Series II Band 4 · No. 8.
LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE
[Braunschweig,] 24. August 1701. [7.]
Depuis
On nous asseure aussi que le pape est savant, et sçait même du Grec, ayant autres fois conferé je ne sçay quel Ms. en faveur des peres Henschenius et Papebroch. Je ne doute donc point qu'il ne soit favorable aux lettres; pourveu que sa faveur soit bien employée, et qu'il fasse choix de savans, qui le soyent plustost par inclination, que par interest.
Je trouve que les Jesuites ont tres bien fait pour le leur de faire aussi un journal des savans. Tous les autres journaux en France et ailleurs les ont attaqués. Ainsi ils peuvent dire avec Perse:
Semper ego auditor tantum, nunquamne reponam?
Nous avons eu icy l'Ambassade Angloise qui a apporté à Madame l'Electrice de Bronsvic l'Acte du parlement autorisé par le Roy, et qui regle la succession en faveur de cette princesse et de sa posterité. Un savant Anglois qui est venu un peu avant l'Ambassade nommé M. Toland dont les livres écrits en Anglois ont fait du bruit, m'a apporté l'essai des oeuvres de Denys d'Halicarnasse qu'on va publier en Angleterre. Un autre qui est chevalier, venu aussi dans cette occasion, est grand Medailliste, et croit d'avoir le 4me Gordien. Il amasse un cabinet. Je l'adresseray à Arnstat, pour y voir M. Morel, et le Cabinet de M. le Comte de Schwarzbourg. On m'a dit que M. Perizonius a publié les oeuvres d'Aelianus, et que M. Gale publiera ceux de Jamblichos où il y aura la version de la vie de Pythagore de la main de feu Mons. Obrecht, et peutestre aussi quelques remarques.
M. Morel fait imprimer une lettre latine où il notifie le dessein qu'il a de donner au plustost les consulaires; et dans cette lettre il y a quelques observations savantes. Il desespere de pouvoir achever son grand ouvrage à moins qu'il ne trouve un assistent. Je voudrois luy en pouvoir trouver qui fut jeune et assez savant pour le seconder. Je ne sçay comment le siecle s'abastardit; le nombre des gens d'un savoir solide et profond diminue étrangement. Je souhaiterois pour en faire renaistre, que nos papes (c'est à dire nos princes, qui exercent tous la papauté chez eux) fussent aussi favorables aux lettres que vous croyés que l'est vostre pape; et que ny luy ny eux n'en fussent point detournés par le malheur des temps. Mais le bon temps est comme l'amour, et non pas comme l'hymen.
L'hymen vient quand on l'appelle.
L'amour vient quand il luy plaist.
Je suis avec zele
Monsieur Vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz
P. S. J'avois écrit cecy il y a quelques Semaines, mais la lettre s'estoit egarée, et je croyois de l'avoir depechée. J'adjoute donc que depuis j'ay receu la lettre imprimée de M. Morel, et que j'en ay envoyé un exemplaire pour Vous, à M. Pinson.
Les Huguetans pretendent donner en Hollande une nouvelle Edition de la Bibliotheque de Photius. Je suis faché que le P. Bonjour quitte les recherches Koptiques, et M. Ludolphi le sera aussi. Car c'estoit en cela que ce Pere pouvoit rendre service au public; quoyque d'ailleurs il parut aller un peu viste en matiere de conclusions. Pour retablir cette langue, il faut avoir beaucoup de Ms. Coptiques, et je ne croy pas que M. l'Abbé de la Charmoye voudra s'appliquer à un travail où il seroit neuf. Mais voulant s'appliquer au Celtique, je voudrois qu'il tachât aussi d'éclaircir un peu le Biscayen et le Hibernois, car quoyque ces langues soyent bien differentes de la langue des Bretons de la Bretagne majeure ou mineure, qui approche de l'ancienne Gauloise, je m'imagine neantmoins, qu'elles serviroient à fournir des lumieres tant au celtique, qu'aux noms propres des rivieres et lieux de la Gascogne, où je crois que la langue Basque s'etendoit assez avant autres fois, d'autant que la carte me monstre des noms communs des lieux où la langue Basque est encor, et où elle n'est plus. Je vous prie, Monsieur, d'exhorter M. l'Abbé de Charmoye à ces recherches. Je ne sçay s'il a receu ce que je vous envoyay un jour pour luy, où il y avoit quelques reflexions sur la lettre qu'il vous avoit écrite, et qui a esté publiée dans quelques journaux.
A Monsieur Monsieur l'Abbé Nicaise, chanoine à Dijon