Series VI Band 4 · No. 430₃.

Dialogue sur la nature des trois vertus divines, foy esperance et charité; traduit de l'allemand du Père Spee

French

Dialogue sur la nature des trois vertus divines: Foy, Esperance et Charité; traduit de l'Allemand du P. Spee, mis au devant de son livre des trois vertus divines

Personne Devote. Je serois bien aise de sçavoir quelles sont les vertus principales.

Confesseur. Ce sont les trois divines Vertus qui nous sont données et infusées dans le Baptême, sçavoir la foy, l'esperance et la charité ou dilection. 1 Cor. XIII.

Devot. Pourquoy les appelle-t-on vertus divines?

Confesseur. Parce qu'elles s'addressent directement et immediatement à Dieu, car par la foy je crois en Dieu, par l'esperance j'espere en Dieu, par la charité ou amour, j'aime Dieu.

D. Qelle est donc la nature de la Foy?

C. Par la foy nous croyons fermement qu'il y a un Dieu (Hebr. XI), et qu'il est veritable dans sa parole, et ne sçauroit tromper ny estre trompé. Et c'est pour cela que nous approuvons de tout nostre coeur, et tenons immuablement tout ce qu'il nous a revelé dans les temps du vieux ou nouveau Testament, et tout ce qu'il nous a proposé à croire par la Sainte Eglise de Jesus Christ, soit qu'il se trouve dans les saintes écritures ou non. (: Les protestans n'admettent point ces sortes de revelations que Dieu doit avoir proposé à tous hors de l'écriture. :) Sans la foy (Eph. V) nous sommes dans les tenebres, et ne connoissons de Dieu que bien peu. Mais quand la foy éclaire le coeur (1. Petr. I), nous nous trouvons en plein jour, et voyons d'abord que Dieu est le Seigneur tout puissant, eternel, incomprehensible, et sçachant toutes choses: qu'il a creé le ciel et la terre; qu'il y a en luy une Trinité de Personnes, et Unité de Nature (1. Johan. V) et quoyque nous ne le puissions point comprendre, nous ne laissons pas de croire que c'est la pure verité, et que le contraire ne sçauroit estre, puisque Dieu l'a revelé ainsi.

D. Quelle est la nature de l'Esperance?

C. Par l'esperance nous desirons Dieu comme nostre bien, nous l'attendons et souspirons aprés luy (Ps. XLI); nous esperons de luy toute sorte de biens, nous fondons sur luy nos desseins, nous nous confions à luy, nous pensons jour et nuit à luy, nous sommes tousjours en inquietude (S. August. livr. I. Confess. ch. 1.) jusqu'à ce que nous le pouvons posseder et reposer en luy. Nous trouvons point de goust dans toutes les choses de la terre au prix de ce que nous trouvons en Dieu; tous nos sens, tout nostre Esprit est dressé à luy comme un arc bandé est dressé au but, il est nostre tresor et nostre tout. Nous ne voulons voir, ouir, toucher, aimer, embrasser autre chose que ce Dieu, si bon, si beau, si aimable, si pretieux sur toutes choses, dans lequel toutes les douceurs et delices, toute la joye, et tout le contentement imaginable se trouve ramassé. Nous desirons le plaisir, en Dieu se trouve tout plaisir. Nous desirons la joye, en Dieu se trouve une joye durable. Nous desirons la beauté, en Dieu se trouve toute la veritable beauté. Ô Dieu, ô Dieu, mon Dieu et mon tout, qui pourroit ne vous pas desirer, ô fontaine de tout bien! Et c'est là la nature de l'Esperance.

D. Quelle est la nature de l'Amour?

C. En vertu de l'amour ou de la dilection de Dieu nous avons une veritable bienveuillance pour luy, et luy souhaittons (: pour ainsi dire :) tout bien par un panchant sincere de nostre coeur. Nous nous rejouissons de sa souveraine felicité, et de ce qu'il est un tel Seigneur et Dieu. Nous serions bien aises que toutes les creatures l'aimassent et le louassent. Quand cela arrive, nous triomphons, le coeur nous tressaillit de joye, et nous sommes les plus contents du monde. Nous faisons de tout nostre coeur tout ce que nous pouvons faire pour l'amour de luy, et tout ce que nous croyons estre conforme à sa volonté (Jean XIV). C'est pourquoy nous faisons volontiers ce qu'il a commandé, et nous evitons avec soin tout ce qu'il a defendu, à fin que rien n'arrive qui luy puisse deplaire (: pour parler humainement :), mais plustost tout ce qu'il desire. Nous souhaittons et desirons rien plus que son contentement, et s'il arrive quelque chose qui luy soit contraire par nos pechés, ou ceux d'autruy, nous sommes en tristesse et ne sçaurions reposer, jusqu'à ce qu'il soit satisfait, et que le mal soit redressé. Nous voudrions à force de bienveuillance luy pouvoir nous donner entierement et parfaitement, le mieux qu'il est possible, et luy incorporer, pour ainsi dire, nous-mêmes et toutes les creatures, à fin que rien ne manque, et que tout luy soit prest pour son service, et bon plaisir (: et attaché à luy moralement, comme tout luy est déja attaché et sousmis physiquement :). Et nous souhaittons toutes ces choses, non pas à cause des bienfaits dont il nous a comblés (quoyque ils servent aussi à nous porter d'avantage à cet amour) mais quand mêmes nous ne pensons pas à ces bienfaits, nous l'aimons à cause de l'eminente perfection de son essence, parcequ'il est un Dieu si grand et si excellent, et si digne d'amour. Enfin nous l'aimons pour luy même à cause de sa bonté, c'est à dire à cause de sa perfection souveraine et generale, à fin qu'on ne s'imagine que c'est le seul attribut de la bonté prise au sens particulier, qu'on entende icy. Mais vous comprendrés mieux par la suite la nature de l'esperance et de l'amour, car si vous vous donnés un peu de patience je vous apprendray un beau secret, que vous n'auriés peutestre jamais sçû sans cela toute vostre vie, et que bien peu de personnes devotes sçavent assez, même de ceux qui se croyent bien versés dans les matieres spirituelles.

D. Quelle utilité tirons-nous de ces trois Vertus Divines?

C. Nous en tirons une utilité qui est tres grande. Car toutes les fois que nous exerçons un acte de quelqu'une de ces vertus, nous meritons (: sommes en estat d'obtenir :) une grace sanctifiante toute nouvelle, dont la nature est tres pretieuse.

D. Quel est donc le prix de cette Grace?

C. Si (: pour parler encor humainement :) le ciel et la terre, et la mer estoient changés en or et pierreries pretieuses, tout ce tresor ne vaudroit pas une seule petite goutte de cette grace.

D. Mais quand nous sommes dans le peché, pouvons nous meriter (: obtenir :) l'épanchement de cette grace?

C. Les Actes de foy et d'esperance exercés par un pecheur ne meritent (: obtiennent :) rien, car qui est assujetti au peché, est ennemy de Dieu, et l'oeuvre d'un ennemy ne sçauroit plaire, quant à la personne qui l'opere, comme il sera mieux expliqué. Mais ce qui n'est pas agreable, ne sçauroit meriter (: ny attirer [:)] du bien comme une suite naturelle.

D. Si cela est, je voy bien que tous ces beaux dogmes ne sont que pour les justes, et nullement pour les pecheurs qui sont tombés. Et quand je serois tombé quelque jour dans un peché mortel, il me faudroit quitter les exercices de pieté, puisque les actes de ces vertus me seroient inutiles.

C. Ce n'est pas ainsi mon cher, que vous le deuvés prendre. Et voici deux points que vous devés bien considerer: premierement quoyque les oeuvres d'un pecheur soyent mortes et n'ayent point la dignité de meriter (: ou d'attirer :) la grace comme leur suite; Dieu par une pure liberalité et bonté surabondante ne laisse pas de se servir de l'occasion de ces actes, pour aider le pecheur à sortir de l'estat où il se trouve. Secondement il y a certaines oeuvres de pieté, sçavoir celles de la dilection ou de la troisième vertu Divine, lesquelles estant exercées, c'est par cela même que l'homme se trouve transferé de l'estat de pecheur à celuy de juste. Ainsi ny le juste ny le pecheur ne doit negliger les exercices de pieté.

D. Il y a donc bien de la difference entre ces trois vertus divines, à ce que je vois.

C. Asseurement. Car 1) la foy consiste principalement dans l'entendement, et l'amour et l'esperance dans la volonté. (: Les protestans mettent encor la foy dans la volonté, et par consequent ils luy attribuent des effects que l'auteur icy n'attribue qu'à la dilection. :) 2) On ne sçauroit avoir l'esperance et la dilection, sans avoir preallablement la foy; et on ne sçauroit avoir la dilection, sans avoir la foy et l'esperance, mais on peut avoir la foy sans l'esperance, et la dilection et la foy et l'esperance sans la dilection. 3) Un pecheur peut retenir la foy sans l'esperance et sans la dilection et l'esperance aussi sans la dilection; mais sans foy il n'y a point d'esperance, et quand l'esperance est perdue, la dilection l'est aussi. Car on a offensé Dieu par un peché mortel d'infidelité ou de desespoir, mais tout peché mortel est directement contraire à l'amour de Dieu. Qui offense grievement n'aime point, et par consequent qui peche mortellement perd l'amour. 4) Quand un pecheur exerce la foy et l'esperance il n'en est pas justifié, quoyque cela serve en quelque façon à faciliter sa conversion (Proverb. VIII, 1. Pet. IV), comme il a esté dit cy dessus. Mais quand on exerce un acte d'amour, c'est par là qu'on est incontinent justifié et comme ressuscité (: cela ne se doit entendre qu'en vertu de la grace ou benignité de Dieu que Jesus Christ nous a obtenüe :), de sorte que les oeuvres de la dilection surpassent toutes les autres, et que nous devons prier Dieu jour et nuit, de nous remplir le coeur de son amour. Car quand vous fussiés chargé des pechés de toute la terre, et même des pechés de tous les damnés et de tous les demons, depuis le commencement du monde jusqu'à cette heure, et que l'esprit ou la grace de Dieu tombast sur vous dans ce moment, en sorte qu'il s'allumât dans vostre coeur le feu de l'amour de Dieu, jusqu'à vous faire exercer un acte de cet amour de Dieu sur toutes choses; suivant la description que nous en avons donnée cy-dessus, par exemple si vous commenciés vous rejouir du fonds de vostre coeur, que Dieu nostre Seigneur est un tel Dieu, que vous luy souhaittiés, pour ainsi dire, sa divinité et sa gloire de tout vostre coeur, et seriés bien aise de voir toutes les creatures sauter de joye et louer ce Dieu glorieux, en ce cas, je dis, et les docteurs l'enseignent (Gabriel, Vega, Navar.) que par ce seul amour vous seriés incontinent justifié, et que tous vos pechés vous seroient pardonnés (: cela se doit entendre par Jesus Christ nostre redemteur, comme on vient de marquer :), quand mêmes vous n'en auriés encor fait aucune confession. Vous seriés neantmoins obligé de les decouvrir au prestre en son temps. Et si en exerçant cet amour vous vous souveniés de vos pechés, vous ne sçauriés manquer d'en avoir beaucoup de deplaisir et de vous en repentir. Mais s'il arrivoit que vous n'y songeassiés point alors, vous ne laisseriés pas d'en estre absous et entierement quitté par ce seul acte d'amour, parce qu'il contient en luy virtuellement la detestation du peché.

D. Mon Dieu qu'entends-je? Est-il possible, que tous les pechés puissent estre si promtement abolis par un tel amour? Qui voudroit donc ne pas aimer un Dieu si debonnaire, et si gracieux qui se laisse toucher si aisement et pardonne si facilement (: surtout un Dieu rempli de tant d'autres perfections, et qu'il est si aisé d'aimer :). Ô Dieu, ô mon Seigneur et Dieu, quand j'y pense, il semble que le coeur se remue en moy, à force de joye, dans la contemplation de vos grandeurs et excellences infinies (Ps. LXXXIII). La seule perfection de vostre nature suffit à vous faire aimer de toutes les creatures. Et il semble que tous les anges et tous les hommes deuvroient joindre leur voix et leurs esprits pour celebrer vos louanges.

C. Fort bien, et c'est ainsi que tous les enfans de Dieu doivent estre animés. Mais dites-moy la verité, parlés-vous maintenant du fonds de vostre coeur, et sentés-vous une joye interieure de ce que Dieu possede tant de gloire, et luy souhaittés-vous, pour ainsi dire, tous ses biens et toute sa grandeur?

D. Asseurement, je le sens dans mon coeur, et il me semble que rien ne me sçauroit estre plus agreable, que de voir tout le monde de concert, s'empresser à l'aimer, et à le louer. Je luy souhaitte et luy desire tout son bien de tout mon coeur. Que maudit soit, qui n'est pas animé de même, et que maudits soyent mes pechés qui l'ont offensé! Ô si j'avois tousjours vécu suivant sa volonté, que j'en aurois maintenant de la joye, et j'ay d'autant plus de douleur que le contraire est arrivé.

C. Sçachés donc, mon cher, que si vous parlés suivant ce que vous sentés, vous avés exercé tout presentement un acte de ce divin amour dont nous venons de parler. Un tel acte justifie le pecheur et vous ne devez point douter que vous ne soyez dés apresent reconcilié avec Dieu, et que vos pechés ne vous soyent pardonnés, et si vous n'avés pas esté dans l'estat de peché mortel vous avés neantmoins receu une grace sanctifiante, qui vous rend plus agreable à Dieu que vous n'estiés, et vous rend plus digne du ciel, et de la beatitude eternelle (: par l'application du merite du sauveur, qui fait toute la dignité de nos bonnes actions :).

D. Ô Dieu, que je sens de consolation dans mon coeur! Loué soit Dieu qui m'a fait trouver cette perle. Je ne changerois pas ce secret que vous venés de m'enseigner contre tout l'or et toutes les pierreries des Indes. Où sont maintenant les pecheurs? Pourquoy ne faut-il pas que cette melodie resonne aussi dans leurs oreilles comme elle a frappé les miennes? Je sçay que le coeur leur fondroit. Ô Dieu, donnés aussi à ceux, ce que vous m'avés donné (Ps. LXXVI). Ce sera bien maintenant et dés cette heure, que je commenceray de vous aimer comme il faut, et d'eviter de toutes mes forces dont je suis redevable à vostre grace, tout ce qui vous est contraire.

C. Vous parlés tres bien, et vous donnés à connoistre que vous m'avés entendu.

D. Je crois d'avoir compris vos enseignemens, et enfin que vous en puissiés juger, j'en feray une petite recapitulation. Il a esté dit, qu'il y a une grande difference entre les trois vertus divines. Car par un acte de cette vertu qu'on appelle l'amour, le pecheur est d'abord justifié, le mort est ressuscité, et le vivant est animé de nouveau par un epanchement de la grace sanctifiante, qui le rend digne du ciel (: suivant la grace obtenue par Jesus Christ :). Au lieu que par les actes des deux autres vertus, sçavoir de la foy, et de l'esperance l'homme merite, s'il est juste ou vivant, et reçoit une nouvelle grace, mais quand il est injuste ou mort, c'est à dire en estat de peché mortel, il demeure mort, jusqu'à ce que la penitence ou l'amour le ressuscitent.

C. Vous estes justement entré dans ma pensée sur ces vertus.

D. Je trouve cependant encor quelque difficulté touchant la difference qu'il y a entre leurs natures et proprietés. Et il me semble que l'Esperance de la maniere que vous l'avés décrite n'est pas fort differente de l'amour. Car l'esperance est aussi un amour puisqu'elle est un desir de Dieu et des choses divines; or desirer, esperer et attendre, n'est autre chose qu'aimer.

C. Vostre objection ou remarque est tres importante, et peu de personnes, même de ceux qui se croyent fort entendus en matieres spirituelles, penetrent jusqu'à ces considerations. C'est pourquoy j'expliqueray la chose à fonds, et c'est une partie de ce ~~beau secret spirituel* que je vous avois promis d'abord, et que vous ne trouverés pas* *aisement dans beaucoup d'autres livres de devotion. Il est vray que cecy est un peu difficile à entendre et plus difficile à expliquer. Je tacheray neantmoins de me rendre aussi intelligible qu'il me sera possible. Qui m'entendra, aura trouvé un merveilleux tresor, dont il se rejouira grandement: qui ne l'entendra point aprés y avoir pensé plusieurs fois, se peut donner patience, car s'il n'y gagne rien, il n'y perdra rien aussi. Pour vous, mon cher, je ne doute point que vous ne m'entendiés, si vous prenés garde. Je vous diray donc, qu'il y a deux sortes d'amour, sçavoir l'amour de concupiscence, et l'amour de bienveuillance ou amitié. (S. Thom. 2.2 q. 23 art. 1.) ~~L'Amour du desir ou de la concupiscence* se practique quand je desire, souhaitte, ou demande quelque chose pour moy, que j'embrasse aprés l'acquisition, avec un sentiment d'amour et d'affection, et m'y plais, comme dans une chose, qui m'est utile, commode, agreable, bonne, voluptueuse, aimable, delicieuse, plaisante. Par exemple: c'est de cet amour de concupiscence que j'aime le rafraichissement d'une boisson fraiche et agreable quand j'ay soif, car j'y trouve du plaisir et des delices. C'est ainsi qu'on aime un beau cheval, un excellent tableau, une belle maison, des beaux habits, des joyaux de prix et mille autres choses, que je me souhaitte, et que je desire pour ma satisfaction. C'est encor ainsi qu'un amant aime sa maistresse, ou accordée; parce qu'elle a beaucoup de graces, qu'elle est agreable, qu'elle est riche, qu'elle est belle. Où il faut remarquer que lorsque la chose qu'on desire, et qu'on embrasse d'un amour de concupiscence, n'est pas presente, en sorte que je ne l'ay pas, et n'en puis point jouir, cet amour ou cette affection que je porte à cette chose absente, est appellé une Esperance ou bien un desir. Et pour parler distinctement, il y a quatre actes de la concupiscence: l'amour, qui fait abstraction du present et de l'absent; le desir quand la chose est absente; l'esperance quand elle est absente et difficile (: mais considerée comme possible :); enfin la joye ou la fruition, quand on la possede. Mais l'Amour de la Bienveuillance ou de l'Amitié, se practique envers celuy qu'on aime jusqu'à luy vouloir ou souhaitter du bien. Quand je souhaitte quelque chose de bon à moy ou à un autre, j'aime d'un amour de concupiscence la chose que je desire, mais j'aime d'un amour de bienveuillance moy même ou bien cet autre à qui je la desire. En peu de mots l'amour de la bienveuillance ou de l'amitié a lieu, quand je veux du bien à quelqu'un non pas superficiellement et legerement, mais du fonds de mon coeur, avec un penchant tres fort (cum unione affectus, selon S. Thomas 2.2, q. 27, art. 2) qui me rend disposé et promt à luy procurer aussi son bien autant qu'il est en mon pouvoir. Et c'est ce qui fait l'amour de la bienveuillance.

D. Il me semble que je vous entends, neantmoins je serois bien aise d'avoir plus d'exemples propres à faire mieux discerner ces deux sortes d'amour.

C. Je suis ravi de voir que vous voulés entendre la chose à fonds. Pour mieux comprendre la difference de ces deux amours, il est bon de considerer, que l'un est souvent sans l'autre, bien qu'ils se trouvent aussi souvent joints. Voicy premierement un exemple où ils se trouvent ensemble. Un amant veritable, aime la personne qui luy est accordée avec ces deux especes d'amour. Il l'aime d'un amour de concupiscence ou de desir, car il la desire pour soy comme agreable. Mais il l'aime aussi d'un amour de bienveuillance, ou d'amitié car il luy veut du bien de tout son coeur, et luy souhaitte et tache même de luy procurer toute sorte de contentement. Secondement voicy un exemple d'un amour de concupiscence, tout seul. Un méchant homme aime une fille par concupiscence, seulement pour jouir de sa beauté et pour en recevoir du plaisir, quoyqu'il ne luy souhaitte rien de bon et se mette peu en peine du bien ou du mal qui luy arrive, quand il aura satisfait à sa passion. Il n'y a donc point de bienveuillance ou d'amitié, non plus que lorsque j'aime quelque viande qui me plaist, une pomme, une rose, et autres bonnes choses, à qui je ne souhaitte rien, mais que je souhaitte à moy. Mais voicy en troisième lieu un exemple d'un amour provenant d'une bienveuillance pure et sans aucun desir interessé. Vous sçavés combien j'ay de la devotion et de l'amour pour ce grand Prince qui gouverne nostre Empire; je luy veux toute sorte de biens, je souhaitte de tout mon coeur, que tout luy aille à souhait, que sa gloire et sa grandeur s'augmentent de jour en jour, et qu'il mette à la raison tous ses ennemis. C'est pourquoy je suis tout joyeux, quand j'apprends ses victoires; j'aime tous ceux qui le servent fidelement, et je suis triste, quand j'apprends que ses affaires ne vont pas comme elles deuvroient. Quand on dit du bien de luy, il semble que mon coeur s'ouvre. J'y contribue volontiers, et voudrois que tout le monde en fist autant. Mais si j'entendois quelqu'un médire de luy, et vouloir donner quelque atteinte à sa reputation, tout mon sang se troubleroit et s'eleveroit contre ce médisant. Et cependant il est manifeste que je n'y ay aucun interest particulier, et que je ne desire rien pour moy des conquestes ou victoires de ce Prince.

D. Cette explication est fort instructive, et les exemples bien choisis; mais faisons en maintenant l'application aux vertus divines.

C. Nous avons dit qu'il y en a trois, la foy, l'esperance et l'amour, qui s'entresuivent. Car premierement nous apprenons par la foy, qu'il y a un Dieu, qu'il est un tout-puissant Seigneur, qui a creé tout, qu'il sçait, peut, et contient tout; qu'il y a en luy toute puissance et vertu, toute gloire et majesté, tous les tresors et richesses, toutes les delices et beautés, toute la volupté et toute la joye, et mille et mille fois plus de bien que tous les hommes et tous les anges sçauroient s'imaginer par toute l'eternité. Car il comprend tout, tout vient de luy, il produit tout, il est tout. D'où vient que S. François plongé dans cette contemplation, ne fit rien toute une nuit, que de dire continuellement: ô mon Dieu et mon tout! Et aussitost que nous avons bien compris cela par la foy, l'amour d'un Dieu si aimable s'ensuit, puisque un si grand bien, et une perfection si souveraine merite sans doute qu'on l'aime, et qu'on l'aime sur toutes choses. Mais cet amour de Dieu sur toutes choses a deux degrés, le premier est un amour de concupiscence, par laquelle nous desirons ardemment de le posseder, et de jouir de luy, comme du souverain bien, parce que toutes les delices, graces, agrémens, beautés, plaisirs et joies, enfin tout ce qu'on peut aimer avec desir, se trouve en luy. Le second degré de l'amour de Dieu, est l'amour de bienveuillance par laquelle nous luy voulons du bien, et cela à cause de l'excellence de sa nature, qui merite tout le bien concevable. Le premier degré de l'amour de Dieu sur toutes choses, sçavoir l'amour du desir de Dieu, fait la seconde vertu divine, qu'on appelle l'esperance parce que nous ne sçaurions assez posseder icy de Dieu que nous aimons tant, et ainsi nous sommes obligés de l'esperer et de l'attendre. Mais le second degré d'amour qui est plus noble et plus elevé, et qui vient d'un pur motif de bienveuillance, est cette troisième vertu divine, qu'on appelle simplement, absolument, et par excellence, l'amour, par ce qu'elle est plus excellente que l'amour inferieur du desir. En voilà assez, comme je croy, pour discerner les trois vertus divines, il ne reste que de mediter là-dessus, et de joindre ensemble tout ce que je viens de dire. Car si vous l'aurés bien compris une bonne fois, cela vous servira toute vostre vie, et en effect il est fort digne d'estre sçû; d'autant que plusieurs livres de devotion (à ce que je voy) ne discernent pas assez ces deux amours, et confondent l'un avec l'autre: apparemment parce que nous devons porter à Dieu l'un et l'autre amour, et qui a pour luy l'amour d'amitié, ne manque pas d'avoir aussi celuy de desir. D'où vient qu'on fait souvent un échange de leurs proprietés et donne à l'un ce qui appartient à l'autre.

D. Vous m'avés assez fait entendre ces distinctions, ce me semble. Je serois bien aise cependant, que vous me rendiés encor raison de ce que vous aviés dit cydessus, sçavoir qu'un pecheur est d'abord quitté de tous ses pechés, par un exercice de la troisième vertu divine, ou lorsqu'il commence d'aimer Dieu d'un amour de bienveuillance, et non pas lorsqu'il commence d'aimer Dieu d'un amour de desir, quand mêmes il aimeroit ou desireroit Dieu sur toutes choses.

C. Il ne vous sera pas difficile d'en comprendre la raison maintenant. N'est-il pas vray, suivant ce que nous avons dit cy dessus, qu'on peut aimer une personne d'un amour de desir, sans avoir de l'amitié pour elle, et sans luy vouloir du bien? Comme si quelqu'un aimoit une fille pour jouir de sa beauté, de ses graces et de ses biens, sans luy porter de l'amitié, et sans estre touché de son bonheur, ou de ses adversités, pourveu qu'il ait son contentement. Croiés-vous que cette fille aimeroit cet homme, si elle connoissoit le fonds de son coeur, et pensés-vous qu'elle luy voudroit du bien?

D. Elle n'auroit point de sujet d'avoir de l'amitié pour luy, puisque l'amour de cet homme ne va pas à sa personne, mais à ses biens.

C. Il en est de même à l'égard de Dieu. Si quelqu'un aimoit Dieu d'un amour de desir, pour estre comblé des plaisirs qui se trouvent en Dieu, sans l'aimer avec un amour d'amitié, et avec une affection sincere, sans desirer ardemment ce que Dieu veut, et sans se mettre en peine, si Dieu est offensé, et si ses commandemens sont negligés, pourveu qu'il jouisse en son particulier des beautés et richesses divines, c'est à dire pourveu qu'il obtienne un jour la beatitude eternelle; cet homme asseurement n'est pas encor du nombre des vrais amis de Dieu; et Dieu reciproquement ne luy portant point d'amitié, n'aura garde de luy pardonner ses pechés et le tiendra pour son ennemy, jusqu'à ce qu'il commence à aimer Dieu, comme un amy aime son amy à qui il veut du bien de tout son coeur, et qu'il ne veut pas offenser. Mais quand cet homme portera son amour, jusqu'à une veritable amitié Dieu en usera de même suivant ses promesses, et l'aimant reciproquement luy pardonnera tous ses pechés et le receuvra en grace. Voicy quelques passages de la Ste Ecriture: J'aime ceux qui m'aiment. Proverb. VIII. L'amour couvre tous les pechés. Proverb. X. L'amour, ou la charité couvre la multitude des pechés. 1. Petr. IV. Qui m'aime, sera aimé de mon Pere. Jean XIV. Il luy seront pardonné beaucoup de pechés parce qu'elle a beaucoup aimé. Luc. VII.

D. Ô la belle chose que l'amour, puisque sa force va jusqu'à justifier un pecheur sans la confession.

C. Il est vray, que cet effect est grand et beau. Mais il ne faut pas oublier, qu'on est tousjours obligé de confesser ses pechés au prestre en temps et lieu, quoyqu'ils soyent déja pardonnés. Et cela pour les soûmettre à la puissance spirituelle ordinaire que Jesus Christ a laissée à son Eglise, à laquelle on ne se peut soustraire sans un nouveau peché tres grand.

D. Mais n'y a-t-il point d'autre vertu au monde qui ait le même pouvoir?

C. Il n'y en a point, et c'est la seule dilection qui a ce grand privilege (: les protestans l'attribuent à la foy, parce qu'ils l'entendent vive ou formée :).

D. Cependant je croy d'avoir ouy dire que cette sorte de penitence, et detestation du Peché qu'on appelle contrition, a la même force.

C. Il est vray. Mais c'est parce que cette même contrition est un acte de ce divin amour. Pour le vous faire mieux entendre, il est à propos de considerer, que la penitence peut avoir plusieurs motifs fort differens entre eux. Car elle peut naistre de la troisième vertu Divine, ou de l'amour de bienveuillance. Mais elle peut naistre aussi de quelques autres causes, comme de l'amour de la vertu, de la haine du vice, de la crainte de l'enfer, de l'esperance de la recompense et du ciel, et de plusieurs autres motifs, bons, saints, et même surnaturels. Ainsi lorsque le repentir ne provient pas du motif de l'amour de bienveuillance, il ne laisse pas d'estre appellé penitence, mais c'est une penitence imparfaite, que les docteurs appellent Attrition, qui d'elle même n'efface nullement le peché mortel, à moins que le sacrement du baptême ou de la confession n'y survienne. Car ces sacremens portent sans doute avec eux de quoy l'effacer (: par l'infusion d'une grace, qui contient virtuellement ce qu'il faut pour mettre l'homme dans un estat d'amitié envers Dieu :). Mais lorsque ma repentance provient du motif de la dilection, sçavoir lorsque je suis touché de mes pechés et les deteste à cause que la grace de Dieu me porte à aimer Dieu du fonds de mon coeur avec une sincere bienveuillance et amitié, qui est directement contraire au peché et ne sçauroit souffrir ce qui deplait à mon Dieu que j'aime, alors cette penitence est parfaite et s'appelle contrition, qui efface tous les pechés (: en vertu du merite de Jesus Christ :), parce qu'elle est un effect de la troisième vertu divine. De sorte que ce que nous avions dit, subsiste encor, sçavoir qu'il n'y a point d'autre vertu capable de justifier ce pecheur que l'amour d'amitié ou de bienveuillance. Et même dans le Vieux Testament les hommes n'avoient point d'autre moyen de leur justification que (: la dilection ou :) la penitence née de cet amour de Dieu. (: Il falloit tousjours cependant que la grace que le Messie nous devoit obtenir y entrât. Car si Dieu n'exerçoit pas une benignité gratieuse envers nous, nostre foy ou dilection ne nous obtiendroit pas la beatitude qu'il a bien voulu nous promettre en consideration de son fils. :)