Series VI Band 4 · No. 460.
Reflexions importunes sur la misère humaine
[1677 bis 1716 (?)]
[1677 bis 1716 (?)]
J'ay reconnu par experience qu'il n'y a rien qui abbatte plus le courage, et qui oste d'avantage le goust de belles choses, que les reflexions importunes qu'on fait sur la misere humaine, et sur la vanité de nos entreprises. C'est l'unique écueil des grandes ames où il est d'autant plus aisé d'échouer, qu'on a le genie plus élevé. Car les esprits ordinaires ne s'arrestent point à cette grande consideration de l'avenir qui embrasse en quelque façon l'univers tout entier: mais en recompense ils sont plus contents, car ils goustent les biens apparens sans s'aviser d'en détruire le plaisir par une discussion trop exacte. Et comme une folie heureuse vaut mieux qu'une prudence chagrine, je crois qu'on feroit bien de fermer les oreilles à la raison pour s'abandonner à la coustume ou de ne raisonner que pour se divertir, s'il n'y avoit pas moyen de concilier la sagesse avec le contentement. Mais graces à Dieu, nous ne sommes pas si malheureux, et la nature seroit une marastre, si ce qui fait nostre perfection seroit la cause de nostre misère.