Series II Band 4 · No. 34.

LEIBNIZ AN ISAAC JAQUELOT

Berlin, 20. November 1702. [33.35.]

French

Je n'ay pas eu, Monsieur, l'avantage de me bien expliquer dernierement, par ce que je voulois vous marquer que l'argument de M. des Cartes dont il s'agit, suppose que Dieu ou l'estre tout parfait, item l'estre necessaire, sont possibles. Car je voy que les propositions des argumens que vous m'avés fait l'honneur de m'envoyer, le supposent encor presque toutes. Ainsi ma demande subsiste tousjours.

C'est comme si quelcun raisonnoit ainsi: le corps necessaire est un estre necessaire, l'estre necessaire existe. Donc le corps necessaire existe. A quoy on ne pourra repondre, que comme je fais en disant que cela suppose que le corps necessaire est possible. Il en seroit de meme si au lieu du corps necessaire on employoit le corps tout parfait.

Il est aisé de juger qu'une conclusion aussi importante que celle de l'Existence de Dieu ne pourra pas estre depechée si legerement.

On peut aussi conclure de la definition ou idée d'une vistesse extreme par exemple, que la partie y est aussi grande que le tout. Et on ne sauroit répondre à cette consequence, qu'en niant que la vistesse extreme est possible ou qu'elle a une veritable idée. Ce qui marque que tous nos raisonnemens supposent tacitement la verité des idées, ou ce qui vaut autant, la possibilité de la chose. C'est ce que les Geometres ont bien compris, car ils l'ont tousjours prouvée, ou du moins postulée. Ainsi Euclide a postulé tout au commencement, que la ligne droite est possible, a puncto ad punctum duci posse rectam.

Cependant cet argument de des Cartes ou avant luy de S. Anselme Archeveque de Cantorbery n'est point un Sophisme comme plusieurs pretendent. A mon avis c'est seulement un argument imparfait, où il faut encor suppléer quelque chose.

Mais quand on ne le suppléeroit pas, il auroit deja une utilité tres considerable tout imparfait qu'il est, en ce qu'il monstre que la Nature divine a le privilege, qu'elle n'a besoin que de sa possibilité ou essence pour son existence, au moins presomtivement l'Existence de Dieu.

Car tout estre doit estre jugé possible donec probetur contrarium jusqu'à ce qu'on fasse voir qu'il ne l'est point.

C'est ce qu'on appelle presomtion, qui est bien plus incomparablement qu'une simple supposition, puisque la pluspart des suppositions ne doivent point estre admises jusqu'à ce qu'on les prouve mais tout ce qui a la presomtion pour soy doit passer pour vray jusqu'à ce qu'on le refute.

Donc l'existence de Dieu a la presomtion pour elle en vertu de cet argument, puis qu'elle n'a besoin que de sa possibilité, or la possibilité est tousjours presumée et doit estre tenue pour veritable, jusqu'à ce qu'on prouve l'impossibilité.

Ainsi cet Argument a la force de transferer onus probandi in adversarium, ou de charger l'adversaire de la preuve. Et comme on ne prouvera jamais cette impossibilité, l'existence de Dieu doit estre tenue pour veritable.

Cependant il est à souhaiter pour achever la demonstration d'une maniere absolument Geometrique, qu'on donne la preuve de la possibilité, dont il s'agit.

J'ay taché d'y contribuer ailleurs en faisant voir que si l'estre necessaire estoit impossible, les estres contingens le seroient aussi, et il n'y auroit rien de possible. Car les estres contingens n'ayant pas en eux la raison suffisante de leur Existence, il faut recourir à l'Estre necessaire qui est ultima ratio rerum.

Je ne doute point Monsieur que vous n'adjoutiés encor quelque pensée utile, ou j'applaudiray de tout mon coeur, estant Monsieur vostre etc. Maxime

Le principe General de tous nos raisonnemens est d'attribuer à un sujet ce qui est clairement renfermé dans son idée.

Cette maxime suppose, qu'il y ait un tel sujet dans la nature des choses ou qu'il soit possible, autrement il n'a point de veritable idée. Premier Argument

Toute estre tout parfait doit avoir necessairement l'existence.

(1) Cela suppose que l'estre tout parfait soit possible.

Dieu est un estre tout parfait.

(2) Cela suppose encor que l'estre tout parfait est possible, car autrement on niera qu'une notion impossible peut donner la definition de Dieu.

Donc Dieu doit avoir necessairement l'existence.

On repond que la consequence est certaine, mais on dit que la mineure n'est veritable qu'en supposant qu'il y a un Dieu. Je prouve la supposition[:] 2. Argument

Quand deux idées sont necessairement conjointes, on conclud legitiment de l'existence de l'une, l'existence de l'autre.

(3) Supposé que ce soyent veritablement des idées, car il n'y a que les notions possibles qui fournissent des veritables idées.

Or l'idée d'exister necessairement est conjointe necessairement avec l'idée de l'estre tout parfait.

(4) Supposé que l'estre tres parfait et l'estre necessaire soyent possibles ou ayent des idées veritables.

Donc on conclut legitiment de l'existence de l'une, l'existence de l'autre.

(5) Il y a quelque ambiguité dans cette conclusion, Car on peut dire que de l'existence de l'estre tres parfait suit l'existence de l'estre necessaire sed non vice versa, car on n'a point prouvé que de l'estre necessaire suive l'estre tres parfait, et cette proposition: tout estre necessaire est tres parfait auroit besoin de preuve. Or

Ce qui existe necessairement doit estre necessairement dans la nature des choses.

(6) C'est autant que si on disoit ce qui existe necessairement est possible, ou l'estre necessaire est possible. Mais c'est justement cette proposition qui a besoin de preuve. Car les contredisans pourroient dire que l'estre necessaire est une chimere impossible.

L'estre Den hier stehenden Satz L'estre tres parfait existe necessairement und die dahinterstehende Klammer für die siebente Bemerkung (7) hat Leibniz in unserem Brief nachträglich hinzugefügt, wohl erst Ende November bis Anfang Dezember nach der Niederschrift von N. 39, wo wir diese Passage finden. Die siebente Bemerkung s'il est possible selber hat Leibniz auf unserem Brief nicht eigens ergänzt, so daß wir sie aus N. 39 übernehmen. tres parfait existe necessairement

(7) [s'il est possible.]

Donc l'estre tres parfait doit estre necessairement dans la nature des choses. Autrement

Ce qui doit avoir une existence necessaire exclut tout si toute supposition toute presomtion.

(8) Supposé qu'il ait quelque choses dans la nature des choses qui ait une existence necessaire, en supposé que l'existence necessaire soit possible.

L'estre tout parfait doit avoir une existence necessaire.

(9) C'est ce qu'il y a deja No. 1. et on s'y rapporte.

Donc l'estre tres parfait exclut tout si, toute supposition, toute presomtion. Autrement

Tout estre qui enferme dans sa definition ou dans son Essence une existence necessaire doit necessairement exister.

(10) Cela suppose que sa definition ou Essence est possible. Nota

C'est là selon la premiere maxime le principe de tous nos raisonnemens d'attribuer à un estre ce qui est contenu dans sa definition. Cette verité est une des premieres notions de l'Esprit. C'est dire il a ce qu'il a, ce qui est plus clair et plus certain que 2 et 2 font 4.

Or l'estre tres parfait renferme dans sa definition ou dans son Essence une existence necessaire.

(11) On suppose que l'estre tres parfait a une definition ou essence, c'est à dire qu'il est possible.

Donc l'Estre tres parfait doit necessairement Exister. 3. Arg.

Ce qui doit necessairement exister existe en effect. L'Estre A qu'on definit ainsi par le terme A s'entend sur un Estre necessaire, ou qui doit exister necessaire; existe en effect.

L'Estre tres parfait doit [necessairement exister]

(12) supposé qu'il soit possible.

Donc [etc.]

Cette proposition: ce qui doit exister necessairement existe en effect, peut estre prise de deux façons. Elle est vraye sans aucune restriction, lors que c'est autant que si on avoit dit, tout estre possible, de l'idee, definition ou existence de qui on a tire qu'il doit exister, existe en effect. Mais si l'on considere l'idee[,] definition ou Essence de l'Estre necessaire meme precisement, ou praescindendo d'une autre idée dont il ne soit que la suite, et prenant cela d'estre necessairement non pas pour une suite ou affection, mais pour une definition il faut encor supposé que cette definition est possible.