Series II Band 2 · No. 167.
─ (?) AN PAUL PELLISSON-FONTANIER FÜR LEIBNIZ
[August 1692.] [161.180.]
Je n'ay compris qu'imparfaictement cette nouvelle methode des extractions. Je vois bien que cela doit estre fort beau. Mais il faut que je m'abstienne de ces sortes de speculations, car j'ay trop d'inclination à m'en occuper, et cela me fait perdre du temps. Je ne suis pas assez fidelle à conserver cette parole de Saint Augustin Intelligere superflua nihil nocet, sed discere forsitan nocuit cum tempus necessariorum occuparent. Mais je ne vois pas que ce soit pecher contre cette regle de vous dire ma pensée sur ce que je viens de lire dans le Journal des Savans du [12] May p. 206: Que l'essence des corps ne consiste pas dans l'estendue mais dans la force par laquelle les corps peuvent agir et resister. C'est la pensée de M. Leibnitz que Mons. Pellisson approuve, et après eux M. Pirot, et cependant je voy qu'il y a peu de chose que l'on puisse plus facilement demonstrer estre evidemment fausse, pourveu que l'on convienne de ce que signifie le mot d'essence. Car ce doit estre le premier de tous les attributs qui conviennent à une chose, et d'où les autres attributs dépendent. Or je ne voy pas comment on a pû s'imaginer que la force par laquelle les corps peuvent agir et resister soit le premier attribut des corps dont les autres dependent.
Car 1. comment peut on concevoir qu'un corps peut agir oû resister sans qu'auparavant on l'ait conçeu étendu, un corps n'est conçeu resister à un autre qu'en ce qu'il ne cede point à cet autre qui agit sur luy pour le deplacer. Il faut donc concevoir l'un et l'autre dans une place, et il n'y a que ce qui est estendu qui occupe une place.
2. Le pouvoir d'agir et de resister dans un corps en suppose d'autres sur qui il agisse oû à qui il resiste. Or ce qui convient essentiellement à tout corps doit estre absolu et non relatif.
3. La plus considerable proprieté du corps c'est d'estre figurable, or on comprend fort bien que cette proprieté est une suitte de ce qui est étendu, car la figure vient de ce que la substance étendue est terminée. Mais comment me pourroit on faire concevoir que la figurabilité du corps vienne de la force.
4. C'est encore une proprieté du corps, d'estre divisible à l'infiny. Or cela vient visiblement de ce qu'il est étendu, sur quoy il y a un fort beau passage de S. Augustin De Gen. ad Litt.[:] Philosophi subtilissima ratione persuadent nullum esse quamlibet exiguum corpusculum in quo divisi[o] finiatur sed infinite omnia dividi quia omnis pars corporis corpus est: et omne corpus habeat necesse est dimidium quantitatis suae. Peut on dire que cette proprieté vienne de la force dans laquelle on veut mettre l'essence du corps.
Je scay que M. De Leibnitz a aussi une autre pensée sur les corps. Il croit qu'on ne se peut passer de[s] formes substantielles qu'il dit estre incorruptibles, et indivisibles parce que sans cela on ne pourroit trouver d'unité dans les corps. Puisque je suis en train de vous parler de philosophie, je vous diray que je ne puis assez admirer le peu d'estat qu'on a fait du principe des mechaniques trouvé par M. Des Cartes, et que M. Rohaut mesme ayt continué à se servir du centre de gravité pour expliquer la force des machines, car c'est ce me semble inventis frugibus glande vesci. Et c'est ce qui m'a fait rire en voyant dans l'histoire [des ouvrages] des scavans de Hollande de grandes disputes pour expliquer comment l'eau d'une seringue uniforme haute de six pieds et de dix pouces de diamettre, pouvoit pousser un piston soustenu par une corde autour d'une poulie qui avoit de l'autre un poids proportionné au poid de cette eau, c'est à dire un peu moins pesant que l'eau d'une seringue de mesme hauteur et de mesme diamettre vers le demy-pied d'en bas qui dans tout le reste d'en hault n'avoit qu'un pouce de diamettre d'où il pourroit arriver que cette eau pourroit peser dix fois moins que l'eau de l'autre Seringue, et ne laisseroit pas neantmoins de pouvoir aussy pousser ce piston. Rien n'est plus facile que d'expliquer cela par le principe de M. Des Cartes. Mais rien ce semble n'estoit plus chimerique que ce qu'ils disoient de part et d'autre, par ce qu'ils prenoient d'autre voye.