Series II Band 3 · No. 172.

LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE

[Wolfenbüttel], 4./14. Mai 1698. [169.177.]

French

Hanover 4/14 May 1698

Je Am Kopf der Seite in L2 : A Mons. l'Abbé Nicaise 4/14 May 1698 vous suis tres obligé, Monsieur, du soin que vous avés pris tant pour m'avertir du traité de Mons. le President Boisot, que pour le disposer à continuer de m'estre favorable, comme vous l'aviés disposé à l'estre d'abord. La cause que je n'avois point encor profité de ses premier[e]s offres a esté que par je ne sçay quel accident la liste qu'il m'avoit envoyée, s'estoit egarée dans le tas immense de mes papiers. L'esperance de la retrouver m'avoit fait differer d'avouer la faute, et de le supplier d'une nouvelle copie de cette liste. Mais le temps pressant maintenant, je luy ay fait aveu de ce malheur, disant que je ne sçay point, si je dois oser le supplier de pousser sa bonté jusqu'à me l'envoyer de nouveau. J'adjoute que je me souvenois que la plus part des pieces m'avoient paru dignes d'estre obtenues; mais que je ne les avois voulu demander qu'à condition de pouvoir faire moy même la depense des copies, ou bien, en cas qu'on eût manqué des personnes propres à les faire; que j'aurois souhaitté d'obtenir pour quelque temps ces deux Tomes, où ces pieces se trouvent; et qu'on auroit pû prendre des mesures tres seures, maintenant que la paix est faite, pour les faire passer à Bâle, et de là à Francfort; et j'aurois voulu donner toutes les asseurances necessaires, pour ne faire point douter d'une exacte restitution. Mais que je ne sçavois presentement, s'il m'estoit encor permis, de former ces sortes de souhaits et d'en esperer quelque succès, mais qu'en ce cas mon obligation en seroit plus grande, et que le public en seroit d'autant plus redevable à Mons. le president, et à la memoire illustre de feu Monsieur l'Abbé son frere, et enfin, que j'attendray sa decision. J'ay jugé apropos et plus conforme à la civilité de luy écrire ces choses moy même, mais je vous supplie, Monsieur, de les appuyer.

L'erreur sur le pur amour paroist estre un mesentendu qui comme je vous ay deja dit, Monsieur, vient peutestre de ce qu'on ne s'est pas attaché à bien former les definitions des termes. Aimer veritablement ou d'une maniere desinteressée, n'est autre chose que d'estre porté à trouver du plaisir dans les perfections ou dans la felicité de l'objet, et par consequent à trouver de la douleur dans ce qui peut estre contraire à ses perfections. Cet amour a proprement pour objet des substances susceptibles de la felicité; mais on en trouve quelque image à l'egard des objets qui ont des perfections sans les sentir, comme seroit par exemple un beau tableau. Celuy qui trouve du plaisir à le contempler, et qui trouveroit de la douleur à le voir gasté, quand il appartiendroit même à un autre, l'aimeroit pour ainsi dire d'un amour desinteressé; ce qui ne feroit pas celuy qui auroit seulement en vüe de gagner en le vendant, ou de s'attirer de l'applaudissement en le faisant voir, sans se soucier au reste qu'on le gaste ou non, quand il ne sera plus à luy. Cela fait voir, qu'on ne sçauroit oster le plaisir et la practique à l'amour sans le detruire, et que Mons. des Preaux a eu egalement raison dans ses beaux vers, dont vous m'avés fait part, de recommander l'importance de l'amour divin et d'empecher qu'on se forme un amour chimerique et sans effect. J'ay expliqué ma definition dans la preface de mon Codex diplomaticus juris gentium (publié avant la naissance de ces nouvelles disputes), parce que j'en avois besoin pour donner la definition de la justice, la quelle à mon avis n'est autre chose que la charité reglée suivant la sagesse; or la charité estant une bienveuillance universelle, et la bienveuillance estant une habitude d'aimer, il estoit necessaire de definir ce que c'est qu'aimer. Et puisque Aimer est avoir un sentiment qui fait trouver du plaisir dans ce qui convient à la felicité de l'objet aimé, et que la sagesse (qui fait la regle de la justice) n'est autre chose que la science de la felicité; je faisois voir par cette analyse, que la Felicité est le fondement de la justice, et que ceux qui voudroient donner les veritables Elemens de la jurisprudence, que je ne trouve pas encor écrits comme il faut, deuvroient commencer par l'établissement de la Science de la felicité, qui ne paroist pas encor bien fixée non plus, quoyque les livres de morale soyent pleins des discours de la beatitude et du souverain bien. Comme le plaisir, qui n'est autre chose que le sentiment de quelque perfection, est un des principaux points de la felicité, la quelle consiste dans un estat durable de la possession de ce qu'il faut pour gouster du plaisir; il seroit à souhaitter que la science des plaisirs que feu Monsieur Lantin meditoit, eût esté achevée; et il seroit bon au moins de pouvoir obtenir l'oeconomie de son projet, mais il seroit encor mieux si on pouvoit obtenir ses recueils et ses reflexions sur cette matiere. Je l'ay souvent fait sommer autres fois par feu M. l'Abbé Foucher, comme je faisois aussi la guerre à feu Mons. Justel, de ce qu'il laissoit mourir son beau dessein des Commodités de la vie. S'il est à desirer, que des excellens hommes prennent soin de conserver leur pensées, il seroit encor plus à souhaiter, que le public y prist part pour faciliter leur desseins. Mais id populus curat scilicet. Il est vray que lorsque des grands Princes et leur Ministres tournent les pensées encor du costé des sciences, comme on fait en France, on fait reussir quantité de belles choses qui sans cela auroient esté perdues pour le genre humain. Mais on ne sçauroit empecher qu'il n'echappe tousjours quelque chose d'autant que le public n'en est pas tousjours assez informé.

Entre nous, je vous laisse juger, Monsieur, si ce que je viens de vous écrire, ne pourroist estre envoyé à Mons. l'Abbé Bourdelot, pour estre communiqué à Mons. le President Cousin; mais il seroit bon que cela ne se fit que comme de vous. Il suffiroit de ne mettre mon nom que par des [initiales,] comme par exemple: Extrait de la lettre de M. D.L. à Mons. l'Abbé Nicaise, touchant l'amour desinteressé et les fondemens de la justice.

Si M. Bayle est reconcilié avec M. Jurieu, j'en suis bien aise. Il pourra travailler desormais avec plus de liberté aux choses utiles.

J'ay envoyé la lettre du R.P. Bonjour à Mons. Ludolfi, mais je la trouve trop courte. Il pourroit bien luy écrire doresnavant en François et plus amplement. Des sçavans hommes ne se doivent point écrire des lettres vuides. Et je voudrois qu'il se fut expliqué un peu sur les difficultés que M. Ludolfi trouv«oit» dans son systeme, et qu'il luy eût fait quelque detail de son dessein pour mieux profiter de son jugement. Car quelque habile que soit le P. Bonjour, il est jeune, et cela veut dire que le jugement d'un excellent homme avancé en âge luy sera tousjours utile. A quelle langue croit il que l'ancienne Egyptienne se rapporte le plus?

Mons. l'Evêque de Salisbury m'a fait tenir enfin le livre traduit d'Espagnol par un Theologien de son diocese. Ce sont des lettres que le Fiscal Vargas (depuis Ambassadeur de Philippe II. à Rome) et quelques Theologiens Espagnols ont écrites de Trente où le Concile et les Legats du pape ne sont pas fort avantageusement representés. Cette version est Angloise, mais il en paroistra bien tost une françoise, et même on fera imprimer aussi l'original Espagnol. Ces lettres justifient extremement ce que Fra Paolo a écrit, et font voir que le Cardinal Pallavicini ne l'a pas bien refuté. Cela estant, la France est fort à louer de n'avoir pas encor reconnu ce Concile pour veritablement oecumenique; et elle fera bien sans doute de s'en garder encor doresnavant, pour ne point faire prejudice à l'autorité même de l'Eglise et des Conciles, en voulant qu'un Concile de contrebande passe pour bon.

Le R.P. Bouvet m'a envoyé son livre qui contient le pourtrait du Monarque de la Chine, et je luy ay envoyé des questions pour la Chine, aux quelles il m'a promis des solutions. Je suis avec zele

Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz

Le jugement de Mons. d'Avranches sur ma reponse à Monsieur Regis me donne beaucoup de contentement. Sufficit talibus placuisse. Les bons Cartesiens, tels qu'ils sont vulgairement, n'ont pas grand sujet de se vanter de leur grimoire. Les vers de Mons. Boileau me plaisent tousjours beaucoup. Nous avons aussi des reliques à Hanover, et d'aussi bonnes, qu'il y en ait en Europe. Dernierement on en a fait imprimer un Catalogue. Quelques unes en ont esté apportées du Levant il y a plus de 5 siecles. Il me semble qu'on prend à tache à present de mortifier les Jesuites en France. Chacun à son tour. Mes vers à Madlle de Scuderi n'estoient point sur l'amour desinteressé.

Pour mieux appuyer mes souhaits auprés de M. le president Boisot, il est bon de le faire souvenir qu'on a publié que feu M. son frere m'avoit communiqué des belles pieces; et qu'il est à souhaitter que cela se verifie «au» moins après sa mort, tanquam ex ultima voluntate.