Series II Band 2 · No. 41.
LEIBNIZ AN ANTOINE ARNAULD
[Göttingen, 30. April 1687.] [40.42.]
Monsieur
Je
Je me flatte même, que vous y reconnoistrés un milieu, mon dessein n'estant pas de renverser sans necessité les sentimens approuvés, mais de les eclaircir.
Je tiens que nostre ame a quelque sentiment confus de tout l'univers, et de tout passé, present et avenir, puisque chaque substance exprime l'univers tout entier, et comme toute son essence individuelle ne consiste que dans cette expression de l'univers pris dans un certain sens, il est visible, que c'est par les degrés de l'expression qu'elle distingue les phenomenes qu'elle s'attribue, de ceux qu'elle attribue à d'autres choses, qu'elle ne voit pour ainsi dire qu'en eloignement; et quand on considere, que tout ce qui arrive et qui paroist à l'ame, n'est qu'une suite de son expression precedente, qui l'enfermoit déja par avance, on ne sçauroit estre en peine comment luy arrive la perception de la piqueure ou de quelque autre phenomene particulier, que ce soit, puisque ces sont des suites de son estat qui gardent les mêmes loix qui s'observent dans le grand monde, et cependant l'effect de ces suites ne laisse pas d'estre appellé violent, et avec raison parceque nous attribuons à d'autres causes ce que nous ne pouvons pas deduire en detail de ce que nous concevons distinctement en nous mêmes. Car nostre imperfection ne consiste que dans la confusion de nos expressions (Dieu seul concevant distinctement tout l'univers), et par consequent c'est de là qu'il faut deduire ce qu'on appelle patir ou dependre d'autruy, ou estre violenté.
Or comme vous aviés déja reconnu dans les lettres precedentes, que je n'accorde que des actions et passions immanentes (à parler dans la rigueur metaphysique) aux substances creées, (mettant tousjours à part la cause universelle), si ce n'est qu'on explique la passion d'une chose par l'action d'une autre, de la maniere que je viens de dire; je ne vois pas Monsieur comment vous voulés, que selon moy la volonté est la cause occasionnelle du mouvement du bras; et que Dieu seul en est la cause reelle, car à mon avis Dieu n'est pas plus cause du mouvement dans les corps, qu'il est cause des pensées dans les esprits, l'un et l'autre accident arrivant à son sujet en vertu de l'estat que Dieu luy a donné dans la creation, et ne dependant de Dieu que de la maniere que la substance meme depend de luy, par la conservation ou creation continuelle. Mais enfin je m'apperçois que vous avés jugé ainsi, parce que vous supposés que je ne voudrois pas dire qu'un corps puisse se mouvoir soy même comme une cause reelle et efficiente; cependant je reponds que le mouvement estant consideré comme l'estat d'une substance corporelle, ne peut estre causé reellement et dans la rigueur des phrases metaphysiques que de la substance corporelle même dont il est le sujet, et cela suit necessairement des principes establis dans les lettres precedentes. Et quand j'ay parlé de la volonté de Dieu, en rendant raison de l'accord admirable des phenomenes des differentes substances, je n'ay pas voulu que Dieu en soit la cause que de la même maniere qu'il l'est de la formation de l'embryon et de toutes les autres belles choses de la nature, qui naissent en consequence de l'estat qu'il y a mis au commencement de la creation. Si les auteurs des causes occasionnelles veuillent que Dieu produit le mouvement dans les corps comme il produit les pensées et volontés dans les esprits, je suis d'accord avec eux, mais j'avois crû, qu'ils y font beaucoup de difference et qu'ils ne reconnoissent aucune action ny immanente ny emanente dans la substance materielle au lieu que je reconnois par tout egalement dans toutes les creatures des actions immanentes, mais point d'autres.
Pour ce qui est des Formes substantielles ingenerables et indestructibles, je parcoureray Monsieur, les consequences que vous tirés de mon explication, et tacheray de satisfaire à vos doutes. Je demeure d'accord de la premiere consequence sçavoir que tout corps dont les parties sont de même nature que le tout, n'est qu'un estre par aggregation, et n'a point de forme substantielle. Quant à la 2de, j'en doute car quoyque une partie d'un arbre greffée puisse produire un nouvel arbre, il se peut qu'il y soit contenu une partie seminale déja douée de sa vie. 3. Quand les plantes ne seroient que des estres par aggregation, il ne s'ensuit point que les seuls animaux soyent des substances, car il se peut qu'il y ait une infinité d'autres substances corporelles, qui nous soyent inconnues, et qui cependant manquent de sentiment. 4. Il est vray que je n'ose prononcer en particulier si tel ou tel corps est une substance, ou s'il n'est qu'une machine. Cependant il me paroist raisonnable de croire qu'il y a d'autres substances que l'homme dans la nature qui nous environne. Et en 5me lieu je ne dis pas seulement, que ce qui n'est que machinalement uni est un aggregé de plusieurs substances, mais memes qu'il n'est qu'un phenomene à moins que des vrayes substances entrent dans sa composition. C'est aussi ce dernier point, que vous jugés bien, qu'il faut commencer d'eclaircir.
Asseurement, si je ne me fondois que dans la definition de la substance, que j'aurois forgée contre l'usage receu ce ne seroit qu'une dispute des mots; j'avoue aussi qu'il est permis à un chacun de prendre le terme de la substance d'une telle maniere, que non seulement un bloc de marbre ou une horloge, mais même l'arc en ciel puisse passer pour une substance, et quoyqu'il me semble que mon acception soit conforme à celle qui a esté introduite dans les ecoles, où l'on parle de uno per se et per accidens et des formes substantielles et accidentelles, et que c'est en ce sens que les philosophes ont nié des formes substantielles (c'est à dire quelque chose de repondant aux ames) aux choses artificielles et aux estres par aggregation; je ne voudrois pas faire un proces pour cela à celuy qui se serviroit autrement de ce terme. Mais laissant là les termes je prens la chose de bien plus haut, et je croy que là où il n'y a que des estres par aggregation il n'y a pas meme des estres reels. Et la raison est, que tout estre par aggregation suppose des estres doués d'une veritable unité, puisqu'il ne tient sa realité que de celle de ceux dont il est composé, de sorte qu'il n'en aura point du tout, si chaque estre dont il est composé est encor un estre par aggregation ou il faut encor chercher un autre fondement de sa realité. Et c'est là où le proces à l'infini ne sçauroit avoir lieu, comme il ne sçauroit avoir lieu en logique dans les raisonnemens; par consequent s'il n'y a rien dans les corps que de l'extension en continuant la resolution on viendra necessairement à les atomes, comme ceux d'Epicure, ou de M. de Cordemoy ou bien il faut composer les corps des points de mathematique, c'est à dire qui soyent depourveus de parties; ou enfin il faudra avouer que les corps ne sont que des phenomenes, où il ne se trouve rien de reel. Je ne croy pas que ces Atomes ayent lieu dans la nature, et encor moins que les corps puissent estre composés de points, et vous en estes d'accord, il reste donc qu'il y ait des formes substantielles, si les corps sont quelque chose de plus que des phenomenes.
Pour rendre ce raisonnement plus sensible considerons deux diamans celuy du Grand Duc et celuy du Grand Mogol (qui est un exemple dont je me suis deja servi). Je crois qu'on demeurera d'accord, que cet estre par aggregation que nous composons dans nostre esprit de ces deux pierres si eloignées l'une de l'autre et qu'on appelle une paire de ces diamans, n'est pas une substance, ny même un estre réel, quoyque nostre esprit pour la commodité du raisonnement luy donne un nom comme à un estre. Cela estant accordé, je passe plus avant, et je dis que dans la rigueur metaphysique ce qui n'est pas une substance quand l'eloignement des estres qu'on y suppose est de trois mille lieues, ne le deviendra pas quand l'eloignement ne seroit que d'un pouce ou encore moins. Le plus et le moins ne faisant rien icy, et mêmes quand on viendra jusqu'à l'attouchement, je ne conçois pas que deux corps a et b pour estre tant soit peu plus prés l'un de l'autre composent veritablement un estre; il se peut même que b rase seulement a en le touchant, et passant tout auprés en (b) aille plus avant vers ( (b) ). En ce cas je demande s'ils composent aussi bien une substance comme ils feroient, s'ils restoient en repos l'un après l'autre ce qui peutestre n'arrive jamais. Item si l'attouchement dans un point seul, ou dans une ligne seule y est aussi avantageux, qu'un attouchement en deux surfaces congruentes, et mille autres questions semblables qui font assez connoistre que cette unité que nous y formons ne vient que de nostre conception. De sorte que je crois qu'il en est comme de la chaleur, des couleurs, des parhelies, des estres d'abstraction, du temps, du nombre, du mouvement même et des figures, et de mille autres estres, qui ont un fondement dans la nature, mais qui n'ont point de realité achevée.
On
Et pour ce qui est de la figure, je soutiens un autre paradoxe, sçavoir, qu'il n'y a aucune figure exacte et reelle, et qu'on ne trouvera jamais ny globe, ny parabole ny autre figure parfaite dans les corps; car je croy qu'il en est dans les petits comme dans les grands, et estant donné un globe aussi petit, que quelque Atome d'Epicure que ce soit, si on y supposoit un animal petit à proportion, il y trouveroit tousjours des inegalités, et cela à l'infini. Ce qui arrive parce que la matiere est actuellement sousdivisée à l'infini et que chaque particelle est un monde d'une infinité de creatures.
Toutes ces considerations [font] assez voir que l'extension ne sçauroit constituer la substance des corps, puisque ses modifications ne sont que des phenomenes ou bien des estres d'abstraction, et quoyque la grandeur, la figure et le mouvement nous fournissent des notions plus distinctes que la chaleur et les couleurs, ils ne laissent pas d'impliquer quelque chose de confus et d'apparent seulement. Il n'y a que l'Estre accompli ou la substance, et son estat present, qui est une expression des phenomenes tant passés et presens que futurs, que je tienne pour des realités pures.
J'adjouteray encor, que ce n'est pas assés de dire, qu'un étendu a des parties hors des parties, pour dire ce qu'il y a en luy. C'est bien dire qu'il y a une multitude de choses, et que dans chaque chose il y a encor une multitude de choses, mais ce n'est pas dire ce qu'il y a de commun à toutes ny de quelle nature sont ces choses. Si on me dit qu'une livre est de tant de marcs, et un marc de tant d'onces, et une once de tant de drachmes, et un drachme de tant de grains, etc. sans me rien expliquer d'avantage, je ne sçauray jamais ce qu'on veut dire. La multitude, l'étendue et la machine enveloppent et presupposent l'estre, l'unité, la substance et la force.
Je
J'avoue de ne pouvoir demonstrer absolument qu'il y a des substances d'une veritable unité hors des esprits, car il est possible que les corps soyent seulement des phenomenes reglés, mais il me semble que cela n'est gueres raisonnable, ny assez conforme à la perfection des operations de Dieu. Car toute substance estant une expression de l'univers dans un certain sens, Dieu en aura fait autant que l'univers en pourra recevoir, puisqu'elles ne s'entrempechent point; peutestre qu'il y en a une infinité de degrés dont nous n'avons aucune connoissance, et ceux qui attachent à l'homme seul toute la vie, et perception de la nature qui nous environne [me] paroissent aussi bornés en metaphysique, que ceux qui enfermoient le monde dans une boule, l'estoient en physique.
La multitude des ames, formes, ou vies, ne nous doit pas faire peine, non plus que la multitude des creatures, au contraire, elle est conforme à la grandeur du Createur. Dans une goutte d'eau imbue de poivre on voit une quantité prodigieuse d'animaux, supposons qu'ils soyent tous doués d'une ame indestructible, quel mal y aurat-il? Il est vray qu'on pourra faire mourir en un moment une million de millions de ces animaux et qu'on n'aura garde de brusler ou de dechirer ces ames; mais puisqu'on souffre bien les atomes indestructibles, pourquoy se facherat-on contre ces pauvres ames innocentes. Mais que deviennent elles, donc, je reponds qu'elles vont d'où elles sont venues. Elles animoient déja peutestre quelque corps dès la creation du monde, mais tres petit, qui s'est accru peu à peu, et ayant passé par bien des changemens, est arrivé enfin à paroistre sur un plus grand theatre, où ayant joué son role, il se renfonce dans l'obscurité d'un petit monde parmy des creatures proportionnées où il ne laisse pas d'agir et de patir, et d'avoir quelque perception mais moins distincte jusqu'à ce qu'il luy arrive peutestre de reparoistre sur les rangs. Car puisqu'il y a de l'apparence, que toute generation d'un animal n'est qu'un changement d'accroissement d'un animal deja vivant, il est bien raisonnable de croire que la mort n'est rien qu'un autre changement contraire de diminution et que par consequent on pourra dire en quelque façon que tous les animaux sont immortels d'une certaine maniere. Mais celle de l'homme doit passer celle des autres autant que sa perception ou expression passe la leur. Les Esprits suivent plustost les regles de la morale que de la mecanique, et Dieu agit à leur egard plustost en souverain qu'en ouvrier, il les crée quand il est temps, et après la mort il les met à couvert des changemens des corps, pour faire tousjours devant luy la fonction de citoyens dans la republique universelle des esprits dont il est le Monarque; à quoy la reminiscence est requise.
Quant au corps separé de l'ame, ou le Cadavre, j'avoue, qu'il n'a qu'une unité machinale ou apparente, mais il ne laisse pas d'avoir de la realité autant qu'il est composé d'une infinité de substances corporelles vivantes, animées ou inanimées. Quand on coupe un insecte en deux, asseurement, l'ame de l'insecte entier, s'il en a une, ne restera que d'un costé et là où il a esté avant la generation de l'insecte, et le mouvement qu'on voit dans les deux parties ne prouve point le contraire. Cependant il se peut que plusieurs substances animées entrent dans la composition de la machine d'un autre animal, mais il ne faut pas s'imaginer que l'ame ou forme du tout soit composée des formes des parties.
Au reste je ne dis pas qu'il n' y a rien de substantiel dans les estres par aggregation, mais je dis seulement, qu'il n'y auroit rien de substantiel dans les choses où il n'y auroit que de tels estres. Je ne dis pas que je n'admette les formes substantielles que dans les animaux, ny que tout le reste de la nature est imaginaire; mais j'ose bien dire que tout estre par aggregation n'est pas plus une substance, que l'arc en ciel, et la tangibilité d'un bloc de marbre ne prouve qu'autant que la visibilité de ce phenomene.