French~~Reponse de Mr Foucher chanoine de Diion à Mr De Leibniz
conseiller d'Annovre~~ Überschrift in E1 : Extrait d'une lettre de M. Foucher Chanoine de Dijon, pour répondre à M. de Leibniz sur quelques axiomes de philosophie.
Je crois, Monsieur que vous serez content de ce que j'ay dit dans mon troisième livre des
Dissertations sur la Philosophie des Academiciens, au sujet du doute general qu'on leur
attribuë vulgairement, car non seulement ^#.[je In E1 : j'ay prouvé dans prouve dans^#.] ce livre que les Academiciens n'ont
pas douté de toutes choses, mais encore qu'ils avoient des dogmes: et c'est ce que j'ay montré
par le ^#.[temoignage In E1 : temoignage de Ciceron, qui parle ainsi de Philon, Chef de la quatriéme Academie: Quamquam Antiochi Magister Philo, magnus vir, ut tu existimas ipse, negarit in libris quos coram etiam ex ipso audiebamus duas de Philon du quel Ciceron parle ainsi, negarat duas^#.] Academias esse;
erroremque eorum qui ita ^#.[putarant, In E1 : putarunt ^#.] coarguit; c'est encore ce que ^#.[j'ay In E1 : j'ay prouvé par montré par^#.] un
fragment de Clitomaque, où il est dit, que l'on se trompe d'attribuer aux Academiciens d'avoir
douté des sensations, vehementer errare eos qui dicunt, ab Academicis sensus eripi, a quibus
^#.[nunquam In E1 : nusquam ^#.] dictum sit aut colorem, aut saporem, aut sonum nullum esse; sed etc. Outre cela,
on voit aussi par le mesme fragment, que les Academiciens ne doutoient point de ce qui estoit
connu immediatement ou apercû par luy mesme, propterea quod nihil falsi cognitum et
perceptum esse possit. D'où il ^#.[s'ensuit In E1 : s'ensuit que necessairement que^#.] ce qui ^#.[est In E1 : est immediatement connu est connu immediatement
ou aperceu est^#.] tousjours vray, et ne doit point estre revoqué en ^#.[doute. In E1 : doute; et c'est ce que ces Philosophes ont reconnu. Outre
Outre^#.] cela, j'ay fait ^#.[voir In E1 : voir que encore que^#.] les Academiciens n'ayant rien ecrit, on en juge
vulgairement sur le raport de leurs Adversaires, qui estoient les ^#.[Stoiciens, In E1 : Stoiciens, qui avoient les quels avoient^#.]
coutume de dire ^#.[que In E1 : que ces Philosophes nos Philosophes^#.] renversoient toutes les ^#.[sciences In E1 : sciences en refusant le témoignage des sens, pour juger de la verité des choses qui sont hors de nous. Quant parce qu'ils ne
vouloient pas reconnoistre la certitude des sens. Pour ce qui est des propositions negatives que
Ciceron attribuë aux Academiciens, outre que je les ay interpretées suivant leurs principes, on
peut encore observer qu'il les attribuë aussi à Democrite, à Platon, et à plusieurs autres Anciens
que l'on scait constamment n'avoir point douté de toutes choses.
Quand^#.] à ce qui ^#.[regarde In E1 : regarde cet Axiome, vostre Axiome,^#.] natura non agit saltatim, je vous avouë,
Monsieur, que j'aurois eu peine à concevoir là dessus vostre sentiment, s'il ne m'estoit tombé,
entre les mains, deux traitez, l'un de motu concreto et l'autre de motu abstracto que vous avez
addressez aux deux plus fameuses Academies de l'Europe. Il n'est pas necessaire de vous dire
icy combien j'estime ces traitez et quel a esté le plaisir que j'ay eu d'y voir en tres peu
d'estenduë de ^#.[riches In E1 : riches explications et belles explications^#.] des plus considerables phaenomenes de la nature.
Mais cependant j'avouë que je ne comprends pas comment vous admettez des divisibles et
indivisibles tout ensemble: car cela redouble la difficulté, et ne resoud point la question. En
effect pour ajuster les parties du tems avec celles de l'espace que les mobiles parcourent, il faut
que l'indivisibilité ou la divisibilité se ^#.[rencontre In E1 : rencontrent de egalement de^#.] part et d'autre. Car si un
instant, par exemple, estant supposé indivisible, correspond neanmoins à un ^#.[point In E1 : point qui peut estre divisé, la divisible,
la^#.] premiere partie de ce point sera parcouruë lors que l'instant ne sera encore passé qu'a demi,
et ^#.[cela In E1 : cela posé, il estant, il^#.] faudra bien que cet instant ^#.[soit In E1 : soit divisible, puisqu'il partageable puisqu'il^#.] sera passé à moitié,
avant que son autre partie le ^#.[soit In E1 : soit. La actuellement. La^#.] mesme chose se dira au sujet d'un point
indivisible, par raport à un instant qui peut estre partagé. Mais d'autre part, si l'on suppose que
^#.[les In E1 : les points et les instans soient instants et les points soient^#.] egalement indivisibles; on ne pourra resoudre la difficulté des
Sceptiques, ni montrer comment Achile doit aller plus viste qu'une tortue.
Les instans et les points sont ^#.[divisibles In E1 : divisibles en puissance, dira-t-on absolument et mathematiquement, dira-on,^#.]
mais ils ne sont pas actuellement divisez en toutes leurs parties possibles, et cela posé, en un
mesme instant, ^#.[un In E1 : un grand point gros point^#.] et un petit sont parcourus. Je le veux. ^#.[Mais In E1 : Mais cela estant ainsi si cela est ainsi^#.]
la nature agira par sault. Car il se fera un transport momentané, d'une extremité d'un point à
^#.[l'autre: In E1 : l'autre. Et cela est contaire à votre Axiome, bien loin de resoudre la difficulté. Cet autre axiome, car on suppose que ce transport se fasse en un instant, et la mesme difficulté reste
toujours à resoudre.
L'autre Axiome,^#.] extrema in idem recidunt, n'empesche pas que l'on ne reconnoisse
l'existance de l'infini actuel. Mais seulement il peut servir à conclure que cet infini est
incomprehensible à l'esprit humain et que nous n'en avons point d'idée positive non plus que
du neant. Ces deux extremitez nous passent: et ce n'est pas sans raison que ^#.[Platon In E1 : Platon a dit, que dit dans
son Sophiste que^#.] le Philosophe se perd dans la contemplation de ^#.[l'estre In E1 : l'estre, de mesme que le Sophiste et le Sophiste^#.] dans
celle du neant; l'un estant eblouy de la trop grande lumiere de son objet et l'autre estant aveuglé
par les tenebres du sien. ^#.[C'est In E1 : C'est suivant cette pensée qu'on lit dans pour cela qu'il est dit, dans^#.] le livre que l'on attribue à St
Denis, que l'estre souverain est au dessus ^#.[de In E1 : de toute conception humaine, et cela revient toutes conceptions humaines, ce qui revient^#.] à
ces Paroles de St Paul, lucem habitat inaccessibilem. Avec tout cela, nous sommes toujours
obligez de recourir ^#.[à In E1 : à l'estre infini, non luy non^#.] seulement pour trouver la cause des prodiges ou miracles mais
^#.[encore, In E1 : encore, comme Monsieur, comme^#.] vous le reconnoissez fort bien, pour rendre raison des lois du
mouvement et des actions reciproques des Esprits sur les ^#.[corps, In E1 : corps aussi bien que des et des^#.] corps sur les Esprits.
Et après tout, comment seroit-il possible qu'aucune chose existast, si l'estre mesme, ipsum esse,
n'avoit l'existence? Mais bien au contraire ne pourroit-on pas dire avec beaucoup plus de raison
qu'il n'y a que luy qui existe veritablement, les estres particuliers n'ayant rien de permanent,
semper generantur et nunquam sunt.
Voilà, Monsieur, ce que j'ay cru devoir vous repondre en peu de mots: au sujet des
axiomes dont je viens de parler. Pour ce qui est d'en establir quelques uns par avance avant que
de travailler à la Philosophie des Academiciens, c'est une chose dont vous trouvairez bon que je
me dispense, si vous considerez que ce n'estoit point là la ^#.[methode In E1 : metode. Ils traitoient les questions par ordre, et suivoient toujours. de ces Philosophes, par ce
qu'ils avoient coutume de traitter les questions par ordre, et de suivre toujours^#.] le fil des veritez
par le quel ils se conduisoient, pour sortir du Labyrinte de l'ignorance humaine.
Voilà, Monsieur, ce que j'ay donné pour inserer dans le journal des Sçavans. Je crois que
vous n'en serez point faché, car quoyque je dise que la difficulté ne me paroisse pas estre
resoluë, ce n'est que pour vous donner lieu de l'expliquer davantage. Je n'ay point encore vu
vostre Dynamique, on m'a dit qu'elle estoit enfermée parmi les papiers de Mr Thevenot, sous le
scellé. Mr l'Abbé Duhamel m'a fait voir une espece de memoire où vous parlez des lois ou
principes du mouvement par raport aux sentiments du P. Malebranche et de Mr l'Abbé Catelan.
Vous reconnoissez dans cet ecrit que l'on doit recourir à la sagesse eternelle; et c'est une chose
dont je demeure d'accord avec vous, car je crois aussi que toutes choses ont esté faittes et le
sont actuellement par le verbe divin. Vous avez fort bien raporté un trait de Platon, et à mon gré,
vous l'avez fort bien tourné, an potest aliquid exire a fonte Platonico quod non sit divinum,
c'est ce que je dis avec St Augustin et je voudrois dire de moy mesme, an potest exire aliquid a
fonte Leibnitio quod non sit praeclarum. J'ay rendu vostre lettre à Mr le President Cousin qui a
corrigé dans un de ses journaux ce que vous avez souhaité qu'il corrigeast. Je croyois faire un
voyage en province, quand je vous ay ecrit ma derniere lettre. C'est pour cela que je vous ay
prié d'envoyer vostre reponse à Mr Pelisson ou à Mr l'Abbé Galois. Je suis faché de la mort de
Mr Pelisson, j'avois envie de le connoistre à cause de vous. Mr le Conseiller Lantin est tousjours
bien aise d'apprendre de vos nouvelles et il redouble tous les jours l'estime qu'il a pour vous. Je
voudrois bien que nous nous vissions quelque jour ensemble comme nous nous sommes vûs luy
et moy avec le P. de Malebranche. Mr l'Abbé Bignon a commencé d'establir une nouvelle
Academie, nommée l'Academie des Arts. On en espere un grand succès. Il y a le mesme
apointement qu'à l'Academie des Sciences. C'estoit là le dessein de Mr de Colbert. On
nommoit aussi au commencement l'Academie de la bibliotheque du Roy, Academie des
Sciences et des Arts. Il seroit à propos que ces 2 Academies fussent reunies, car ceux qui sont
bons pour l'execution et sont grands Artistes ne sont pas quelquefois ceux qui inventent le plus
facilement. Il faut joindre la Theorie à la Pratique.
Je ne scais, Monsieur, si vous avez fait reflection sur les trois axiomes que j'ay prouvez
dans mon Apologie des Academiciens. Je les ay prouvez ou demontrez par avance comme par
essay parce que ces axiomes sont des ouvertures pour entrer dans la Philosophie des Academiciens.
Le premier est, judicium veritatis non est in sensibus, le 2., non opinaturum esse
sapientem, le 3. verba non dant conceptus, sed supponunt. Je crois que vous en conviendrez
avec moy, et si les sens nous font connoistre quelque verité, ce n'est que de la part de nos
dispositions interieurs ou facons d'estre touchant quoy, ils ne nous trompent jamais, car,
comme dit Clitomaque; nihil percepti cognitique falsum esse potest. Ce qui doit s'entendre
pour connoistre immediatement, car quand on connoit par quelque milieu, on peut se tromper
et, à proprement parler, on ne connoit pas, mais on conjecture et l'on infere. Je vous prie de me
conserver l'honneur de vostre amitié. J'ay bien sujet de louer l'honesteté de Mr de Brosseau. Il
me fera la faveur de me rendre la vostre. Je suis
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Foucher
Du ─ mars 1693. À Paris.
A Monsieur Monsieur de Leibniz.