Series II Band 4 · No. 154.

LEIBNIZ AN ISAAC JAQUELOT

Hannover, 6. Oktober 1706. [129.]

French

[L1 ]

Monsieur

Comme vostre Lettre m'avoit fait esperer que j'aurois bientost l'honneur de vous voir, j'avois crû de pouvoir mieux répondre de vive voix, mais cette esperance ayant manqué, je prends la plume pour satisfaire à ce que je vous dois. Quand vous aurés bien consideré, Monsieur, que la masse materielle est tousjours un estre par aggregation et qui par consequent est un resultat de plusieurs autres vous trouverés que pour venir aux veritables sources ou principes, il faut admettre par tout des unités ou des substances simples, et qu'ainsi ce que j'en dis n'est pas une simple Hypothese, et encor moins une multiplication des estres sans besoin.

Je suis bien aise d'apprendre que vous répondes à Monsieur Bayle, et je ne doute point que vous ne le fassies comme vous l'avés déja fait; c'est à dire en evitant ce qui peut offenser. Car c'est un personnage d'un si grand merite, et qui peut rendre tant de service aux lettres et même, s'il veut s'y appliquer, à la religion, qu'il est apropos de le menager. C'est pourquoy je suis bien faché de la grosse querelle qu'il a avec M. le Clerc, autre excellent homme, tres capable de nous donner des lumieres et tous deux devroient tourner leur efforts à nous instruire sur bien des choses, et à avancer chacun de son costé, sans se choquer entre eux et sans meler des contestations personelles avec la discussion des choses. Il seroit à souhaiter aussi que les habiles gens voulussent prester leur esprit et leur savoir plus tost aux verités edifiantes qu'aux paradoxes et à l'erreur soit en forme d'objections, ou autrement.

Pour moy, bien loin d'estre faché qu'un habile homme et bien intentionné fasse des objections specieuses contre la verité, je prends plaisir à les voir et à les examiner, car ces sortes d'objections servent tousjours à eclaircir la matiere et à luy donner un nouveau jour: mais je souhaiterois qu'on les mît dans des livres latins, ou qui ne sont lus que par des gens avancés en connoissance, à l'exemple des Scholastiques sur tout quand ce sont des verités, dont il importe que le public soit persuadé.

Je trouve cependant, que M. Bayle fait les objections plus fortes qu'elles ne sont, s'il veut qu'il y en a d'invincibles qu'on puisse opposer à la verité. Les reponses aux questions d'un provincial, et celle qu'on vient de faire pour luy à M. le Clerc, en expliquant le precis de la doctrine du premier, me paroist souffrir quelque difficulté, comme on y dit pag. 18: que la *maniere d'accorder le mal moral et le mal physique de l'homme avec les attributs du principe Unique de toutes choses infiniment parfait surpasse les lumieres philosophiques: de sorte que les objections des Manicheens laissent des difficultés que la Raison humaine ne peut resoudre*. Car si la maniere d'accorder le mal avec la bonté et perfection de Dieu, signifie le detail des raisons qui le portent à permettre les maux, cette maniere pourroit estre inexplicable, parce qu'elle depend peutestre de l'harmonie universelle, qui enveloppe l'infini. Et cependant les objection[s] qu'on fait contre la permission du mal peuvent et doivent estre susceptibles d'une

Leibniz setzt in L1 seinen Brief zunächst mit folgendem, in Petit wiedergegebenen Text weiter fort, ersetzt ihn aber durch die folgenden Zeilen bis "Ainsi de dire" (S. 495.21): bonne reponse. Pour repondre à une objection il n'est point necessaire d'approfondir tout ce qui est causé dans la These, ny d'en rendre raison. Mais j'avoue que si on m'opposoit une objection invincible, j'aurois tort de soutenir le sentiment. Car la demonstration, qu'est elle autre chose qu'un argument invincible? bonne solution, car il n'est point necessaire que celuy qui repond à une objection rende raison a priori de sa these et explique à fonds tout ce qu'elle renferme d'obscur et de difficile, mais il est necessaire cependant que des personnes habiles et capables d'application puissent trouver le moyen de repondre aux objections; autrement il n'y auroit plus d'obscurité à cet egard, puisqu'il seroit clair que la these est fausse. Et l'on auroit tort de tenir pour certain ce qui est refuté par une objection où l'on ne sauroit repondre comme il faut. Car la demonstration, qu'est elle autre chose qu'un argument invincible? C'est à dire dont la forme est bonne, et dont la matiere consiste en propositions ou evidentes ou prouvées par des semblables argumens jusqu'à ce qu'on vienne aux seules evidentes. Ainsi de dire que ce que la Raison ou la Revelation nous enseignent pourroit estre sujet à des objections invincibles, ce seroit vouloir qu'il y ait des demonstrations du pour et du contre; puisque la raison nous enseigne par une objection invincible, que ce qu'elle refute est faux.

Je crois que la plus part de ceux qui ont parlé à fonds de l'usage de la Raison en Theologie, comme Vedelius, Musaeus, et autres tomberont d'accord de ce que je viens de dire. Il est vray que celuy qui est bien persuadé d'une verité n'est point obligé d'examiner toutes les objections qu'on luy peut opposer, et même que ce seroit mal fait à la plus part de gens de s'y vouloir attacher. Il est vray aussi qu'on ne doit point s'eloigner de la lettre du texte, lors que les raisons contraires ne sont que vraisemblables. Mais tout le monde demeure d'accord que la Raison et la Revelation ne sauroient enseigner une absurdité.

Dans la question de l'origine du mal; celuy qui voudroit apporter une objection invincible contre la bonté et la sagesse de Dieu devroit prouver par exemple que le mal pouvoit estre evité sans perdre quelque bien plus considerable. Mais pour prouver cette these, il ne suffiroit pas de dire qu'un autre ne sauroit prouver le contraire, ny faire voir la connexion de ces maux avec des plus grands biens, car c'est assez qu'on puisse dire que cette connexion est possible, juqu'à ce que le contraire soit prouvé ce qu'on n'a garde de faire, d'autant qu'il s'en suivroit une absurdité, c'est à dire, que Dieu n'auroit pas agi conformement à la plus parfaite sagesse, puisqu'il est vray qu'il y a un Dieu infiniment parfait qui a permis le mal, il faut bien qu'on dise avec S. Augustin qu'il l'a fait pour un plus grand bien, quoyqu'il soit au dessus des forces de la Raison humaine, de monstrer a priori et en detail en quoy ce bien consiste. Car il suffit qu'on sache en gros et a posteriori, qu'il faut que cela soit, puisque le mal est arrivé effectivement et que Dieu existe.

Si quelcun est d'un autre sentiment, et pretend que la verité peut souffrir des difficultés qui consistent en objections invincibles, il se prive des moyens de la connoistre, ou bien il reconnoist deux verités contradictoires. Je suis donc d'opinion, qu'on peut et doit repondre aux objections des Libertins, des Athées, des infideles, et des Heretiques, et j'approuve entierement ce que le dernier Concile de Lateran recommande aux philosophes Chrestiens en voulant qu'ils s'appliquassent à satisfaire aux mauvaises raisons de ces Averroistes et de ces autres peripateticiens qui soutenoient en ce temps là que l'immortalité de l'ame estoit vraye selon la foy, et fausse en philosophie. Et j'applaudis fort à vostre dessein de prendre la defense de la foy contre les objections tirées de la philosophie moderne.

[l ]

Monsieur

L'attente Am Kopf der Seite in L2 von Leibniz' Hand: A Monsieur Jaquelot à Berlin 6. Octobr. 1706 de vostre passage avoit suspendu ma réponse: mais apresent je suis bien aise de vous écrire avant que je puisse avoir l'honneur de vous voir. De la maniere que je conçois mon systeme, il n'y a rien qui ne soit lié. Je suis à son egard à peu pres comme Monsieur Caritides avec son placet dans le[s] facheux où il dit:

Non, Monsieur, pas un mot ne se peut retrancher.

Je suis bien aise d'apprendre, que vous repliqués à Monsieur Bayle, et je ne doute point, Monsieur, que vous n'en usiés, comme vous l'avés deja fait c'est à dire en sorte, qu'un personnage de tant d'esprit et de savoir, et qui peut rendre encor tant de service aux lettres et même à la religion, s'il veut bien se proposer ce but; y soit porté, et n'en soit point rebuté.

Il seroit à souhaiter en effect, que d'aussi habiles gens voulussent prester leur esprit et leur savoir plustost aux verités edifiantes, qu'aux paradoxes dangereux et à l'erreur soit en forme d'objections ou autrement.

Pour moy, bien loin d'estre faché qu'un homme pénetrant me fasse des objections specieuses contre la verité, je prends plaisir, à les voir, et à les examiner. Car ces sortes d'objections servent tousjours à eclaircir la matiere, et à luy donner un nouveau jour.

Leibniz setzt in L2 seinen Brief zunächst mit folgendem kleingedruckten Absatz fort:

Mais je souhaiterois qu'on les mist dans les livres latins, qui ne sont lûs que des gens avancées en connoissance à l'exemple des Scholastiques, sur tout quand ce sont des verités, dont il importe que le public soit persuadé.

Diesen ersten Ansatz ersetzt er durch den folgenden Absatz, den er ebenfalls verwirft und durch den anschließenden Text von "Mais ... necessaire." ersetzt:

Et il faut tacher en meme temps d'en empecher l'abus dans ceux qui sont écrits en langue vulgaire, et le plus seur est de ne mettre ces choses que dans les livres qui ne sont lûs que par les gens avancés en connoissance à l'exemple des Scholastiques, sur tout quand ce sont des verités, dont il importe que le public soit persuadé. Mais ce qui est bon pour les personnes qui meditent, peut quelques fois nuire auprés d'autres, quand les objections qu'on fait contre des verités, dont il importe que le public soit persuadé ne sont point proposeés avec tout le menagement necessaire.

Quant à la question Principale de l'Accord de la Foy et de la Raison; je suis de l'opinion commune, qu'il faut distinguer ce qui est au dessus de la Raison, de ce qui est contre la Raison. C'est à dire, il y a bien des choses dans la Foy, et même dans la Nature, que nous ne saurions expliquer assés, et dont nous ne saurions rendre raison. Mais il n'y a aucune verité de la Foy, ny de la Nature, qui soit contre la Raison. Et cette Decision est manifeste dans mon sens: car la Raison n'est autre chose icy, qu'un enchainement des verités, et la verité ne sauroit estre double, ny contraire à elle même.

De cela il s'ensuit aussi, qu'il n'y a point d'objection invincible contre la verité. Car un argument invincible absolument, n'est autre chose qu'une Demonstration. Et une telle objection invincible est en effect la demonstration de la fausseté de la These.

Mais pour expliquer ce que j'appelle un Argument invincible absolument (à fin qu'on ne dise point que ce qui est invincible aux uns, pourra estre surmonté par d'autres, et que l'objection que les hommes tous ensemble ne sçauroient point resoudre, pourra estre resolu par les Anges); je dis qu'un argument invincible absolument, ou demonstratif a des caracteres certains et reconnoissables, en vertu de la Logique, qui reviennent à cecy: Quand un argument est invincible, il faut qu'estant reduit en ordre, il soit en bonne forme selon les Regles et que les premisses soyent ou certaines ou prouvées par un autre argument semblable; et cela continuant tousjours jusqu'à ce qu'on vienne à n'avoir besoin que de propositions certaines. De sorte qu'il y aura tousjours moyen de répondre à un argument qui n'est point demonstratif, soit en monstrant que la forme est imparfaite dans quelque partie de l'enchainement, soit en niant la certitude de quelque premisse.

Il faut avouer, que cette Rigueur qui se practique dans les Mathematiques pures, et qui a lieu dans l'etablissement de toutes les verités eternelles; n'est pas tousjours de saison dans les choses Contingentes et naturelles , ou l'on se conduit souvent par la plus grande vraisemblance. Mais elle est de saison, quand quelqu'un veut argumenter contre un Mystere de la Foy, puisqu'il ne s'y agit point du vraisemblable en soy: car les mysteres sont quelques fois contraires aux apparences: mais ils ne sauroient estre contraires à ce qui est certain. Je me promtes que vous le ferés voir clairement dans vos ouvrages, et cependant je suis avec Zele

Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz

Hanover ce 6 d'Octobr 1706

A Monsieur Jaquelot Ministre de la Parole de Dieu et predicateur du Roy de Prusse