Series II Band 2 · No. 150.
LEIBNIZ AN HENRI BASNAGE DE BAUVAL
[27. Mai bis 3. Juni 1692.] [158.]
Monsieur
J'ay appris de Mons. Robethon Secretaire de Mons. l'Envoyé extraordinaire de Zell, combien les sentimens que vous luy aviés témoignés à mon egard m'estoient favorables. Cela m'a engagé à vous en remercier, et à vous communiquer en même temps la Relation pour les Actes de Leipzig, qui contient la substance d'une petite contestation entre Mons. Pellisson et moy, publiée à Paris par son ordre, sous le nom de Quatrieme partie des Reflexions sur les differends de la Religion. Cependant j'ay appris depuis, que dans la seconde edition de ce livre que je n'ay pas encor vûe (car la premiere n'a esté que de peu d'exemplaires in quarto et en petit caractere pour pouvoir estre envoyée ailleurs par la poste), il y a des extraits des lettres que nous avons echangées depuis; et de plus que mon nom y paroist jusques sur le titre. J'ay écrit à Mons. Pellisson, que si je l'avois prevû je l'aurois supplié de laisser mon nom à l'écart et dans sa premiere obscurité; d'autant plus que toutes ces choses n'avoient pas esté faites pour estre imprimées, et que l'honneur extraordinaire que je reçois en me voyant nommé avantageusement dans cet excellent ouvrage, est balancé par l'inegalité de ce qu'il y a de moy, avec ce qui y est de M. Pellisson, la quelle releve mes imperfections par les perfections et grands talens que M. Pellisson fait paroistre partout. En un mot, j'eusse souhaité et souhaitte encor, qu'on n'eût parlé que des Quatriemes Reflexions de Mons. Pellisson, et qu'on m'y eûst laissé tout au plus en anonyme.
Mons. du Cros qui a esté maltraité dans les Memoires de Mons. Temple, m'a communiqué la lettre qu'il a écrite à Mons. le Comte de Devonshire pour s'en plaindre, et pour demander satisfaction, puisqu'autrement il sera obligé de publier des remarques sur ces Memoires, où il écrira des choses à l'egard des intrigues de la Cour d'Angleterre, dans le temps des traités de Nimwegue, qui ne plairont pas à ceux qui y ont esté interessés. Et il me mande qu'il travaille déja effectivement à ces remarques. Il adjoute encor, qu'il estoit envoyé de Monsgr. le Duc de Holstein-Gottorp auprès du Roy de la Gr. Br., cependant Mons. Temple l'appelle une Espece d'Agent de Suede. Il est vray que les interests de son Maistre et ceux de la Suede estoient mêlés. Ce qu'il y a de plus considerable, est, qu'il soûtient que les derniers ordres du Roy Charles II. que M. du Cros porta à Mons. Temple et qui changerent la face des choses, ne furent point un effect des menées de la Duchesse de Portsmouth, et de Mons. Barillon, comme Mons. Temple a crû. Le public sera bien aise sans doute, d'estre instruit à fonds de ces matieres, d'autant plus qu'il n'est pas possible qu'un seul ministre en sçache tout, et par consequent il est bon que plusieurs écrivent sur les mêmes evenemens. Et cela sera d'autant plus utile, que depuis long temps on n'a presque point vû de livre sur les affaires, dont l'auteur paroisse instruit. Autrefois les Lisolas, les Verjus, et quelques autres de cette force ecrivoient sur les affaires du temps; maintenant (si on excepte Mons. Temple et un tres petit nombre de bonnes pieces) il semble que les boutiques ne sont pleines que des productions des politiques de Cabaret, qui raisonnent sur la gazette.
Au reste comme vous estes le mieux informé du monde des affaires de la Republique des lettres (: qui valent bien quelques fois celles de l'Estat souvent plus rebutantes, qu'on ne pense :) Vous m'obligerés en me faisant part quelques unes de vos connoissances tant anecdotes qu'autres. Car Vous pouvés passer pour un des principaux Secretaires d'Estat de cette Republique où la reputation de vostre grand merite est si bien établie.
Si des libraires de Hollande de vostre connoissance me vouloient communiquer de temps en temps les titres des livres nouveaux, avec la grandeur et le dernier prix (car ces deux circomstances sont necessaires), je prendrois des mesures, pour en faire souvent venir. Et si ces messieurs veuillent estre raisonnables, on y sera d'autant plus porté.
Si vous me voulés honnorer de vos ordres, ou si quelque autre sur vostre semonce me veut
communiquer quelque chose, je vous supplie, que l'adresse soit mise ainsi:
*A Monsieur
Monsieur de Leibniz Conseiller de Bronsvic-Lunebourg
par la faveur de Mons le Conseiller Germers à Wolfenbutel.*
Et de cette maniere, vous n'aurés qu'à faire envoyer cela à Mons. van der Heck Agent de Bronsvic-Lunebourg qui se trouve à la Haye, à fin qu'il l'envoye dans le pacquet de Wolfenbütel.
Je suis avec beaucoup d'estime et de zele
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz