Series II Band 4 · No. 46.

BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE AN LEIBNIZ

Paris, 24. März 1703. [41.49.]

French

Monsieur

Dès que j'eus reçû votre lettre du 6 Jan. je chargeai le Libraire de l'Academie de ramasser tous les Livres ou Ecrits que vous demandiés, et de les porter chés M. Brosseau. Il y a si long temps que cela est fait, qu'apparemment vous en étes instruit à l'heure qu'il est. Je ne croi pas qu'on ait rien oublié de ce que vous souhaitiés qu'on vous envoyast. Mille graces trés humbles, Monsieur, de l'honneur que vous m'avés fait de me prendre pour votre Commissionnaire. Je me croi maintenant en possession d'une fonction si glorieuse, et si vous me la faisiés partager avec quelque autre, je vous avertis que je le trouverois fort mauvais.

Il vous est échapé dans votre lettre des traits, ou plustost des rayons de Metaphisique qui m'ont charmé, et qui m'ont porté de grandes lumieres dans l'esprit. Tout ce que vous me dites sur les premieres Loix des mouvemens qui renferment quelque cause immaterielle, est d'une beauté sublime. Je voudrois seulement savoir, si ces Loix sont indifferentes à la nature des Corps, c'est à dire telles que la Cause immaterielle ou Dieu en eust pu prescrire d'autres. En ce cas là, je vous avoüe qu'il y a là quelque chose d'arbitraire qui me fait de la peine, et qui peutêtre par des consequences pourroit faire tort aux Verités geometriques. Si ces Loix sont déterminées par la nature des Corps à être telles, il y a donc entre elles et la nature des Corps quelque rapport qui nous échape, et si nous le connoissions les Loix du mouvement ne nous conduiroient necessairement à rien d'immateriel. Il me semble que selon votre idée c'est absolument la premiere partie du Dilemme qu'il faut soutenir, mais elle a bien ses difficultés. Si les Loix du mouvement sont arbitraires, qui m'assure qu'elles soient générales? Il y en aura ici d'une façon, ailleurs d'une autre. Ainsi parceque la construction d'un Animal est arbitraire, il y a differentes constructions d'Animaux. Ce qui est necessaire est général, cela est incontestable, mais la proposition negative me paroist vraye aussi, que ce qui n'est point necessaire n'est point général. Pourquoi l'Etre infiniment sage aura t'il, entre deux especes de Loix égales par elles mêmes, préferé absolument les unes aux autres? Pourquoi ne les pas employer toutes, ou ensemble, ou separément s'il le faloit? J'ai bien de la peine à croire qu'en ce genre là tout ce qui est possible n'existe. L'Ouvrage du souverain Ouvrier en sera plus noble et plus magnifique. Enfin l'Essence de Dieu qui renferme toutes les autres essences étant necessaire, je croirois qu'elle les détermine necessairement aussi a être telles. Delà les Verités éternelles. Or je voi bien que le mouvement ne s'ensuit pas et ne peut s'ensuivre de l'essence de la matiere quelle qu'elle soit, mais pour les loix du mouvement il me paroist qu'elles doivent s'en ensuivre, quoi que je ne voye pas cette liaison, peutêtre parceque l'essence de la matiere ne m'est pas assés connüe.

Je ne sai pas trop s'il y a le sens commun à tout cela. Vous m'avoüerés du moins que ce n'est pas vouloir vous imposer, que de se hasader à de pareils raisonnemens avec un homme tel que vous, je serois plus reservé et plus Laconique si j'avois dessein de me faire passer auprés de vous pour un habile homme. Mais je ne veux pas vous tromper, peutêtre aussi «est-ce» parceque je n'espererois pas d'y reüssir.

L'Histoire de l'Academie de 1700 est entierement imprimée, et va paroistre ces iours ci. J'aurai soin d'en faire envoyer un Exemplaire pour vous à M. Brosseau. J'ai bien enuie de savoir votre sentiment sur 1699, et non seulement sur ce qui me regarde, mais sur le total. Je suis

Monsieur Votre trés humble et trés obeïssant serviteur Fontenelle

de Paris ce 24 Mars. 1703.

A Monsieur Monsieur Leibnits