Series II Band 2 · No. 12.

LEIBNIZ AN ANTOINE ARNAULD

[Hannover, Juni 1686.] [11.13.]

French

Monsieur

J'ay Am Kopf des Briefes: ist nicht also abgangen tousjours eu tant de veneration pour vostre merite elevé, que lors même que je me croyois maltraité par vostre censure, j'avois pris une ferme resolution, de ne rien dire, qui ne témoignât une estime tres grande, et beaucoup de deference à vostre égard, que serat-ce donc maintenant que vous avés la generosité de me faire une restitution avec usure, ou plustost avec liberalité, d'un bien que je cheris infiniment, qui est la satisfaction de croire que je suis bien dans vostre esprit.

Der folgende Text in Kleindruck stellt den ersten Ansatz zum nächsten Satz dar.

Si j'ay esté obligé de parler fortement pour me defendre du sentiment que vous m'imputiés et dont vous aviés crû que je ne disconviendrois pas, c'est encor pour deux raisons sçavoir premierement parce que je desapprouve extremement ce sentiment de la necessité fatale, que j'avois même pris à tache de refuter dans les meditations dont j'avois envoyé un abregé; secondement parce que j'estois sur tout faché que Vous le crussiés de moy d'autant plus que je fais cas de votre approbation.

Si j'ay esté obligé de parler fortement pour me defendre des sentimens que je vous avois paru soutenir[,] c'est que je les desapprouve extremement et que faisant grand cas de vostre approbation, j'estois d'autant plus sensible de voir que vous me les imputiés.

Je souhaiterois de pouvoir me justifier aussi bien sur la verité de mes opinions, que sur leur innocence, mais comme cela n'est pas absolument necessaire, et que l'erreur en luy même ne blesse ny la pieté ny l'amitié, je ne m'en defends pas avec la même force. Et si dans le papier cyjoint je replique à vostre obligeante lettre où vous avés marqué fort distinctement en quoy ma reponse ne vous a pas encor satisfait, ce n'est pas que je pretende que vous vous donniés le temps d'examiner de nouveau mes raisons. Il est aisé de juger que vous avés des affaires plus importantes, et ces questions abstraites demandent du loisir. Mais c'est à fin que vous le puissiés au moins faire en cas que vous vous y voulussiés divertir un jour. Ce que je souhaiterois pour mon profit, si je n'avois pas appris il y a long temps de preferer l'utilité publique qui s'interesse dans l'employ de vostre temps, à mon avantage particulier, qui sans doute n'y seroit pas petit. J'en ay déja fait l'essay sur vostre lettre, et je sçay assez qu'il n'y a gueres de personne au monde, qui puisse mieux penetrer dans l'interieur des matieres, et qui puisse repandre plus de lumieres sur un sujet tenebreux. Neantmoins puisque vous avés eu la bonté de marquer fort distinctement, en quoy ma reponse ne vous a pas encor satisfait, j'ay cru que vous ne trouveriés pas mauvais que je continue de m'expliquer.

Mais je voy que pour Vous faire entrer dans mes conceptions, il faut le prendre de plus haut, et commencer par les premiers principes ou elemens des verités. Je conçois donc que toute proposition veritable est immediate, ou mediate. Immediate est celle qui est veritable par elle même, sçavoir lors que le predicat est expressement enfermé dans le sujet, et ces sortes de verités sont appellées chez moy: identiques. Mediates sont toutes les autres propositions, lors que le predicat est compris virtuellement dans le sujet, en sorte que la proposition peut estre enfin reduite à des verités identiques par l'analyse du sujet, ou bien par l'analyse tant du predicat que du sujet. Et c'est ce qu'Aristote et l'école veuillent signifier, en disant: praedicatum inesse subjecto. C'est aussi à quoy revient cet Axiome, nihil est sine causa, ou plus tost nihil est cujus non possit reddi ratio, c'est à dire toute verité de droit ou de fait, peut estre prouvée à priori en faisant voir la liaison du predicat et du sujet. Quoyque le plus souvent il n'appartienne qu'à Dieu de connoistre distinctement cette connexion, sur tout en matieres de fait, que les esprits finis ne connoissent qu'à posteriori et par experience.

Or ce que je viens de dire est à mon avis la nature de la verité en general, ou bien je ne connois pas ce que c'est que Verité; car nos experiences sont des marques et non pas des causes de la verité; et il faut bien que la verité ait quelque nature generale, qui luy appartienne en elle même sans rapport à nous. Or je ne sçaurois rien concevoir de mieux pour cet effect, ny [de] plus conforme aux sentimens des hommes, et mêmes de tous nos philosophes, que ce [que] je viens d'expliquer. Mais il me paroist qu'on n'en a pas assez consideré les suites, qui s'etendent plus loin qu'on ne pense. Or puisque toute verité qui n'est pas identique a sa raison ou sa preuve a priori, cela se doit avouer non seulement des verités éternelles, mais encor des verités de fait. La difference est seulement que dans les verités eternelles la connexion du sujet et du predicat est necessaire, et depend de la possibilité ou impossibilité des essences, ou bien de l'entendement de Dieu et dans les verités de fait ou d'existence cette connexion est contingente et depend en partie de la volonté de Dieu, ou de quelque autre creature raisonnable. Les verités eternelles se demonstrent par les idées ou definitions des termes, les verités contingentes n'ont point de demonstration à proprement parler, mais elles ne laissent pas d'avoir leur preuves a priori ou raisons, qui font connoistre certainement, pourquoy la chose est allé[e] plustost ainsi qu'autrement. Et pour rendre ces raisons il faut enfin remonter à la volonté d'une cause libre, et principalement aux decrets de Dieu, dont le plus general est de vouloir faire connoistre sa sagesse et sa puissance autant que les creatures en sont susceptibles; ce qui est à mon avis le principe de toutes les existences ou verités de fait. Car d'une infinité de possibles Dieu choisit le meilleur. C'est en quoy consiste la conciliation de la liberté et de la raison ou de la certitude. Car il ne manquera point de choisir le meilleur parce qu'il est souverainement sage; mais il ne laissera pas de choisir librement, parce que ce qu'il choisit n'est pas necessaire et enferme point d'existence dans son essence ou notion independem[m]ent des decrets de Dieu, puisque le contraire est possible aussi, autrement il enfermeroit une contradiction.

Supposant donc, que dans les propositions de fait, le predicat est enfermé dans le sujet, quoyque par une connexion dependante des decrets libres de Dieu il est manifeste, que la notion de chaque personne ou autre substance individuelle enferme une fois pour toutes, tout ce qui luy arrivera jamais, car cette personne peut estre considerée comme le sujet, et l'evenement comme le predicat; or nous avons establi que tout predicat d'une proposition veritable est enfermé dans le sujet, ou que la notion du sujet doit enfermer celle du predicat. Il s'ensuit encor que ce que les philosophes appellent volgairement denominationem extrinsecam ne laisse pas d'estre de même demonstrable ex notione subjecti, mais en vertu de la connexion generale de toutes choses, que le volgaire ne connoist pas. Car le peuple ne comprend point par exemple que le moindre mouvement de la plus petite particelle de l'univers interesse l'univers tout entier, quoyque moins sensiblement à proportion, puisque le petit et grand ne changent que les proportions. Enfin il s'ensuit de ce grand principe, que toute substance individuelle, ou tout Estre accompli est comme un monde à part, qui enferme en luy tous les evenemens de toutes les autres substances, non pas par une action immediate de l'une sur l'autre, mais ex concomitantia rerum et en vertu de sa propre notion par ce que Dieu l'a fait[e] d'abord et la conserve ou produit encor continuellement avec un parfait rapport à tout le reste des creatures.

En effect la notion d'une substance individuelle, ou d'un estre accompli n'est autre chose que cela, sçavoir une notion assez complete, pour en pouvoir deduire tout ce qu'on peut attribuer au meme sujet. Et c'est ce qui manque aux notions incompletes. Car par exemple la notion d'estre Roy est incomplete, et on peut l'attribuer à quelque sujet, sans que ce qu'on peut dire du même sujet, en puisse estre deduit, car pour estre Roy il ne s'ensuit pas par exemple d'estre conquerant; mais la notion d'Alexandre le Grand est accomplie, car c'est la notion individuelle même de cette personne qui enferme tout ce qu'on peut attribuer au sujet (c'est à dire à «elle») et tout ce qui le distingue de tout autre individu, il s'ensuit aussi que tout individu peut estre conçu comme la plus basse espece (species plane infima), et qu'il n'est pas possible, qu'il y ait deux individus qui se ressemblent parfaitement ou qui diffèrent solo numero, ce que S. Thomas a déja soutenu à l'egard des intelligences, et moy je le trouve necessaire dans toutes les substances individuelles. Mais il faut prendre la difference specifique non pas suivant l'usage commun (selon le quel il seroit absurd[e] de dire, duos homines differre specie) mais selon l'usage des mathematiciens chez qui deux triangles, ou deux ellipses qui ne sont pas semblables diffèrent specifiquement; or quoyque je demeure d'accord qu'une parfaite ressemblance a lieu dans les notions incompletes, par exemple on peut concevoir deux figures parfaitement semblables, je soutiens neantmoins, et je le deduis manifestement des principes susdits que cela ne se sçauroit rencontrer dans les substances.

Mais une des plus considerables suites de ces principes c'est l'explication de la maniere suivant la quelle les substances ont du commerce entre elles, et particulierement comment l'âme s'apperçoit de ce qui se passe dans le corps, et en echange comment le corps suit les volontés de l'ame. Des Cartes s'est contenté de dire, que Dieu a voulu que l'ame reçoive quelque sentiment suivant certains mouvemens du corps, et que le corps reçoive quelque mouvement suivant certains sentimens de l'ame, mais il n'a pas voulu en entreprendre l'explication; ses disciples ont eu recours à la cause universelle, et ont voulu que Dieu produise dans l'ame les sentimens convenables aux mouvemens du corps; ce qui estoit recourir à un miracle. Mais en voicy maintenant l'explication qui n'est pas hypothetique, mais à mon avis demonstrative. Car puisque une substance individuelle enferme tout ce qui luy arrivera à jamais, il est visible que mon estat suivant est une suite (bien que contingente) de mon estat precedant, et cet estat s'accordera tousjours avec celuy des autres estres selon l'Hypothese de la concomitance expliquée cy dessus par ce que Dieu qui est la cause de toutes [choses] agit par des resolutions qui ont un parfait rapport entre elles[;] et par consequent il ne faut recourir ny à l'impression du corps, qui est l'hypothese vulgaire des causes physiques; ny à une action particuliere de Dieu differente de celle avec la quelle il conserve continuellement toutes choses suivant les loix qu'il a establies qui est l'hypothese des causes occasionnelles; puisque la seule concomitance suffit à tout.

Si l'amour de mes propres pensées ne me trompe point, je ne croy pas qu'il soit aisé de dire quelque chose de plus fort, pour establir l'immortalité de l'ame d'une maniere tout à fait invincible. Car à moins que Dieu ne la detruise, rien ne le peut, puisque rien n'agit sur elle que luy. Et qui plus est il s'ensuit que l'ame gardera à tout jamais les traces de tout ce qui luy est jamais arrivé, quoyqu'elle n'aye pas tousjours l'occasion de s'en ressouvenir. Ces traces sont absolument independentes du corps, comme tout le reste qui se passe dans l'ame, la quelle est en effect comme un miroir de l'univers, et même une expression particuliere de la toute Puissance et omniscience divine. Car elle exprime tout, quoyque l'un plus distinctement que l'autre; et tout s'accommode à sa volonté, quoyque l'un avec moins de refraction que l'autre.

Mais que dirons nous des substances individuelles qui ne sont pas intelligentes ou animées? J'avoue que je ne sçaurois assez satisfaire à cette question non plus qu'à celle de l'ame des bestes; ce sont des questions de fait, qu'il est difficile de resoudre. Quoyqu'il en soit si les corps sont des substances, ils ont necessairement en eux quelque chose qui responde à l'ame, et que les philosophes ont bien voulu appeller forme substantielle. Car l'etendue et ses modifications ne sçauroient faire une substance suivant la notion que je viens de donner, et s'il n'y a que cela dans les corps, on peut demonstrer qu'il ne sont pas des substances, mais des phenomenes veritables comme l'arc en ciel. En cas donc que les corps sont des substances il faut necessairement rétablir les formes substantielles, quoyqu'en disent Messieurs les Cartesiens. Il est vray que ces formes qu'il faudra admettre dans la physique generale, ne changeront rien dans les phenomenes qu'on pourra tousjours expliquer sans qu'il faille recourir à la forme non plus qu'à Dieu ou à quelque autre cause generale puisqu'il faut dans les cas particuliers reduire à des raisons particulieres, c'est à dire aux applications des loix mathematiques ou mecaniques que Dieu a establies.

Cette Entelechie ou ce principe des actions et passions des corps, qu'on appelle la forme manquant de souvenir ou de conscience n'aura pas ce qui fait une même personne dans la morale, qui soit capable de chastiment et de recompense et cela est reservé aux ames raisonnables et intelligentes qui ont des tres grands privileges. Et on peut dire que les substances intelligentes ou personnes expriment plustost Dieu que l'univers au lieu que les corps expriment plustost l'univers que Dieu. Car Dieu est luy même une substance intelligente, qui se communique aux personnes plus particulierement qu'aux autres substances, et forme avec eux une societé, qui est la republique de l'univers, dont il est le monarque. Cette republique est la plus parfaite et la plus heureuse qui se puisse. C'est le chef d'oeuvre des desseins de Dieu et on peut dire veritablement, que toutes les autres creatures sont faites principalement pour contribuer à cet éclat de gloire avec le quel Dieu se fait connoistre aux esprits.