Series VI Band 4 · No. 476.

Sur la générosité

[1686 bis 1687 (?)]

French

 [1686 bis 1687 (?)]

La Generosité suivant la propre signification du mot est la vertu qui nous eleve à faire des actions dignes de nostre genre, nature, extraction, ou origine, qui est celeste, car comme dit S. Paul après un poete Grec, qu'il cite luy même, nous sommes du genre ou de la race de Dieu qui est la fontaine des Esprits. Aussi est ce dans ce sens qu'il convient à tous les hommes d'estre genereux, et d'agir suivant la noblesse de la nature humaine, pour ne pas degenerer ny s'abaisser jusqu'aux bestes. Ce qui a esté fort bien touché dans ces vers de Boëce, Senateur Romain Nous sommes tous bien nés, et de haute origine Si nous nous ressentons de la source divine. Am Rande:  Si primordia nostra  Autoremque Deum quaerimus,  Nullus degener extat.

Ainsi la Generosité qui signifie originairement la vertu de la vraye noblesse, est prise generalement pour la vertu par laquelle nous nous portons à faire des actions qui sont en même temps elevées et raisonnables, car sans les lumieres de la raison et de la justice cette elevation n'est qu'ambition et vanité.

Il faut donc que le vray Genereux fasse voir par ses actions qu'il possede des perfections et des vertus qu'il est difficile de practiquer, et qui ne se rencontrent pas dans les ames vulgaires. Il aura le courage de Pompée, qui s'embarquant pour une affaire pressante au peril de faire naufrage, dit à ceux qui l'en vouloient detourner: il est necessaire que j'aille, mais il n'est pas necessaire que je vive (plein ananque, zein ouc ananque). Il aura la temperance d'Alexandre, qui voyant en son pouvoir la femme de Darius, qui estoit peutestre la plus belle personne de l'Asie, fit ceder sa passion à sa gloire. Quant à la justice, c'est elle qu'il se doit proposer principalement dans ses actions, de quoy je parleray par après.

Le Genereux doit garder inviolablement certaines maximes propres à regler sa conduite. Premièrement il doit eviter tout ce qui est bas, et tout ce qu'il ne voudroit pas estre sceu de tout le monde; secondement lorsqu'il est en doute de ce qu'il doit faire, il prendra le party qui paroist estre le plus à couvert de tout soubçon de peché et d'injustice. Et autant qu'il doit estre hardi quand il s'agit de hazarder ses commodités et même sa vie, autant doit il estre craintif, lorsqu'il y a danger de commettre un crime, et c'est en cela seulement qu'il doit estre timide. Troisièmement il aura pour suspect tout ce qui est le plus aisé, et que le moindre homme de la lie du peuple, s'il estoit à sa place, feroit aussi bien que luy. Quatrièmement il aura pour suspect tous les partis et toutes les voyes où l'interest domine, et c'est par un principe plus noble, qu'il doit agir. Or comme la fausse gloire se voile souvent d'un masque qui la fait ressembler à la generosité, il faut considerer, que toute action qui va contre la justice, c'est à dire contre le bien public, et en un mot tout ce qui est contre la vertu, n'est pas glorieux. Que toutes les actions qui seront justement blamées, et même punies si elles ne reussissent point, et que le seul hazard peut justifier, ne sont jamais glorieuses, quelque succes qu'elles puissent avoir. Au contraire toute action qui sera louée quand mêmes elle seroit malheureuse, est digne de celuy qui cherche une gloire veritable.

En effect on peut juger que le bien que nous recevons de la gloire ne consiste que dans nostre esprit, car qui se soucieroit de la gloire, il ne devoit jamais rien apprendre luy meme de sa renommée; par là on peut juger que la gloire nous plaist, parce qu'elle nous fait faire un jugement avantageux de nous memes par le temoignage des autres qui augmente nostre satisfaction. Mais si nous sçavons que ces gens se trompent, et que nostre conscience dont nous sommes bourrellés, nous force de confesser interieurement nos crimes et nos imperfections, quelle part y pourrons nous prendre, et quelle douceur pourrons nous trouver, dans ces vains dehors, pendant que l'amertume interieure qui nous remplit l'esprit, s'y mêle. Et c'est pour cela qu'on a tousjours plus estimé l'approbation de quelques hommes excellens que d'une foule d'ignorans et de vitieux.

Sur tout, il faut se garder des actions qui paroissent glorieuses aux hommes corrompus, mais qui en effect sont detestables à cause des maux qu'elles produisent dans le monde, comme sont les guerres injustes et peu necessaires, les seditions, et tout ce qui entraine les meurtres, les incendies, et les desolations publiques, car toutes ces choses ne peuvent jamais estre excusées, que lorsqu'elles servent à eviter des plus grands maux.

Il ne reste donc que de dire quelque chose de la justice; qui est l'ame de la generosité. C'estoit autrefois la profession des Heros, de chastier les mechans, et de proteger l'innocence. Et jamais ce qui est reconnu injuste ne passera pour genereux.

Or le Principe de la justice est le bien de la Societé, ou pour mieux dire le bien general, car nous sommes tous une partie de la Republique universelle, dont Dieu est le Monarque, et la grande loy establie dans cette republique est de procurer au monde le plus de bien que nous pouvons. Cela est infallible supposé qu'il y ait une providence qui gouverne toutes choses, quoyque les ressorts qu'elle fait jouer soyent encor cachés à nos yeux. Il faut donc tenir pour asseuré que plus un homme a fait du bien ou au moins taché de faire de tout son pouvoir (car Dieu qui connoist les intentions prend une veritable volonté pour l'effect même) plus il sera heureux; et s'il a fait ou même voulu faire des grands maux, il en receuvra de tres grands chastimens.

Pour connoistre cette grande maxime, il n'est point besoin de la foy, il suffit d'avoir du bon sens, car puisque dans un corps entier ou parfait, comme est par exemple une plante ou un animal il y a une structure merveilleuse qui marque que l'auteur de la nature en a pris soin et reglé jusqu'aux moindres parties; par plus forte raison le plus grand et le plus parfait de tous les corps qui est l'univers, et les plus nobles parties de l'univers, qui sont les ames, ne manqueront pas d'estre bien ordonnées, quoyque cet ordre ne nous paroisse point encor, tandis que nous n'en pouvons envisager qu'une partie. Comme nous voyons que les pieces ou fragmens de quelques cristaux de roche rompus ou de quelque machine artificielle ou naturelle dejointe considerés à part et hors de leur tout ne donnent point à connoistre la figure reguliere ny le dessein du corps entier.

Nous ne sommes donc pas nés pour nous memes, mais pour le bien de la societé, comme les parties sont pour le tout et nous ne nous devons considerer que comme des instrumens de Dieu, mais des instrumens vivans et libres, capables d'y concourir suivant nostre choix. Si nous y manquons nous sommes comme des monstres et nos vices sont comme des maladies, dans la nature, et sans doute, nous en receuvrons la punition à fin que l'ordre des choses soit redressé, comme nous voyons que les maladies affoiblissent, et que les monstres sont plus imparfaits.

Par là nous pouvons juger que les principes de la Generosité et de la justice ou pieté ne sont qu'une même chose; au lieu que l'interest et l'amour propre quand il est mal reglé, sont les principes de la lacheté. Car la generosité comme j'ay dit au commencement nous approche de l'auteur de nostre genre ou estre, c'est à dire de Dieu, autant que nous sommes capables de l'imiter. Nous devons donc agir conformement à la nature de Dieu (qui est luy même le bien de toutes les creatures), nous devons suivre son intention, qui nous ordonne de procurer le bien commun, autant qu'il depend de nous, puisque la charité et la justice ne consistent qu'en cela. Nous devons avoir égard à la dignité de nostre nature dont l'excellence consiste dans la perfection de l'esprit, ou dans la plus haute vertu. Nous devons prendre part a bonheur de ceux qui nous environnent, comme au nostre, ne cherchant pas nos aises ny nos interests, dans ce qui est contraire à la felicité commune, enfin nous devons songer à ce que le public souhaitte de nous et que nous souhaitterions nous mêmes si nous nous mettions à la place des autres, car c'est comme la voix de Dieu et la marque de la vocation.

Mais si nous méprisons ces grandes raisons du bien general pour lequel nous sommes faits, en cherchant nos avantages, particuliers au hazard mêmes de la misere publique, nous ne sçaurions estre genereux, quelque profession que nous fassions de ne suivre dans nos actions que la gloire, et même nous ne sçaurions estre heureux, quelques succés que puissent avoir nos entreprises, parce que les loix de l'univers sont inviolables, et il faut tenir pour asseuré, qu'il n'y a point de crime, qui ne recevra son chastiment, à proportion des maux qu'il a faits ou qu'on doit juger qu'il pouvoit faire.