Series II Band 2 · No. 120.
LEIBNIZ AN PAUL PELLISSON-FONTANIER
Hannover, [2. Hälfte Juli 1691.] [126.]
[ ... ] Quant à moy (puis que vous en demandez mon sentiment, Monsieur) je me tiens à la confession d'Au[g]sbourg, qui met une presence réelle du Corps de Jesus-Christ, et reconnoist quelque chose de mysterieux dans ce Sacrement. Cela paroist plus conforme au texte et aux sentimens de l'antiquité, et on doit sauver le sens naturel des paroles, s'il est possible. J'avoûë cependant, que si je tenois avec quelques-uns, que l'essence de la matiere consiste dans l'étenduë, je serois obligé de recourir à la figure, car les essences sont immuables; et d'attribuër aux choses ce qui répugne à leur essence, c'est une contradiction. Or c'est le principe des principes, (comme vous avez bien remarqué, Monsieur, au commencement de vostre seconde Section), qu'une veritable contradiction ne doit pas estre admise. Il est vray que sans avoir aucun égard à la Theologie, j'ay toûjours jugé par des raisons naturelles que l'essence du corps consiste dans quelque autre chose que l'étenduë. Mais comme je vois que cela importe encore beaucoup pour soûtenir ce que je tiens veritable en matiere de foy, j'ay esté d'autant plus porté depuis long-temps à méditer là-dessus. Dernierement un habile homme qui avoit appris, que je n'estois pas en cecy du sentiment des Cartesiens, desira d'en sçavoir les raisons. Mais comme il auroit fallu un grand discours plein de meditations abstraites pour expliquer tout ce que j'en pense, j'ay choisi de mes raisonnemens celuy qui est plus familier et plus conforme à l'imagination, tiré de la nature du mouvement et de la rencontre des corps. Peut-estre qu'il sera maintenant dans vostre Journal des Sçavans; car une personne de mes amis l'a porté pour cet effet à M. le President Cousin, qui avoit dit de l'y vouloir mettre. Il est vray que je m'y suis borné à un certain point; qui n'est pas le plus important de tous sur cette matiere du mouvement, afin d'éviter une longue discussion, et je me suis contenté de la negative pour exclurre l'hypothese de l'étenduë sans expliquer assez ce qu'il faut substituër. Je remarque que dans la nature des corps, outre la grandeur [et la situation], et le changement de la grandeur et de la situation, c'est-à-dire, outre les notions de la pure Geometrie, il faut mettre une notion superieure, qui est celle de la force par laquelle les corps peuvent agir et résister. La notion de la force est aussi claire que celle de l'action et de la passion, car c'est ce dont l'action s'ensuit lors que rien ne l'empesche; l'effort, conatus: et au lieu que le mouvement est une chose successive, laquelle par consequent n'existe jamais, non plus que le temps, parce que toutes ses parties n'existent jamais ensemble: au lieu de cela, dis-je, la force ou l'effort, existe tout entier à chaque moment, et doit estre quelque chose de veritable et de réel. Et comme la nature a plûtost égard au veritable, qu'à ce qui n'existe entierement que dans nostre esprit, il s'est trouvé (suivant ce que j'ai démontré) que c'est aussi la mesme quantité de la force, et non pas la mesme quantité du mouvement (comme Descartes avoit crû) qui se conserve dans la nature. Et c'est de ce seul principe que je tire tout ce que l'experience a enseigné sur le mouvement, et sur le choc des corps contre les regles de Descartes, et que j'établis une nouvelle science que j'appelle la Dynamique dont j'ay projetté des Elemens. Cela me donne encore moyen d'expliquer les Anciens, et de réduire leurs pensées (qu'on a crû obscures et inexplicables), à des notions claires et distinctes. Et peut-estre que cette fameuse ĕnteléxeia h̑ prv́th et cette nature qu'on appelle Principium motus et quietis n'est que ce que je viens de dire. Je ne me suis pas encore expliqué assez à fonds sur cette matiere, et la petite contestation que j'ay eûë avec le R.P. Malebranche dans les Nouvelles de la Republiques des lettres, n'a esté que sur quelque chose de particulier qui dépendoit pourtant de ces principes. Si Dieu me donne la santé et le loisir, j'espere de donner un jour quelque satisfaction au public sur une matiere si importante, qui a cela de curieux, que les pensées abstraites se verifient merveilleusement bien par les experiences, et qu'il y a là un beau mélange de Metaphysique, de Geometrie et de Physique, outre le grand usage qui en résulte, pour soûtenir la possibilité du mystere. Car les personnes à qui une fausse Philosophie fait croire que ce qu'on leur propose est impossible, ne se sçauroient rendre aux textes ou autoritez, sans estre desabusez sur cette prétenduë impossibilité; autrement ils se croiront toûjours en droit de chercher des explications figurées. Cependant la voye des autoritez ne laisse pas d'estre tres-bonne et tres-necessaire. [ ... ]