Series II Band 2 · No. 67.
SIMON FOUCHER AN LEIBNIZ
Paris, 26. Mai 1689. [63.114.]
Pour Mr de Leibniz. de Paris le 26 May 1689.
Tous vos amis sont bien fachez et moy particulierement de ce que vous ne repasserez point en France, ils auroient bien souhaité de vous y arrester. Vous en connoissez si bien la caste et vous en scavez si bien la langue qu'il eut esté facile de vous y naturaliser. Mais puisque les affaires du tems nous privent de ce bonheur ne nous enviez pas du moins, Monsieur, la communication de vos belles decouvertes dans les sciences. Mr Thevenot m'a dit qu'il vous ecrivoit, cependant il vous invite à voir les biblioteques des lieux celebres où vous avez dessein d'aller, surtout celle de Florence. Vous scavez qu'il y a eu autrefois en cette ville une fameuse Academie où l'on a fait des experiences tres curieuses. Il seroit à souhaiter que vous pussiés sejourner assez longtems en ces lieux pour en voir toutes les singularitez. Vous obligerez Mr Thevenot de luy faire part des manuscrits rares que vous pourrez trouver. N'oubliez pas, Monsieur, de voir les mechaniques des Anciens comme celles de Heron, de Zenon etc. Les connoissances de la Philosophie et de la Theologie ne sont point indignes de vostre recherche.
Le Pere de Malbrance vous saluë. Je le vis hier, il desiroit fort de vous voir icy. Il auroit souhaité que vous eussiez marqué en quel lieu et de quelle maniere nous pourrions voir le probleme que vous avez proposé, resolu par Mr Huygens. Nous ne voyons plus les journaux de Lypsic ni ceux de Holende depuis la declaration de la guerre et les lettres sont bien abbaissées presentement. Silent leges inter arma. Ils faut esperer que Dieu nous donnera quelque tems plus favorable à nos estudes. Cependant mon cher Monsieur, conservez vous, c'est le veu de tous ceux qui ont l'honneur de connoistre vostre merite et vostre capacité extraordinaire. Durate et vosmet rebus servate secundis.
Vostre hypothese de la concomitence des causes demendroit une explication plus ample,
c'est un systeme qui a ses beautez et qui renferme surtout bien de la penetration et bien de
l'esprit, mais elle ne paroit pas estre entierement exemte de difficulté. Dieu est la cause de
toutes les forces finies et de toutes les puissances, mais les creatures ont leur action particuliere
et determinative de l'impression generale que Dieu leur donne continuellement pour se porter à
leur fin. Je ne scais si vous avez vu la 3. et 4. partie de mon Apologie des Academiciens. Je
souhaiterois que vous l'eussiez. Dans la 3. je fais voir que tout ce que Mr Descartes a donné de
beau et de bon se trouve ches les Anciens et surtout ches Platon. Dans la 4. je montre que le
doute des Academiciens n'empesche pas que l'on ne reconnoisse les plus grandes veritez,
l'existance et l'unité de Dieu, sa providence, l'immortalité de l'ame etc. Je ne fais rien
presentement à cause de la difficulté qu'il y a d'imprimer et du mauvais goust des Libraires.
J'ay dessein de reduire tout ce que j'ay ecrit jusqu'yci en ordre de doctrine, et après cela je
travailleray à la Philosophie des Academiciens qui ne doit pas estre moins estenduë ni moins
remplie que celle de Mr Descartes. Vous avez entendu parler de Confucius, on se prepare d'en
donner icy un abbregé en francois fait par feu Mr Bernier. Il y a une refutation de Mr Descartes
par Mr Huet nommé à l'Evesché de Soissons. C'est un in-douze en latin fort bien ordonné, on y
refute l'Auteur suivant son ordre de doctrine a capite ad calcem. Vous seriez bien aise de voir
ce livre. Mr de Soissons vous estime fort et m'a demandé souvent de vos nouvelles. On aura
bientost deux autres livres de la mesme main scavoir concordia rationis cum fide et l'autre
regarde la poesie. Je n'en scais pas le titre. Mr de Soissons est absent de Paris pour 5 ou
6 mois. On fait une edition nouvelle de son livre de demonstratione evangelica. Le Pere Prestet
de l'Oratoire prepare un bel ouvrage sur l'Algebre et il donnera des remarques sur Diophante.
Mr Lantin de Dijon est tousjours tres rempli de vostre estime. Je ne scais si vous avez vu le
dispute de Mr L'Abbé Catelan contre Mr Varignon, et la mechanique de ce dernier, aussi bien
que la querelle du Pere l'Ami de l'Oratoire touchant le principe des forces mouventes. Si vous
faites quelque observation sur les mines, Mr Thevenot vous prie de luy en faire part. On
travaille à la vie de Mr Descartes. Si vous voyez le Parmenide de Platon, vous y trouverez le
fond de toute la dispute que j'ay euë avec le Pere Malbranche sur les idées. Je suis tres obligé à
Mr de Brosseau dont l'honnesteté est fort grande.
Je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Foucher