Series II Band 4 · No. 64.

ISAAC JAQUELOT AN LEIBNIZ

[Berlin,] 19. April 1704. [61.65.]

French

Du 19 Avril 1704.

J'eu l'honneur, Monsieur, d'entretenir le Roy il y a quelque tems de ces petits livres dont vous me parlez. Il m'assura qu'il ne savoit, ce que c'estoit. Mr. L'Evéque Ursinus a commission d'éxaminer ces sortes d'ouvrages avant qu'on les imprime, et s'il en vient d'ailleurs, on les fera supprimer. Cet Evéque m'a dit que le petit Libelle, qu'on addresse à notre Roy est l'ouvrage d'un Luthérien qui nous impute mille choses fausses. Il parle comme s'il en avoit charge des Eglises Luthériennes. Entre autres choses il dit qu'on use de miséricorde envers nous parce que les Luthériens sont beaucoup plus forts que nous: vous m'avoüerez que cela est fort séditieux. On a répondu à cet écrit, on nie ce que cet Autheur avance, on lui en demande des preuves, et vous pouvez croire que sa menace a attiré quelque réplique. Je ne sai ce qu'elle contient: mais Mr. Ursinus m'a assuré qu'elle estoit fort modeste. Enfin, Monsieur, vous pouvez estre persuadé, qu'on est ici dans les meilleures dispositions du monde pour empêcher les vieilles haines de renaitre. Vous avez des amis partout, vous ne feriez pas mal d'écrire en Saxe, qu'on veillat de près sur ces Esprits brouillons et indiscrets: l'orage vient ordinairement de ce coté là, à ce qu'on m'a dit: L'esprit de Calovius y régne un peu trop.

Pour parler d'autres choses, je vous dirai en peu de mots que votre systême me paroit détruire entiérement la Liberté, que nous connoissons et que nous sentons au dedans de nous. 1o à l'égard de l'ame; si les idées qu'elle doit avoir avec le tems, y sont toutes comme envelopées dès le prémier instant de sa création, quelle Liberté y pourroit il avoir dans une chose faite, à quoi l'Ame n'a concouru en façon du monde? habuit se ut merum subjectum et mere passive. 2o Si vous alléguez les decrets absolus dont parlent quelques théologiens; vous savez bien, Monsieur, que tous les péres des prémiers siécles de même que la plus grande partie des Théologiens modernes fondent les decrets de ces sortes de choses sur la préscience de Dieu. 3o Quand même vous feriez naitre ces idées, à l'instant qu'elles se produisent actuellement, comme font les Philosophes qui soutiennent les causes occasionnelles, vous n'en détruiriez pas moins la Liberté. 4o Puisque les mouvemens du corps arrivent nécessairement selon vous par la détermination des objets, sans qu'il soit au pouvoir de l'homme ni de les suspendre ni de les alterer, ni de les changer. Car, pour éxemple, si le mouvement de ma main, me détermine nécessairement à vous écrire, et que mon Ame n'ait aucun empire sur ce mouvement, mais seulement la connoissance, je ne comprens point, où seroit ma liberté. Je sens pourtant que j'ai à chaque instant le pouvoir de m'arreter et de quitter ma plume. 5o Une réfléxion s'il vous plait sur cette idée. Est elle fausse, ou véritable? Si elle est vraie, j'ai donc le pouvoir d'arreter ces esprits animaux qui font mouvoir ma main. Si elle est fausse, d'où vient elle et qu'elle en est la faute? Si je suis nécessairement déterminé par ce mouvement d'esprits qu'il n'est pas en mon pouvoir de suspendre je n'ai point de liberté. Posons que je puisse les voir venir, je les regarderai comme un boulet de canon qui va m'emporter: Cela n'est il pas contraire à notre connoissance comme à notre expérience.

6o Cette idée que j'ai maintenant que je vous écris estoit elle hier envelopée dans mon ame, à mon inscu, ou n'a-t-elle pris naissance que du moment qu'elle a commençé à paroitre? Vous devez dire le prémier. Or il n'y peut constamment avoir de liberté dans une chose faite. 7o Ces esprits animaux qui me font écrire à cette heure, estoient ils hier déterminez à faire ce qu'ils font aujourdhui, comme l'eau de la Sprée qui estoit hier à 7 mille[s] au dessus d'ici, estoit déterminée à couler aujourdhui sous le pont de Berlin? Où sera la Liberté? Enfin, Monsieur, je pense donc je suis, je fais ce que je veux, donc je suis libre, ces deux props. sont chez moi d'une égale clarté, comme en matiere de morale celle ci que je suis de tout mon coeur

Monsieur Votr. tr. ob. ser. Jaquelot