Series VI Band 6 · No. .
ESSAI SUR L'ENTENDEMENT LIVRE QUATRIEME DE LA CONNOISSANCE
QUELQUES REMARQUES SUR LE LIVRE DE MONS. LOCK INTITULÉ ESSAY OF UNDERSTANDING Je trouve tant de marques d'une penetration peu ordinaire dans ce que M. Lock nous a donné sur l'entendement de l'homme et sur l'education, et je juge la matiere si considerable, que j'ay crù ne pas mal emploier le temps que je donnerois à une lecture si profitable; d'autant que j'ay fort medité moy mème, sur ce qui regarde les fondemens de nos connoissances. C'est ce qui m'a fait mettre sur cette feuille quelques unes des remarques qui me sont venues, en lisant son Essay de l'entendement. De toutes les recherches il n'y a point de plus importante, puisque c'est la clef de toutes les autres. Le premier Livre regarde principalement les principes qu'on dit être nés avec nous. M. Lock ne les admet pas, non plus que ce qu'on appelle ideas innatas. Il a eu sans doute des grandes raisons de s'opposer en cela aux prejugés ordinaires, car on abuse extremement du nom des idées, et des principes. Les philosophes vulgaires se font desprincipes à leur phantasie disant qu'il ne faut point disputer avec ceux qui les nient; et les Cartesiens, qui font profession de plus d'exactitude, ne laisseut pas de faire leur retranchement des idées pretenduës de l'etenduë, de la matiere, et de l'ame; voulant s'eximer par là de la necessité de prouver ce qu'ils avancent, sous pretexte que ceux qui mediteront ces idées, y trouveront la mème chose qu'eux, c'est à dire que ceux qui s'accoutumeront à leur jargon et à leur maniere de penser, auront les memes preventions, ce qui est trés veritable. Mon opinion est donc, qu'on ne doit rien prendre pour principe primitif, si non les experiences, et l'axiome de l'identicité, ou (qui est la même chose) le principe de la contradiction; qui est primitif, puisqu'autrement il n'y auroit point de difference entre la verité et la fausseté; et toutes les recherches cesseroient d'abord, s'il estoit indifferent de dire, oui ou non. On ne sçauroit donc s'empecher de supposer ce principe, dés qu'on veut raisonner. Toutes les autres verités sont prouvables, et j'estime extremement la Methode d'Euclide, qui sans s'arrester à ce qu'on croiroit estre assez prouvé par les pretenduës idées, a demonstré (par exemple) que dans un triangle rectiligne un coté est toujours moindre que les deux autres ensemble, et plusieurs autres verités de pareille evidence. Cependant Euclide a eu raison de prendre quelques Axiomes pour accordés, non pas comme s'ils estoient veritablement primitifs et indemonstrables, mais parce qu'il se seroit trop arreté, s'il n'avoit voulu venir aux conclusions, qu'aprés une discussion exacte de tous ces principes. Ainsi il a jugé à propos de se contenter d'avoir poussé les preuves jusqu'à ce petit nombre de suppositions, qu'il met à la teste de ses demonstrations; en sorte qu'on peut r dire que si elles sont vraies, tout ce qu'il dit l'est aussi, et il a laissé à d'autres le soin de demonstrer ces principes mêmes, qui d'ailleurs sont déja justifiés par les experiences. Mais c'est de quoy on ne se contente point en ces matieres. C'est pourquoi Apollonius, Proclus, et autres ont pris la peine de demonstrer quelques uns des Axiomes d'Euclide. Cette maniere doit estre imitée des philosophes, pour venir enfin à quelques établissemens, quand ils ne seroient que provisionels de la maniere que je viens de dire. Quant aux idées, j'en ay donné quelque éclaircissement dans un petit écrit imprimé dans les Actes des Sçavants de Leipzig, au mois de Novembre 1684 pag. 537 qui est intitulé Meditationes de Cognitione, Veritate, et Ideis. Et j'aurois souhaité que M. Lock l'eùt veu et examiné, car je suis des plus dociles et rien n'est plus propre à avancer nos pensées que les considerations et les remarques des personnes de merite, lorsqu'elles sont faites avec attention, et avec sincerité. Je diray seulement ici, que les idées vraies ou reelles sont celles dont on est asseuré que l'execution est possible, les autres sont douteuses, ou (en cas de preuve de l'impossibilité) chimeriques. Or la possibilité des idées se prouve a priori par des demonstrations, en se servant de la possibilité d'autres idées plus simples: elle se prouve aussi a posteriori par les experiences, car ce qui est en effect, ne sçauroit manquer d'ètre possible. Mais les idées primitives sont celles dont la possibilité ne sçauroit estre demonstrée par d'autres plus simples, et ces idées, à le bien prendre, ne sont autre chose que les attributs de Dieu. Pour ce qui est de la question, s'il y a des idées et des verités nées avec nous; je ne trouve point que la decision en soit absolument necessaire pour les commencemens ni pour la practique de l'art de penser: Soit qu'elles nousviennent toutes de dehors, ou qu'elles viennent de nous, on raisonnera juste, pourveu qu'on garde ce que j'ay dit cy dessus, et qu'on procede avec ordre et sans prevention. La question de l'origine de nos idées et de nos maximes n'est pas preliminaire en philosophie, et il faut avoir fait des grands progrés pour la bien resoudre. Je crois cependant de pouvoir dire, que nos idées (mèmes celles des choses sensibles) viennent de nostre propre fonds, dont on pourra mieux juger par ce que j'ay publié touchant la nature et communication des substances, et touchant ce qu'on appelle l'union de l'ame avec le corps. Car j'ay trouvé que ces choses n'avoient pas esté bien prises. Je ne suis nullement pour la Tabula rasa d'Aristote, et il y a quelque chose de solide dans ce que Platon appelloit la reminiscence. Il y a meme quelque chose de plus. Car nous n'avons pas seulement une reminiscence de toutes nos pensées passées, mais encore un pressentiment de toutes nos pensées futures. Il est vray, que c'est confusement et sans les distinguer, à peu prés comme lorsque j'entends le bruit de la mer, j'entends celui de toutes les vagues en particulier qui composent le bruit total; quoyque ce soit sans discerner une vague de l'autre. Ainsi il est vray dans un certain sens, que j'ay expliqué, que non seulement nos idées, mais encore nos sentimens naissent de nôtre propre fonds, et que l'ame est plus independante qu'on ne pense; quoyqu'il soit toujours vrai que rien ne se passe en elle, qui ne soit determiné, et que rien ne se trouve dans les creatures, que Dieu ne crée continuellement. Dans le livre II qui vient au detail des idées, j'avoue que les raisons de M. Lock pour prouver que l'ame est quelque fois sans penser à rien, ne me paroissent point convainquantes; si ce n'est qu'il donne le nom de pensées aux seules perceptions, qui sont assez notables pour estre distinguées et retenues. Je tiens que l'ame, et mème le corps n'est jamais sans acti on, et que l'ame n'est jamais sans quelque perception: Mème en dormant sans avoir des songes, on a quelque sentiment confus et sombre du lieu où l'on est et d'autres choses. Mais quand l'experience ne le confirmeroit pas, je crois qu'il y en a demonstration. C'est à peu prés comme on ne sçauroit prouver absolument par les experiences s'il n'y a point de vuide dans l'espace, et s'il n'y a point de repos dans la matiere. Et cependant ces sortes de questions me paroissent decidées demonstrativement, aussi bien qu'à M. Lock. Je demeure d'accord de la difference qu'il met avec beaucoup de raison entre la matiere et l'espace, mais pour ce qui est du vuide plusieures personnes habiles l'ont crû. Monsieur Lock est de ce nombre [;] j'en étois presque persuadé moy même; mais j'en suis revenu depuis long temps. Et l'incomparable M. Hugens, qui étoit aussi pour le vuide et pour les atomes, commença à la fin de faire reflexion sur mes raisons[,] comme ses lettres le peuvent temoigner. La preuve du vuide prise du mouvement, dont M. Lock se sert, suppose que le corps est originairement dur, et qu'il est composé d'un certain nombre de parties inflexibles. Car en ce cas il seroit vray, quelque nombre fini d'Atomes, qu'on pourroit prendre, que le mouvement ne sçauroit avoir lieu sans vuide, mais toutes les parties de la matiere sont divisibles ct meme pliables. Il y a encore quelques autres choses dans ce second livre qui m'arrètent, par exemple, lorsqu'il est dit chap. 17. que l'infinité ne se doit attribuer, qu'à l'espace, au temps, et aux nombres. Je crois à la verité avec M. Lock qu'à proprement parler, on peut dire qu'il n'y a point d'espace, tems, ni nombre qui soit infini; mais qu'il est seulement vray, que pour grand que soit un espace ou temps, ou bien un nombre, il y a toujours un autre plus grand que luy, sans fin; et qu'ainsi le veritable infini ne se trouve point dans un tout, composé de parties. Cependant il ne laisse pas de se trouver ailleurs, sçavoir dans l'Absolu, qui est sans parties, et qui a influence sur les choses composées, parce qu'elles resultent de la limitation de l'absolu. Donc l'infini positif n'estant autre chose que l'absolu, on peut dire qu'il y a en ce sens une idée positive de l'infini, et qu'elle est anterieure à celle du fini. Au reste, en rejettant un infini composé, on ne nie point ce que les geometres demontrent de Seriebus infinitis et particulierement ce que nous en a donné l'excellent M. Newton, sans parler de ce que j'y ay contribué moy mème. Quant à ce qui se dit chap. 30. de ideis adaequatis, il est permis de donner aux termes la signification qu'on trouve à propos. Cependant sans blamer le sens de M. Lock, je mets des degrés dans les idées, selon les quels j'appelle adequates celles où il n'y a plus rien à expliquer, à peu prés comme dans les nombres. Or toutes les idées des qualités sensibles comme de la lumiere, couleur, chaleur, n'étant point de cette nature, je ne les compte point icy parmy les adequates. Aussi n'est ce point par elles-memes, ny a priori, mais par l'experience que nous en sçavons la realité ou la possibilité. Il y a encore bien des bonnes choses dans le livre III. où il est traité des mots ou termes. Il est trés vray qu'on ne sçauroit tout definir et que les qualités sensibles n'ont point de definition nominale [,] ainsi on les peut appeller primitives en ce sens là; mais elles ne laissent pas de pouvoir recevoir une definition reelle. J'ay montré la difference de ces deux sortes de definitions dans la meditation citée cy dessus. La definition nominale explique le nom par les marques de la chose; mais la definition reelle fait connoitre la possibilité du defini. Au reste j'applaudis fort à la doctrine de M. Lock touchant la demonstrabilité des verités morales. Le quatrieme ou dernier livre, où il s'agit de la connoissance de la verité, montre l'usage de ce qui vient d'estre dit. J'y trouve, aussi bien que dans les livres precedens, une infinité de belles reflexions. De faire là dessus les remarques convenables, ce seroit faire un livre aussi grand que l'ouvrage même. Il me semble que les Axiomes y sont un peu moins considerés, qu'ils ne meritent de l'estre. C'est apparement parce qu'excepté ceux des Mathematiciens on n'en trouve gueres ordinairement, qui soient importans et solides. J'ay taché de remedier à ce defaut. Je ne méprise pas les propositions identiques, et j'ay trouvé qu'elles ont un grand usage meme dans l'Analyse. Il est trés vray que nous connoissons nótre existence par une intuition immediate, et celle de Dieu par demonstration, et qu'une masse de matiere dont les parties sont sans perception ne sçauroit faire un tout qui pense. Je tiens qu'il y a de la solidité dans l'argument inventé il y a plusieurs siecles par Anselme Archeveque de Cantorbery, qui prouve que l'estre parfait doit exister; quoyque je trouve qu'il manque quelque chose à cet argument, parce qu'il suppose que l'estre parfait est possible. Car si ce seul point se demonstroit encore, la demonstration toute entiere seroit entierement achevée. Quant à la connoissance des autres choses, il est fort bien dit, que la seule experience ne suffit pas pour avancer assez en physique. Un esprit penetrant tirera plus de consequences de quelques experiences assez ordinaires, qu'un autre ne sçauroit tirer des plus choisies. Outre qu'il y a un art d'experimenter et d'interroger pour ainsi dire, la nature. Cependant il est tousjours vray, qu'on ne sçauroit avancer dans le detail de la Physique, qu'à mesure qu'on a des experiences. Nostre auteur est de l'opinion de plusieurs habiles hommes qui tiennent que la forme des Logiciens est de peu d'usage; je serois quasi d'un autre sentiment et j'ay trouvé souvent que les paralogismes, mèmes dans les mathematiques, sont des manquemens de la forme. M. Hugens a fait la meme remarque. Il y auroit bien à dire là dessus, et plusieurs choses excellentes sont méprisées, parce qu'on n'en fait pas l'usage dont elles sont capables. Nous sommes portés à mepriser ce que nous avons appris dans les écoles. Il est vray que nous y apprenons bien des inutilités: mais il est bon de faire la fonction della Crusca, c'est à dire de separer le bon du mauvais. Mons. Lock le peut faire autant [que] qui que ce soit, et de plus il nous donne des pensées considerables de son propre crù: sa penetration et sa droiture paroissent par tout. Il n'est pas seulement essayeur, mais il est encor transmutateur, par l'augmentation qu'il donne du bon metail. S'il continuoit d'en faire present au public, nous luy en serions fort redevables.