Series II Band 4 · No. 76.

LEIBNIZ AN DAMARIS LADY MASHAM

Hannover, 30. Juni 1704. [72.80.]

French

Milady

Je Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: Copie de la Seconde Réponse à Milady Masham voy que vostre bonté a fait paroistre ma lettre passable: quoyque je ne me sois apperçû que trop en l'écrivant, combien elle devoit estre peu propre à donner satisfaction à une Dame dont le discernement est si delicat. Et le remarquant encor d'avantage par vostre replique, où la clarté et l'agrément se trouvent joints à une profondeur extraordinaire, je suis encor plus en peine du succés de ce que je vay écrire. Mais l'honneur de vostre commandement me rassure, et m'excusera au moins.

Vous avés pris la peine, Madame, de representer d'abord mon Hypothese en peu de mots, pour me faire juger si vous l'avés bien prise: c'est une methode tres utile dans ces sortes de conferences; et j'admire la justesse et la netteté de vos expressions dans une matiere si abstraite. Elles sont telles, que j'en profiteray moy même une autre fois quand il s'agira de m'expliquer à quelcun.

Après cela vous venés à faire des reflexions là dessus, qui sont asseurement dignes de vous et meritent que je tache d'y entrer et d'y accommoder mes notions. D'abord vous donnés cette louange à mon Hypothese, qu'elle vous paroist possible, qu'elle observe l'uniformité de la nature et même qu'elle contient des choses conformes à nos desirs.

Mais vous adjoutés, Madame, qu'il ne paroist pas encor que ce soit plus qu'une Hypothese. Et quoyqu'elle soit peut estre plus concevable que d'autres Hypotheses que ce n'est pas une consequence qu'elle soit vraye, puisque les voyes de Dieu ne sont pas limitées par nos conceptions; et quoyque toutes les autres voyes, hormis une seule paroissent inintelligibles, et inconcevables, cette seule voye n'en est point demonstrativement prouvée.

Pour y joindre mes remarques, suivant vos ordres, je diray (1) qu'il semble que c'est quelque chose de considerable qu'une hypothese paroisse possible, quand toutes les autres ne le paroissent point, et (2) qu'il est extremement probable qu'une telle hypothese est la veritable. Aussi at-on tousjours reconnu dans l'Astronomie, et dans la Physique, que les hypotheses les plus intelligibles se sont trouvées veritables enfin: comme par exemple celle du mouvement de la terre, pour sauver les apparences des Astres, et celle de la pesanteur de l'air, pour rendre raison des pompes aspirantes et autres attractions qu'on attribuoit autresfois à la crainte du vuide.

De plus (3) puisque nostre Entendement vient de Dieu, et doit estre consideré comme un rayon de ce soleil, nous devons juger que ce qui est le plus conforme à nostre entendement (lorsqu'on procede par ordre, et comme la nature même de l'entendement le demande) est conforme avec la sagesse divine; et que jugeant suivant cette methode, nous suivons les ordres que Dieu nous a donnés. Aussi avons nous tousjours trouvé (4) que nos jugemens, quand ils ont esté donnés suivant cette lumiere naturelle, pour ainsi dire, n'ont jamais esté dementis par l'evenement; et les oppositions que les Sceptiques ont fait à l'encontre, ont tousjours esté prises par les personnes raisonnables, pour un jeu d'esprit.

Mais pour mieux venir au fait, (5) il est bon de considerer que les Voyes de Dieu sont de deux sortes, les unes naturelles, les autres extraordinaires ou miraculeuses. Celles qui sont naturelles, sont tousjours telles, qu'un esprit créé les pourroit concevoir s'il avoit les ouvertures et les occasions qu'il faut pour cela; mais les voyes miraculeuses passent tout esprit créé. Ainsi l'operation de l'aimant est naturelle estant toute mecanique ou explicable, quoyque nous ne soyons pas encor en estat peutestre de l'expliquer parfaitement en detail, faute d'information: mais si quelcun pretendoit que l'aimant n'opere point mecaniquement et qu'il fait tout par une pure attraction de loin, sans moyen ou milieu, et sans instrumens visibles ou invisibles; ce seroit une chose inexplicable à tout esprit créé, quelque penetrant ou informé qu'il pourroit estre; et en un mot ce seroit une chose miraculeuse: Or la raison et l'ordre même de la sagesse divine veut qu'on ne recoure point au miracle sans necessité. Il en est de même icy, lorsqu'il s'agit du systeme de l'union de l'ame et du corps, car il n'est pas plus explicable de dire qu'un corps opere à distance sans moyens et instrumens, que de dire que des substances tout à fait differentes comme l'ame et le corps, operent immediatement, l'une sur l'autre; l'intervalle des natures estant encor plus grand que celuy des lieux. De sorte que la communication de ces deux substances si heterogenes ne se pourroit obtenir que par miracle, non plus que la communication immediate de deux corps eloignés, et vouloir l'attribuer à je ne say quelle influence de l'un sur l'autre, c'est cacher le miracle sous des paroles qui ne signifient rien. Il en est de même encor de la voye des causes occasionnelles, et la difference y est seulement qu'un miracle perpetuel est introduit par les auteurs de cette voye, non pas en cachette comme dans la voye de l'influence, mais ouvertement, soit qu'on l'avoue ou non. Car quoyque cette action de Dieu, de pousser l'ame à l'occasion du corps, et le corps à l'occasion de l'ame, seroit continuelle et usitée; elle n'en seroit pas moins miraculeuse, puisque elle seroit tousjours quelque chose d'inexplicable à tout esprit créé, quelque informé qu'il pourroit estre, et quelque ouverture que Dieu luy pourroit donner, d'autant que cet effect dependroit de la seule operation immediate de Dieu, sans fournir d'autre moyen ou explication; et qu'on avoue que Dieu troubleroit ainsi continuellement les loix du corps pour l'accommoder à l'ame, et reciproquement: au lieu que ce qui est explicable, est conforme aux loix naturelles des choses, et ne doit estre expliqué que par elles.

Ainsi (6) il semble que mon Hypothese est quelque chose de plus qu'une Hypothese, estant non seulement possible tout simplement, mais encor la plus conforme à la Sagesse de Dieu et à l'ordre des choses. Et je crois qu'on peut dire seurement, que Dieu opere tousjours de la maniere la plus convenable à ses perfections, dont la Sagesse en est une des plus grandes. Or il est manifeste, que rien n'est plus beau n'y mieux conduit que cet accord prevenant que Dieu a établi dans les choses naturelles, et rien ne marque mieux que c'est luy qui les a faites, estant digne de luy de tout regler par avance pour n'avoir rien à faire dans la suite contre ses regles conformes à la nature des choses. Aussi ne seroit il point possible qu'elles s'accordassent si parfaitement d'elles mêmes par une harmonie préétablie, si elles ne venoient d'une cause commune, et si cette cause n'estoit infiniment puissante et prevoyante, pour se repandre sur toutes choses avec tant de justesse.

Mais qui plus est, (7) supposé que les choses ordinaires se doivent faire naturellement, et non par miracle; il semble qu'on peut dire, qu'après cela mon Hypothese est demonstrée. Car les deux autres Hypotheses recourent necessairement au miracle comme je viens de monstrer no 5. Et l'on ne sauroit trouver d'autres hypotheses que ces trois en tout. Car, ou les loix des corps et des ames sont troublées, ou bien elles se conservent. Si ces loix sont troublées (ce qui ne peut manquer de venir de quelque chose de dehors) il faut ou que l'une de ces deux choses trouble l'autre, ce qui est l'Hypothese de l'influence, qui est vulgaire dans les Écoles; ou que ce soit un tiers qui les trouble, c'est à dire Dieu, dans l'Hypothese des Occasionnelles. Mais enfin si les Loix des Ames et des Corps se conservent sans estre troublées, c'est l'Hypothese de l'Harmonie préétablie, qui est par consequent la seule naturelle.

(8) Cette preference qu'on doit donner au naturel, par dessus le miraculeux dans les rencontres ordinaires de la nature, dont je crois que tous les philosophes (: excepté quelques Demifanatiques comme Fludd dans sa philosophie Mosaique :) sont convenus jusqu'icy; cette preference, dis-je, est cause aussi, que je tiens que ce n'est pas la matiere qui pense, mais un Estre simple et à part soy ou independant joint à la matiere. Il est vray que l'illustre Mons. Locke a soutenu dans son excellent Essay, et en écrivant contre feu M. l'Evêque de Worcester, que Dieu pourroit donner à la matiere la force de penser, parcequ'il peut faire ce qui passe tout ce que nous pouvons concevoir: mais ce seroit donc par un miracle continuel que la matiere penseroit, rien estant dans la matiere en elle même, c'est à dire dans l'etendue et impenetrabilité, d'où la pensée pourroit estre deduite, ou sur quoy elle pourroit estre fondée. On peut donc dire que l'immortalité naturelle de l'ame est demonstrée, et qu'on ne sauroit soutenir son extinction, qu'en soutenant un miracle, soit en attribuant à la matiere une force de penser, receue et entretenue miraculeusement, en quel cas l'ame pourroit perir par la cessation du miracle; soit en voulant que la substance qui pense, distincte du corps, soit annihilée, ce qui seroit encor miraculeux, mais par un miracle nouveau. Or je dis que Dieu, dans ce cas là de la matiere pensante, devroit non seulement donner la capacité de penser à la matiere, mais encor l'y entretenir continuellement par le même miracle, puis qu'elle n'y a point de racine, à moins que Dieu y adjoute une nouvelle nature. Mais si l'on disoit que Dieu donne à la matiere cette nouvelle nature ou la force de penser radicale, qui depuis s'y entretienne d'elle même, ce seroit justement l'ame pensante qu'il luy auroit donnée, ou bien ce qui n'en differeroit que de nom; et cette force radicale n'estant pas proprement une modification de la matiere (car les modifications sont explicables par les natures qu'elles modifient, et cette force ne l'est pas), elle seroit independante de la matiere.

Apres cela, Madame, je viens à des difficultés importantes, qui Vous sont venues dans l'Esprit. Vous remarqués donc (9) qu'il semble que les organes ne servent de rien, si l'ame suffit. Je reponds que si l'ame de Cesar (par exemple) devoit estre seule dans la nature, L'auteur des choses auroit pû se passer de luy donner des organes. Mais ce même auteur a voulu faire encor une infinité d'autres estres, qui sont enveloppés dans les organes les uns des autres. Nostre corps est un espece de monde plein d'une infinité de creatures, qui meritoient aussi d'exister, et si nostre corps n'estoit pas organisé, nostre Microcosme ou petit monde n'auroit pas toute la perfection qu'il doit avoir, et le grand Monde même ne seroit pas si riche qu'il est.

(10) C'est aussi sur ce fondement que j'ay dit non pas absolument, que l'organisme est essentiel à la matiere, mais à la matiere arrangée par une sagesse souveraine. Et c'est pour cela aussi que je definis l'Organisme, ou la Machine naturelle, que c'est une machine dont chaque partie est machine, et par consequent que la subtilité de son artifice va à l'infini, rien n'estant assez petit pour estre negligé; au lieu que les parties de nos machines artificielles ne sont point des machines. C'est là la difference essentielle de la Nature et de l' Art, que nos modernes n'avoient pas assez considerée.

(11) Il vous semble encor, Madame, que la Force ne sauroit estre l'Essence d'aucune substance. C'est sans doute par ce que vous parlés des Forces changeables, telles qu'on entend communement. Au lieu que par Force primitive j'entends le Principe d'Action, dont les forces changeables ne sont que les modifications.

(12) L' Idée positive de cette substance simple, ou Force primitive est toute trouvée, puisqu'elle doit tousjours avoir en elle un progrès reglé de perceptions, suivant l'Analogie qu'elle doit avoir avec nostre ame.

(13) La Question, si elle est quelque part ou nulle part, est de nom: car sa nature ne consiste pas dans l'etendue; mais elle se rapporte à l'etendue, qu'elle represente; ainsi on doit placer l'ame dans le corps, où est son point de veue suivant lequel elle se represente l'univers presentement. Vouloir quelque chose de plus, et renfermer les ames dans les dimensions, c'est vouloir imaginer les ames comme des corps.

(14) Pour ce qui est des substances completes sans étendue, je crois avec Vous, Madame, qu'il n'y en a aucune parmy les creatures, car les ames ou formes sans les corps seroient quelque chose d'incomplet; d'autant qu'à mon avis, l'ame n'est jamais sans animal ou quelque chose d'analogique. Et Dieu même ne nous est connu que par une idée qui enveloppe un rapport à l' etendue, c'est à dire à une varieté continuelle et ordonnée des choses existentes à la fois, qu'il produit; aussi n'est ce que par les effects que nous parvenons à connoistre son existence. Mais la souveraine raison nous monstre par après qu'il y a en luy quelque chose au delà de l'etendue, et qui même en est la source, aussi bien que des changemens qui s'y font; quoyque ce ne soit pas une chose imaginable, dont on ne doit point s'etonner, car même les mathematiques nous fournissent une infinité de choses qu'on ne sauroit imaginer; temoin les incommensurables dont la verité est pourtant demonstrée. C'est pourquoy on ne doit pas se rebuter des verités sous pretexte que l'imagination ne les sauroit atteindre. Ce n'est pas elle qui donne les limites de l'assentiment, et M. Locke a fort bien monstré que nos idées de reflexion ont quelque chose au delà des images des sens.

Je suis touché, Madame[,] du peu de santé de ce personnage excellent, ceux qui luy ressemblent ne sauroient vivre trop long temps. S'il est encor auprés de vous; ce sejour qui ne peut estre que charmant, sera le meilleur conservatif dont il se puisse servir: et l'obligation que les personnes studieuses vous en auront (et moy particulierement qui espere par ce moyen de profiter encor de ses lumieres sur mes essais), sera un surcroist de ce que vous doivent les doctrines que vous honnorés en leur prestant vos ornemens. Je suis avec respect

Milady vostre treshumble et tres obeissant serviteurLeibniz Hanover 30 Juin 1704

P. S. Je viens de recevoir vostre beau present, Madame, et je commence déja à en jouir, ce qui renouvelle ma reconnoissance.