Series II Band 4 · No. 48.

LEIBNIZ AN ISAAC JAQUELOT

Berlin, [nach dem 26. März 1703]. [47.50.]

French

[L1 ]

Monsieur

Avant que de venir à la matiere je ne puis me dispenser de dire que pour conferer avec plaisir sur tout par écrit où on a le loisir de penser à ce qu'on dit, il faut quitter tous ses airs que la prevention donne. Car pourquoy prendre la peine de donner des éclaircissemens, s'il n'y a point d'apparence de fruit, et s'il faut essuyer des expressions deplaisantes. Ne parlons que par raisons et attendons en le resultat. Vous entendés, dites vous, ce que je dis, mais vous ne le concevés pas. Cela ne s'accorde gueres, à moins que ce concevoir ne vous soit imaginer en quel cas il n'importe point qu'on le concoive ou non, ou plus tost, on ne doit point imaginer ce qui est au dessus de l'imagination. Les objections qui ne disent «autre chose» que cela: Je ne conçois [Textverlust] estre [die untere Hälfte des Blattes ist abgeschnitten]

[L2 ]

Monsieur

Si vous ne conçevés pas ce que je dis c'est marque (selon moy) ou que par concevoir vous entendés imaginer, et voules imaginer ce qui n'est imaginable; ou que vous n'avés pas assez epluché la matiere. Pour moy je crois de pouvoir tout expliquer icy selon que la nature de la chose le demande, et ne suis embarassé de rien. Je ne suis point faché qu'on dise qu'Aristote revient jure postliminii. Les anciens ont plus de raison que le vulgaire des modernes ne pense, mais cependant il y a quelque chose à adjouter et peutestre à corriger.

Mais venons au fait. La force est de l'essence du corps, le mouvement ne se trouve point in momento, car il est successif, cependant je repete qu'il n'y a point de temps où le corps soit sans mouvement. Le corps ne sauroit estre concu sans force et il n'y a jamais force dont quelque action ne suive. Le corps seul dans le vuide est une fiction contraire à la nature, comme le corps sans mouvement. Concevoir un cube sans mouvement, c'est une conception fausse comme sont souvent les superficielles: cela n'est bon que pour le cube mathematique ou generique c'est à dire abstrait des differens mouvemens qu'il pourroit avoir. Tout corps se dissiperoit en vertu de son mouvement intestin, s'il n'estoit comprimé par les ambians.

L'etendue presuppose la matiere, c'est à dire ce qui est etendu. L'impenetrabilité outre qu'elle n'explique pas assez, elle est contestée, et la faire entrer dans la definition, c'est commettre vitium sub et obreptionis in definiendo. Je ne l'admets naturellement que parceque je puis expliquer tout sans avoir recours à la condensation et rarefaction Aristotelicienne; mais il ne s'ensuit point que Dieu ne puisse faire que le corps soit en certaines rencontres comme Aristote l'a conçû. Car de dire que cela «l'im»plique c'est supposer le corps composé de points repondans à ceux de l'espace; mais les points ne sont que des modes.

Toute substance agit, c'est sa definition, toute substance qui a de la matiere souffre. C'est la definition de la matiere. Vous demandes ce que c'est que cette substance peut on repondre que par les definitions, ou voulés qu'on en donne les couleurs et des traits? Si.

Je ne vois nul embarras quand je dis que la force d'agir, et la puissance de souffrir sont de l'essence du corps pourquoy cela seroit il mysterieux? A moins que vous ne voulies par tout des compositions comme ceux de deux aix que le menuisier a joints. Au lieu d'objecter mystere, embarras, inconcevabilité, disons en quoy il y a de difficulté, et epargnons nous ces gros mots. Je trouve singulier que vous me demandés si je ne conçois pas quelque milieu entre le mouvement et le repos et je ne voy pas par où je me s[uis] attiré une si curieuse demande qui me peut [bricht ab]

[L3 ]

Monsieur

La reponse que j'ay fait à la premiere lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire au sujet de la nature du corps, estant bien considerée suffit pour repondre à toutes les difficultés de la seconde. Je ne voy pas meme que vous en fassiés. Tout revient à dire: je ne conçois pas ~~cela, Davus sum non Oedipus, cela est bien mysterieux. Je vous demande ce que c'est que cette matiere, cette substance. C'est renouveller Aristote. Vous devés estre fort embarassé.~~ Ce ne sont que des paroles. Avec cela Vous faites 100 demandes, Monsieur, dont je vois nul sujet. Comme par exemple, si je conçois quelque milieu entre le repos et le mouvement si la force primitive agit ad lubitum. etc. Et vous touchés tant de choses mais en sautillant, qu'il faudroit un livre pour les debarasser et une infinité de lettres avant que de s'entendre. Et les manieres osteroient le plaisir qui pourroit faire prendre la peine de donner des eclaircissemens; à mon avis, il n'y a rien du tout qui embarasse. Et il n'y a que la mauvaise coustume d'une philosophie superficielle, dont bien des modernes sont imbus, qui fait qu'on ne cherche qu'imagination, et qu'on ne veut point entendre raison.

Pour conferer donc avec quelque esperance du fruit, je ne vois point de meilleur moyen, que celuy de revenir à la Logique d'Aristote de choisir quelque these prise de ma lettre ou de mes écrits et de la combattre par quelque argument en bonne forme. Cela retranche les airs choquans, les diversions, les repetitions, la confusion.

Vous conclués Monsieur par dire, que le systeme d'un Dieu qui imprime à la matiere le mouvement qui produit les effects que nous voyons vous paroist meilleur. Cela marque qu'on ne s'entend gueres. Car je conviens de ce systeme, mais je crois qu'en le developpant on tombera dans le mien, pourveu qu'on suppose que Dieu n'agit pas tousjours miraculeusement comme le conçoivent les occasionnalistes, mais d'une maniere conforme à la nature des choses.

Je suis avec zele Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur

P. S. Je ne sors pas encor autrement je vous rapporterois moy meme, Monsieur, vostre Ecrit latin, que je renvoye maintenant, en vous remerciant. Et je crois que cela bien entendu peut suffire pour la Tolerance, c'est à dire pour faire cesser les condemnations.