Series VI Band 3 · No. 8.

L'auteur du peché

French

Touchant cette grande Question de l'Auteur du Peché, on croit communement esquiver la difficulté, en disant, que le Peché dans son essence n'est qu'une pure privation sans aucune realité; et que Dieu n'est pas l'auteur des privations. Pour cet effect, on a introduit cette fameuse distinction entre le physique, et le moral du peché, dont on abuse un peu, quoyque elle soit bonne en elle méme. Le Physique ou reel du Vol, par exemple, est l'object, ou la proye qui irrite l'indigence du Voleur, les rayons visuels qui frappent ses yeux, et qui entrent jusque au fond de son ame; les imaginations, les inquietudes et les deliberations qui se forment là dessus, et qui se terminent en fin à la conclusion, qui est de profiter de l'occasion, et d'entreprendre l'execution du crime. On ne sçauroit nier que tout cela ne soyent des realitez, et il faut méme avouer que la derniere determination de la volonté, apres avoir balancé long temps, et examiné toutes les circomstances, est un acte reel, qui est dans le Predicament de l'Action, aussi bien que la Pensée et le mouvement: et pourtant cette derniere determination est ce qui nous rend criminels. Où est donc ce Moral du Peché dont on parle tant? On dira peut estre, qu'il consiste dans l'Anomie, comme la sainte Écriture l'appelle, ou dans la difformité de l'Acte à l'égard de la Loix; qui est une pure privation. J'en demeure d'accord, mais je ne vois pas, ce que cela contribue à l'éclaircissement de nostre question. Car de dire que Dieu n'est pas l'auteur du peché, par ce qu'il n'est pas auteur d'une privation: quoyque il puisse estre appellé auteur de tout ce qu'il y a de reel et de positif dans le peché, c'est une illusion manifeste; c'est un reste de la philosophie visionnaire du temps passé, c'est un faux-fuyant dont un homme raisonnable ne se laissera jamais payer. Je m'en vay le declarer par un exemple. Un peintre fait deux tableaux, dont l'un est grand pour servir de modelle d'une tapisserie, l'autre n'est qu'une petite miniature. Prenons la miniature et disons qu'il y a deux choses à considerer là dedans, premierement son positif et reel, qui est, la table, le fonds, les couleurs, les traits; et son privatif qui est la disproportion au grand tableau, ou sa petitesse. Ce seroit donc se moquer du monde, que de dire, que le peintre est l'auteur de tout ce qu'il y a de reel dans les deux tableaux, sans estre pourtant l'auteur du privatif, ou de la disproportion qui (est entre) le grand et le petit, car par la meme raison ou plus tost par plus forte raison on pourroit dire, qu'un peintre peut estre auteur d'une copie, ou d'un pourtraict, sans estre l'auteur de la disproportion entre la copie et l'original, ou sans estre l'auteur de sa faute. Car en effect le privatif n'est rien qu'un simple resultat ou consequence infallible du positif, sans avoir besoin d'un auteur à part. Je m'estonne que ces gens ne passent plus avant, et ne tachent de nous persuader, que l'homme méme n'est pas auteur du peché, par ce qu'il n'est auteur que du physique ou reel, la privation estant une chose dont il n'y a point d'auteur. Je conclus de ce que je viens de dire, que ceux qui disent, que Dieu est auteur de tout ce qu'il y a de reel ou de positif dans le peché; et qui avouent, que Dieu est l'auteur de la loix, et qui nient pourtant, que Dieu est l'auteur du resultat de ces deux choses, c'est à dire, de la difformité entre la loix et le positif du peché; ne sont eloignez de Calvin, que dans la façon de parler; et qu'ils font Dieu auteur du peché, sans le dire, quoyque ils protestent de faire le contraire.