Series II Band 2 · No. 113.
LEIBNIZ AN MARIE DE BRINON
[Wolfenbüttel,] 9. (19.) Mai 1691. [172.]
[ ...] Je me souviens, que lors que je m'estois attaché autres fois à establir des notions claires et expressives dans la morale, j'examinois une question assés difficile, comment il est possible que l'amitié ou la bienveillance puisse être detachée de tout interest, puisqu'il est manifeste d'ailleurs que nostre propre bien veritable ou imaginaire est le but de toutes nos actions volontaires, et que c'est en cela que consiste la nature indispensable de la volonté. Mais lors que j'eus reconnu qu'aimer n'est autre chose que trouver son propre plaisir ou satisfaction dans la felicité ou dans la perfection d'autruy, la difficulté se dissipa d'abord, et il me fut aisé de comprendre, comment le bien d'autruy est le nostre, sans que nous aimions par interest. Car tout ce que nous voulons par la seule satisfaction, que nous en reçevons, sans avoir en vue aucune utilité qui nous en puisse naistre; nous le voulons par soy même et sans interest. Nous aimons Dieu sur toutes choses, lors que nous mettons tout nostre bonheur dans la connoissance que nous pouvons avoir de ses perfections et de sa souveraine felicité; de même lors que nous aimons quelque Creature raisonnable, ou bien lors que nous avons pour elle une veritable bienveillance, c'est parce que nous trouvons que l'estat avantageux et la felicité de l'objet cheri, fait un surcroist de nostre propre felicité; et que nous y prenons part, à cause de la satisfaction que nous y trouvons. Aussi la charité n'est autre chose qu'une amitié generale, qui s'etend à tous mais avec distinction, car elle doit estre reglée par la justice selon les degrés de perfection qui se peuvent trouver ou introduire dans les objets. Plus on est porté par le bon naturel ou par habitude, à se faire un plaisir du bonheur d'autruy, plus on a de la disposition à cette vertu sublime, qu'on apelle la justice, puisqu'elle n'est autre chose, qu'une charité conforme à la sagesse, et que la veritable sagesse est en effect la science de la felicité ou de la perfection. Et comme Dieu est la source eternelle et immuable de toute perfection et de tout bonheur veritable, il s'en suit, qu'il n'y a point d'affection plus noble, plus solide et plus durable, que celle qui s'attache à Dieu, ou qui se repand sur le prochain en consideration de Dieu. C'est aussi celle qui nous oblige d'avantage. Et c'est ce qui augmente ma reconnoissance, que je dois, Madame, au zele, que Vous témoignés pour nostre bien. [ ...]