne sont que provisionnelles, comme je crois avoir déja remarqué cy dessus. Il est donc vray que nous ne savons pas demonstrativement s'il ne se peut, qu'une couleur puisse estre engendrée par la seule reflexion sans refraction, et que les couleurs que nous avons remarquées jusqu'icy dans la concavité de l'angle de refraction ordinaire se trouvent dans la convexité d'une maniere de refraction inconnue jusqu'icy, et vice versa. Ainsi l'idée simple du bleu seroit depouillée du genre que nous luy avons assigné sur nos experiences. Mais il est bon de s'arrester au bleu que nous avons et aux circomstances qui l'accompagnent. Et c'est quelque chose qu'elles nous fournissent de quoy faire des genres et des especes. §. 17. PHILAL. Mais que dites vous de la remarque qu'on a faite que les idées simples estant prises de l'existence des choses ne sont nullement arbitraires; au lieu que celles des modes mixtes le sont tout à fait et celles des substances en quelque façon. THEOPH. Je crois que l'arbitraire se trouve seulement dans les mots et nullement dans les idées. Car elles n'expriment que des possibilités, ainsi quand il n'y auroit jamais eu de parricide et quand tous les Legislateurs se fussent aussi peu avisés que Solon d'en parler, le parricide seroit un crime possible et son idée seroit reelle. Car les idées sont en Dieu de toute eternité et mêmes elles sont en nous avant que nous y pensons actuellement; comme j'ay monstré dans nos premieres conversations. Si quelcun les veut prendre pour des pensées actuelles des hommes, cela luy est permis; mais il s'opposera sans sujet au langage receu. Chapitre V Des Noms des Modes mixtes et des Relations §. 2. §. 3. sqq. PHILAL. Mais l'esprit ne formet-il pas les idées mixtes en assemblant les idées simples comme il le juge à propos sans avoir besoin de modelle reel; au lieu que les idées simples luy viennent sans choix par l'existence reelle des choses. Ne voit-il pas souvent l'idée mixte avant que la chose existe. THEOPH. Si vous prenés les idées pour les pensées actuelles vous avés raison. Mais je ne voy point qu'il soit besoin d'appliquer vostre distinction à ce qui regarde la forme mème ou la possibilité de ces pensées, et c'est pourtant de quoy il s'agit dans le monde ideal qu'on distingue du monde existent. L'existence reelle des estres qui ne sont point necessaires est un point de fait ou d'Histoire, mais la connoissance des possibilités et des necessités (car necessaire est dont l'opposé n'est point possible) fait les sciences demonstratives. PHILAL. Mais y at-il plus de liaison entre les idées de tuer et de l'homme qu'entre les idées de tuer et de la brebis? Le parricide est-il composé de notions plus liées que l'infanticide? et ce que les Anglois appellent Stabbing, c'est à dire un meurtre par estocade ou en frappant de la pointe qui est plus grief chez eux que lorsqu'on tue en frappant du tranchant de l'épée, est il plus naturel pour avoir merité un nom et une idée, qu'on n'a point accordé par exemple à l'acte de tuer une brebis ou de tuer un homme en taillant[?] THEOPH. S'il ne s'agit que des possibilités, toutes ces idées sont egalement naturelles. Ceux qui ont vû tuer des brebis ont eu une idée de cet acte dans la pensée quoyqu'ils ne luy ayent point donné de nom, et ne l'ayent point daigné de leur attention. Pourquoy donc se borner aux noms quand il s'agit des idées mêmes et pourquoy s'attacher à la dignité des idées des modes mixtes, quand il s'agit de ces idées en general? §. [8.] PHILAL. Les hommes formant arbitrairement diverses especes de modes mixtes, eela fait qu'on trouve des mots dans une langue auxquels il n'y [a] aucun dans une autre langue qui leur reponde. Il n'y a point de mots dans d'autres langues qui reponde au mot Versura usité parmy les Romains ny a celui de Corban dont se servoient les Juifs. On rend hardiment dans les mots Latins hora, pes et libra par ceux d'heure, de pied et de livre; mais les idées du Romain estoient fort differentes des nostres. THEOPH. Je voy que bien des choses que nous avons discutées quand il s'agissoit des idées mèmes et de leur especes reviennent maintenant à la faveur des noms de ces idées. La remarque est bonne quant aux noms et quant aux coustumes des hommes, mais elle ne change rien dans les sciences et dans la nature des choses; il est vray que celuy qui écriroit une Grammaire Universelle feroit bien de passer de l'essence des langues à leur existence et de comparer les Grammaires de plusieurs langues: de mème qu'un Auteur qui voudroit écrire une Jurisprudence universelle tirée de la raison, feroit bien d'y joindre des paralleles des loix et coustumes des peuples, ce qui serviroit non seulement dans la practique, mais encor dans la contemplation et donneroit occasion à l'auteur mème de s'aviser de plusieurs considerations, qui sans cela luy seroient echappées: Cependant dans la science mème separée de son Histoire ou existence, il n'importe point, si les peuples se sont conformés ou non, à ce que la raison ordonne. §. 9. PHILAL. La signification douteuse du mot Espece fait que certaines gens sont choqués d'entendre dire que les Especes des modes mixtes sont formées par l'entendement. Mais je laisse à penser qui c'est qui fixe les limites de chaque sorte ou Espece, car ces deux mots me sont tout à fait synonymes. THEOPH. C'est la nature des choses qui fixe ordinairement ces limites des especes; par exemple de l'homme et de la beste; de l'estoc et de la taille. J'avoue cependant qu'il y a des notions, où il y a veritablement de l'arbitraire par exemple lorsqu'il s'agit de determiner un pied, car la ligne droite estant uniforme et indefinie la nature n'y marque point de limites. Il y a aussi des essences vagues et imparfaites où l'opinion entre, comme lorsqu'on demande combien il faut laisser pour le moins de poils à un homme pour qu'il ne soit point chauve. C'estoit un des Sophismes des anciens quand on pousse son adversaire, Dum cadat elusus ratione ruentis acervi. Mais la veritable reponse est que la nature n'a point determiné cette notion et que l'opinion y a sa part, qu'il y a des personnes dont on peut douter, s'ils sont chauves ou non, et qu'il y en a d'ambiguës qui passeront pour chauves auprés des uns, et non pas auprés des autres, comme vous aviés remarqué qu'un cheval qui sera estimé petit en Hollande, passera pour grand dans le pays de Galles. Il y a mème quelque chose de cette nature dans les idées simples, car je viens d'observer que les dernieres bornes des couleurs sont douteuses. Il y a aussi des Essences veritablement nominales à demi, où le nom entre dans la definition de la chose, par exemple le degré ou la qualité de Docteur, de Chevalier, d'Ambassadeur, de Roy, se connoist lorsqu'une personne a acquis le droit reconnu de se servir de ce nom. Et un ministre estranger quelque plein pouvoir et quelque grand train qu'il ait, ne passera point pour Ambassadeur si sa lettre de creance ne luy en donne le nom. Mais ces Essences et idées sont vagues, douteuses, arbitraires, nominales dans un sens un peu different de ceux dont vous aviés fait mention. §. 10. PHILAL. Mais il semble que le nom conserve souvent les Essences des modes mixtes que vous croyés n'estre point arbitraires, par exemple sans le nom de triomphe nous n'aurions gueres d'idée de ce qui passoit chez les Romains dans cette occasion. THEOPH. J'accorde que le nom sert à donner de l'attention aux choses, et à en conserver la memoire et la connoissance actuelle, mais cela ne fait rien au point dont il s'agit, et ne rend point les essences nominales; et je ne comprends pas à quel sujet vos Messieurs veulent à toute force, que les Essences mèmes dependent du choix et des noms. Il auroit esté à souhaiter que vòtre celebre auteur au lieu d'insister là dessus eùt mieux aimé d'entrer dans un plus grand detail des idées et des modes, et d'en ranger et developper les varietés. Je l'aurois suivi dans ce chemin avec plaisir, et avec fruit. Car il nous auroit sans doute donné bien des lumieres. §. 12. PHILAL. Quand nous parlons d'un cheval ou du fer, nous les considerons comme des choses qui nous fournissent les patrons originaux de nos idées: mais quand nous parlons des modes mixtes ou du moins des plus considerables de ces modes, qui sont les estres de morale, par exemple de la justice, de la reconnoissance, nous en considerons les modelles originaux comme existans dans l'esprit. C'est pourquoy nous disons la Notion de la justice, de la temperance, mais on ne dit pas la notion d'un cheval, d'une pierre. THEOPH. Les patrons des idées des uns sont aussi reels que ceux des idées des autres. Les qualités de l'esprit ne sont pas moins reelles que celles du corps. Il est vray qu'on ne voit pas la justice comme un cheval, mais on ne l'entend pas moins, ou plustost on l'entend mieux; elle n'est pas moins dans les actions que la droiture et l'obliquité est dans les mouvemens, soit qu'on la considere ou non. Et pour vous faire voir que les hommes sont de mon avis et mème les plus capables et les plus experimentés dans les affaires humaines, je n'ay qu'à me servir de l'autorité des Jurisconsultes Romains suivis par tous les autres, qui appellent ces modes mixtes ou ces estres de morale, des choses et particulierement des choses incorporelles. Car les servitudes par exemple (comme celle du passage par le fonds de son voisin) sont chez eux res incorporales dont il y a proprieté, qu'on peut acquerir par un long usage, qu'on peut posseder et vendiquer. Pour ce qui est du mot Notion, de fort habiles gens ont pris ce mot pour aussi ample que celuy d'Idée; l'usage Latin ne s'y oppose pas, et je ne sçay si celuy des Anglois ou des François y est contraire. §. 15. PHILAL. Il est encor à remarquer que les hommes apprennent les noms avant les idées des modes mixtes: le nom faisant connoistre que cette idée merite d'estre observée. THEOPH. Cette remarque est bonne: quoyqu'il soit vray qu'aujourdhuy les enfans à l'aide des Nomenclateurs apprennent ordinairement les noms non seulement des modes, mais encor des substances, avant les choses, et mème plustost les noms des substances que des modes: car c'est un defaut dans ces mêmes Nomenclateurs qu'on y met seulement les Noms, et non pas les verbes; sans considerer que les verbes quoyqu'ils signifient des modes sont plus necessaires dans la conversation, que la pluspart des noms qui marquent des substances particulieres. Chapitre VI Des Noms des Substances §. 1. PHILAL. Les Genres et les Especes des substances, comme des autres estres, ne sont que des sortes. Par exemple les soleils sont une sorte d'étoiles, c'est à dire ils sont des Etoiles fixes, car ce n'est pas sans raison, qu'on croit que chaque etoile fixe se feroit connoistre pour un soleil à une personne qui seroit placée à une juste distance. §. 2. Or ce qui borne chaque sorte est son essence. §. [3.] Elle est connue ou par l'interieur de la structure ou par des marques externes qui nous la font connoistre, et nommer d'un certain nom. Et c'est ainsi qu'on peut connoistre l'horloge de Strasbourg ou comme l'horloger qui l'a faite, ou comme un spectateur qui en voit les effects. THEOPH. Si vous vous exprimés ainsi je n'ay rien à opposer. [§. 4.] PHILAL. Je m'exprime d'une maniere propre à ne point renouveller nos contestations. Maintenant j'adjoute que l'Essence ne se rapporte qu'aux sortes, et que rien n'est essentiel aux Individus. Un accident ou une maladie peut changer mon teint ou ma taille, une fievre ou une cheute peut m'oster la raison et la memoire, une Apoplexie peut me reduire à n'avoir ny sentiment, ny entendement, ny vie. Si l'on me demande s'il est essentiel à moy d'avoir de la raison je repondray que non. THEOPH. Je crois qu'il y a quelque chose d'essentiel aux individus et plus qu'on ne pense. Il est essentiel aux substances d'agir, aux substances creées de patir, aux esprits de penser, aux corps d'avoir de l'etendue et du mouvement. C'est à dire il y a des sortes ou especes dont un individu ne sauroit (naturellement au moins) cesser d'estre, quand il en a esté une fois, quelques revolutions qui puissent arriver dans la nature. Mais il y a des sortes ou especes accidentelles (je l'avoue) aux individus qui en sont, et ils peuvent cesser d'estre de cette sorte. Ainsi on peut cesser d'estre sain, beau, savant, et mème d'estre visible et palpable, mais on ne cesse pas d'avoir de la vie et des organes, et de la perception. J'ay dit assez cy dessus pourquoy il paroist aux hommes que la vie et la pensée cessent quelques fois, quoyqu'elles ne laissent pas de durer et d'avoir des effects. §. 8. PHILAL. Quantité d'individus rangés sous un nom commun considerés comme d'une seule espece, ont pourtant des qualités fort differentes dependantes de leur constitutions reelles (particulieres). C'est ce qu'observent sans peine tous ceux qui examinent les corps naturels, et souvent les chymistes en sont convaincus par de facheuses experiences, cherchant en vain dans un morceau d'antimoine, de souphre et de vitriol, les qualités qu'ils ont trouvées en d'autres parties de ces mineraux. THEOPH. Il n'est rien de si vray, et j'en pourrois dire moy mème des nouvelles. Aussi at-on fait des livres exprés de infido experimentorum chymicorum successu. Mais c'est qu'on se trompe en prenant ces corps pour similaires ou uniformes, au lieu qu'ils sont melés plus qu'on ne pense. Car dans les corps dissimilaires on n'est pas surpris de remarquer des differences entre les individus, et les Medecins ne savent que trop combien les temperamens et les naturels des corps humains sont differens. En un mot, on ne trouvera jamais les dernieres especes logiques comme j'ay déja remarqué cy dessus et jamais deux individus reels ou complets d'une mème espece sont parfaitement semblables. §. 9. PHILAL. Nous ne remarquons point toutes ces differences, parce que nous ne connoissons point les petites parties, ny par consequent la structure interieure des choses. Aussi ne nous en servons nous pas pour determiner les sortes ou especes des choses, et si nous le voulions faire par ces essences ou par ce que les écoles appellent formes substantielles, nous serions comme un aveugle qui voudroit ranger les corps selon les couleurs. §. 11. Nous neconnoissons pas même les Essences des Esprits, nous ne saurions former des differentes idées specifiques des Anges, quoyque nous sachions bien qu'il faut qu'il y ait plusieurs especes des esprits. Aussi semblet-il que dans nos idées nous ne mettons aucune difference entre Dieu et les esprits par aucun nombre d'idées simples, excepté que nous attribuons à Dieu l'infinité. THEOPH. Il y a encor une autre difference dans mon Systeme entre Dieu et les esplits créés, c'est qu'il faut à mon avis que tous les esprits créés ayent des corps, tout comme nostre ame en a un. §. 12. PHILAL. Au moins je crois qu'il y a cette Analogie entre les corps et les Esprits, que de même, qu'il n'y a point de vuide dans les varietés du monde corporel, il n'y aura pas moins de varieté dans les creatures intelligentes. En commençant depuis nous, et allant jusqu'aux choses les plus basses, c'est une descente qui se fait par de fort petits degrés et par une suite continuée de choses qui dans chaque eloignement différent fort peu l'une de l'autre; il y a des poissons qui ont des ailes, et à qui l'air n'est pas étranger, et il y a des oiseaux qui habitent dans l'eau qui ont le sang froid comme les poissons et dont la chair leur ressemble si fort par le goust, qu'on permet aux scrupuleux d'en manger durant les jours maigres. Il y a des animaux qui approchent si fort de l'espece des oiseaux et de celle des bestes qu'ils tiennent le milieu entre eux. Les Amphibies tiennent egalement des bestes terrestres et aquatiques. Les veaux marins vivent sur la terre et dans la mer, et les Marsouins (dont le nom signifie pourceau de mer) ont le sang chaud et les entrailles d'un cochon. Pour ne pas parler de ce qu'on rapporte des hommes marins, il y a des bestes qui semblent avoir autant de connoissance et de raison que quelques animaux qu'on appelle hommes, et il y a une si grande proximité entre les animaux et les vegetaux, que si vous prenés le plus imparfait de l'un, et le plus parfait de l'autre, à peine remarquerés vous aucune difference considerable entre eux. Ainsi jusqu'à ce que nous arrivions aux plus basses et moins organisées parties de la matiere, nous trouverons par tout que les Especes sont liées ensemble et ne different que par des degrés presque insensibles. Et lorsque nous considerons la sagesse et la puissance infinie de l'auteur de toutes choses nous avons sujet de penser, que c'est une chose conforme à la somptueuse harmonie de l'univers et au grand dessein aussi bien qu'à la bonté infinie de ce souverain Architecte que les differentes especes des creatures s'elevent aussi peu à peu depuis nous vers son infinie perfection. Ainsi nous avons raison de nous persuader qu'il y a beaucoup plus d'especes de Creatures au dessus de nous, qu'il n'y en a au dessous, parce que nous sommes beaucoup plus eloignés en degrés de perfection de l'estre infini de Dieu, que de ce qui approche le plus prés du neant. Cependant nous n'avons nulle idée claire et distincte de toutes ces differentes especes. THEOPH. J'avois dessein dans un autre lieu de dire quelque chose d'approchant de ce que vous venés d'exposer, Monsieur, mais je suis bien aise d'estre prevenu lorsque je voy qu'on dit les choses mieux que je n'aurois esperé de faire. Des habiles philosophes ont traité cette question, utrum detur Vacuum Formarum, c'est à dire, s'il y a des especes possibles qui pourtant n'existent point, et qu'il pourroit sembler que la nature ait oubliées. J'ay des raisons pour croire que toutes les especes possibles ne sont point com-possibles dans l'univers tout grand qu'il est, et cela non seulement par rapport aux choses qui sont ensemble en mème temps, mais mème par rapport à toute la suite des choses. C'est à dire je crois qu'il y a necessairement des especes qui n'ont jamais esté et ne seront jamais, n'estant pas compatibles avec cette suite des creatures que Dieu a choisie. Mais je crois que toutes les choses que la parfaite harmonie de l'univers pouvoit recevoir y sont. Qu'il y ait des creatures mitoyennes entre celles qui sont eloignées, c'est quelque chose de conforme à cette même harmonie, quoyque ce ne soit pas tousjours dans un mème globe ou systeme, et ce qui est au milieu de deux especes, l'est quelques fois par rapport à certaines circomstances et non pas par rapport à d'autres. Les oiseaux si differens de l'homme en autres choses s'approchent de luy par la parole, mais si les singes savoient parler comme les perroquets, ils iroient [plus] loin. La Loy de la Continuité porte que la Nature ne laisse point de vuide dans l'ordre qu'elle suit, mais toute forme ou espece n'est pas de tout ordre. Quant aux Esprits ou Genies, comme je tiens que toutes les intelligences créées ont des corps organisés, dont la perfection repond à celle de l'intelligence, ou de l'esprit, qui est dans ce corps en vertu de l'harmonie préétablie, je tiens que pour concevoir quelque chose des perfections des Esprits au dessus de nous, il servira beaucoup de se figurer des perfections encor dans les organes du corps qui passent celles du nostre. C'est où l'imagination la plus vive et la plus riche, et pour me servir d'un terme Italien que je ne saurois bien exprimer autrement, l'inventione la piu vaga sera le plus de saison pour nous elever au dessus de nous. Et ce que j'ay dit pour justifier mon Systeme de l'harmonie qui exalte les perfections divines au delà de ce qu'on s'estoit avisé de penser, servira aussi à avoir des idées des creatures incomparablement plus grandes qu'on n'en a eu jusqu'icy. [§. 13.] PHILAL. Pour revenir au peu de realité des Especes, même dans les Substances je vous demande si l'eau et la glace sont de differente espece? THEOPH. Je vous demande à mon tour si l'or fondu dans le creuset, et l'or refroidi en lingot sont d'une mème espece[?] PHILAL. Celuy là ne repond pas à la question qui en propose une autre Qui litem lite resolvit. Cependant vous reconnoistrés par là que la reduction des choses en especes se rapporte uniquement aux idées que nous en avons, ce qui suffit pour les distinguer par des noms, mais si nous supposons que cette distinction est fondée sur leur constitution reelle et interieure, et que la nature distingue les choses qui existent en autant d'especes par leur Essences reelles de la même maniere que nous les distinguons nous mêmes en especes par telles ou telles denominations nous serons sujets à de grands mecomptes. THEOPH. Il y a quelque ambiguité dans le terme d'Espece ou d'estre de differente Espece qui cause tout cet embarras, et quand nous l'aurons levée, il n'y aura plus de contestation que peutestre sur le nom. On peut prendre l'Espece mathematiquement et aussi physiquement. Dans la rigueur Mathematique la moindre difference qui fait que deux choses ne sont point semblables en tout, fait qu'elles different d'Espece. C'est ainsi qu'en Geometrie tous les Cercles sont d'une mème espece, car ils sont tous semblables parfaitement, et par la mème raison toutes les Paraboles aussi sont d'une mème espece, mais il n'en est pas de mème des Ellipses et des Hyperboles, car il y en a une infinité de sortes ou d'especes, quoyque il y en ait aussi une infinité de chaque Espece. Toutes les Ellipses innomerables dans lesquelles la distance des foyers a la mème raison à la distance des sommets, sont d'une même espece; mais comme les raisons de ces distances ne varient qu'en grandeur, il s'ensuit que toutes ces especes infinies des Ellipses ne font qu'un seul genre, et qu'il n'y a plus de sous-divisions. Au lieu qu'une ovale à trois foyers auroit mème une infinité de tels genres, et auroit un nombre d'especes infiniment infini, chaque genre en ayant un nombre simplement infini. De cette façon deux individus physiques ne seront jamais parfaitement [d'une espece, car ils ne seront jamais parfaitement] semblables; et qui plns est, le mème individu passera d'espece en espece, car il n'est jamais semblable en tout à soy mème au delà d'un moment. Mais les hommes établissant des especes physiques ne s'attachent point à cette rigueur; et il depend d'eux de dire qu'une masse qu'ils peuvent faire retourner eux mèmes sous la premiere forme, demeure d'une mème espece à leur egard. Ainsi nous disons que l'eau, l'or, le vif argent, le sel commun le demeurent et ne sont que deguisés dans les changemens ordinaires; mais dans les corps organiques ou dans les Especes des plantes et des animaux nous definissons l'espece par la generation, de sorte que ce semblable qui vient ou pourroit estre venu d'une mème origine ou semence seroit d'une mème espece. Dans l'homme outre la generation humaine on s'attache à la qualité d'animal raisonnable, et quoyque il y ait des hommes qui demeurent semblables aux bestes toute leur vie, on presume que ce n'est pas faute de la faculté ou du principe, mais que c'est par des empechemens qui lient cette faculté. Mais on ne s'est pas encor determiné à l'egard de toutes les conditions externes qu'on veut prendre pour suffisantes à donner cette presomtion. Cependant quelques reglemens que les hommes fassent pour leur denominations, et pour les droits attachés aux noms; pourveu que leur reglement soit suivi ou lié et intelligible, il sera fondé en realité, et ils ne sauront se figurer des especes que la nature, qui comprend jusqu'aux possibilités, n'ait faites ou distinguées avant eux. Quant à l'interieur, quoyque il n'y ait point d'apparence externe qui ne soit fondée dans la constitution interne, il est vray neantmoins qu'une mème apparence pourroit resulter quelques fois de deux differentes constitutions; cependant il y aura quelque chose de commun et c'est ce que nos philosophes appellent la cause prochaine formelle. Mais quand cela ne seroit point, comme si selon M. Mariotte le bleu de l'arc en ciel avoit toute une autre origine que le bleu d'une Turquoise, sans qu'il y eut une cause formelle commune (en quoy je ne suis point de son sentiment) et quand on accorderoit, que certaines natures apparentes qui nous font donner des noms, n'ont rien d'interieur commun, nos definitions ne laisseroient pas d'estre fondées dans des especes reelles; car les phenomenes mèmes sont des realités. Nous pouvons donc dire, que tout ce que nous distinguons ou comparons avec verité, la nature le distingue ou le fait convenir aussi, quoyque elle ait des distinctions et des comparaisons que nous ne savons point et qui peuvent estre meilleures que les nostres. Aussi faudrat-il encor beaucoup de soin et d'experience pour assigner les genres et les especes d'une maniere assez approchante de la nature. Les Botanistes modernes croyent que les distinctions prises des formes des fleurs approchent le plus de l'ordre naturel. Mais ils y trouvent pourtant encor bien de la difficulté, et il seroit à propos de faire des comparaisons et arrangemens non seulement suivant un seul fondement, comme seroit celuy que je viens de dire qui est pris des fleurs, et qui peutestre, est le plus propre jusqu'icy pour un Systeme tolerable et commode à ceux qui apprennent; mais encor suivant les autres fondemens pris des autres parties et circomstances des plantes: chaque fondement de comparaison meritant des Tables à part: sans quoy on laissera echapper bien des genres subalternes, et bien des comparaisons, distinctions et observations utiles. Mais plus on approfondira la generation des especes, et plus on suivra dans les arrangemens les conditions qui y sont requises, plus on approchera de l'ordre naturel. C'est pourquoy si la conjecture de quelques personnes entendues se trouvoit veritable, qu'il y a dans la plante outre la graine ou la semence connue qui repond à l'oeuf de l'animal une autre semence qui meriteroit le nom de masculine, c'est à dire une poudre (Pollen) (visible bien souvent quoyque peutestre invisible quelques fois, comme la graine mème l'est en certaines plantes) que le vent ou d'autres accidens ordinaires repandent pour la joindre à la graine qui vient quelques fois d'une mème plante et quelques fois encor (comme dans le chanvre) d'une autre voisine de la mème espece, laquelle plante par consequent aura de l'analogie avec le mâle, quoyque peutestre la femelle ne soit jamais depourveue entierement de ce mème Pollen; si cela (dis-je) se trouvoit vray, et si la maniere de la generation des plantes devenoit plus connue, je ne doute point que les varietés qu'on y remarqueroit ne fournissent un fondement à des divisions fort naturelles. Et si nous avions la penetration de quelques Genies superieurs, et connoissions assez les choses peutestre y trouverions nous des attributs fixes pour chaque espece communs à tous ses individus et tousjours subsistans dans le mème vivant organique, quelques alterations ou transformations luy puissent arriver, comme dans la plus connue des especes physiques qui est l'humaine, la Raison est un tel attribut fixe, qui convient à chacun des individus et tousjours inamissiblement, quoyque on ne s'en puisse pas tousjours appercevoir: mais au defaut de ces connoissances nous nous servons des attributs qui nous paroissent les plus commodes à distinguer, et à comparer les choses, et en un mot à en reconnoistre les especes ou sortes: et ces attributs ont tousjours leur fondemens reels. §. 14. PHILAL. Pour distinguer les êtres substantiels selon la supposition ordinaire, qui veut qu'il y a certaines essences ou formes precises des choses, par où tous les individus existans sont distingués naturellement en especes; il faudroit être assuré premierement §. 15. que la nature se propose toujours dans la production des choses, de les faire participer à <cerletaines essences reglées et établies, comme à des modelles: et secondement §. 16. que la nature arrive toujours à ce but. Mais les Monstres nous donnent sujet de douter de l'un et de l'autre. §. 17. Il faudroit determiner en troisieme lieu, si ces Monstres ne sont réelement une espece distincte et nouvelle, car nous trouvons que quelques uns de ces Monstres n'ont que peu ou point de ces qualités, qu'on suppose resulter de l'essence de cette espece, d'où ils tirent leur origine, et à laquelle il semble qu'ils appartiennent en vertu de leur naissance. THEOPH. Quand il s'agit de determiner si les Monstres sont d'une certaine espece, on est souvent reduit à des conjectures. Ce qui fait voir qu'alors on ne se borne pas à l'exterieur; puisqu'on voudroit deviner si la nature interieure (comme par exemple la raison dans l'homme) commune aux individus d'une telle espece, convient encore (comme la naissance le fait presumer) à des individus, où manque une partie des marques exterieures qui se trouvent ordinairement dans cette espece. Mais notre incertitude ne fait rien à la nature des choses, et s'il y a une telle nature commune interieure, elle se trouvera, ou ne se trouvera pas dans le monstre, soit que nous le sachions ou non. Et si la nature interieure d'aucune espece ne s'y trouve, le Monstre pourra ètre de sa propre espece. Mais s'il n'y avoit point de telle nature interieure dans les especes, dont il s'agit, et si on ne s'arretoit pas non plus à la naissance, alors les marques exterieures seules determineroient l'espece, et les Monstres ne seroient pas de celle, dont il s'ecartent, à moins de la prendre d'une maniere un peu vague et avec quelque latitude: et en ce cas aussi notre peine, de vouloir deviner l'espece, seroit vaine. C'est peutetre ce que vous voulés dire par tout ce que vous objectés aux especes prises des essences reelles internes. Vous devriés donc prouver, Monsieur, qu'il n'y a point d'interieur specifique commun, quand l'exterieur entier ne l'est pas. Mais le contraire se trouve dans l'espece humaine, où quelquesfois des enfans qui ont quelque chose de monstrueux parviennent à un âge où ils font voir de la raison. Pourquoy donc ne pourroit il point y avoir quelque chose de semblable en d'autres especes? Il est vrai que faute de les connoitre nous ne pouvons pas nous en servir pour les definir, mais l'exterieur en tient lieu, quoique nous reconnoissions qu'il ne sufit pas pour avoir une defi - nition exacte, et que les definitions nominales memes dans ces rencontres ne sont que conjecturales: et j'ai dit déja cy dessus comment quelquesfois elles sont provisionelles seulement. Par exemple, on pourroit trouver le moyen de contrefaire l'or, en sorte qu'il satisferoit à toutes les epreuves qu'on en a jusqu'icy; mais on pourroit aussi decouvrir alors une nouvelle maniere d'essay, qui donneroit le moyen de distinguer l'or naturel de cet or fait par artifice. Des vieux papiers attribuent l'un et l'autre à Auguste Electeur de Saxe; mais je ne suis pas homme à garantir ce fait. Cependant s'il etoit vrai, nous pourrions avoir une definition plus parfaite de l'or, que nous n'en avons presentement, et si l'or artificiel se pouvoit faire en quantité et à bon marché, comme les Alchymistes le pretendent, cette nonvelle epreuve seroit de consequence; car par son moyen on conserveroit au genre humain l'avantage que l'or naturel nous donne dans le commerce par sa rareté, en nous fournissant une matiere qui est durable, uniforme, aisée à partager et à reconnoitre et pretieuse en petit volume. Je me veux servir de cette occasion pour lever une difficulté (voyés le §. 50. du chap. des noms des substances chez l'auteur de l'essay sur l'entendement). On objecte qu'en disant: Tout or est fixe, si l'on entend par l'idée de l'or, l'amas de quelques qualités où la fixité est comprise, on ne fait qu'une proposition identique et vaine, comme si l'on disoit le fixe est fixe; mais si l'on entend un être substantiel doué d'une certaine essence interne, dont la fixité est une suite, on ne parlera pas intelligiblement, car cette essence réele est tout à fait inconnuë. Je repons que le corps doué de cette constitution interne est designé par d'autres marques externes où la fixité n'est point comprise: comme si quelqu'un disoit, le plus pesant de tous les corps est encore un des plus fixes. Mais tout cela n'est que provisionnel, car on pourroit trouver quelque jour un corps volatile, comme pourroit ètre un Mercure nouveau, qui fut plus pesant que l'or, et sur lequel l'or nageàt, comme le plomb nage sur notre mercure. §. 19. PHILAL. Il est vrai que de cette maniere nous ne pouvons jamais connoitre precisement le nombre des proprietés, qui dependent de l'essence réelle de l'or, à moins que nous ne connoissions l'essence de l'or lui même. §. 21. Cependant si nous nous bornons precisement à certaines proprietés, cela nous suffira pour avoir des definitions nominales exactes, qui nous serviront presentement, sauf à nous à changer la signification des noms, si quelque nouvelle distinction utile se decouvroit. Mais il faut au moins que cette definition reponde à l'usage du nom, et puisse être mise à sa place. Ce qui sert à refuter ceux qui pretendent que l'étenduë fait l'essence du corps, car lorsqu'on dit, qu'un corps donne de l'impulsion à un autre, l'absurdité seroit manifeste, si substituant l'etenduë, l'on disoit, qu'une etenduë met en <mouvelement une autre etenduë par voye d'impulsion, car il faut encore la solidité. De même on ne dira pas que la raison, ou ce qui rend l'homme raisonnable, fait conversation; car la raison ne constituë pas non plus toute l'essence de l'homme, ce sont les animaux raisonnables qui font conversation entr'eux. THEOPH. Je crois que vous avés raison; car les objets des Idées abstraites et incomplettes ne suffisent point pour donner des sujets de toutes les actions des choses. Cependant je crois que la conversation convient à tous les esprits, qui se peuvent entre-communiquer leurs pensées. Les scolastiques sont fort en peine comment les anges le peuvent faire: mais s'ils leur accordoient des corps subtils, comme je fais aprés des anciens, il ne resteroit plus de difficulté là dessus. §. 22. PHILAL. Il y a des creatures qui ont une forme pareille à la notre, mais qui sont veluës, et n'ont point l'usage de la parole, et de la raison. Il y a parmi nous des immbecilles, qui ont parfaitement la même forme que nous, mais qui sont destitués de raison, et quelques uns d'entre eux n'ont point l'usage de la parole. Il y a des creatures à ce qu'on dit, qui avec l'usage de la parole et de la raison, et une forme semblable en toute autre chose à la notre, ont des queuës veluës; au moins il n'y a point d'impossibilité qu'il y ait de telles creatures. Il y en a d'autres dont les mâles n'ont point de barbe, et d'autres dont les femelles en ont. Quand on demande si toutes ces creatures sont hommes, ou non; si elles sont d'espece humaine, il est visible que la question se raporte uniquement à la definition nominale ou à l'idée complexe que nous nous faisons pour la marquer par ce nom: car l'essence interieure nous est absolument inconnuë, quoi que nous ayons lieu de penser, que là où les facultés, ou bien la figure exterieure sont si differentes, la constitution interieure n'est pas la même. THEOPH. Je crois que dans le cas de l'homme nous avons une definition qui est réelle et nominale en meme tems. Car rien ne sauroit être plus interne à l'homme que la raison, et ordinairement elle se fait bien connoitre. C'est pourquoi la barbe et la queuë ne seront point considerées auprés d'elle. Un homme sylvestre bien que velu se fera reconnoitre; et le poil d'un magot n'est pas ce qui le fait exclurre. Les imbecilles manquent de l'usage de la raison; mais comme nous savons par experience, qu'elle est souvent liée, et ne peut point paroitre, et que cela arrive à des hommes, qui en ont montré et en montreront; nous faisons vraisemblablement le meme jugement de ces imbecilles sur d'autres indices, c'est à dire sur la figure corporelle. Ce n'est que par ces indices, joints à la naissance que l'on presume que les enfans sont des hommes, et qu'ils montreront de la raison: et on ne s'y trompe gueres. Mais s'il y avoit des animaux raisonnables d'une forme exterieure un peu differente de la notre, nous serions embarassés. Ce qui fait voir que nos definitions quand elles dependent de l'exterieur des corps, sont imparfaites et provisionelles. Si quelcun se disoit Ange, et savoit ou savoit faire des choses bien au dessus de nous, il pourroit se faire croire. Si quelque autre venoit de la Lune par le moyen de quelque machine extraordinaire comme Gonzales, et nous racontoit des choses croyables de son païs natal, il passeroit pour lunaire, et cependant on pourroit lui accorder l'indigenat et les droits de bourgeoisie [parmi nous] avec le titre d'homme, tout etranger qu'il seroit à notre globe; mais s'il demandoit le Baptème et vouloit ètre reçu Proselyte de notre loy, je crois qu'on verroit de grandes disputes s'elever parmi les Theologiens. Et si le commerce avec ces hommes planetaires assés aprochans des notres selon Mr Hugens etoit ouvert, la question meriteroit un Concile Universel, pour savoir si nous devrions etendre le soin de la propagation de la foy jusqu'au dehors de notre Globe. Plusieurs y soutiendroient sans doute, que les animaux raisonnables de ces païs n'etant pas de la race d'Adam n'ont point de part à la redemption de Jesus Christ: mais d'autres diroient peut ètre que nous ne savons pas assés ni où Adam a toujours eté, ni ce qui a eté fait de toute sa posterité, puisqu'il y a eu mème des Theologiens, qui ont crù que la Lune a eté le lieu du paradis; et peut etre que par la pluralité on concluroit pour le plus sur; qui seroit de baptiser ces hommes douteux sous condition, s'ils en sont susceptibles; mais je doute qu'on voulut jamais les faire prètres dans l'Eglise Romaine, parce que leurs consecrations seroient toujours douteuses, et on exposeroit les gens au danger d'une Idolatrie materielle dans l'Hypothese de cette Eglise. Par bonheur la nature des choses nous.exempte de tous ces embarras; cependant ces fictionsbizarres ont leurusage dans la speculation, pour bien connoitre la nature de nos Idées. §. 23. PHILAL. Non seulement dans les questions Theologiques, mais encor en d'autres occasions quelques uns voudroient peut etre se regler sur la race, et dire que dans les animaux la propagation par l'accouplement du mâle et de la femelle, et dans les plantes par le moyen des semences conserve les especes supposées réeles distinctes et en leur entier. Mais cela ne serviroit qu'à fixer les especes des animaux et des vegetaux: Que faire du reste? Et il ne suffit pas meme à l'egard de ceux là, car s'il en faut croire l'Histoire, des femmes ont eté engrossées par des Magots. Et voilà une nouvelle question[,] de quelle espece doit être une telle production. On voit souvent des Mulets et des Jumarts (voyés le Dictionnaire Etymologique de M. Menage) les premiers engendrés d'un âne et d'une cavalle, et les derniers d'un taureau et d'une jument. J'ai veu un animal engendré d'un chat et d'un rat, qui avoit des marques visibles de ces deux bêtes. Qui ajoutera à cela les productions monstrueuses, trouvera qu'il est bien malaisé de determiner l'espece par la generation; et si on ne le pouvoit faire que par là, dois je aller aux Indes pour voir le pere et la mere d'un Tygre, et la semence de la plante du Thée, et ne pourrois je point juger autrement, si les individus qui nous en viennent sont de ces especes.? THEOPH. La generation, ou race donne au moins une forte presomtion (c'est à dire une preuve provisionnelle), et j'ai déja dit que bien souvent nos marques ne sont que conjecturales. La race est dementie quelquesfois par la figure, lors que l'enfant est dissemblable au pere et mere, et le melange des figures n'est pas toujours la marque du melange des races; car il peut arriver qu'une femelle mette au monde un animal, qui semble tenir d'une autre espece, et que la seule imagination de la mere ait causé ce dereglement: pour ne rien dire de ce qu'on apelle Mola. Mais comme l'on juge cependant par provision de l'espece par la race, on juge aussi de la race par l'espece. Car lors qu'on presenta à Jean Casimir Roy de Pologne un enfant sylvestre, pris parmi les ours, qui avoit beaucoup de leur manieres, mais qui se fit enfin connoitre pour animal raisonnable; on n'a point fait scrupule de le croire de la race d'Adam, et de le baptiser sous le nom de Joseph, quoique peut ètre sous la condition, si baptizatus non es, suivant l'usage de l'Eglise Romaine; parce qu'il pouvoit avoir eté enlevé par un ours aprés le Baptème. On n'a pas encore assés de connoissance des effets des melanges des animaux: et on detruit souvent les monstres, au lieu de les elever, outre qu'ils ne sont gueres de longue vie. On croit que les animaux melés ne multiplient point, cependant Strabon attribuë la propagation aux mulets de Cappadoce; et on m'écrit de la Chine qu'il y a dans la Tartarie voisine des mulets de race: aussi voyons nous que les melanges des Plantes sont capables de conserver leur nouvelle espece. Toujours on ne sait pas bien dans les animaux si c'est le mâle ou la femelle, ou l'un et l'autre, ou ni l'un ni l'autre qui determine le plus l'espece. La doctrine des oeufs des femmes, que feu M. Kerkring avoit renduë fameuse, sembloit reduire les males à la condition de l'air pluvieux par raport aux plantes, qui donne moyen aux semences de pousser et de s'elever de la terre, suivant les vers que les Priscillianistes repetoient de Virgile: Cum pater omnipotens foecundis imbribus aether Conjugis in laetae gremium descendit et omnes Magnus alit magno commistus corpore foetus. En un mot suivant cette Hypothese le male ne feroit gueres plus que la pluye. Mais Mr Leewenh^^oeck a rehabilité le genre masculin et l'autre sexe est degradé à son tour, comme s'il ne faisoit que la fonction de la terre à l'egard des semences, en leur fournissant le lieu et la nourriture; ce qui pourroit avoir lieu, quand meme on maintiendroit encore les oeufs. Mais cela n'empeche point que l'imagination de la femme n'ait un grand pouvoir sur la forme du foetus, quand on supposeroit que l'animal est déja venu du mâle. Car c'est dans un etat destiné à un grand changement ordinaire et d'autant plus susceptible aussi dechangemens extraordinaires. On asseure que l'imagination d'une dame de condition, blessée par la vuë d'un estropié, ayant coupé la main du foetus, fort voisin de son terme, cette main s'est trouvée depuis dans l'arriere faix: ce qui merite pourtant confirmation. Peut etre que quelcun viendra qui pretendra, quoique l'ame ne puisse venir que d'un sexe, que l'un et l'autre sexe fournit quelque chose d'organisé, et que de deux corps il s'en fait un, de meme que nous voyons que le ver à soie est comme un double animal, et renferme un insecte volant sous la forme de la chenille: tant nous sommes encore dans l'obscurité sur un si important article. L'Analogie des plantes nous donnera peut ètre des lumieres un jour, mais à present nous ne sommes gueres [bien] informés de la generation des plantes mêmes; le şoupcon de la poussiere, qui se fait remarquer, comme qui pourroit repondre à la semence masculine, n'est pas encore bien éclairci. D'ailleurs un brin de la plante est bien souvent capable de donner une plante nouvelle et entiere, à quoi l'on ne voit pas encore de l'analogie dans les animaux: aussi ne peut on point dire que le pied de l'animal est un animal, comme il semble que chaque branche de l'arbre est une plante capable de fructifier à part. Encor les melanges des especes, et meme les changemens dans une meme espece reussissent souvent avec beaucoup de succes dans les plantes. Peut etre que dans quelque tems on dans quelque lieu de l'univers les especes des animaux sont ou etoient, ou seront plus sujets à changer, qu'elles ne sont presentement parmi nous, et plusieurs animaux qui ont quelque chose du chat, comme le lion, le tigre et le linx pourroient avoir eté d'une meme race et pourront ètre maintenant comme des soudivisions nouvelles de l'ancienne espece des chats. Ainsi je reviens tousjours à ce que j'ay dit plus d'une fois que nos determinations des especes Physiques sont provisionnelles et proportionnées à nos connoissances. §. 24. PHILAL. Au moins les hommes en faisant leur divisions des especes n'ont jamais pensé aux formes substantielles, excepté ceux qui dans ce seul endroit du monde où nous sommes, ont appris le langage de nos ecoles. THEOPH. Il semble que depuis peu le nom des formes substantielles est devenu infame auprés de certaines gens, et qu'on y a honte d'en parler. Cependant il y a encore peut ètre en cela plus de mode que de raison. Les Scolastiques employoient mal à propos une notion generale, quand il s'agissoit d'expliquer des phenomenes particuliers, mais cet abus ne detruit point la chose. L'ame de l'homme deconcerte un peu la confiance de quelques uns de nos modernes. Il y en a qui avouënt qu'elle est la forme de l'homme; mais aussi ils veulent qu'elle est la seule forme substantielle de la nature connuë. Mr Des Cartes en parle ainsi, et il donna une correction à Mr Regius sur ce qu'il contestoit cette qualité de forme substantielle à l'ame, et qu'il nioit que l'homme fùt unum per se un etre doué d'une veritable unité. Quelques uns croient que cet excellent homme l'a fait par politique. J'en doute un peu, parce que je crois qu'il avoit raison en cela. Mais on n'en a point de donner ce privilege à l'homme seul, comme si la nature etoit faite à bâtons rompus. Il y a lieu de juger, qu'il y a une infinité d'ames, ou pour parler plus generalement d'Entelechies primitives qui ont quelque chose d'analogique avec la perception et l'appetit; et qu'elles sont toutes et demeurent toujours des formes substantielles des corps. Il est vray qu'il y a aparemment des especes qui ne sont pas veritablement unum per se (c'est à dire des corps doués d'une veritable unité, ou d'un ètre indivisible qui en fasse le principe actif total) non plus qu'un moulin ou une montre le pourroient estre. Les sels, les mineraux et les metaux pourroient être de cette nature, c'est à dire de simples contextures ou masses où il y a quelque regularité. Mais les corps des uns et des autres, c'est à dire les corps animés aussi bien que les contextures sans vie, seront specifiés par la structure interieure, puisque dans ceux là mème qui sont animés, l'ame et la machine chacune à part, suffisent à la determination; car elles s'accordent parfaitement, et quoyqu'elles n'ayent point d'influence immediate l'une sur l'autre, elles s'expriment mutuellement, l'une ayant concentré dans une parfaite unité tout ce que l'autre a dispersé dans la multitude. Ainsi quand il s'agit de l'arrangement des especes, il est inutile de disputer des formes substantielles, quoiqu'il soit bon pour d'autres raisons de connoitre s'il y en a, et comment. Car sans cela on sera etranger dans le monde intellectuel. Au reste les Grecs et les Arabes ont parlé de ces formes aussi bien que les Europeens, et si le vulgaire n'en parle point, il ne parle pas non plus ni d'Algebre ni d'incommensurables. §. 25. PHILAL. Les langues ont eté formées avant les sciences, et le peuple ignorant et sans lettres a reduit les choses à certaines especes. THEOPH. Il est vrai, mais les personnes qui etudient les matieres rectifient les notions populaires. Les essayeurs ont trouvé les moyens exacts de discerner et separer les metaux: les botanistes ont enrichi merveilleusement la doctrine des plantes, et les experiences qu'on a faites sur les insectes nous ont donné quelque entrée nouvelle dans la connoissance des animaux. Cependant nous sommes encore bien eloignés de la moitié de notre course. §. 26. PHILAL. Si les especes etoient un ouvrage de la nature, elles ne pourroient pas etre conceuës si differemment en differentes personnes: l'homme paroit à l'un un animal sans plumes à deux pieds avec de larges ongles; et l'autre aprés un plus profond exameu y ajoute la raison. Cependant bien des gens determinent plutot les especes des animaux par leur forme exterieure, que par leur naissance, puisqu'on a mis en question plus d'une fois si certains foetus humains devoient être admis au baptême, ou non, par la seule raison que leur configuration exterieure differoit de la forme ordinaire des enfans, sans qu'on scût s'ils n'etoient point aussi capables de raison que des enfans jettés dans un autre moule; dont il s'en trouve quelques uns qui quoique d'une forme approuvée ne sont jamais capables de faire voir durant toute leur vie autant de raison qu'il en paroit dans un singe ou un Elephant, et qui ne donnent jamais aucune marque d'etre conduits par une ame raisonnable; d'où il paroit evidemment que la forme exterieure qu'on a seulement trouvée à dire, et non la faculté de raisonner, dont personne ne peut savoir si elle devoit manquer dans son tems, a eté renduë essentielle à l'espece humaine. Et dans ces occasions les Theologiens et les Jurisconsultes les plus habiles sont obligés de reuoncer à leur sacrée definition d'animal raisonnable, et de mettre à la place quelque autre essence de l'espece humaine. Mr Menage (Menagiana. Tom. I. pag. 278. de l'edit. de Holl. 1694.) nous fournit l'exemple d'un certain Abbé de St Martin, qui merite d'etre raporté. Quaud cet Abbé de St Martin, dit-il, vint au monde, il avoit si peu la figure d'un homme, qu'il ressembloit plutot à un monstre. On fut quelque tems à deliberer si on le baptiseroit. Cependant il fut batisé et on le declara homme par provision, c'est à dire jusqu'à ce que le tems eut fait connoitre ce qu'il etoit. Il etoit si disgracié de la nature qu'on l'a appellé toute sa vie l.Abbé Malotru; il etoit de Caen. Voilà un enfant qui fut fort prés d'etre exclus de l'espece humaine simplement à cause de sa forme. Il echapa à toute peine tel qu'il etoit, et il est certain qu'une figure un peu plus contrefaite l'en auroit privé pour jamais, et l'auroit fait perir comme un être, qui ne devoit point passer pour un homme. Cependant on ne sauroit donner aucune raison, pourquoy une ame raisonnable n'auroit pû loger en lui, si les traits de son visage eussent eté un peu plus alterés; pourquoi un visage un peu plus long, ou un nez plus plat, ou une bouche plus fenduë n'auroient pû subsister aussi bien que le reste de sa figure irreguliere avec une ame et des qualités qui le rendoient capable tout contrefait qu'il etoit, d'avoir une dignité dans l'Eglise. THEOPH. Jusqu'ici on n'a point trouvé d'animal raisonnable d'une figure exterieure fort differente de la notre, c'est pourquoi quand il s'agissoit de baptiser un enfant, la race et la figure n'ont jamais eté considerées que comme des indices pour juger si c'etoit un animal raisonnable ou non. Ainsi les Theologiens et Jurisconsultes n'ont point eu besoin de renoncer pour cela à leur Definition consacrée. §. 27. PHILAL. Mais si ce Monstre, dont parle Licetus liv. 1. chap. 3. qui avoit la tete d'un homme et le corps d'un pourceau, ou d'autres monstres qui sur des corps d'hommes avoient des tetes de chiens et de chevaux etc. eussent eté conservés en vie, et eussent pû parler, la difficulté seroit plus grande. THEOPH. Je l'avouë, et si cela arrivoit, et si quelcun etoit fait, comme un certain ecrivain, Moine du vieux tems, nommé Hans Kalb (Jean le Veau) se peignit avec une tete de veau la plume à la main dans un livre qu'il avoit ecrit, ce qui fit croire ridiculement à quelques uns, que cet ecrivain avoit eu veritablement une tète de veau; si, dis-je, cela arrivoit, on seroit doresenavant plus retenu à se defaire des Monstres. Car il y a de l'apparence que la raison l'emporteroit chez les Theologiens et chez les Jurisconsultes malgré la figure et meme malgré les differences que l'Anatomie pourroit y fournir aux Medecins, qui nuïroient aussi peu à la qualité d'homme que ce renversement de visceres dans cet homme dont des personnes de ma connoissance ont veu l'anatomie à Paris, qui a fait du bruit, où la nature peu sage et sans doute en debauche plaça le foye au coté gauche et de meme vice versa le coeur à la droite plaça. Si je me souviens bien de quelques uns des vers que feu Mr Alliot le pere (Medecin fameux parce qu'il passoit pour habile à traiter des cancers) me montra de sa façon sur ce prodige. Cela s'entend pourvù que la varieté de conformation n'aille pas trop loin dans les animaux raisonnables, et qu'on ne retourne point aux tems où les bêtes parloient, car alors nous perdrions notre privilege de la raison en preciput, et on seroit desormais plus atentif à la naissance et à l'exterieur, afin de pouvoir discerner ceux de la race d'Adam de ceux qui pourroient descendre d'un Roy ou Patriarche de quelque canton des singes de l'Afrique. Et notre habile Auteur a eu raison de remarquer (§. 29) que si l'anesse de Balaam eùt discourû toute sa vie aussi raisonnablement qu'elle fit une fois avec son maitre (suposé que ce n'ait pas eté une vision prophetique), elle auroit toujours eu de la peine à obtenir rang et seance parmi les femmes. PHILAL. Vous riés à ce que je vois et peut etre l'auteur rioit aussi, mais pour parler serieusement vous voyés qu'on ne sçauroit toujours assigner des bornes fixes des especes. THEOPH. Je vous l'ai déja accordé; car quand il s'agit des fictions et de la possibilité des choses, les passages d'espece en espece peuvent etre insensibles, et pour les discerner ce seroit quelques fois à peu prés comme on ne sauroit decider combien il faut laisser de poils à un homme pour qu'il ne soit point chauve. Cette indetermination seroit vraye quand meme nous connoitrions parfaitement l'interieur des creatures dont il s'agit. Mais je ne vois point qu'elle puisse empecher les choses d'avoir des essences reelles independamment de l'entendement, et nous de les connoitre: il est vray que les noms et les bornes des especes seroient quelques fois comme les noms des mesures et des poids, où il faut choisir pour avoir des bornes fixes. Cependant pour l'ordinaire il n'y a rien de tel à craindre, les especes trop approchantes ne se trouvant gueres ensemble. §. 28. PHILAL. Il semble que nous convenons icy dans le fonds, quoi que nous ayons un peu varié les termes. Je vous avoue aussi qu'il y a moins d'arbitraire dans la denomination des substances, que dans les noms des modes composés. Car on ne s'avise gueres d'allier le bêlement d'une brebis à une figure de cheval, ni la couleur du plomb à la pesanteur et à la fixité de l'or, et on aime mieux de tirer des copies aprés nature. THFOPH. C'est non pas tant parce qu'on a seulement egard dans les substances à ce qui existe effectivement, que parce qu'on n'est pas seur dans les idées Physiques (qu'on n'entend gueres à fonds), si leur alliage est possible et utile, lors qu'on n'a point l'existence actuelle pour garant. Mais cela a lieu encore dans les Modes, non seulement quand leur obscurité nous est impenetrable, comme il arrive quelques fois dans la physique; mais encore quand il n'est pas aisé de la penetrer, comme il y en a assés d'exemples en Geometrie. Car dans l'une et dans l'autre de ces sciences il n'est pas en notre pouvoir de faire des combinaisons à notre fantaisie, autrement on auroit droit de parler des Decaedres reguliers; et on chercheroit dans le demicercle un centre de grandeur, comme il y en a un de gravité. Car il est surprenant en effet que le premier y est, et que l'autre n'y sauroit etre. Or comme dans les Modes les combinaisons ne sont pas toujours arbitraires, il se trouve par opposition qu'elles le sont quelques fois dans les substances: et il depend souvent de nous de faire des combinaisons des qualités pour definir encore des Etres substantiels, avant l'experience, lors qu'on entend assés ces qualités, pour juger de la possibilité de la combinaison. C'est ainsi que des Jardiniers experts dans l'orangerie pourront avec raison et succés se proposer de produire quelque nouvelle espece, et lui donner un nom par avance. §. 29. PHILAL. Vous m'avouerés toujours que lors qu'il s'agit de definir les especes, le nombre des idées qu'on combine depend de la differente application, industrie ou fantaisie de celui qui forme cette combinaison. Comme c'est sur la figure qu'on se regle le plus souvent pour determiner l'espece des Vegetaux et des Animaux, de meme à l'egard de la pluspart des corps naturels, qui ne sont pas produits par semence, c'est à la couleur qu'on s'attache le plus. §. 30. A la verité ce ne sont bien souvent que des conceptions confuses, grossieres et inexactes, et il s'en faut bien que les hommes conviennent du nombre precis des idées simples ou des qualités, quiappartiennent à une telle espece, ou à un tel nom, car il faut de la peine, de l'adresse et du tems pour trouver les idées simples qui sont constamment unies. Cependant peu de qualités, qui composent ces definitions inexactes, suffisent ordinairement dans la conversation: mais malgré le bruit des genres et des especes, les formes dont on a tant parlé dans les ecoles ne sont que des chimeres qui ne servent de rien à nous faire entrer dans la connoissance des natures specifiques. THEOPH. Quiconque fait une combinaison possible ne se trompe point en cela, ni en lui donnant un nom, mais il se trompe quand il croit que ce qu'il conçoit est tout ce que d'autres plus experts conçoivent sous le meme nom, ou dans le meme corps. Il conçoit peut etre un genre trop commun au lieu d'un autre plus specifique. Il n'y a rien en tout ceci qui soit opposé aux ecoles et je nevois point pourquoivous revenés à la charge ici contre les genres, les especes et les formes, puisqu'il faut que vous reconnoissiés vous mème des genres, des especes et meme des essences internes, ou formes, qu'on ne pretend point employer pour connoitre la nature specifique de la chose, quand on avoue de les ignorer encore. §. 30. PHILAL. Il est du moins visible que les limites, que nous assignons aux especes, ne sont pas exactement conformes à celles qui ont eté etablies par la nature. Car dans le besoin que nous avons de noms generaux pour l'usage present, nous ne nous mettons point en peine de decouvrir leurs qualités, qui nous feroient mieux connoitre leurs differences et conformités les plus essentielles: et nous les distinguons nous memes en especes en vertu de certaines apparences, qui frappent les yeux de tout le monde, afin de pouvoir plus aisement communiquer avec les autres. THEOPH. Si nous combinons des Idées compatibles, les limites que nous assignons aux especes sont toujours exactement conformes à la nature; et si nous prenons garde à combiner les idées qui se trouvent actuellement ensemble, nos notions sont encore conformes à l'experience; et si nous les considerons comme provisionelles seulement pour des corps effectifs, sauf à l'experience faite, ou à faire d'y decouvrir d'avantage, et si nous recourons aux experts, lors qu'il s'agit de quelque chose de precis à l'egard de ce qu'on entend publiquement par le nom; nous ne nous y tromperons pas. Ainsi la Nature peut fournir des idées plus parfaites et plus commodes, mais elle ne donnera point un dementi à celles que nous avons, qui sont bonnes et naturelles, quoi que ce ne soyent peut etre pas les meilleures et les plus naturelles. §. 32. PHILAL. Nos idées generiques des substances, comme celle du metal par exemple, ne suivent pas exactement les modelles quileur sontproposés par la nature, puisqu'on ne sauroit trouver aucun corps, qui renferme simplement la malleabilité et la fusibilité sans d'autres qualités. THEOPH. On ne demande pas de tels modelles, et on n'auroit pas raison de les demander, ils ne se trouvent pas aussi dans les notions les plus distinctes. On ne trouve jamais un nombre où il n'y ait rien à remarquer que la multitude en general; un etendu où il n'y ait qu'etenduë; un corps où il n'y ait que solidité, et point d'autres qualités: et lorsque les differences specifiques sont positives et opposées, il faut bien que le genre prenne parti parmi elles. PHILAL. Si donc quelcun s'imagine qu'un homme, un cheval, un animal, une plante etc. sont distingués par des essences réelles, formées par la nature, il doit se figurer la nature bien liberale de ces essences réelles, si elle en produit une pour le corps, une autre pour l'animal, et encore une autre pour le cheval, et qu'elle communique liberalement toutes ces essences à Bucephale. Au lieu que les genres et les especes ne sont que des signes plus ou moins etendus. THEOPH. Si vous prenés les essences réelles pour ces modelles substantiels, qui seroient un corps, et rien de plus, un animal et rien de plus specifique, un cheval sans qualités individuelles; vous avés raison de les traiter de chimeres. Et personne n'a pretendu, je pense, pas meme les plus grands Realistes d'autres fois, qu'il y ait autant de substances qui se bornassent au generique, qu'il y a de genres. Mais il ne s'ensuit pas que si les essences generales ne sont pas cela, elles sont purement des signes; car je vous ai fait remarquer plusieurs fois que ce sont des possibilités dans les ressemblances. C'est comme de ce que les couleurs ne sont pas toujours des substances ou des teintures extrahibles, il ne s'ensuit pas qu'elles sont imaginaires. Au reste on ne sauroit se figurer la nature trop liberale; elle l'est au delà de tout ce que nous pouvons inventer, et toutes les possibilités compatibles en prevalence se trouvent realisées sur le grand Theatre de ses representations. Il y avoit autresfois deux axiomes chez les Philosophes: celui des Realistes sembloit faire la nature prodigue, et celui des N ominaux la sembloit declarer chiche. L'un dit que la nature ne souffre point de vuide, et l'autre qu'elle ne fait rien en vain. Ces deux axiomes sont bons, pourvû qu'on les entende; car la nature est comme un bon menager, qui epargne là où il le faut, pour etre magnifique en tems et lieu. Elle est magnifique dans les effets, et menagére dans les causes qu'elle y employe. §. 34. PHILAL. Sans nous amuser d'avantage à cette contestation sur les essences réelles, c'est assés que nous obtenions le but du langage, et l'usage des mots, qui est d'indiquer nos pensées en abregé. Si je veux parler à quelcun d'une espece d'oiseaux de trois ou quatre pieds de haut, dont la peau est couverte de quelque chose qui tient le milieu entre la plume et le poil, d'un brun obscur, sans ailes, mais qui au lieu d'ailes a deux ou trois petites brauches semblables à des branches de genets, qui lui descendent au bas du corps avec de longues et grosses jambes, des pieds armés seulement de trois griffes, et sans queuë; je suis obligé de faire cette description par où je puis me faire eutendre aux autres: mais quand on m'a dit que Cassio - waris est le nom de cet animal, je puis alors me servir de ce nom pour designer dans le discours toute cette idée composée. THEOPH. Peut etre qu'une idée bien exacte de la couverture de la peau, ou de quelque autre partie suffiroit toute seule à discerner cet animal de tout autre connu, comme Hercule se faisoit connoitre par le pas qu'il avoit fait, et comme le Lion se reconnoit à l'ongle, suivant le proverbe latin. Mais plus on amasse de circonstances, moins la definition est provisionelle. §. 35. PHILAL. Nous pouvons retrancher de l'idée dans ce cas sans prejudice de la chose: mais quand la nature en retranche, c'est une question si l'espece demeure. Par exemple: s'il y avoit un corps qui eut toutes les qualités de l'or excepté la malleabilité, seroit il de l'or? Il depend des hommes de le decider, ce sont donc eux qui determinent les especes des choses. THEOPH. Point du tout, ils ne determineroient que le nom. Mais cette experience nous apprendroit que la malleabilité n'a pas de connexion necessaire avec les autres qualités de l'or prises ensemble. Elle nous apprendroit donc une nouvelle possibilité et par conseqnent une nouvelle espece. Pour ce qui est de l'or aigre, ou cassant, cela ne vient que des additions, et n'est point consistant avec les autres epreuves de l'or, car la coupelle et l'antimoine lui otent cette aigreur. [§.38.] PHILAL. Il s'ensuit quelque chose de notre doctrine qui paroitra fort etrange. C'est que chaque idée abstraite qui a un certain nom forme une espece distincte. Mais que faire à cela, si la [verité] le veut ainsi? Je voudrois bien savoir pourquoi un Bichon et un Levrier ne sont pas des especes aussi distinctes qu'un Epagneul et un Elephant. THEOPH. J'ai distingué cy dessus les differentes acceptions du mot Espece. Le prenant logiquement ou mathematiquement plutot, la moindre dissimilitude peut suffire. Ainsi chaque idée differente donnera une autre espece, et il n'importe point si elle a un nom ou non. Mais physiquement parlant, on ne s'arrete pas à toutes les varietés, et l'on parle ou nettement quand il ne s'agit que des apparences, ou conjecturalement quand il s'agit de la verité interieur des choses, en y presumant quelque nature essentielle et immuable, comme la raison l'est dans l'homme. On presume donc que ce qui ne differe que par des changemens accidentels; comme l'eau et la glace, le vif argent dans sa forme courante et dans le sublimé; est d'une meme espece: et dans les corps organiques on met ordinairement la marque provisionnelle de lameme espece danslagenerationourace; comme dansles [corps] plus similaires on la met dans la reproduction. Il est vrai qn'on n'en sauroit juger precisement faute de connoitre l'interieur des choses; mais comme j'ai dit plus d'une fois, l'on juge provisionellement, et souvent conjecturalement. Cependant lors qu'on ne veut parler que de l'exterieur, de peur de ne rien dire que du seur, il y a de la latitude: et disputer alors si une difference est specifique ou non, c'est disputer du nom; et dans ce sens il y a une si grande difference entre les chiens, qu'on peut fort bien dire que les dogues d'Angleterre et les chiens de Boulogne sont de differentes especes. Cependant il n'est pas impossible, qu'ils soyent d'une mème ou semblable race eloignée qu'on trouveroit si on ponvoit remonter bien haut; et que leurs ancestres ayent eté semblables ou les mèmes; mais qu'aprés de grands changemens, quelques uns de la posterité soyent devenus fort grands, et d'autres fort petits. On peut mème croire aussi sans choquer la raison qu'ils ayent en commun une nature interieure constante specifique, qui ne soit plus sousdivisée ainsi, ou qui ne se trouve point ici en plusieurs autres telles natures, et par consequent ne soit plus variée, que par des accidents; quoi qu'iln'yait rien aussi qui nous fasse juger que cela doit estre necessairement ainsi dans tout ce que nous apellons la plus basse espece (speciem infimam). Mais il n'y a point d'apparence qu'un Epagneul et un Elephant soyent de meme race, et qn'ils ayent une telle nature specifique commune. Ainsi dans les differentes sortes de chiens, en parlant des apparences, on peut distinguer les especes, et parlant de l'essence interieure, on peut balancer: mais comparant le chien et l'Elephant il n'y a pas lieu de leur attribuer exterieurement ou interieurement ce qui les feroit croire d'une meme espece. Ainsi il n'y a aucun sujet d'etre en balance contre la presomption. Dans l'homme on pourroit aussi distinguer les especes logiquement parlant; et si on s'arretoit à l'exterieur on trouveroit encore en parlant physiquement des differences qui pourroient passer pour specifiques. Aussi se trouva-t-il un voyageur, qui crut que les Negres, lesChinois, et enfin les Americains n'etoient pas d'une meme race entr'eux ni avec les peuples qui nous ressemblent. Mais comme on connoit l'interieur essentiel de l'homme, c'est à dire la raison, qui demeure dans le meme homme, et se trouve dans tous les hommes, et qu'on[ne] remarque rien de fixe et d'interne parmi nous, qui forme une sousdivision: Nous n'avons aucun sujet de juger qu'ily ait parmi les hommes selon la verité de l'interieur, une difference specifique essentielle, aulieu qu'ils'entrouve entre l'homme et la bête, suposé que les bètes ne soient qu'Empiriques, suivant ce quej'aiexpliqué cydessus;comme eneffetl'experiencene nous donne pointdelieu d'enfaireun autrejugement. §. 39. PHILAL. Prenons l'exemple d'une chose artificielle, dont la structure interieure nous est connuë. Une montre qui ne marque que les heures et une montre sonnante ne sont que d'une seule espece, à l'egard de ceux qui n'ont qu'un nom pour les designer; mais à l'egard de celui qui a le nom de montre pour designer la premiere, et celui d'horloge pour signifier la derniere, ce sont par raport à lui des especes diferentes. C'est le nom et non pas la disposition interieure qui fait une nouvelle espece, autrement il y auroit trop d'especes. Il y a des montres à quatre rouës, et d'autres à cinq; quelques unes ont des cordes et des fusées, et d'autres n'en ont point; quelques unes ont le balancier libre, et d'autres conduit par un ressort fait en ligne spirale et d'autres par des soyes de pourceau: quelqu'une de ces choses suffit elle pour faire une difference specifique? Je dis que non, tandis que ces montres conviennent dans le nom. THEOPH. Et moi je dirois qu'oui, car sans m'arreter aux noms, je voudrois considerer les varietés de l'artifice, et surtout la difference des balanciers, car depuis qu'on lui a apliqué un ressort, qui en gouverne les vibrations selon les siennes, et les rend par consequent plus egales; les montres de poche ont changé de face, et sont devenuës incomparablement plus justes. J'ai mème remarqué autrefois un autre principe d'egalité qu'on pourroit appliquer aux montres. PHILAL. Si quelqu'un veut faire des divisions fondées sur les differences qu'il connoit dans la configuration interieure, il peut le faire: Cependant ce ne seroient point des especes distinctes par raport à des gens qui ignorent cette construction. THEOPH. Je ne sai pourquoi on veut toujours chez vous faire dependre de notre opinion ou connoissance les vertus, les verités et les especes. Elles sont dans la nature, soit que nous le sachions et approuvions, ou non. En parler autrement, c'est changer les noms des choses, et le langage reçû sans aucun sujet. Les hommes jusqu'icy auront crù qu'il y a plusieurs especes d'horloges ou de montres, sans s'informer en quoy elles consistent, ou comment on pourroit les appeller. PHILAL. Vous avés pourtant reconnu il n'y a pas longtems, que lors qu'on veut distinguer les especes Physiques par les apparences, on se borne d'une maniere arbitraire, où on le trouve à propos, c'est à dire selon qu'on trouve la difference plus ou moins considerable et suivant le but qu'on a. Et Vous Vous étes servi vous mème de la comparaison des poids et des mesures, qu'on regle selon le bon plaisir des hommes, et leur donne des noms. THEOPH. C'est depuis le tems que j'ai commencé à vous entendre. Entre les differences specifiques purement logiques où la moindre variation de definition assignable suffit quelque accidentelle qu'elle soit, et entre les differences specifiques, qui sont purement physiques, fondées sur l'essentiel ou immuable, on peut mettre un milieu, mais qu'on ne sauroit determiner precisement; on s'y regle sur les apparences les plus considerables, qui ne sont pas tout à fait immuables, mais qui ne changent pas facilement, l'une aprochant plus de l'essentiel que l'autre. Et comme un connoisseur aussi peut aller plus loin que l'autre, la chose paroit arbitraire et a du rapport aux hommes, et il paroit commode de regler aussi les noms selon ces differences principales. On pourroit donc dire ainsi que ce sont des differences specifiques civiles, et des especes nominales, qu'il ne faut point confondre avec ce que j'ai apellé definitions nominales cy dessus, et qui ont lieu dans les differences specifiques logiques, aussi bien que physiques. Au reste, outre l'usage vulgaire, les loix memes peuvent autoriser les significations des mots, et alors les especes deviendroient legales, comme dans les contracts qui sont apellés nomiuati, c'est à dire designés par un nom particulier. Et c'est comme la loy Romaine fait commencer l'age de puberté à 14 ans accomplis. Toute cette consideration n'est point à mepriser, cependant je ne vois pas qu'elle soit d'un fort grand usage ici, car outre que vous m'avés paru l'apliquer quelques fois où elle n'en avoit aucun, on aura à peu prés le meme effet, si l'on considere qu'il depend des hommes de proceder dans les sousdivisions aussi loin qu'ils trouvent à propos, et de faire abstraction des differences ulterieures, sans qu'il soit besoin de les nier: et qu'il depend aussi d'eux de choisir le certain pour l'incertain afin de fixer quelques notions et mesures en leur donnant des noms. PHILAL. Je suis bien aise que nous ne sommes plus si eloignés ici, que nous le paroissions. §. 41. Vous m'accorderés encore, Monsieur, à ce que je vois, que les choses artificielles ont des especes aussi bien que les naturelles contre le sentiment de quelques Philosophes. §. 42. Mais avant que de quitter les noms des substances, j'ajouterai que de toutes les diverses idées, que nous avons ce sont les seules idées des substances qui ont des noms propres ou individuels;caril arrive rarement que les hommes ayent besoin de faire une mention frequente d'aucune qualité individuelle, ou dequelque autre individu d'accident. outreque les actions individuelles perissent d'abord, et que la combinaison des circonstances, qui s'y fait, ne subsiste point comme dans les substances. THEOPH. Il y a pourtant des cas où on a eu besoin de se souvenir d'un accident individuel, et qu'on lui a donné un nom; ainsi votre regle est bonne pour l'ordinaire, mais elle reçoit des exceptions. La Religion nous en fournit: comme nous celebrons anniversairement la memoire de la naissance de Jesus Christ; les Grecs appelloient cet evenement Theogonie, et celui de l'adoration des Mages Epiphanie. Et les Hebreux apellerent Passah par excellence le passage de l'ange, qui fit mourir les ainés des Egiptiens, sans toucher à ceux des Hebreux; et c'est de quoy ils devoient solemniser la memoire tous les ans. Pour ce qui est des especes des choses artificielles, les philosophes scolastiques ont fait difficulté de les laisser entrer dans leurs predicamens: mais leur delicatesse y etoit peu necessaire, ces tables predicamentales devant servir à faire une revuë generale de nos idées. Il est bon cependant de reconnoitre la difference, qu'il y a entre les substances parfaites, et entre les assemblages des substances (aggregata) qui sont des ètres substantiels composés ou par la nature ou par l'artifice des hommes. Car la nature a aussi de telles aggregations, comme sont les corps, dont la mixtion est imparfaite pour parler le langage de nos Philosophes (imperfecte mixta) qui ne font point unum per se, et n'ont point en eux une parfaite unité. Je crois cependant que les quatre corps qu'ils appellent elemens, qu'ils croyent simples, et les sels, les metaux et autres corps qu'ils croyent etre melés parfaitement, et à qui ils accordent leurs temperaments, ne sont pas unum per se non plus, d'autant plus qu'on doit juger qu'ils ne sont uniformes et similaires, qu'en apparence, et meme un corps similaire ne laisseroit pas d'etre nn amas. En un mot l'unité parfaite doit etre reservée aux corps animés, ou doués d'Entelechies primitives; car ces Entelechies ont de l'analogie avec les ames, et sont aussi indivisibles et imperissables qu'elles: et j'ai fait juger ailleurs que leurs corps organiques sont des machines en effet, mais qui surpassent autant les artificielles, qui sont de notre invention, que l'inventeur des naturelles nous surpasse. Car ces machines de la nature sont aussi imperissables que les ames mèmes, et l'animal avec l'ame subsiste toujours, c'est (pour me mieux expliquer par quelque chose de revenant tout ridicule qu'il est) comme Harlequin qu'on vouloit depouiller sur le Theatre, mais on n'en pût venir à bout, parce qu'il avoit je ne sai combien d'habits les uns sur les autres: quoique ces replications des corps organiques à l'infini, qui sont dans un animal, ne soient pas si semblables ni si appliquées les unes sur les autres, comme des habits, l'artifice de la nature etant d'une tout autre subtilité. Tout cela fait voir que les Philosophes n'ont pas eu tout le tort du monde de mettre tant de distance entre les choses artificielles, et entre les corps naturels doués d'une veritable unité. Mais il n'apartenoit qu'à notre tems de developper ce mystere, et d'en faire comprendre l'importance, et les suites, pour bien etablir la Theologie naturelle, et ce qu'on apelle la Pneumatique, d'une maniere qui soit veritablement naturelle et conforme à ce que nous pouvons experimenter et entendre, qui ne nous fasse rien perdre des importantes considerations, qu'elles doivent fournir, ou plutot qui les rehausse, comme fait le systeme de l'harmonie preétablie. Et je crois que nous ne pouvons mieux finir que par là cette longue discussion des noms des substances. Chapitre VII Des Particules §. 1. PHILAL. Outre les mots qui servent à nommer les Idées, on a besoin de ceux qui signifient la connexion des Idées, ou les propositions. Cela est, cela n'est pas, sont les signes generaux de l'affirmation ou de la negation. Mais l'esprit outre les parties des propositions lie encore des sentences ou propositions entieres §. 2. se servant des mots, qui expriment cette liaison des differentes affirmations et negations et qui sont ce qu'on apelle particules: et dans leur bon usage consiste principalement l'art de bien parler. C'est à fin que les raisonnemens soient suivis et methodiques qu'il faut des termes qui montrent la connexion la restriction, la distinction, l'opposition, l'emphase etc. Et quand on s'y mêprend on embarasse celui qui ecoute. THEOPH. J'avoue que les particules sont d'un grand usage; mais je ne sai si l'art de bien parler y consiste principalement. Si quelqu'un ne donnoit que des Aphorismes, ou que des Theses detachées comme on le fait souvent dans les Universités, ou comme dans ce qu'on appelle libelle articulé chez les Jurisconsultes, ou comme dans les articles, qu'on propose aux temoins, alors pourveu qu'on range bien ces propositions, on fera à peu prés le meme effèt pour se faire entendre que si on y avoit mis de la liaison et des particules; car le lecteur y supplée. Mais j'avoue qu'il seroit troublé, si on mettoit mal les particules, et bien plus que si on les omettoit. Il me semble aussi que les particules lient non seulement les parties du discours composé de propositions et les parties de la proposition composée d'Idées; mais aussi les parties de l'Idée composée de plusieurs façons par la combinaison d'autres Idées. Et c'est cette derniere liaison qui est marquée par les prépositions, au lieu que les adverbes ont de l'influence sur l'affirmation, ou la negation qui est dans le verbe, et les conj onctions en ont sur la liaison de differentes affirmations, ou negations. Mais je ne doute point que vous n'ayés remarqué tout cela vous meme, quoi que vos paroles semblent dire autre chose. §. 3. PHILAL. La partie de la Grammaire qui traite des particules a etémoins cultivée que celle qui represente par ordre les cas, les genres, les modes, les tems, les gerondifs et les supins. Il est vrai que dans quelques langues on a aussi rangé les particules sous des titres par des subdivisions distinctes avec une grande apparence d'exactitude. Mais il ne suffit pas de parcourir ces Catalogues. Il faut reflechir sur ses propres pensées pour observer les formes, que l'esprit prend en discourant, car les particules sont tout autant de marques de l'action de l'esprit. THEOPH. Il est très vrai que la Doctrine des particules est importante, et je voudrois qu'on entrât dans un plus grand detail là dessus. Car rien ne seroit plus propre à faire connoitre les diverses formes de l'entendement. Les Genres ne font rien dans la Grammaire Philosophique, mais les cas repondent aux prepositions, et souvent la preposition y est envelopée dans le nom, et comme absorbée, et d'autres particules sont cachées dans les flexions des verbes. §. 4. PHILAL. Pour bien expliquer les particules, il ne suffit pas de les rendre (comme on fait ordinairement dans un Dictionnaire) par les mots d'une autre langue, qui approchent le plus, parce qu'il est aussi malaisé d'en comprendre le sens precis dans une langue que dans l'autre. Outre que les significations des mots voisins des deux langues ne sont pas toujours exactement les mêmes, et varient aussi dans une même langue. Je me souviens que dans la langue Hebraïque il y a une particule d'une seule lettre, dont on conte plus de cinquante significations. THEOPH. De savans hommes se sont attachés à faire des traités exprés sur les particules du Latin, du Grec, et de l'Hebreu, et Strauchius Jurisconsulte celebre a fait un livre sur l'usage des particules dans la Jurisprudence, où la signification [des mots] n'est pas de petite consequence. On trouve cependant qu'ordinairement c'est plutot par des exemples et par des synonimes qu'on pretend les expliquer, que par des notions distinctes. Aussi ne peut on pas toujours en trouver une signification generale, ou formelle, comme feu Mr Bohlius l'apelloit, qui puisse satisfaire à tous les exemples: mais cela non obstant, on pourroit toujours reduire tous les usages d'un mot à un nombre determiné de significations. Et c'est ce qu'on devroit faire. §. 5. PHILAL. En effet le nombre des significations excede de beaucoup celui des particules. En Anglois la particule But, a des significations fort differentes (1) quand je dis: but to say no more, c'est, mais pour ne rien dire de plus; comme si cette particule marquoit que l'esprit s'arrete dans sa course avant que d'en avoir fourni la carriere. Mais disant (2) I saw but two planets; c'est à dire, je vis seulement deux Planetes, l'esprit borne le sens de ce qu'il veut dire à ce qui a eté exprimé avec exclusion de tout autre. Et lors que je dis (3) you pray, but it is not that God would bring you to the true religion, but that he would confirm you in your own, c'est à dire: vous priés Dieu, mais ce n'est pas qu'il veuille vous amener à la connoissance de la vraye Religion, mais qu'il vous confirme dans la votre; le premier de ces but, ou mais, designe une supposition dans l'esprit, qui est autrement qu'elle ne devroit etre, et le second fait voir que l'esprit met une opposition directe entre ce qui suit et ce qui precede. (4) All animals have sense, but a dog is an animal; c'est à dire, tous les animaux ont du sentiment, mais le chien est un animal; ici la particule signifie la connexion de la seconde proposition avec la premiere. THEOPH. Le françois Mais a pù étre substitué dans tous ces endroits, excepté dans le second: mais l'allemand, allein, pris pour particule, qui signifie quelque chose de mélé de mais et de seulement, peut sans doute etre substitué au lieu de but dans tous ces exemples, excepté le dernier, où l'on pourroit douter un peu. Mais se rend aussi en allemand tantot par aber, tantot par sondern, qui marque une separation ou segregation et approche de la particule allein. Pour bien expliquer les particules, il ne suffit pas d'en faire une explication abstraite comme nous venons de faire ici; mais il faut venir à une periphrase, qui puisse etre substituée à sa place, comme la definition peut etre mise à la place du defini. Quand on s'attachera à chercher et à determiner ces periphrases substituables, dans toutes les particules autant qu'elles en sont susceptibles, c'est alors qu'on en aura reglé les significations. Tachons d'y aprocher dans nos quatre exemples. Dans le premier on veut dire: Jusqu'ici seulement soit parlé de cela, et non pas d'avantage (non piu); dans le second, je vis seulement deux planetes, et non pas d'avantage. Dans le troisieme, vous priés Dieu et c'est cela seulement, savoir pour etre confirmé dans votre religion, et non pas d'avantage etc.; dans le quatrieme c'est comme si l'on disoit: tous les animaux ont du sentiment, il suffit de considerer cela seulement, et il n'en faut pas d'avantage. Le chien est un animal, donc il a du sentiment. Ainsi tous ces exemples marquent des bornes, et un non plus ultra, soit dans les choses, soit dans le discours. Aussi but est une fin, un terme de la carriere; comme si l'on se disoit, arretons, nous y voilà, nous sommes arrivés à notre but pourquoi aller plus loin. But, Bute, est un vieux mot Teutonique, qui signifie quelque chose de fixe, une demeure. Beuten (mot suranné, qui se trouve encore dans quelques chansons d'Eglise) est demeurer. Le mais a son origine du magis; comme si quelcun vouloit dire: quant au surplus il faut le laisser; ce qui est autant que de dire, il n'en faut pas d'avantage, c'est assez, venons à autre chose, ou c'est autre chose. Mais comme l'usage des langues [y] varie d'une êtrange maniere, il faudroit entrer bien avant dans le detail des exemples pour regler assés les significations des particules. En françois on evite le double mais, par un cependant; et on diroit: vous priés, cependant ce n'est pas pour obtenir la verité, mais pour etre confirmé dans votre opinion. Le sed des Latins etoit souvent exprimé autrefois par ains, qui est l'anzi des Italiens, et les François l'ayant réformé ont privé leur langue d'une expression avantageuse. Par exemple: Il n'y avoit rien de sûr, cependant on etoit persuadé de ce que je vous ai mandé, parce qu'on aime à croire ce qu'on souhaite, mais il s'est trouvé que ce n'etoit pas cela, ains plutôt, etc. §. 6. PHILAL. Mon dessein a eté de ne toucher cette matiere que fort legerement. J'ajouterai que souvent des particules renferment ou constamment ou dans une certaine construction le sens d'une proposition entiere. THEOPH. Mais quand c'est un sens complet, je crois que c'est par une maniere d'Ellipse; autrement ce sont les seules interj ections à mon avis, qui peuvent subsister par elles mèmes, et disent tout dans un mot. Comme ah! hoi me! Car quand on dit, Mais, sans ajouter autre chose, c'est une Ellipse comme pour dire: mais attendons le boit eux, et ne nous flatons pas mal à propos. Il y a quelque chose d'aprochant pour cela, dans le nisi des Latins, si nisi non esset, s'il n'y avoit point de Mais. Au reste je n'aurois point eté faché, Monsieur, que vous fussiés entré un peu plus avant dans le detail des tours de l'esprit, qui paroissent à merveille dans l'usage des particules. Mais puisque nous avons sujet de nous hâter, pour achever cette recherche des mots, et pour retourner aux choses, je ne veux point vous y arreter d'avantage, quoi que je croye veritablement, que les langues sont le meilleur miroir de l'esprit humain, et qu'une analyse exacte de la signification des mots feroit mieux connoitre que toute autre chose, les operations de l'entendement. Chapitre VIII Des Termes abstraits et concrets §. 1. PHILAL. Il est encore à remarquer que les Termes sont abstraits ou concrets. Chaque idée abstraite est distincte en sorte que de deux l'une ne peut jamais etre l'autre: l'esprit doit apercevoir par sa connoissance intuitive la difference qu'il y a entre elles, et par consequent deux de ces idées ne peuvent jamais etre affirmées l'une de l'autre. Chacun voit d'abord la fausseté de ces propositions, l'humanité est l'animalité, ou raisonnabilité. Cela est d'une aussi grande evideuce qu'aucune des maximes le plus generalement reçues. THEOPH. Il y a pourtant quelque chose à dire. On convient que la justice est une vertu, une habitude (habitus), une qualité, un accident etc. Ainsi deux termes abstraits peuvent être enoncés l'un de l'autre. J'ai encore coutume de distinguer deux sortes d'abstraits. Il y a des termes abstraits logiques, et il y a aussi des termes abstraits réels. Les abstraits réels, ou conçûs du moins comme réels, sont: ou essences et parties de l'essence; ou accidens, c'est à dire Etres ajoutés à la substance. Les termes abstraits logiques sont les predications reduites en termes: comme si je disois: etre homme, etre animal; et en ce sens on les peut enoncer l'un de l'autre, en disant: Estre homme c'est estre animal. Mais dans les realités cela n'a point de lieu. Car on ne peut point dire que l'humanité ou l'hommeité (si vous voulés) qui est l'essence de l'homme entiere, est l'animalité, qui n'est qu'une partie de cette essence. Cependant ces Etres abstraits et incomplets signifiés par des Termes Abstraits Reels ont aussi leurs genres et especes, qui ne sont pas moins exprimés par des Termes Abstraits Reels: ainsi il y a predication entre eux, comme je l'ai montré par l'exemple de la justice et de la vertu. §. 2. PHILAL. On peut toujours dire que les Substances n'ont que peu de noms abstraits; à peine a-t-on parlé dans les ecoles d'humanité, animalité, corporalité, mais cela n'a point êté autorisé dans le monde. THEOPH. C'est qu'on n'a eu besoin que de peu de ces termes, pour servir d'exemple et pour en eclaircir la notion generale, qu'il etoit à propos de ne pas negliger entierement. Si les anciens ne se servoient pas du mot d'humanité dans le sens des ecoles, ils disoient la nature humaine, ce qui est la meme chose. Il est sùr aussi qu'ils disoient divinité, ou bien nature divine: et les Theologiens ayant eu besoin de parler de ces deux natures, et des accidents réels, on s'est attaché à ces entités abstraites dans les ecoles Philosophiques et Theologiques, et peut étre plus qu'il n'etoit convenable. Chapitre IX De l'imperfection des mots §. 1. PHILAL. Nous avons parlé déja du double usage des mots: l'un est d'enregîtrer nos propres pensées pour aider nôtre memoire, qui nous fait parler à nous memes; l'autre est de communiquer nos pensées aux autres par le moyen des paroles. Ces deux usages nous font connoitre la perfection ou l'imperfection des mots. §. 2. Quand nous ne parlons qu'à nous memes, il est indifferent quels mots on employe, pourvû qu'on se souvienne de leur sens, et ne le change point. Mais§. 3. l'usage de la communication est encorede deux sortes, civil et philosophique. Le civil consiste dans la conversation et usage de la vie civile. L'usage philosophique est celui qu'on doit faire des mots, pour donner des notions precises et pour exprimer des verités certaines en propositions generales. THEOPH. Fort bien: les paroles ne sont pas moins des marques (Notae) pour nous (comme pourroient ètre les caracteres des nombres ou de l'Algebre) que des signes pour les autres: et l'usage des paroles comme des signes a lieu tant lors qu'il s'agit d'appliquer les preceptes generaux à l'usage de la vie, ou aux individus, que lors qu'il s'agit de trouver ou verifier ces préceptes; le premier usage des signes est civil, et le second est philosophique. §. 5. PHILAL. Or il est difficile, dans les cas suivans principalement, d'apprendre et de retenir l'idée que chaque mot signifie: (1) lors que ces idées sont fort composées, (2) lors que ces idées, qui en composent une nouvelle, n'ont point de liaison naturelle avec elles, de sorte qu'il n'y a dans la nature aucune mesure fixe, ni aucun modellepourles rectifier, et pour les regler, (3) lors que le modelle n'est pas aisé à connoitre, (4) lors que la signification du mot, et l'essence réelle ne sont pas exactement les mêmes. Les denominations des modes sont plus sujetes à être douteuses, et imparfaites pour les deux premieres raisons, et celles des substances pour les deux secondes. §. 6. Lors que l'idée des modes est fort complexe comme celle de la plupart des termes de morale, elles ont rarement la meme signification précise dans les esprits de deux differentes personnes. §. 7. Le defaut aussi des modelles rend ces mots equivoques: celui qui a inventé le premier le mot de brusquer y a entendu ce qu'il a trouvé à propos, sans que ceux qui s'en sont servi comme lui se soyent informés de ce qu'il vouloit dire precisement, et sans qu'il leur en ait montré quelque modelle constant. §. 8. L'usage commun regle assés bien le sens des mots pour la conversation ordinaire, mais il n'y a rien de precis, et l'on dispute tous les jours de la signification la plus conforme à la proprieté du langage. Plusieurs parlent de la Gloire, et il y en a peu qui l'entendent l'un comme l'autre. §. 9. Ce ne sont que de simples sons dans la bouche de plusieurs, ou du moins les significations y sont fort indeterminées. Et dans un discours ou entretien où l'on parle d'honneur, de foy, de grace, de Religion, d'Eglise et sur tout dans la controverse, on remarquera d'abord, que les hommes ont des differentes notions qu'ils appliquent aux mêmes termes. Et s'il est difficile d'entendre le sens des termes des gens de nostre tems, il y a bien plus de difficulté à entendre les anciens livres. Le bon est qu'on s'en peut passer, excepté lors qu'ils contiennent ce que nous devons croire ou faire. THEOPH. Ces remarques sont bonnes, mais quant aux. anciens livres, comme nous avons besoin d'entendre la sainte Ecriture sur tout, et que les loix Romaines encore sont de grand usage dans une bonne partie de l'Europe; cela meme nous engage à consulter quantité d'autres anciens livres: les Rabbins, les Peres de l'Eglise, meme les Historiens profanes. D'ailleurs les anciens Medecins meritent aussi d'etre entendus. La pratique de la Medecine des Grecs est venuë des Arabes jusqu'à nous; l'eau de la source a eté troublée dans les ruisseaux des Arabes, et rectifiée en bien des choses, lors qu'on a commencé à recourir aux originaux Grecs. Cependant ces Arabes ne laissent pas d'etre utiles et l'on assure par exemple qu'Ebenbitar, qui dans ses livres des Simples a copié Dioscoride, sert souvent à l'eclaircir. Je trouve aussi qu'aprés la Religion et l'Histoire, c'est principalement dans la medecine, entant qu'elle est Empirique, que la tradition des Anciens, conservée par l'Ecriture, et generalement les observations d'autruy, peuvent servir. C'est pourquoi j'ai toujours fort estimé des medecins versés encore dans la connoissance de l'antiquité, et j'ai eté bien faché que Reinesius excellent dans l'un et l'autre genre, s'etoit tourné plutot à eclaircir les rites et Histoires des Anciens, qu'à retablir une partie de la connoissance, qu'ils avoient de la nature, où il a fait voir qu'il auroit encore pû reussir à merveille. Quand les Latins, les Grecs, les Hebreux et les Arabes seront epuisés un jour; les Chinois, pourveus encore d'anciens livres, se mettront sur les rangs et fourniront de la matiere à la curiosité de nos critiques. Sans parler de quelques vieux livres des Persans, des Armeniens, des Cophthes, et desBramines, qu'on deterrera avec le tems, pour ne negliger aucune lumiere que l'antiquité pourroit donner par la tradition des doctrines et par l'histoire des faits. Et quand il n'y auroit plus de livre ancien à examiner, les langues tiendront lieu de livres et ce sont les plus anciens monumens du Genre humain. On enregistrera avec le tems et mettra en Dictionnaires et en Grammaires toutes les langues de l'univers, et on les comparera entre elles; ce qui aura des usages trés grands tant pour la connoissance des choses, puisque les noms souvent repondent à leurs proprietés (comme l'on voit par les denominations des Plantes chez de differens peuples) que pour la connoissance de notre esprit, et de la merveilleuse varieté de ses operations. Sans parler de l'origine des peuples, qu'on connoitra par le moyen des etymologies solides que la comparaison des langues fournira le mieux. Mais c'est de quoy j'ai déja parlé. Et tout cela fait voir l'utilité et l'etendue de la Critique, peu considerée par quelques Philosophes très habiles d'ailleurs, qui s'emancipent de parler avec mcpris du Rabbinage et generalement de la Philologie. L'on voit aussi que les Critiques trouveront encore longtems matiere de s'exercer avec fruit, et qu'ils feroient bien de ne se pas trop amuser aux minuties, puis qu'ils ont tant d'objets plus revenans à traiter. Quoy que je sache bien qu'encore les minuties sont necessaires bien souvent chez les Critiques pour decouvrir des connoissances plus importantes. Et comme la Critique roule en grande partie sur la signification des mots, et sur l'interpretation des auteurs, anciens sur tout; cette discussion des mots, jointe à la mention que vous avés faite des anciens, m'a fait toucher ce point qui est de consequence. Mais pour revenir à vos quatre defauts de la denomination, je vous dirai, Monsieur, qu'on peut remedier à tous, sur tout depuis que l'ecriture est inventée, et qu'ils ne subsistent que par notre negligence. Car il depend de nous de fixer les significations, au moins dans quelque langue savante, et d'en convenir pour detruire cette tour de Babel. Mais il y a deux defauts, où il est plus difficile de remedier, qui consistent l'un dans le doute où l'on est, si des idées sont compatibles, lors que l'experience ne nous les fournit pas toutes combinées dans un meme sujet; l'antre dans la necessité qu'il y a de faire des definitions provisionelles des choses sensibles, lors qu'on n'en a pas assés d'experience pour en avoir des definitions plus completes: mais j'ai parlé plus d'une fois de l'un et de l'autre de ces defauts. PHILAL. Je m'en vais vous dire des choses qui serviront encore à eclaircir en quelque façon les defauts que vous venés de marquer, et le troisieme de ceux que j'ai indiqués fait ce semble que ces definitions sont provisionnelles; c'est lors que nous ne connoissons pas assés nos modelles sensibles, c'est à dire les etres substantiels de nature corporelle. Ce defaut fait aussi que nous ne savons pas s'il est permis de combiner les qualités sensibles, que la nature n'a point combinées, parce qu'on ne les entend pas à fonds. [§. 11.] Or si la signification des mots, qui servent pour les modes composés, est douteuse, faute de modelles, qui fassent voir la même composition; celle des noms des Etres substantiels l'est par une raison tout opposée, parce qu'ils doivent signifier ce qui est suposé conforme à la realité des choses, et se raporter à des modelles formés par la nature. THEOPH. J'ai remarqué déja plus d'une fois dans nos conversations precedentes, que cela n'est point essentiel aux idées des substances; mais j'avouë que les idées faites aprés nature sont les plus seures et les plus utiles. §. 12. PHILAL. Lors donc qu'on suit les modelles tout faits par la nature, sans que l'imagination ait besoin que d'en retenir les representations; les noms des Etres substantiels ont dans l'usage ordinaire un double rapport comme j'ai déja montré. Le premier est qu'ils signifient la constitution interne et réelle des choses, mais ce modelle ne sauroit etre connu ni servir par consequent à regler les significations. THEOPH. Il ne s'agit pas de cela ici, puisque nous parlons des idées dont nous avons des modelles; l'essence interieure est dans la chose, mais l'on convient qu'elle ne sauroit servir de patron. §. 13. PHILAL. Le second raport est donc celui que les noms des Etres substantiels ont immediatement aux idées simples qui existent à la fois dans la substance. Mais comme le nombre de ces idées unies dans un même sujet est grand, les hommes parlant de ce meme sujet, s'en forment des idées fort differentes, tant par la differente combinaison des idées simples qu'ils font, que parce que la plupart des qualités des corps sont les puissances qu'ils ont de produire des changemens dans les autres corps, et d'en recevoir; témoin les changemens que l'un des plus bas metaux est capable de soufrir par l'operation du feu, et il en recoit bien plus encore entre les mains d'un chymiste, par l'application des autres corps. D'ailleurs l'un secontente du poids et de la couleur pour connoitre l'or, l'autre y fait encore entrer la ductilité, la fixité; et le troisieme veut faire considerer qu'on le peut dissoudre dans l'eau Regale. §. 14. Comme les choses aussi ont souvent de la ressemblance entre elles, il est difficile quelques fois de designer les differences precises. THEOPH. Effectivement comme les corps sont sujets à etre alterés, deguisés, falsifiés, contrefaits, c'est un grand point de les pouvoir distinguer et reconnoitre. L'or est deguisé dans la solution, mais on peut l'en retirer soit en le precipitant, soit en distillant l'eau: et l'or contrefait ou sophistique est reconnû ou purifié par l'art des essayeurs, qui n'étant pas connu à tout le monde, il n'est pas êtrange que les hommes n'ayent pas tous la meme idée de l'or. Et ordinairement ce ne sont que les experts, qui ont des idées assés justes des matieres. §. 15. PHILAL. Cette varieté ne cause pas cependant tant de desordre daus le commerce civil, que dans les recherches philosophiques. THEOPH. Il seroit plus supportable s'il n'avoit point de l'influence dans la pratique, où il importe souvent de ne pas recevoir un qui pro quo, et par consequent de connoitre les marques des choses, ou d'avoir à la main des gens, qui les connoissent. Et cela sur tout est important à l'egard des drogues et materiaux, qui sont des prix, et dont on peut avoir besoin dans des rencontres importantes. Le desordre philosophique se remarquera plutot dans l'usage des termes plus generaux. §. 18. PHILAL. Les noms des idées simples sont moins sujets à equivoque et on se méprend rarement sur les termes de blanc, amer, etc. THEOPH. Il est vrai pourtant que ces termes ne sont pas entierement exempts d'incertitude; et j'ai déja remarqué l'exemple des couleurs limitrophes, qui sont dans les confins de deux genres et dont le genre est douteux. §. 19. PHILAL. Aprés les noms des idées simples, ceux des modes simples sont les moins douteux, comme par exemple, ceux des figures et des nombres. Mais §. 20. les modes composés et les substances causent tout l'embarras. §. 21. On dira qu'au lieu d'imputer ces imperfections aux mots il faut plutot les mettre sur le compte de notre entendement: mais je repons que les mots s'interposent tellement entre notre esprit et la verité des choses, qu'on peut comparer les mots avec le milieu, au travers duquel passent les rayons des objets visibles, qui repand souvent des nuages sur nos yeux; et je suis tenté de croire, que si l'on examinoit plus à fond les imperfections du langage, la plus grande partie des disputes tomberoient d'elles memes, et que le chemin de la connoissance et peut etre de la paix seroit plus ouvert aux hommes. THEOPH. Je crois qu'on en pourroit venir à bout dez à present dans les discussions par écrit, si les hommes vouloient convenir de certains reglemens et les executer avec soin. Mais pour proceder exactement de vive voix et sur le champs, il faudroit du changement dans le langage. Je suis entré ailleurs dans cet examen. §. 22. PHILAL. En attendant la rcforme, qui ne sera pas [encor] prète si tôt, cette incertitude des mots nous devroit apprendre à être moderés, sur tout quand il s'agit d'imposer aux autres le sens que nous attribuons aux anciens auteurs: puis qu'il se trouve dans les auteurs Grecs que presque chacun d'eux parle un langage different. THEOPH. J'ai eté plutot surpris de voir que des auteurs Grecs si eloignés les uns des autres à l'egard des tems et des lieux, comme Homere, Herodote, Strabon, Plutarque, Lucien, Eusebe, Procope, Photius s'approchent tant; au lieu que les Latins ont tant changé, et les Allemands, Anglois et François bien d'avantage. Mais c'est que les Grecs ont eu dés le tems d'Homere, et plus encore lors que la ville d'Athenes etoit dans un etat florissant, des bons Auteurs que la posterité a pris pour modelles au moins en ecrivant. Car sans doute la langue vulgaire des Grecs devoit ètre bien changée déja sous la domination des Romains. Et cette meme raison fait que l'Italien n'a pas tant changé que le François, parce que les Italiens ayant eu plutot des écrivains d'une reputation durable, ont imité et estiment encore Dante Petrarque, Boccace et autres auteurs d'un tems d'où ceux des François ne sont plus de mise. Chapitre X De l'abus des Mots §. 1. PHILAL. Outre les imperfections naturelles du langage, il y en a de volontaires et qui viennent de negligence, et c'est abuser des mots que de s'en servir si mal. Le premier et le plus visible abus, est (§. 2.) qu'on n'y attache point d'idée claire. Quant à ces mots, il y en a de deux classes: les uns n'ont jamais eu d'idée determinée, ni dans leur origine, ni dans leur usage ordinaire. La plupart des Sectes de Philosophie et de Religion en ont introduit pour soutenir quelque opinion etrange, ou cacher quelque endroit foible de leur sisteme. Cependant ce sont des caracteres distinctifs dans la bouche des gens de parti. §. 3. Il y a d'autres mots, qui dans leur usage premier et commun ont quelque idée claire, mais qu'on a appropriés depuis à des matieres fort importantes sans leur attacher aucune idée certaine. C'est ainsi que les mots de sagesse, de gloire, de grace sont souvent dans la bouche des hommes. THEOPH. Je crois qu'il n'y a pas tant de mots insignifians, qu'on pense, et qu'avec un peu de soin et de bonne volonté on pourroit y remplir le vuide, ou fixer l'indetermination. La Sagesse ne paroit ètre autre chose, que la science de la felicité. La Grace est un bien qu'on fait à ceux qui ne l'ont point merité, et qui se trouvent dans un etat où ils en ont besoin. Et la Gloire est la renommée de l'excellence de quelcun. §. 4. PHILAL. Je ne veux point examiner maintenant s'il y a quelque chose à dire à ces definitions; pour remarquer plutot les causes des abus des mots. Premierement on aprend les mots avant que d'aprendre les idées, qui leur apartiennent, et les enfans accoutumés à cela dés le berceau en usent de meme pendant toute leur vie: d'autant plus qu'ils ne laissent pas de se faire entendre dans la conversation, sans avoir jamais fixé leur idée; en se servant de differentes expresssions pour faire concevoir aux autres ce qu'ils veulent dire. Cependant cela remplit souvent leur discours de quantité de vains sons, sur tout en matiere de morale. Les hommes prennent les mots qu'ils trouvent en usage chez leurs voisins, pour ne pas paroitre ignorer ce qu'ils signifient, et ils les employent avec confiance sans leur donner un sens certain: et comme dans ces sortes de discours il leur arrive rarement d'avoir raison, ils sont aussi rarement convaincus d'avoir tort, etles vouloirtirerd'erreur, c'est vouloir deposseder un vagabond. THEOPH. En effet on prend si rarement la peine qu'il faudroit se donner, pour avoir l'intelligence des termes, ou mots, que je me suis etonné plus d'une fois, que les enfans peuvent apprendre si tôt les langues, et que les hommes parlent encore si juste; veu qu'on s'attache si peu à instruire les enfans dans leur langue maternelle, et que les autres pensent si peu à aquerir des definitions nettes: d'autant que celles qu'on aprend dans les ecoles ne regardent pas ordinairement les mots qui sont dans l'usage public. Au reste j'avoue qu'il arrive assés aux hommes d'avoir tort lors meme qu'ils disputent serieusement, et parlent suivant leur sentiment; cependant j'ai remarqué aussi assés souvent que dans leurs disputes de speculation, sur des matieres qui sont du ressort de leur esprit, ils ont tous raison des deux côtés, excepté dans les oppositions qu'ils font les uns aux autres, où ils prennent mal le sentiment d'autruy: ce qui vient du mauvais usage des termes et quelques fois aussi d'un esprit de contradiction et d'une affectation de superiorité. §. 5. PHILAL. En second lieu l'usage des mots est quelquefois inconstant: cela ne se pratique que trop parmi les savans. Cependant c'est une tromperie manifeste, et si elle est volontaire, c'est folie ou malice. Si quelqu'un en usoit ainsi dans ses contes (comme de prendre un X pour un V), qui je vous prie voudroit avoir à faire avec luy? THEOPH. Cet abus étant si commun non seulement parmi les savans mais encore dans le grand monde; je crois que c'est plutôt mauvaise coutume et inadvertance, que malice qui le fait commettre. Ordinairement les significations diverses du mème mot ont quelque affinité; cela fait passer l'une pour l'autre, et on ne se donne pas letems de considerer ce qu'on dit avec toute l'exactitude qui seroit à souhaiter. On est accoutumé aux Tropes, et aux figures, et quelque elegance ou faux brillant nous impose aisement. Car le plus souvent on cherche le plaisir, l'amusement et les apparences, plus que la verité: outre que la vanité s'en mèle. §. 6. PHILAL. Le troisieme abus est une obscurité affectée, soit en donnant à des termes d'usage des significations inusitées; soit en introduisant des termes nouveaux; sans les expliquer. Les anciens Sophistes, que Lucien tourne si raisonnablement en ridicule, pretendant parler de tout, couvroient leur ignorance sous le voile de l'obscurité des paroles. Parmi les Sectes des Philosophes la Peripateticienne s'est renduë remarquable par ce defaut; mais les autres Sectes; meme parmi les modernes, n'en sont pas tout à fait exemptes. Il y a par exemple des gens qui abusent du terme d'etenduë; et trouvent necessaire de le confondre avec celui de corps. §.7. La Logique ou l'art de disputer; qu'on a tant estimé; a servi à entretenir l'obscurité. §. 8. Ceux qui s'y sont adonnés ont etéinutiles à la Republique ou plutot domageables. §. 9. Au lieu que les hommes mecaniques; si meprisés des Doctes ont eté utiles à la vie humaine. Cependant ces Docteurs obscurs ont eté admirés des ignorans; et on les a crûs invincibles parce qu;ils etoient munis de ronces et d'epines; où il n'y avoit point de plaisir de se fourrer: la seule obscurité pouvant servir de deffense à l'absurdité. §. 12. Le mal est; que cet art d'obscurcir les mots a embrouillé les deux grandes regles des actions de l'homme; la Religion et la Justice. THEOPH. Vos plaintes sont justes en bonne partie: il est vray cependant qu'il y a, mais rarement, des obscurités pardonnables, et mème louables: comme lors qu'on fait profession d'etre enigmatique, et que l'enigme est de saison. Pythagore en usoit ainsi, et c'est assés la maniere des Orientaux. Les Alchymistes, qui se nomment Adeptes, declarent de ne vouloir étre entendus que des fils de l'art. Mais cela seroit bon si ces fils de l'art pretendùs avoient la clef du chifre. Une certaine obscurité pourroit étre permise: cependant il faut qu'elle cache quelque chose qui merite d'être devinée, et que l'enigme soit dechifrable. Mais la Religion et la Justice demandent des idées claires. Il semble que le peu d'ordre, qu'on y a apporté en les enseignant, en a rendu la doctrine embrouillée; et l'indetermination des termes y a peut être plus nuï que l'obscurité. Or comme la Logique est l'art, qui enseigne l'ordre et la liaison des pensées, je ne vois point le sujet de la blâmer. Au contraire c'est [plustost] faute de Logique que les hommes se trompent. §. 14. PHILAL. Le quatrieme abus est qu;on prend les mots pour des choses; c'est à dire qu'on croit que les termes repondent à l'Essence réelle des substances. Qui est ce qui ayant eté elevé dans la Philosophie Peripateticienne ne se figure que les dix noms; qui signifient les predicamens; sont exactement conformes à la nature des choses? que les formes substantielles; les ames vegetatives, l;horreur du vuïde; les especes intentionnelles etc. sont quelque chose de réel.? Les Platoniciens ont leur ame du monde; et les Epicuriens la tendance de leur atomes vers le mouvement; dans le tems qu'ils sont en repos. Si les vehicules aëriens ou Etheriens du Docteur More eussent prevalu dans quelque endroit du monde; on ne les auroit pas moins crus réels. THEOPH. Ce n'est pas proprement prendre les mots pour les choses, mais c'est croire vrai ce qui ne l'est point: erreur trop commune à tous les hommes; mais qui ne depend pas du seul abus des mots, et consiste en toute autre chose. Le dessein des predicamens est fort utile, et on doit penser à les rectifier, plutot qu'à les rejetter. Les substances, quantités, qualités, actions ou passions et relations, c'est à dire, cinq titres generaux des ctres pouvoient suffire, avec ceux qui se forment de lenr composition, et vous meme en rangeant les idées, n'avés vous pas voulu [les] donner comme des predicamens? J'ai parlé cy dessus des formes substantielles. Et je ne sai si on est assés fondé de rejetter les ames vegetatives, puisque des personnes fort experimentées et judicieuses reconnoissent une grande analogie entre les plantes et les animaux, et que vous avés paru, Monsieur, admetre l'ame des bêtes. L'horreur du vuide se peut entendre sainement, c'est à dire, supposé que la nature ait une fois rempli les espaces, et que les corps soient impenetrables et incondensables, elle ne sauroit admettre du vuide: et je tiens ces trois suppositions bien fondées. Mais les especes intentionelles, qui doivent faire le commerce de l'ame et du corps ne le sont pas, quoi qu'on puisse excuser peut etre les especes sensibles qui vont de l'objet à l'organe eloigné, en y sousentendant la propagation des mouvemens. J'avouë qu'il n'y a point d'ame du monde de Platon, car Dieu est au dessus du monde, extramundana intelligentia; ou plutôt, supramundana. Je ne sai si par la tendance au mouvement des atomes des Epicuriens vous n'entendés la pesanteur, qu'ils leur attribuoient, et qui sans doute etoit sans fondement, puisqu'ils pretendoient que les corps vont tous d'un meme coté d'eux memes. Feu Monsieur Henry Morus Theologien de l'Eglise Anglicane tout habile homme qu'il etoit, se montroit un peu trop facile à forger des Hypotheses, qui n'etoient point intelligibles ni apparentes; témoin son principe Hylarchique de la matiere, cause de la pesanteur, du ressort et des autres merveilles qui s'y rencontrent. Je n'ai rien à vous dire de ses vehicules Etheriens dont je n'ai point examiné la nature. §. 15. PHILAL. Un exemple sur le mot de matiere vous fera mieux entrer dans ma pensée. On prend la matiere pour un Etre réellement existant dans la nature; distinct du corps; [parce que le mot de Matiere signifie une idée distincte du corps;] ce qui est en effet de la derniere evidence; autrement ces deux idées pourroient etre mises indifferement l'une à la place de l'autre. Car on peut dire qu'une seule matiere compose tous les corps, et non pas qu'un seul corps compose toutes les matieres. On ne dira pas aussi, je pense, qu'une matiere est plus grande que l'autre. La matiere exprime la substance et la solidité du corps, ainsi nous ne concevons pas plus des differentes matieres, que des differentes solidités. Cependant dés qu'on a pris la matiere pour un nom de quelque chose, qui existe sous cette precision, cette pensée a produit des discours inintelligibles, et des disputes embrouillées sur la matiere premiere. THEOPH. Il me paroit que cet exemple sert plutot à excuser qu'à blâmer la Philosophie Peripateticienne. Si tout l'argent étoit figuré, ou plutôt parce que tout l'argent est figuré par la nature ou par l'art; en sera-t-il moins permis de dire, que l'argent est un etre réellement existant dans la nature, distinct (en le prenant dans sa precision) de la vaisselle ou de la monnoye[? Et quoyque l'argent exprime le poids, le son, la couleur, la fusibilité, et quelques autres qualités de la monnoye]; on ne dira pas pour cela que l'argent n'est autre chose que quelques qualités de la monnoye. Aussi n'est il pas si inutile qu'on pense de raisonner dans la Physique generale de la matiere premiere et d'en determiner la nature, pour savoir si elle est uniforme toujours, si elle a quelque autre proprieté que l'impenetrabilité (comme en effet j'ai montré aprés Kepler qu'elle a encore ce qu'on peut appeller inertie) etc., quoiqu'elle ne se trouve jamais toute nuë: comme il seroit permis de raisonner de l'argent pur, quand il n'y en auroit point chez nous, et quand nous n'aurions pas le moyen de le purifier. Je ne desaprouve donc point qu'Aristote a parlé de la matiere premiere, mais on ne sauroit s'empecher de blâmer ceux qui s'y sont trop arrêtés, et qui ont forgé des chimeres sur des mots malentendus de ce Philosophe, qui peutetre aussi a donné trop d'occasion quelque fois à ces meprises et au galimathias. Mais on ne doit pas tant exaggerer les defauts de cet auteur celebre, parce qu'on sait que plusieurs de ses ouvrages n'ont pas eté achevés ni publiés par luy même. §. 17. PHILAL. Le cinquieme abus est de mettre les mots à la place des choses qu'ils ne signifient, ni ne peuvent signifier en aucune maniere. C'est lors que par les noms des substances, nous voudrions dire quelque chose de plus que cecy: ce que j'appelle or est malleable (quoyque dans le fonds l'or alors ne signifie autre chose que ce qui est malleable) pretendant faire entendre que la malleabilité depend de l'essence réelle de l'or. Ainsi nous disons que c'est bien definir l'homme avec Aristote par l'animal raisonnable, et que c'est le mal definir avec Platon par un animal à deux pieds sans plumes et avec de larges ongles. §. 18. A peine se trouvet-il une personne qui ne suppose que ces mots signifient une chose, qui a l'essence réelle, dont dependent ces proprietés; cependaut c'est un abus visible, cela n'etant point renfermé dans l'idée complexe signifiée par ce mot. THEOPH. Et moi je croirois plutot qu'il est visible qu'on a tort de blamer cet usage commun, puisqu'il est très vray que dans l'idée complexe de l'or est renfermé, que c'est une chose qui a une essence réelle, dont la constitution ne nous est pas autrement connuë en detail, que de ce qu'en dependent des qualités telles que la malleabilité. Mais pour en enoncer la malleabilité sans identité et sans le defaut de coccysme ou de repetition (voyés chap. 6. §. 18.) on doit reconnoitre cette chose par d'autres qualités, comme par la couleur et le poids. Et c'est comme si l'on disoit, qu'un certain corps fusible, jaune et trés pesant, qu'on appelle or, a une nature, qui lui donne encore la qualité d'etre fort doux au marteau, et à pouvoir etre rendu extremement mince. Pour ce qui est de la definition de l'homme qu'on attribuë à Platon, qu'il ne paroit avoir fabriquée que par exercice, et que vous mème ne voudriés pas je crois comparer serieusement à celle qui est reçue, il est manifeste, qu'elle est un peu trop.externe, et trop provisionnelle. Car si ce Cassiowaris, dont vous parliés dernierement, Monsieur, (chap. 6. §. 34) s'etoit trouvé avoir de larges ongles, le voilà qui seroit homme. Car on n'auroit point besoin de lui arracher les plumes comme à ce coq que Diogene à ce qu'on dit vouloit faire devenir homme Platonique. §. 19. PHILAL. Dans les modes composés, dès qu'une idée qui y entre est changée, on reconnoit aussitot que c'est autre chose, comme il paroit visiblement par ces mots, murther, qui signifie en Anglois comme mordt en Allemand homicide de dessein premedité; manslaughter (mot repondant dans son origine à celuy d'homicide) qui en signifie un volontaire, mais non premedité; chancemedly mélée arrivée par hazard, suivant la force du mot homicide commis sans dessein; car ce qu'on exprime par les noms, et ce que je crois étre dans la chose (ce que j'appellois auparavant essence nominale et essence réelle) est le même. Mais il n'est pas ainsi dans les noms des substances, car si l'un met dans l'idée de l'or, ce que l'autre y omet, par exemple la fixité et la capacité d'étre dissous dans l'eau regale, les hommes ne croyent pas pour cela qu'on ait changé l'espece, mais seulement que l'un en ait une idée plus parfaite que l'autre de ce qui fait l'essence réelle cachée à laquelle ils rapportent le nom de l'or, quoique ce secret rapport soit inutile et ne serve qu'à nous embarasser. THEOPH. Je crois de l'avoir déja dit; mais je vais encore vous montrer clairement icy, que ce que vous venés de dire, Monsieur, se trouve dans des modes, comme dans les ètres substantiels, et qu'on n'a point sujet de blâmer ce rapport à l'essence interne: en voici un exemple. On peut definir une Parabole au sens des Geometres, que c'est une figure dans laquelle tous les rayons paralleles à une certaine droite sont reunis par la reflexion dans un certain point ou foyer. Mais c'est plutot l'exterieur, et l'effet qui est exprimé par cette idée ou definition, que l'essence interne de cette figure, ou ce qui en puisse faire d'abord connoitre l'origine. On peut mème douter au commencement si une telle figure, qu'on souhaite et qui doit faire cet effet, est quelque chose de possible; et c'est ce qui chez moi fait connoitre, si une definition est seulement nominale, et prise des proprietés, ou si elle est encore réelle. Cependant celui, qui nomme la Parabole et ne la connoit que par la definition que je viens de dire, ne laisse pas lorsqu'il en parle, d'entendre une figure, qui a une certaine construction ou constitution, qu'il ne sait pas, mais qu'il souhaite d'apprendre pour la pouvoir tracer. Un autre qui l'aura plus aprofondie y ajoutera quelque autre proprieté, et il y decouvrira par exemple que dans la figure qu'on demande la portion de l'axe interceptée entre l'ordonnée et la perpendiculaire tirées au meme point de la courbe, est toujours constante, et qu'elle est egale à la distance du sommet et du foyer. Ainsi il aura une idée plus parfaite que le premier, et arrivera plus aisement à tracer la figure, quoiqu'il n'y soit pas encore. Et cependant on conviendra que c'est la meme figure, mais dont la constitution est encor cachée. Vous voyés donc, Mon. sieur, que tout ce que vous trouvés et blâmés en partie dans l'usage des mots, qui signifient des choses substantielles, se trouve encore, et se trouve justifié manifestement dans l'usage des mots, qui signifient des modes composés. Mais ce qui vous a fait croire, qu'il y avoit de la difference entre les substances et les modes, c'est que vous n'avés point consulté ici des modes intelligibles de difficile discussion, qu'on trouve ressembler en tout cecy aux corps, qui sont encore plus difficiles à connoitre. §. 20. PHILAL. Ainsi je crains que je ne doive rengainer ce que je voulois vous dire, Monsieur, de la cause de ce que j'avois crû un abus. Comme si c'etoit parce que nous croyons faussement que la nature agit toujours regulierement et fixe des bornes à chacune des especes par cette essence specifique, ou constitution interieure que nous y sousentendons, et qui suit toujours le meme nom specifique. THEOPH. Vous voyés donc bien, Monsieur, par l'exemple des modes Geometriques, qu'on n'a pas trop de tort de se raporter aux essences internes et specifiques, quoiqu'il y ait bien de la difference entre les choses sensibles, soit substances, soit modes, dont nous n'avons que des definitions nominales provisionnelles, et dont nousn'esperons pas facilement des réelles; et entre les modes intelligibles de difficile discussion, puisque nous pouvons enfin parvenir à la constitution interieure des figures Geometriques. §. 21. PHILAL. Je vois enfin que j'aurois eu tort de blamer ce rapport aux essences et constitutions internes, sous pretexte que ce seroit rendre nos paroles signes d'un rien ou d'un inconnu. Car ce qui est inconnu à certains egards se peut faire connoitre d'une autre maniere, et l'interieur se fait connoitre en partie par les phenomenes qui en naissent. Et pour ce qui est de la demande: si un foetus monstrueux est homme ou non? Je vois que si on ne peut pas le decider d'abord, cela n'empeche point que l'espece ne soit bien fixée en elle meme, notre ignorance ne changeant rien dans la nature des choses. THEOPH. En effet il est arrivé à des Geometres trés habiles de n'avoir point assés sceu, quelles etoient les figures dont ils connoissoient plusieurs proprietés qui sembloient epuiser le sujet. Par exemple, il y avoit des lignes, qu'on appelloit des Perles, dont on donna même les quadratures, et la mesure de leurs surfaces et des solides faits par leur revolution, avant qu'on sceut que ce n'etoit qu'un composé de certaines paraboloïdes cubiques. Ainsi en considerant auparavant ces perles comme d'une espece particuliere, on n'en avoit que des connoissances provisionnelles. Si cela peut arriver en Geometrie s'etonnera-t-on qu'il est difficile de determiner les especes de la nature corporelle, qui sont incomparablement plus composées? §. 22. PHILAL. Passons au sixieme abus pour continuer le denombrement commencé, quoique je voye bien qu'il en faudroit retrancher quelques uns. Cet abus general mais peu remarqué, c'est que les hommes ayant attaché certaines idées à certains mots par un long usage, s'imaginent que cette connexion est manifeste, et que tout le monde en convient. D'où vient qu'ils trouvent fort etrange, quand on leur demande la signification des mots qu'ils employent, lors meme que cela est absolument necessaire. Il y a peu de gens qui ne le prissent pour un afront, si on leur demandoit ce qu'ils entendent en parlant de la Vie. Cependant l'idée vague, qu'ils en peuvent avoir, ne suffit pas lors qu'il s'agit de savoir si une plante qui est déja formée dans le semence a vie, ou un poulet qui est dans un oeuf qui n'a pas encore eté couvé, ou bien un homme en defaillance sans sentiment ni mouvement. Et quoique les hommes ne veulent pas paroitre si peu intelligens ou si importuns que d'avoir besoin de demander l'explication des termes dont on se sert, ni critiques si incommodes pour reprendre sans cesse les autres de l'usage, qu'ils font des mots; cependant lors qu'il s'agit d'une recherche exacte il faut venir à l'explication. Souvent les savans de differens partis dans les raisonnemens qu'ils etalent les uns contre les autres ne font que parler differens langages, et pensent la meme chose, quoique peut etre leurs interêts soient differens. THEOPH. Je crois m'etre expliqué assés sur la notion de la vie, qui doit toujours etre accompagnée de perception dans l'ame; autrement ce ne sera qu'une apparence, comme la vie que les sauvages de l'Amerique attribuoient aux montres ou horloges, ou qu'attribuoient aux Marionnetes ces Magistrats, qui les crurent animées par des demons, lors qu'ils voulurent punir comme sorcier celui qui avoit donné ce spectacle le premier dans leur ville. §. 23. PHILAL. Pour conclurre; les mots servent (1) pour faire entendre nos pensées, (2) pour le faire facilement, et (3) pour donner entrée dans la connoissance des choses. On manque au premier point, lors qu'on n'a point d'idée determinée et constante des mots, ni receuë ou entenduë par les autres. §. [24] On manque à la facilité, quand on a des idées fort complexes, sans avoir des noms distincts; c'est souvent la faute des langues mêmes, qui n'ont point de noms; souvent aussi c'est celle de l'homme qui ne les sait pas; alors on a besoin de grandes periphrases. §. [25] Mais lorsque les idées signifiées par les mots ne s'accordent pas avec ce qui est réel, on manque au troisieme point. §. 26. (1) Celui qui a les termes sans idées est comme celui qui n'auroit qu'un catalogue de livres. §. 27. (2) Celui qui a des idées fort complexes seroit comme un homme qui auroit quantité de livres en feuilles detachées sans titres, et ne sauroit donner le livre sans en donner les feuilles l'une aprés l'autre. §. 28. (3) Celui qui n'est point constant dans l'usage des signes, seroit comme un marchand, qui vendroit differentes choses sous le même nom. §. 29. (4) Celui qui attache des idées particulieres aux mots recûs ne sauroit eclairer les autres par les lumieres qu'il peut avoir. §. 30. (5) Celui qui a en tête des idées des substances, qui n'ont jamais eté, ne sauroit avancer dans les connoissances réelles. §. [32] Le premier parlera vainement de la Tarentule ou de la charité. Le second verra des animaux nouveaux sans les pouvoir faire aisement connoitre aux autres. Le troisieme prendra le corps tantot pour le solide, et tantot pour ce qui n'est qu'étendu; [§. 33.] et par la frugalité il designera tantot la vertu, tantot le vice voisin; [§. 32.] le quatrieme appellera une mule du nom de cheval, et celui que tout le monde apelle prodigue, lui sera genereux; et le cinquieme cherchera dans la Tartarie sur l'authorité d'Herodote une nation, composée d'hommes es qui n'ont qu'un oeil. Où je remarque que les quatre premiers defauts sont communs aux noms des substances et des modes, mais que le dernier est propre aux substances. THEOPH. Vos remarques sont fort instructives, j'ajouterai seulement qu'il me semble qu'il y a du chimerique encore dans les idées qu'on a des accidens, ou façons d'etre; et qu'ainsi le cinquieme defaut est encore commun aux substances et aux accidens. Le Berger extravagant ne l'etoit pas seulement parce qu'il croyoit qu'il y avoit des nymphes cachées dans les arbres, mais encore parce qu'il s'atendoit toujours à des avantures Romanesques. §. 34. PHILAL. J'avois pensé de conclure, mais je me souviens [encor] du septieme et dernier abus, qui est celui des termes figurés, ou des allusions. Cependant on aura de la peine à le croire abus, parce que ce qu'on apelle esprit et imagination est mieux receu que la verité toute seche. Cela va bien dans les discours, où on ne cherche qu'à plaire; mais dans le fonds, exceptél'ordre et la netteté, tout l'art de la Rhetorique [,] toutesces applications artificielles et figurées des mots, ne servent qu'à insinuër de fausses idées, emouvoir les passions, et seduire le jugement; de sorte que ce ne sont que de pures supercheries. Cependant c'est à cet art fallacieux qu'on donne le premier rang et les recompenses. C'est que les hommes ne se soucient gueres de la verité, et aiment beaucoup à tromper et étre trompés. Cela est si vrai, que je ne doute pas que ce que je viens de dire contre cet art ne soit regardé comme l'effet d'une extreme audace. Car l'Eloquence semblable au beau sexe a des charmes trop puissans pour qu'on puisse étre admis à s'y opposer. THEOPH. Bien loin de blamer votre zele pour la verité, je le trouve juste. Et il seroit à souhaiter qu'il pùt toucher. Je n'en desespere pas entierement, parce qu'il semble, Monsieur, que vous combattés l'Eloquence par ses propres armes, et que vous en avés meme une d'une autre espece, superieure à cette trompeuse, comme il y avoit une Venus Uranie mère du divin amour, devant laquelle cette autre Venus bâtarde, mere d'un amour aveugle, n'osoit paroitre avec son enfant aux yeux bandés. Mais cela même prouve que Votre These a besoin de quelque moderation, et que certains ornemens de l'Eloquence sont comme les vases des Egiptiens, dont on se pouvoit servir au culte du vray Dieu. Il en est comme de la peinture et de la musique, dont on abuse, et dont l'une represente souvent des imaginations grotesques et meme nuisibles, et l'autre amollit le coeur, et toutes deux amusent vainement; mais elles peuvent étre employées utilement, l'une pour rendre la verité claire, l'autre pour la rendre touchante; et ce dernier effet doit étre aussi celuy de la poesie, qui tient de la Rhetorique et de la musique. Chapitre XI Des remedes qu'on peut apporter aux imperfections et aux abus dont on vient de parler §. 1. PHILAL. Ce n'est pas le lieu ici de s'enfoncer dans cette discussion de l'usage d'une vraye eloquence, et encore moins de repondre à votre compliment obligeant, puis que nous devons penser à finir cette matiere des mots, en cherchant les remedes aux imperfections que nous y avons remarquées. §. 2. Il seroit ridicule de tenter la reforme des langues, et de vouloir obliger les hommes à ne parler qu'à mesure qu'ils ont de la connoissance. §. 3. Mais ce n'est pas trop depretendrequeles Philosophesparlent exactement, lorsqu'il s'agit d'une serieuse recherche de la verité: sans cela tout sera plein d'erreurs, d'opiniatretés, et de disputes vaines. §. 8. Le premier remede est de ne se servir d'aucun mot sans y attacher une idée. Au lieu qu'on employe souvent des mots comme Instinct, Sympathie, Antipathie, sans y attacher aucun sens. THEOPH. La regle est bonne, mais je ne sai si les exemples sont convenables. Il semble que tout le monde entend par l'instinct, une inclination d'un animal à ce qui lui est convenable, sans qu'il en conçoive pour cela la raison. Et les hommes mêmes devroient moins negliger ces instincts, qui se decouvrent encore en eux, quoique leur maniere de vivre artificielle les ait presque effacés dans la plupart; le medecin de soy même l'a bien remarqué. La Sympathie ou Antipathie signifie ce qui dans les corps destitués de sentiment repond à l'instinct de s'unir ou de se separer, qui se trouve dans les animaux. Et quoiqu'on n'ait point l'intelligence de la cause de ces inclinations, ou tendances qui seroit à souhaiter; on en a pourtant une notion suffisante, pour en discourir intelligiblement. §. 9. PHILAL. Le second remede est que les idées des noms des modes soient au moins determinées et§. 10. que les idées des noms des substances soient de plus, conformes à ce qui existe. Si quelqu'un dit que la Justice est une conduite conforme à la loy à l'egard du bien d'autruy, cette idée n'est pas assés determinée, quand on n'a aucune Idée distincte de ce qu'on appelle loy. THEOPH. On pourroit dire ici que la Loy est un precepte de la Sagesse, ou de la science de la felicité. §. 11. PHILAL. Le troisieme remede est d'employer des termes conformément à l'usage reçû, autant qu'il est possible. §. 12. Le quatrieme est de declarer en quel sens on prend les mots, soit qu'on en fasse de nouveaux, ou qu'on employe les vieux dans un nouveau sens; soit que l'on trouve que l'usage n'ait pas assés fixé la signification. §. 13. Mais il y a de la difference. §. 14. Les mots des idées simples qui ne sauroient être definies sont expliqués par des mots synonimes quand ils sont plus connûs, ou en montrant la chose. C'est par ces moyens qu'on peut faire comprendre à un païsan ce que c'est que la couleur feuille morte, en lui disant que c'est celle des feuilles seches, qui tombent en automne. §. 15. Les noms des modes composés doivent être expliqués par la definition, car cela se peut. §. 16. C'est par là que la morale est susceptible de demonstration. On y prendra l'homme pour un Etre corporel et raisonnable, sans se mettre en peine de la figure externe. §. 17. Car c'est par le moyen des definitions, que les matieres de morale peuvent etre traitées clairement. On aura plutot fait de definir la Justice suivant l'idée qu'on a dans l'esprit, que d'en chercher un modelle hors de nous, comme Aristide, et de la former là dessus. §. 18. Et comme la plupart des modes composés n'existent nulle part ensemble, on ne les peut fixer qu'en les definissant, par l'enumeration de ce qui est dispersé. §. 19. Dans les substances il y a ordinairement quelques qualités directrices, ou caracteristiques, que nous considerons comme l'idée la plus distinctive de l'espece, auxquelles nous supposons que les autres idées qui forment l'idée complexe de l'espece sont attachées. C'est la figure dans les vegetaux et animaux, et la couleur dans les corps inanimés, et dans quelques uns c'est la couleur [et] la figure ensemble. C'est pourquoy §. 20. la definition de l'homme donnée par Platon est plus caracteristique que celle d'Aristote, ou bien on ne devroit point faire mourir les productions monstrueuses. §. 21. Et souvent la veuë sert autant qu'un autre examen; car des personnes, accoutumées à examiner l'or, distinguent souvent à la veuë le veritable or d'avec le faux, le pur d'avec celui qui est falsifié. THEOPH. Tout revient sans doute aux definitions qui peuvent aller jusqu'aux idées primitives. Un mème sujet peut avoir plusieurs definitions, mais pour savoir qu'elles conviennent au même, il faut l'apprendrepar la raison, en demonstrant une definition par l'autre; ou par l'experience, en eprouvant qu'elles vont constamment ensemble. Pour ce qui est de [la] morale, une partie en est toute fondée en raisons, mais il y a uneautre qui depend des experiences, et se rapporte aux temperaments. Pour connoitre les substances, la figure et la couleur, c'est à dire le visible, nous donnent les premieres idées, parce que c'est par là qu'on connoit les choses de loin; mais elles sont ordinairement trop provisionnelles, et dans les choses qui nous importent on tache de connoitre la Substance de plus prés. Je m'etonne au reste que vous revenés encore à la definition de l'homme attribuée à Platon, depuis que vous venés de dire vous meme (§. [20.]) qu'en morale on doit prendre l'homme pour un être corporel et raisonnable sans se mettre en peine de la figure externe. Au reste il est vray qu'une grande pratique fait beaucoup pour discerner à la veuë, ce qu'un autre peut savoir à peine par des essais difficiles. Et des Medecins d'une grande experience, qui ont la veuë et la memoire fort bonnes, connoissent souvent au premier aspect du malade, ce qu'un autre lui arrachera à peine à force d'interroger et de tâter le pouls. Mais il est bon de joindre ensemble tous les indices qu'on peut avoir. §. 22. PHILAL. J'avouë que celui à qui un bon essayeur fera connoitre toutes les qualités de l'or, en aura une meilleure connoissance que la veuë ne sauroit donner. Mais si nous pouvions en apprendre la constitution interieure, la signification du mot Or seroit aussi aisement determinée que celle du Triangle. THEOPH. Elle seroit tout aussi determinée, et il n'y auroit plus rien de provisionnel; mais elle ne seroit pas si aisement determinée. Car je crois qu'il faudroit une definition un peu prolixe, pour expliquer la contexture de l'or: comme il y a meme en Geometrie des figures, dont la definition est longue. §. 23. PHILAL. Les esprits separés des corps ont sans doute des connoissances plus parfaites que nous, quoique nous n'ayons aucune notion de la maniere dont ils les peuvent acquerir. Cependant ils pourront avoir des idées aussi claires de la constitution radicale des corps, que celle que nous avons d'un Triangle. THEOPH. Je vous ay déja marqué, Monsieur, que j'ai des raisons pour juger qu'il n'y a point d'esprits créés entierement separés des corps; cependant il y en a sans doute, dont les organes et l'entendement, sont incomparablement plusparfaits, queles notres, et qui nous passent en toute sorte de conceptions, autant et plus que M. Frenicle, ou ce garçon Suedois dont je vous ay parlé passent le commun des hommes dans le calcul des nombres fait par imagination. §. 24. PHILAL. Nous avons déja remarqué que les definitions des substances, qui peuvent servir à expliquer les noms, sont imparfaites par rapport à la connoissance des choses. Car ordinairement nous mettons le nom à la place de la chose; donc le nom dit plus que les definitions; ainsi pour bien definir les substances, il faut étudier l'histoire naturelle. THEOPH. Vous voyés donc, Monsieur, que le nom de l'or, par exemple, signifie non pas seulement ce que celui qui le prononce en connoit, par exemple, un jaune très pesant mais encore ce qu'il ne connoit pas, et qu'un autre en peut connoitre, c'est à dire un corp doué d'une constitution interne, dont decoule la couleur, et la pesanteur, et dont naissent encore d'autres proprietés, qu'il avouë ètre mieux connuës des experts. §. [25.] PHILAL. Il seroit maintenant à souhaiter que ceux qui sont exercés dans les recher ches physiques voulussent proposer les idées simples, dans lesquelles ils observent, que les individus de chaque espece conviennent constamment. Mais pour composer un Dictionnaire de cette espece, qui contint pour ainsi dire, l'Histoire naturelle, il faudroit trop de personnes, trop de tems, trop de peine, et trop de sagacité pour qu'on puisse jamais esperer un tel ouvrage. Il seroit bon cependant d'accompagner les mots de petites tailles douces à l'egard des choses, qu'on connoit par leur figure exterieure. Un tel Dictionnaire serviroit beaucoup à la posterité, et epargneroit bien de la peine aux critiques futurs. Des petites figures comme de l'A che (apium), d'un Bouquetin (ibex, espece de bouc sauvage) vaudroient mieux que de longues descriptions, de cette plante ou de cet animal. Et pour connoitre ce que les latins appelloient strigiles, et sistrum, tunica, [toga,] pallium; des figures à la marge vaudroient incomparablement mieux que les pretendus synonymes, étrille, cymbale, robbe, veste, manteau, qui ne les font guere connoitre. Au reste je ne m'arreterai pas sur le 7r remede des abus des mots, qui est d'employer constamment le meme terme dans le meme sens, ou d'avertir quand on le change. Car nous en avons assés parlé. THEOPH. Le R. P. Grimaldi President du tribunal des Mathematiques à Pekin m'a dit que les Chinois ont des Dictionnaires accompagnés de figures. Il y a un petit nomenclateur imprimé à Nuremberg où il y a de telles figures à chaque mot, qui sont assés bonnes. Un tel Dictionnaire Universel figuré seroit à souhaiter, et ne seroit pas fort difficile à faire. Quant à la description des Especes, c'est justement l'histoire naturelle, et on y travaille peu à peu. Sans les guerres (qui ont troublé l'Europe depuis les premieres fondations des Societés ou Academies Royales) on seroit allé loin, et on seroit déja en etat de profiter de nos travaux, mais les grands pour la pluspart n'en connoissent pas l'importance, ni de quels biens ils se privent en negligeant l'avancement des connoissances solides, outre qu'ils sont ordinairement trop derangés par les plaisirs de la paix, ou par les soins de la guerre, pour peser les choses qui ne les frapent point d'abord.