Series II Band 4 · No. 36.
FRIEDRICH BOGUSLAV DOBRZENSKY AN LEIBNIZ
Ruhleben, 22. [November 1702]. [30.43.]
Monsieur à Ruleben ce 22 au matin.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire du 15me de ce mois ne m'a esté rendue que samedi passé au soir fort tard. Le lendemain Mr le Brigadier de Finck vinst chez moi et y passast la nuit. Lundi je fus un peu incommodé. Voila Monsieur les raisons pourquoi je n'ai pu m'acquiter plustost qu'hier de vostre commission touchant le Soldat de Spandau. Mr le Commendant me fist l'honneur de venir diner ici sur la priere que je lui en avois faite. Je lui proposai la chose le mieux qu'il me fust possible et ne manquai pas de faire valoir l'obligation que la Reine en auroit, mais je m'apperçeus bien d'abord que c'estoit lui toucher le coeur que de lui faire cette demande. Il me dit que ce Soldat estoit son eleve, qu'il l'avoit pris à l'age de 16 ans, que c'estoit le meilleur de toute la compagnie, qu'il aimeroit mieux pendre quatre autres que celui là, que c'estoit un homme sur et que je n'ignorois pas qu'un Officier doit avoir une extreme peine de se defaire de telles gens. Il y adjoutast sur les expedients que je lui proposai qu'il n'y alloit pas moins contre son devoir et contre les ordres du Roy de vendre un Soldat qu'il agiroit contre le service de S. M. s'il le laissoit aller ou [s'il] le troquoit contre un autre parceque Mr de Montarque Lieut. Col. et Ingenieur de S. M. qui a depuis peu une compagnie franche dans la Citadelle de Spandau s'est offert de faire apprendre à cet homme les fortifications sans qu'il sortist de la compagnie. Il adjoutast encore que vers le Printemps il seroit obligé de lever 40 ou 50 hommes qu'il auroit toutes les peines du monde pour les avoir et que ce Soldat lui estoit fort utile à cela. Enfin le resultat de tout cela fust qu'il esperoit que la Reine ne lui voudroit pas du mal s'il tachoit d'eviter une chose qui estoit contre son devoir et le service du Roy mais que pour marquer son desir de faire ce que la Reine pourroit desirer dans cette rencontre il veut bien laisser cet homme pourvu qu'on lui en rende un autre qui soit ausi bon et de qui il pust estre ausi asuré que de celuici ce que seroit une chose fort difficile. Vous jugez bien Monsieur qu'à tout cela je n'ai rien eu à repliquer et qu'il m'a fallu finir mes persuasions avec la douleur de voir qu'il avoit de fortes raisons pour les combattre.
J'espere Monsieur que je serai plus heureux dans d'autres rencontres pour vostre service. Si vous avez de l'amitié pour moi comme je n'en doute pas vous m'en ferez naitre les occasions afin de pouvoir verifier par des effects le Zele et la pasion avec la quelle je suis
Monsieur Vostre treshumble tresobeissant serviteur F. B. Dobrzensky
J'espere qu'à la premiere fois que j'irai à Berlin j'aurai l'honneur de vous y voir.