Series II Band 4 · No. 38.

LEIBNIZ AN PIERRE BAYLE

Berlin, [Ende November bis] 5. Dezember 1702. [31.]

French

[L1 ]

Monsieur

J'ay Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: nicht abgangen receu l'honneur de vostre lettre, mais mon écrit est resté chez M. Bernoulli professeur à Groningue pour estre plus à portée, si quelcun le vouloit voir encor. Je suis bien aise qu'il ne vous a point deplu, mais j'aurois tort d'en retrancher les endroits qui vous rendent justice, et qui marquent l'obligation qu'on vous a d'avoir contribué à developper cette matiere par vos belles et profondes reflexions. S'il ne vous reste de la difficulté que sur le progres spontanée des pensees principalement, je ne desespere point qu'elle pourra cesser un jour; et j'avois même ecrit déja une lettre pour y contribuer: mais je me ravise, et j'en retranche icy tous ces raisonnemens, car peutestre n'en avés vous point besoin, Monsieur, peutestre aussi que quelque autre chose que ce que vous avés marqué vous empeche d'entrer entierement dans mon sentiment. Il semble aussi que vous aves craint de tomber dans les redites, mais quand on precede nettement et par ordre par preuves, exceptions, repliques et dupliques etc. on le peut eviter.

J'ay receu enfin l'Extrait de la Connoissance de soy même du pere Lami Benedictin, touchant ce qui regarde mon systeme mais j'ay eu de la peine à comprendre en quoy consiste ce qui luy peut avoir causé de la difficulté. Et au lieu que vous avés eu soin, Monsieur, de ne point objecter ce qui peut estre opposé à tous les systemes, presque tout ce qu'il dit contre moy ne milite pas moins contre tous les autres. C'est comme s'il s'imaginoit que mon systeme doit rendre les choses meilleures qu'elles ne doivent et peuvent estre. Car il m'impute d'oster à l'ame la liberté, et de charger Dieu des desordres. Mais les actions volontaires de l'ame naissent de sa nature, conformement à la liberté qui luy est naturelle; et les actions, sentimens ou passions involontaires, si elles ne luy viennent pas du corps, luy viennent de ce que sa nature est expressive du corps. Et puisque Dieu est auteur non seulement de la nature de l'ame, mais aussi de celle du corps; il n'importe que les desordres et les extravagances volontaires ou involontaires naissent de la nature de l'ame seule, ou de la nature de l'ame jointe avec les impressions ou influences du corps, ou de la nature de l'ame jointe avec les impressions de Dieu; et meme on peut dire que le dernier parti qui est celuy des causes occasionnelles est le plus embarassant. Et puisque Dieu peut produire des douleurs ou autres sentimens peu avantageux dans l'ame, selon l'auteur, pourquoy ne seroit il point permis à Dieu, selon moy de donner à l'ame une nature qui produise ces choses par ordre dans la suite des temps[?]

Ce docte Anglois qui m'avoit apporté vos complimens obligeans sera de retour en Hollande. Il m'a monstré ce qu'il vous a écrit sur un passage de vostre dictionnaire à l'endroit de Dicearque, qui oste toutes les ames de la nature, il a voulu repondre à l'objection que vous faites à Dicearque. Mais je ne luy ay point dissimulé, que je suis de vostre sentiment, que la matiere ne peut point devenir pensante, comme elle peut devenir ronde. Et j'ay monstré, comme vous savés, Monsieur, que la matiere peut devenir propre à donner des pensées bien distinctes, quand elle est bien organisée; mais non pas à en faire naistre où il n'y en a point du tout. C'est comme un essayeur ne fait point naistre de l'or, mais il le developpe. Il est vray que si le derangement de la matiere estoit capable de faire cesser les pensées, son arrangement seroit aussi capable d'en faire naistre. Mais tout cela ne se doit entendre que des pensées distinguées qui attirent assez nostre attention pour qu'on s'en puisse souvenir.

Mons. Ancillon le juge m'a fait part de vos complimens obligeans. Il m'a dit aussi que vous pensés à la continuation de vostre dictionnaire, qui ne manquera pas de nous enrichir de quantité des belles pensées et observations.

J'apprehende que cette guerre qui s'échauffe plus que jamais, ne fasse quelque tort aux sciences. Je remarque qu'en France et par tout ailleurs le nombre des savans veritablement solides, diminue extrémement, et je ne m'en etonne point, quand je vois que depuis l'an 1672 il n'y a eu que guerres et taxes pour y soubtenir; de sorte que ceux qui sont venus depuis ce temps là, n'ont eu presque que le necessaire en teste. Et vous saves qu'on appelle necessaire dans le Monde non pas ce que Jesus Christ appelle unum necessarium, mais ce qui sert à faire bouillir la marmite. Il y a peu de gens de vostre humeur, Monsieur, et de la mienne, pour prendre plaisir aux recherches.

J'ay receu encor grande quantité de beaux materiaux pour enrichir mon Codex Diplomaticus, mais il me manque le loisir de travailler à l'edition de tant de volumes, de pieces non imprimées pour la plus part, que je pourrois donner au public. Car des editions de cette sorte de choses demandent de l'exactitude, mais je tiens mon temps trop pretieux pour continuer d'y travailler. Cependant s'il y avoit des gens propres à s'en charger, il y auroit de quoy rendre service au public. Il m'en arrive autant à l'egard de quantité d'Histoires Manuscrites medii aevi qui peuvent lever beaucoup de difficultés; sans parler de plus modernes.

Avant que de finir, je diray quelque chose à l'endroit de vostre lettre, où vous remarqués, Monsieur, qu'on ne sauroit bien examiner la possibilité de mon hypothese, sans connoistre assez distinctement le fonds substantiel de l'ame et la maniere dont elle se peut transformer. Je ne say s'il est possible d'expliquer mieux la constitution de l'ame qu'en disant 1o, que c'est une substance simple, ou bien ce que j'appelle une vraye unité. 2o, que cette unité pourtant est expressive de la multitude, c'est à dire des corps, et qu'elle l'est le mieux qu'il est possible selon son point de veue ou rapport. 3o. Et qu'ainsi elle est expressive des phenomenes selon les loix metaphysico-mathematiques de la nature, c'est à dire selon l'ordre le plus conforme à l'intelligence et raison. D'où il s'ensuit enfin 4o, que l'ame est une imitation de Dieu le plus qu'il est possible aux creatures, qu'elle est comme luy simple, et pourtant infinie aussi, et enveloppe tout par des perceptions confuses, mais qu'à l'egard des distinctes elle est bornée; au lieu, que tout est distinct à la souveraine substance, de qui tout emane, et qui est cause de l'existence et de l'ordre, et en un mot la derniere raison des choses. Dieu contient l'univers eminemment, et l'ame ou l'unité le contient virtuellement, estant un miroir central mais actif et vital pour ainsi dire. On peut meme dire, que chaque ame est un monde à part, mais que tous ces mondes s'accordent et sont representatifs des mêmes phenomenes differemment rapportés; et que c'est la plus parfaite maniere de multiplier les estres autant qu'il est possible, et le mieux qu'il est possible.

[L2 ]

Monsieur Berlin 5. Xbr. 1702

J'ay Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: à M. Bayle receu l'honneur de vostre lettre, mais mon ecrit est reste chez M. Bernoulli à Groningue pour estre plus à portée. J'aurois tort d'en retrancher les endroits qui marquent l'obligation qu'on vous a d'avoir developpé cette matiere par vos belles et profondes reflexions. Cependant je suis bien aise qu'il vous a donné quelque satisfaction, et qu'il contient quelque eclaircissement de la matiere comme il semble, Monsieur, que vous le marqués. S'il ne vous reste de la difficulte que sur le progrés spontanée des pensees je ne desespere point qu'elle pourra cesser un jour. Si ce n'est qu'il y a peutestre encor quelque autre chose que ce que vous aves marqué «qui» vous en empeche. Il faut bien, qu'il y ait un principe des changemens dans la nature et comme une substance bornée simple ne sauroit donner ny recevoir des influences, on ne le sauroit deriver en elle que de Dieu et d'elle, et si elle n'a aucune puissance pour agir, je ne say ce que luy restera entre qu'il me paroist certain que tout estat present doit envelopper les estats passés et avenir, et cela me suffit, quoyque Dieu produise continuellement toutes les realités des choses.

Vous dites aussi Monsieur qu'on ne sauroit bien examiner mon hypothese, sans connoistre assez distinctement le fonds substantiel de l'ame, et la maniere dont elle se peut transformer. Je ne say s'il y a moyen d'avoir une connoissance plus propre à cela, que celle que nous en avons, en concevant l'ame comme une concentration de l'univers qui le contient virtuellement à sa maniere a posteriori, avec melange des representations confuses et distinctes, au lieu que Dieu le contient eminemment et a priori, et que tout luy est distinct, et que c'est la maniere de multiplier les estres le plus qu'il est possible, et le mieux qu'il est possible, suivant les loix metaphysico-mathematiques d'un ordre exact. Ainsi l'ame estant une representation de l'univers, il faut bien qu'elle en exprime les changemens c'est à dire qu'elle change aussi, et on ne sauroit nier la possibilité de cette constitution de l'ame, si on accorde celle de Dieu, quoyque il cause ces changemens sans y estre sujet.

Ce docte Anglois qui m'avoit apporté vos complimens obligeans sera de retour maintenant en Hollande. Il m'a monstré ce qu'il vous a ecrit sur un passage de vostre dictionnaire à l'article de Dicearque qui ostoit toutes les ames de la nature. Il a voulu repondre à l'objection que vous faites a Dicearque, mais je ne luy ay point dissimulé que je suis de vostre sentiment que la matiere ne peut point devenir pensante comme elle peut devenir ronde. L'estat des organes sert à modifier les pensées pour les rendre plus ou moins distinctes, mais il n'en sauroit produire, ce sont des choses heterogenes et la perception est absolument inexplicable par le mechanisme. Il est vray que si le derangement de la matiere estoit capable de faire cesser les pensees l'arrangement en pourroit faire naistre. C'est comme un Essayeur qui ne produit point de l'or, mais le developpe, et non pas comme un Alchymiste.

J'ay receu enfin un extrait du livre de la Connoissance de soy meme, du p. Ami Benedictin, en ce qui regard mon systeme. J'ay de la peine à comprendre ce qui luy peut avoir fait de la difficulté à l'egard de ce systeme en particulier, puisqu' il ne n'oppose presque que ce qu'on peut opposer à tous les systemes. Car il n'importe point si les desordres ou extravagances, volontaires ou involontaires viennent de l'ame seule, ou de l'ame jointe avec les influences du corps ou jointe avec les impressions de Dieu puisqu'en fin tant la nature du corps que celle de l'ame sont de Dieu, et que selon moy la nature de l'ame est d'estre expressive du corps. Vous en aves mieux usé, Monsieur en ne m'objectant que ce qui paroist incommoder mon hypothese en particulier etc.