Series II Band 3 · No. 238.

LEIBNIZ AN ─ (?)

[nach Mai 1700]

French

Je Leibniz hat am Kopf der Seite bemerkt: Ad Hist. des ouvr. des Sçav. May 1700. Ibidem p. 194 mois d'Avril le P. L'Ami est dit me refuter nommément Tom. 2 de la conn. de soy meme. n'ay pas encor vû cet écrit publié à Bâle l'an 1699 qui a pour titre: Judicium de argumento Cartesii pro existentia Dei petito ab ejus idea. Mais ayant examiné autres fois en passant le même argument dans un Essay touchant la connoissance, la verité, et les idées, inseré dans les Actes de Leipzig de l'an 1684, j'ay esté curieux de lire ce qu'un habile homme dit dans l'Histoire des ouvrages de sçavans May 1700 pour l'argument de des Cartes contre l'écrit Latin de Bâle; et je vous diray, Monsieur que je tiens le milieu entre l'écrit et la reponse. L'auteur de l'ecrit croit que l'argument est un sophisme, l'auteur de la reponse le tient pour une demonstration; et moy je crois que c'est un argument imparfait, qui suppose tacitement une proposition, de la quelle si l'on adjoutoit la preuve, la demonstration seroit achevée. Ainsi l'argument n'est pas à mepriser, c'est un bon commencement au moins. Est aliquid prodire tenus, si non datur ultra.

Les Geometres, qui sont les veritables maistres dans l'art de raisonner on[t] vû que pour que les demonstrations qu'on tire des definitions soyent bonnes, il faut prouver, ou postuler au moins, que la notion comprise dans la definition est possible. C'est pourquoy Euclide a mis parmi ses postulata, que le cercle est quelque chose de possible, en demandant qu'on puisse decrire un cercle dont le centre et le rayon soyent donnés. La même precaution a lieu en toute sorte de raisonnemens, et particulierement dans l'argument d'Anselme Archevêque de Cantorbery (in libro contra insipientem) rapporté et examiné par S. Thomas et autres Scholastiques et renouvellé par M. des Cartes qui prouve que Dieu estant l'estre le plus grand ou le plus parfait, enferme encor cette perfection qui s'appelle l'existence; et que par consequent il existe. A cela on peut dire, que le raisonnement est tres juste, supposé que l'estre souverainement parfait, ou qui comprend toutes les perfections, est possible. Et que c'est là le privilege de la nature divine (Entis a se) que son essence comprend l'existence, c'est à dire qu'il existe pourveu qu'il soit possible. Et omettant même toute mention de la perfection, on peut dire: que si l'estre necessaire est possible, il existe, proposition la plus belle sans doute et la plus importante de la doctrine des modales, parce qu'elle fournit un passage de la puissance à l'acte. Et c'est uniquement icy qu'a posse ad esse valet consequentia. Aussi trouvet-on là dedans le principe des existences.

L'auteur de l'écrit, oppose une instance à des Cartes, en raisonnant comme luy et concluant faux. Car il dit que l'existence est contenue dans l'idée d'un corps tres parfait (: ou qui comprend toutes les perfections :) donc un tel corps existe. A cela il faut répondre à mon avis, que l'idée d'un corps tres parfait dans ce sens, est impossible, car un corps estant limité par son essence ne sçauroit renfermer toutes les perfections: L'écrit et la reponse s'enfoncent un peu trop dans les termes et dans les distinctions d'essence et existence, reelle (ou formelle) et objective; où je ne crois pas s'il soit necessaire de les suivre, et il suffit de remarquer, que l'auteur de l'écrit s'estant proposé le raisonnement de ceux qui disent que Dieu doit ~~exister necessairement parcequ'il n'est pas impossible que Dieu soit*; a touché* *le point essentiel; et il n'a pas mal repondu, qu'il ne s'ensuit pas qu'une chose est possible, parce que nous n'en voyons pas l'impossibilité nos connoissances estant bornées. Mais cela le pouvoit faire juger, que l'argument n'est pas un sophisme, et que ceux qui l'ont proposé ont peché seulement en dissimulant ce qu'ils supposent; au lieu de suivre l'exemple des Geometres, qui ont assés de penetration et de sincerité pour voir et pour marquer expressement les axiomes et les demandes dont ils ont besoin, et qu'ils presupposent.

L'auteur de la réponse n'entre pas assez là dedans autant que je puis comprendre. Il a fort raison p. 211 de rejetter cette limitation: ~~que l'estre tout parfait renferme l'existence, supposé qu'il y a un estre tout parfait*, c'est à dire actuel. Mais si on l'entend: supposé qu'il y a un estre tout parfait, possible, ou parmy les essences; la limitation est bonne. Il a raison de dire qu'il n'est point permis de douter des choses qui nous sont connues, sous pretexte que nos connoissances sont bornées. Mais cela ne paroist pas aussi estre l'intention de l'auteur de l'écrit. Et j'avois déja remarqué dans mon Essay susdit, que la veritable marque d'une connoissance parfaitement distincte, est lors qu'on peut prouver a priori la possibilité de la notion dont il s'agit. Ainsi on se trompe dans le fonds icy, en s'attribuant une notion claire et distincte, lors qu'on ne la sçauroit verifier par la marque qui luy est essentielle.

L'exemple de la proposition que deux et deux sont quatre, ne convient pas icy, puisqu'on la peut demonstrer par des definitions dont la possibilité est reconnue. Voicy cette demonstration: les definitions sont primo 2 est 1 + 1 et secundo 3 est 2 + 1 et tertio 4 est 3 + 1. Or 2 + 2 est autant (par la def. premiere) que 2 + 1 + 1, c'est à dire (par la definition seconde) 3 + 1 ou bien (par la def. troisieme) 4. Ce qu'il falloit demonstrer. Si tout ce qu'on se vante de sçavoir clairement et distinctement estoit demonstré de la même façon, on pourroit s'y fier, mais sous pretexte, que les choses trop claires n'ont point besoin de demonstration on fait souvent passer pour clair ce qui ne l'est pas assez. Et cet abus des idées et verités pretendues claires et distinctes fait que feu Mons. Stillingfleet, Evêque de Worcester, et d'autres ont eu quelque raison de s'elever contre la voye des idées qui est en vogue aujourd'huy et qui souvent est un asyle d'ignorance aussi bien que les qualités occultes d'autres fois.

Il faut avouer que le celebre Mons. Lock dans son essay de l'entendement et dans ses écrits opposés à feu Monsieur de Worcester a eu raison de faire l'Apologie des idées, mais il n'a pas fait ce qui se demande icy pour en monstrer le bon usage; puisqu'au lieu de dire simplement que les verités ne sont que l'agrément ou desagrément des idées, il falloit le montrer effectivement, c'est à dire il falloit demonstrer les Axiomes par des definitions possibles de la manière que je l'ay fait à l'egard de la proposition que deux et deux sont quatre. C'est l'unique moyen non seulement de convaincre ceux qui veulent qu'outre les idées ou definitions on a besoin d'employer des axiomes, mais aussi de rectifier la Methode des idées, assez sujette à caution jusqu'icy.

En effect il faut avouer que ceux qui suivent la voye des idées ont coustume d'abuser encor d'un principe, qui leur sert quand ils se trouvent arrestés dans leur raisonnemens, car alleguant que tout ce qu'on conçoit clairement et distinctement est vray, ils se croyent dispensés de prouver ce qu'ils pretendent estre evident. Mais ce principe ne sert gueres qu'à des illusions tant qu'on n'a pas une marque de ce qui est clair et distinct, que des Cartes ne nous a point donnée. La marque de la connoissance distincte d'une notion que j'ay proposée est qu'on en puisse monstrer la possibilité; et la marque de la connoissance distincte d'une verité est qu'on la puisse demonstrer par des definitions des notions possibles. Ainsi ces provocations aux idées et aux connoissances claires et distinctes sont inutiles ou plustost dommageables, et il faut recourir aux methodes des logiciens et des geometres.

Pour revenir à l'auteur de la reponse il semble qu'il tache de prouver p. 210, qu'il y a une idée d'un estre tout parfait, mais disant que l'idée de l'estre general l'y porte, il auroit bien fait de monstrer comment. Et quand il dit p. 212. qu'il est incontestable que l'independance ou l'existence de soy même est la premiere des perfections, il suppose tousjours cette possibilité qui est en question. Je ne sçay pas ce qu'il entend p. 216. par une idée arbitraire de l'esprit humain, lors qu'il veut prouver que celle de l'Estre tout parfait n'est point arbitraire. Car toutes les idées possibles sont independentes de l'esprit humain, et celles qui sont impossibles, ne sont pas même arbitraires, puisqu'il n'est pas en nostre pouvoir de les concevoir. Il dit p. 220. que si quelcun nioit que deux et deux font quatre, on ne pourroit le luy prouver, parce que l'evidence de cette proposition en est la seule preuve. Mais je viens de monstrer le contraire à fin que desormais on ne cherche point de cacher ses suppositions sans des evidences pretendues. Cependant il faut avouer que sans qu'on donne une demonstration metaphysique de la possibilité de l'estre tout-parfait, on en a une tres grande presomtion qui peut aller jusqu'à une certitude morale, sans parler maintenant des demonstrations parfaites de l'existence de Dieu, qui se peuvent tirer a posteriori, c'est à dire des effects. Et je ne doute pas même qu'on ne puisse venir à une parfaite demonstration de cette possibilité; après quoy encor la demonstration a priori commencée par S. Anselme et poussée par M. Des Cartes seroit achevée à la rigueur autant qu'aucune demonstration Geometrique.