Series II Band 4 · No. 45.
LEIBNIZ AN ISAAC JAQUELOT
Berlin, 22. März 1703. [44.47.]
Monsieur
Vous
(1) Premierement la matiere (j'entends la seconde ou la masse) n'est pas une substance, mais des substances, comme un trouppeau de brebis, et un étang plein de poissons. Je ne compte pour substances corporelles que les machines de la nature qui ont des ames ou quelque chose d'analogique autrement il n'y aura point de vraye unité.
(2) Toute substance creée agit et patit, il n'y a rien de contradictoire en cela et je suis d'opinion qu'il n'y en a point qui soit separée de la matiere. Les anciens philosophes et les peres de l'Eglise ont donné des corps aux genies ou anges. Dieu seul qui est un pur acte, est aussi exemt de matiere.
(3) Il y a deux sortes de forces dans le corps une primitive qui luy est essentielle (ĕnteléxeia h̑ prv́th) et des derivées, qui dependent encor des autres corps. Et il faut considerer que la force derivative ou accidentelle qu'on ne peut point refuser aux corps en mouvement, doit estre une modification de la primitive, comme la figure est une modification de l'etendue. Les forces accidentelles ne sauroient avoir lieu dans une substance sans force essentielle, car les accidens ne sont que des modifications ou limitations, et ne sauroient enfermer plus de perfection ou realité que la substance.
(4) Le mouvement n'est point la cause mais l'effect ou le resultat de la force aussi le mouvement, n'est il point un estre non plus que le temps, n'ayant point les parties coexistentes et par consequent n'existant jamais. Mais la force est subsistante et peut durer. C'est aussi la meme quantité de la force, même derivative qui se conserve dans la nature et non pas la quantité de mouvement. La force se trouvant dans l'instant, c'est par elle que dans l'instant un corps en mouvement differe d'un corps en repos ou en un moindre mouvement.
(5) Vous pretendes prouver, Monsieur, que le mouvement n'est pas essentiel à la matiere, et vous prenes pour accordé qu'un corps peut estre parfaitement en repos. Mais je tiens qu'un corps sans action et mouvement est aussi peu recevable dans la nature, qu'un espace sans matiere. Tout corps souffre quelque chose des ambians, et cela ne se sauroit faire sans qu'il reçoive du mouvement. Je demeure cependant d'accord qu'un corps seul n'agiroit point, car on ne sauroit venir à aucune determination, mais il ne sauroit estre seul. Je demeure aussi d'accord que dans la matiere pure prise sans entelechie primitive, il n'y auroit point d'action.
(6) Vous demandes que l[e] degré de mouvement est essentiel au corps. Je reponds que la force essentielle du corps va à l'indefini. Mais elle est limitée par le concours des autres corps, ce qui produit un mouvement determiné.
(7) Quand les mathematiciens supposent du repos, c'est comme ils supposent des cercles parfaits, qui ne se trouvent jamais. Le repos est quelque chose d'ideal qui sert au raisonnement, comme le cercle. Dans la practique il suffit ad sensum. De plus le repos peut estre concû comparativement, lorsque c'est un mouvement tres petit, comparé à d'autres; item respectivement par rapport aux corps dont celuy qui est dit en repos, garde la meme distance; quoyqu'ils puissent estre en mouvement tous ensemble. De plus le tout peut demeurer dans sa place, pendant qu'il y a des mouvemens intestins dans ses parties. Sans parler de quantité d'autres usages de l'idée du repos.
(8) Cependant nous sommes peut estre d'accord dans le fonds en ce que vous dites, Monsieur que l'esprit agit, et que la matiere patit, car dans toute substance corporelle je conçois deux puissances primitives; savoir l'Entelechie ou la puissance active primitive, qui est ame dans les animaux, et Esprit dans l'homme; et qui generalement est la forme substantielle des anciens; et puis la matiere premiere ou puissance primitive passive, qui fait la resistence. Ainsi c'est proprement l'Entelechie qui agit, et la matiere qui patit, mais l'un sans l'autre n'est pas une substance complete.
(9) Je demeure aussi d'accord, qu'en un certain sens l'esprit tire tout de son propre fonds; ou plustost cela est vray de toute substance simple ou de toute unité, comme j'ay fait voir autres fois, en expliquant l'union de l'ame et du corps organique.
Je crois d'avoir repondu à tout. Questo non è per la predica, dont vous parlés, Monsieur: mais il ne presse pas comme elle. Cependant j'ay voulu depecher, estant avec zele.
Monsieur vostre etc. Leibniz
Berlin 22 Mars 1703.