Series II Band 2 · No. 143.
LEIBNIZ AN PAUL PELLISSON-FONTANIER
Hannover, 18./28. März 1692. [139.161.]
Monsieur
J'ay
Je suis bien aise que le defaut de mon essay de dynamique a esté remplacé. Ceux qui le liront seront peutestre mieux en estat de juger, que ceux qui n'auront vû que le fragment precedent. Vous avés bien jugé, que Mons. Mallement n'a pas voulu approfondir les choses. Il dit simplement que mon principe ne reussit pas, en considerant une ligne droite comme l'arc d'un cercle immense, ou le cercle comme un polygone de costés innumerables; mais il n'apporte aucune proprieté du cercle en general, qui ne se verifie aussi suo modo à l'egard de la ligne droite, ny aucune proprieté du polygone regulier en general, qui ne s'applique aussi au cercle, de sorte que si j'avois voulu, j'aurois pû citer pour moy, ce qu'il cite comme contraire. Et les Geometres sçavent que ce qu'Archimede a trouvé sur le Cercle est fondé sur cette considération du polygone. Si j'avois prevu que mon ecrit seroit communiqué à l'Academie Royale des Sciences je l'aurois fait mieux ecrire; car quand je le vous envoyay je n'avois pas mon ecrivain auprés de moy. Nous verrons ce que dira le sçavant amy de M. Dodart; plusieurs sont promts á censurer, parcequ'ils supposent qu'on a esté trop promt à ecrire. Mais la plus part des choses que je donne sont des fruits de plusieurs années et de beaucoup de meditations au moins pour le gros. Car on adjoute le detail quand on vient à l'execution, et c'est en cela qu'on se peut méprendre plus aisement. [ ... ]
Il faut avouer que Mons. Arnaud raisonne ordinairement d'une maniere exacte et precise, et qu'il y a plaisir à avoir affaire à luy, tant qu'il n'y a point d'aigreur mêlée. Je l'ay éprouvé moy même, et nostre communication se passa de la meilleure grace du monde. On luy avoit envoyé des extraits de mes lettres pour en avoir son sentiment. Il estoit arrivé je ne sçay comment, qu'il avoit pris mes paroles tout autrement que mon intention ne portoit, et qu'il les avoit censurées d'une maniere un peu dure. On me communiqua sa censure, et j'y répondis avec quelque force, mais pourtant avec tout le respect dû à un si grand personnage. Là dessus il donna le plus bel echantillon d'equité et de moderation qu'on pouvoit attendre de luy. Il declara le plus franchement et le plus honnestement du monde qu'il s'estoit mepris; mais comme il luy restoient plusieurs difficultés, il me les proposa, et je tachay d'y repondre le plus nettement et le plus precisement qu'il me fut possible. Il comprenoit bien et goustoit assez mes reponses; et bien qu'il ne fût pas tout à fait de mon sentiment, il ne laissoit pas de me rendre justice. Je m'efforçay de satisfaire à sa derniere objection un peu avant mon depart pour l'Allemagne superieure et pour l'Italie: Et j'eusse souhaité de voir son jugement là dessus, mais les affaires bien plus importantes qui luy estoient survenues, jointes à mon voyage m'ont privé de cette satisfaction et des lumieres que je pouvois encor recevoir de sa part. Il n'y a presque que vous, Monsieur, à qui j'aye parlé de ce commerce, de peur d'estre accusé de vanité, mais vous estes trop equitable pour m'attribuer ce motif dans cette occasion.
Je vous remercie Monsieur d'avoir envoyé ma lettre à Mons. de La Loubere, et d'avoir pris en bonne part la liberté que je m'estois donnée de vous l'adresser. Mais cela vous en attire une autre. J'ay appris de Pologne, que le Pere Grimaldi sera peutestre encor quelque temps en Perse, puisque le Roy de Pologne luy doit encor envoyer des lettres de recommendation à Ispahan pour porter le Roy de Perse à le favoriser dans son passage par terre de la Perse à la Chine. Comme j'avois fort parlé avec ce Pere à Rome, et qu'il m'avoit fait promesse de se souvenir de certaines demandes que je luy avois laissées; j'ay envoyé en Pologne la lettre que voicy; mais comme il n'est pas asseuré qu'il la receuvra; peutestre ne seroit il pas mauvais de la luy envoyer encor par une autre voye; pour luy rafraichir la memoire de ce qu'il m'a fait esperer. Je croy que vos Peres de France en sçavent le moyen mieux que d'autres, s'ils jugent avec vous qu'elle merite qu'on s'en charge.
J'ay appris que quelques uns ont pris mes objections que j'ay faites quelques fois contre certains sentimens de Mons. des Cartes pour un caprice ou pour une aversion contre cet auteur. Mais j'en suis bien éloigné. J'estime infiniment Mons. des Cartes et j'en reconnois le prix peutestre mieux que quelques uns de ceux qui se declarent Cartesiens, mais je trouve que rien ne nuit d'avantage aux sciences, que l'esprit de secte et de servitude, et effectivement les Cartesiens ne trouvent presque rien de nouveau, et n'avancent gueres. Mons. Hugens qui est un juge competent, est de mon sentiment sur l'insuffisance de la physique de des Cartes. Luy et Monsieur Neuton, et quelques peu d'autres qui ont approfondi l'Analyse et la Geometrie au delà de l'ordinaire sçavent qu'encor sa Methode dans la Geometrie est extremement bornée. C'est ce que j'aurois esté bien aise de faire comprendre à plusieurs qui s'imaginent qu'ils n'ont qu'à étudier des Cartes pour sçavoir autant qu'il en faut: ce qui les empeche d'avancer, et les reduit à un babil qui ne consiste que dans la repetition de ce que Mons. des Cartes a déja dit. Et comme on avoue que la science où il a reussi le plus est la Geometrie, j'ay voulu faire voir par des echantillons effectifs combien sa methode toute belle qu'elle est, est encor limitée. A ce dessein j'envoyay en France la construction d'un probleme celebre mais difficile proposé par Galilei, et demeuré sans solution jusqu'à moy; et je suppliay Mons. de Larroque de tacher de le faire mettre dans le Journal des Sçavans. Mons. le President Cousin le promist, mais je ne sçay pourquoy il ne s'en est rien fait. Un mot de recommendation en vostre nom, l'en feroit peutestre souvenir efficacement, et j'espere que Mons. de Larroque m'y favoriseroit. Je luy ay écrit il y a quelques semaines par la voye de Mons. Brosseau. Je ne sçay si cette suppression ne vient de quelques personnes qui ne voudroient pas qu'il parust quelque chose de contraire à ce que plusieurs s'imaginent qu'on ne peut rien envoyer à Paris qu'on n'y sçache déja mieux. Mais les personnes equitables sçavent que le plus petit genie peut recontrer quelque chose qui estoit échappé aux plus grands esprits, dont j'avoue que Paris abonde. Je fais grand fonds sur le jugement et sur les lumieres de Messieurs de l'Academie Royale des sciences. De ceux que j'y ay connus, et qui font profession de Mathematique, il n'y a que Mons. Cassini, qui soit encor en vie. Il est sans doute un des plus excellens Mathematiciens du siecle, et encor des plus equitables. Quand j'estois à Paris, Mons. Thevenot n'estoit pas de cette Academie. Je crois qu'il en a esté, depuis qu'il a la garde de la Bibliotheque de Roy. Mais je ne sçay s'il en est depuis qu'il l'a quittée. Il est un des plus universels que je connoisse; rien n'a échappé à sa curiosité, et je suis bien faché d'apprendre, qu'il quitte la Bibliotheque du Roy. [ ... ]
Je vous remercie fort de m'avoir indiqué le passage de vos reflexions où vous dites que la sagesse de Dieu est la source de nos connoissances. J'en suis fort persuadé. Les effects ne peuvent estre mieux connus que par leur causes. Et Dieu est la cause et la derniere raison de toutes les choses de l'univers. Ultima ratio rerum.
Je suis bien aise Monsieur que ce que j'ay dit de la substance des corps, et de la force, vous a satisfait en partie et paroist conforme à vos propres pensées. J'espere de vous donner encor satisfaction touchant le scrupule qui vous est resté sur mes expressions. Vous demandés si c'est le principe même de l'action du corps selon moy qui est en plusieurs lieux dans l'Eucharistie, ou si ce n'est qu'une presence d'operation, en sorte que ce principe ne soit pas proprement luy même en plusieurs lieux, mais y opére seulement. Je reponds que tout ce qui opére immediatement en plusieurs lieux est aussi en plusieurs lieux par une veritable presence de son essence; et que l'operation immediate ne sçauroit estre jugée eloignée de l'individu qui opére, puisqu'elle en est une façon d'estre. Je dis immediate, car lors que je jette une pierre, et agis par elle sur un corps eloigné, cette operation de la pierre n'est pas la mienne dans la rigueur metaphysique. Je pourrois n'estre plus quand elle arrive. L'avantage que je crois trouver à l'egard de ce mystere dans mon explication de la substance du corps par la force ou par le principe de l'action et de la passion sur cette autre explication qui met la nature du corps dans l'etendue, consiste en cecy: qu'il implique contradiction, qu'un même corps soit en plusieurs lieux, si le corps consiste dans l'etendue, d'autant que le lieu est luy même une etendue conforme à celle du corps; mais on ne voit pas qu'il implique contradiction que la même force soit élevée par la toute-puissance de Dieu à estre en plusieurs lieux en même temps et à y agir immediatement et avec presence, parceque la force, et le lieu ou l'etendue, estans d'un genre different, la multiplication de l'un n'infere pas celle de l'autre; et par consequent si l'essence du corps consiste dans la force primitive, la contradiction cesse, et c'est tout ce qu'on peut demander pour sauver les mysteres. Du reste il depend entierement du bon plaisir de Dieu de faire que le corps de Jesus Christ nous soit present sous les conditions qu'il veut bien determiner, qui sont la consecration selon Rome, l'usage de manducation selon Augsbourg, et ce seroit la foy encor, selon Geneve, si Geneve vouloit reconnoistre une veritable presence reelle de la substance du corps. [ ... ]