Series II Band 2 · No. 183.

LEIBNIZ AN HENRI BASNAGE DE BAUVAL

[Wolfenbüttel,] 16./26. Oktober 1692. [176.198.]

French

à M. Banage Beauval 16/26 d'octob. 1692.

Monsieur

Vostre lettre m'a rejoui, parce qu'elle m'a asseuré de vostre santé, et de la continuation des vos sentimens favorables à mon égard. Ce que vous me mandés de l'Hermaphrodite de Toulouse est extremement curieux. Je ne luy conseillerois pas de faire l'experience des deux sexes, car outre la peine de fouet, dont il seroit menacé, les Casuistes y trouveroient à redire, et avec raison. Mais s'il l'avoit deja faite je n'en serois point faché, et encor moins s'il avoit eu un enfant, car ce seroit une observation de consequence.

Le Prince de Toscane a eu la bonté de repondre à ma lettre, et de temoigner qu'on est content de ma solution du probleme. C'est Mons. Viviani qui avoit proposé ce probleme, et dont le Prince m'envoye en même temps la solution contenüe dans un traité exprés; il y a dans la lettre du Grand Prince, et dans le livre de M. Viviani des expressions à mon egard qui passent ma mediocrité. Comme la curiosité du Prince à prendre part à l'accroissement des sciences, est fort louable, et merite qu'on en fasse mention avec eloge, dans vostre Histoire des ouvrages des sçavans, je vous en fourniray des extraits.

Ce qui m'a surpris dans les additions de la quatrieme partie des Reflexions de M. Pellisson, c'est le grand detail des choses qui me touchent en mon particulier, dont le public n'a que faire, et qui sont sujettes à des mauvaises interpretations des malintentionnés ou mal informés. Même il paroistra une affectation de ma part, à ceux, qui ne sçavent point, qu'on les a publié[e]s sans me le dire; et qui ne voyent point la suite des lettres dont on a tiré ces extraits, ny la cause qui m'a fait dire ces choses. Par exemple, j'avois écrit à Mons. Pellisson, qu'estant occupé à l'Histoire de la maison de Bronsvic, et estant obligé de venir un jour aux affaires de nostre temps, je le supplierois alors de me favoriser de quelques lumieres, puisqu'il a en main l'Histoire du Roy qui est le premier mobile des affaires de son temps. Il eut la bonté de me promettre cette faveur. Mais ceux qui liront ce qui s'en dit dans les additions, d'une maniere detachée, s'imagineront peutestre, que je demandois d'écrire l'Histoire du Roy. Je ne suis pas bien aise aussi, qu'il me fait presque avouer, que je suis auteur du livre de Jure Suprematus et Legationis Principum Germaniae, qui a esté imprimé en Hollande 1679 ou environ, et reimprimé plus de quatre fois en Allemagne, quoyque ce que j'y dis ne soit pas au goust de bien des gens. Mons. Pellisson a infiniment de l'esprit et du jugement, mais il luy estoit impossible de sçavoir toutes les considerations qu'un autre est obligé d'avoir dans un pays eloigné.

Je seray ravi que M. Bayle voye mes animadversions, mais je souhaitterois, que vous le priassiés d' avoir la bonté de marquer les endroits dont il n'est point content, et d'en donner la raison, en peu de mots s'il le trouve à propos. Non pas pour entrer là dessus en dispute avec luy, mais pour voir si cela ne m'obligeroit pas d'y joindre quelques éclaircissemens. C'est pour cela que je seray ravi qu'encor d'autres les voyent, que vous jugerés propres à me donner des lumieres.

J'ay vû le livret intitulé, Preliminaires des Traités, fait par M. de la Houssaye (qui est une satyre continuelle contre la maison d'Austriche), avec le Catalogue des traités que Mr Leonard fait imprimer à Paris. Or voicy là dessus une chose, que je prends la liberté de vous confier, Monsieur. Vous sçavés que Mons. Nessel Bibliothecaire de l'Empereur a fait imprimer il y a deux ans ou environ un Catalogue de quelques Traités publics, qu'il veut faire imprimer. Il m'envoya ce catalogue, et me pria de luy fournir ce que je pouvois avoir qui luy manquoit. Mais je trouvay que ce qu'il y a dans nos Bibliotheques et Cabinets, avec ce que j'ay en mon particulier, surpasse infiniment, en nombre et en qualité ce que M. Nessel a dans son Catalogue, où il n'y a presque que des pieces déja imprimées, au lieu que nous en avons une infinité de Manuscrites. Je pensay donc à en faire faire un recueil, où j'omettrois presque tout ce que M. Nessel veut donner, à fin de ne point faire tort à son ouvrage. Et j'avois déja pris des mesures pour ce dessein, lorsque j'appris de Paris celuy de M. Leonard, et que je reçus le Catalogue de ses traités. Je vis bien alors qu'il avoit en effect une bonne partie de ceux que j'ay; et même, que je n'ay point, mais aussi je trouvay qu'en revange, j'en ay un grandissime nombre de ceux qui ne sont point venus à sa connoissance, et qui surpassent de beaucoup ceux qui nous sont communs. Ainsi j'ay dessein de faire poursuivre, sans m'arrester à l'ouvrage de M. Leonard, et ce qui se trouvera de plus dans le sien pourra estre mis un jour dans les additions du mien, autant qu'on le jugera à propos, car quant aux arrests de reunion, et pièces semblables, il faudra en laisser le soin à ceux qui y sont interessés pour faire reimprimer ces pièces avec leur refutations.

Or cela posé je vous supplie, Monsieur, de detourner les libraires de Hollande, qui voudroient peutestre prendre des mesures à faire reimprimer le recueil de Mons. Leonard. D'autant que non seulement je donneray une bonne partie de ce qu'il y aura, mais encor autant ou plus de ce qu'il n'y aura pas; et que pour ce qu'il y a et que je n'ay point encor, il est raisonnable que je le fasse mettre un jour parmy les additions du mien pour faire un ouvrage d'autant plus accompli. Mais je vous supplie en même temps, de ne me point nommer ny le lieu où l'on pense à cela, mais de temoigner seulement la chose en general. J'entends cela de vos bons offices en particulier, car quant à vostre Histoire des ouvrages j'oserois presque vous supplier, de ne point encor faire mention de l'ouvrage de M. Leonard, jusqu'à ce que je vous envoye de quoy parler en même temps du mien.