Series II Band 3 · No. 23.

LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE

Hannover, 13./23. Juli 1695. [9.28.]

French

Monsieur à Hannover le 13/23 Juillet 1695

Voicy ce que j'ay receu de Monsieur de Spanhem. Ses cinq lettres jointes à l'edition nouvelle des Essais de M. Morel viennent de paroistre. On y voit regner cette merveilleuse erudition, qui luy donne depuis long temps le rang éclatant qu'il tient dans la republique des lettres. Il touche quelques erreurs du P. Hardouin, mais d'une maniere fort obligeante. M. Morel luy même se plaint dans cette edition de son Specimen du peu de sincerité de ce pere, qui ayant receu de luy des grands secours pour ses ouvrages a manqué aux devoirs de la reconnoissance.

J'ay vû dernièrement le dessein d'une medaille qui est dans le Cabinet de M. de Wilde à Amsterdam; et qui paroist fort extraordinaire. Elle est de Bonosus empereur pretendu; et au revers il y a une femme tenant dans [sa main un sertum au dessus d'un globe, qui est dans l'air, avec ces mots: Germania perpetua. Je ne sçay si cette médaille est bien authentique; il me semble que Bonosus avoit] epousé une dame du sang Royal des Gots; si la medaille est bonne, on pourroit croire que Bonosus a voulu honnorer la patrie de sa femme.

Un de mes amis me mande que M. Delarroque sera bientost absous, comme on espere; d'autant qu'il y a eu plustost de mesentendu que de la malice dans son fait.

J'ay receu l'Eloge de feu M. l'Abbé Boisot et vous en remercie tres humblement. C'est une grande perte que la mort de cet illustre personnage. Je suis bien faché de n'avoir pas appris de son vivant toutes les particularités que j'y trouve. Si nous sçavions les pensées et les desseins des grands hommes pendant qu'ils sont encor en vie, nous en profiterions mieux. On parle de moy dans cet Eloge en des termes trop favorables pour que je m'y puisse reconnoistre. Je ne laisse pas d'estre bien obligé à M. le President Boisot, et à l'auteur de la piece, qui doit estre luy même d'un merite bien distingué, puisqu'il estoit ami intime de M. l'Abbé de S. Vincent. Je juge que [M. le president Boisot n'auroit point permis qu'on eût parlé de la bonne volonté de son frere à mon egard, s'il n'avoit dessein de l'accomplir. Ainsi je vous supplie, Monsieur,] de luy marquer ma reconnoissance, et de le faire souvenir de ce que je souhaitte.

L'Action que M. l'Abbé de la Trappe vient de faire en se depouillant de l'autorité dont il usoit si bien, acheve de confondre ses ennemies, mais je ne sçay si elle accommode ses amis, et si la religion qui a l'avantage de le posseder ne souffre dans la perte d'un tel superieur.

M. Graevius qui continue de donner des beaux recueils des antiquités Romaines souhaitteroit de trouver Bossium et Alexandrum de Sistro.

L'Angleterre ou plustost la Republique des lettres a perdu M. Dodwel, qui estoit si profond dans l'Histoire Ecclesiastique. Mais rien n'egale la perte de l'incomparable M. Hugens. Il est tres seur qu'on le doit nommer immediatement après Galilei et des Cartes. Il estoit capable de nous donner encor des grandes lumieres sur [la nature.

On me mande qu'un livre intitulé: Systema mentis et rationis a esté defendu à Paris. Je ne sçay pas ce que c'est,] non plus que ce qu'on doit attendre d'un autre livre intitulé: Conjuration contre Descartes. Il faut que l'auteur du livre s'imagine que Descartes est devenu le souverain de l'Empire de la Philosophie, à peu prés comme le dictateur Cesar l'estoit de celuy de Rome.

J'avois presque oublié de dire un mot de la belle invention de feu M. l'Abbé Boisot de faire apprendre à écrire un jeune enfant dans l'espace d'une demie heure, mieux qu'il n'auroit fait après six mois d'école. Voilà quelque chose de bien utile, qu'il faudroit publier; car je m'imagine que le secret ne sera point perdu, puisqu'il n'en a pû donner des essais sans le faire connoistre. S'il y a moyen d'en sçavoir quelque chose, je vous supplie, Monsieur, de m'en faire donner part.

Je n'attends que l'occasion pour envoyer à Paris un exemplaire du Specimen de M. Morel avec les lettres de Mons. de Spanheim, que celuyci vous destine.

Le Thesaurus Brandeburgicus de Mons. Begerus garde des medailles de S.A.E. [de Brandebourg, avance fort.

J'espère que le tresor incomparable des inscriptions anciennes de M. Gudius paroistra aussi un jour. Je vous souhaite une parfaite santé et suis avec zele,

Monsieur, Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, Leibniz]