Series II Band 2 · No. 132.

SIMON FOUCHER AN LEIBNIZ

Paris, 31. Dezember 1691. [114.137.]

French

Pour Monsieur de Leibniz de Paris, le 31 Decembre 1691

J'ay attendu jusqu'à cet heure, Monsieur, afin de vous donner des nouvelles de Mr Lantin; mais parce qu'il tarde un peu trop à faire reponse je suis obligé de vous prevenir par ce mot de peur que vous ne me blamiez d'estre trop paresseux à vous repondre. Votre problême de la chaine pendante de Galilei sera inseré dans le premier journal. Le R. Pere de Malebranche vous fait ses civilitez, il a souhaité de voir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'ecrire, sçavoir vostre derniere. Il dit qu'il est de mesme sentiment que vous sur la maniere d'agir de la nature, par des changemens infiniment petits et jamais par saut. Pour moy je vous avouë que j'en doute encor, car je crains que cela ne revienne à l'argument des Pyrrhonniens qui fesoient marcher la tortuë aussi vite qu'Achile car toutes les grandeurs pouvant estre divisées à l'infini, il n'y en a point de si petite dans laquelle on ne puisse concevoir une infinité de divisions que l'on n'epuisera jamais. D'où il s'ensuit que les mouvemens se doivent faire tout à coup par raport à de certeins indivisibles physiques et non pas mathematiques. Si vous pouviez rompre la barriere qui est entre la Physique et la Metaphysique par vostre probleme, comme vous avez pensé, je vous en sçaurois bon gré. Car le plus d'uniformité que l'on trouve dans les objets est le meilleur. L'Art de mesurer les lignes courbes est beau, si on le sçait conduire à sa perfection: et mesmes il est nouveau. Mr Descartes n'est pas si blasmable d'en avoir douté que s'il avoit cru l'avoir avec presomption. Mr Osannan dit qu'il est vray que vous luy avez donné l'ouverture de sa quadrature du cercle, mais il se pleint de ce qu'ayant esté trop lent à decouvrir ce que vous en sçaviez vous luy avez donné lieu de faire là dessus ses meditations et d'en trouver ce qu'il en a trouvé. De sorte qu'il pretend avoir droit aussi bien que vous à cette decouverte. Mais avec tout cela, je voudrois qu'il vous eut nommé.

Je n'aurois pas cru que vous eussiez esté controversiste, Monsieur, mais je viens de voir un imprimé qui contient quelques unes de vos lettres auxquelles Mr Pelisson a fait reponse. Je ne toucheray point cette matiere, parce qu'elle ne doit point estre remuée à moitié. Je diray seulement que vous passez pour un homme qui ecrit bien en francois et pour cela j'en suis persuadé comme les autres et encor plus.

Le probleme extrema in idem recidunt est vray en quelque chose mais il n'en faut tirer aucune consequence pour ce qui regarde la divinité, car où il y a de l'infini les idées doivent estre changée[s] et nous ne sommes pas capables de comprendre les proprietez des estres qui sont plus parfaits que le nostre, parce que toutes nos idées sont des facons d'estre de nostre ame. Neanmoins la supposition d'une vitesse infinie dans les points d'un cercle en mouvement me semble enfermer quelque absurdité car qui dit vitesse dit durée et qui durée dit un tems fini dont les momens ne sont point tout ensemble. Il n'appertient qu'à l'eternité d'estre tota simul. Au reste l'idée de l'estre ne conviendra jamais avec l'idée du neant. Il semble que Platon ait approfondi cette pensée dans son Sophiste de ente, et dans son Parmenide. Enfin quoy qu'il en soit il faut estre assuré que l'on ne peut tirer que de bonnes consequences de la verité. Et comme il y a quelque verité eternelle il doit aussi y avoir de certenes distinctions immuables et essentielles qui enferment des differences necessaires. Or parce que la premiere de toutes les differences est celle de l'estre et du neant il s'ensuit qu'elle est immuable et que jamais le neant ne se confondra avec l'estre ni l'estre avec le neant.

On ne fait point de table dans le journal suivant l'ordre des livres dont il y est parlé mais seulement suivant l'ordre alphabetique. Je vous envoye une, à quoy je joins le second livre de ma Philosophie des Academiciens dans lequel il est traitté des premiers principes de la premiere philosophie. Il ne tient pas à moy que vous n'ayez la suite mais vous sçavez, Monsieur, les difficultez qu'il y a à faire des livres surtout en ce tems cy où les libraires ne veullent rien entreprendre. Je m'estonne de ce que l'Auteur des Actes de Lypsic ne voit point les journaux de France. Nous voudrions bien voir icy ceux de Holande mais cela ne se peut. J'en ay vu quelques uns de Lypsic dans les quels il est parlé de vous honorablement. Mr Thevenot est faché de ce que vous ne nous avez pas fait part de vostre Mechanique que vous avez laissée à Florence. Mr d'Avranches a fait nouvellement un livre de la situation du Paradis terrestre: c'est un in douze fort rempli d'erudition à sa maniere. Mr du Hamel qui est aussi vostre ami a composé une Theologie entiere en 7 volumes. Mr de Pontchartrin gouverne à cet heure l'Academie des Sciences. On y a receu trois personnes, entr'autre un habile homme pour la science des plantes qui s'appelle Mr Tournefor, et un autre pour la chimie. Je souhaiterois que vous y vinsiez tenir la place de Mr Hugens.

Je suis, Monsieur, vostre tres humble et tres obeissant serviteur Foucher