Series II Band 1 · No. 246.

LEIBNIZ AN DEN LANDGRAFEN ERNST VON HESSEN-RHEINFELS

[Zellerfeld, 7. April] 1684. [245.250.]

French

[L1 ]

[ ... ] Je souhaitterois que V.A.S. ait deferé à ma tres humble priere, de ne communiquer à d'autres ce que je n'avois écrit que pour elle seule. Der in Kleindruck folgende Abschnitt wurde durch den nächsten Absatz ersetzt.

Car l'extrait de la lettre de M. A. ne donne pas tout à fait dans le sens de la personne dont il est question, puisqu'il suppose qu'elle est dans des agitations qui font pitié au lieu qu'elle fait plustost gloire d'un vray repos d'esprit, puisqu'elle a meurement examiné ses matieres, et puisqu'elle sçait d'avoir fait son devoir à l'egard de l'union Ecclesiastique.

Les opinions que M. A. suppose purement philosophiques sont plustost les vrais fondemens de la Theologie naturelle et cette unique affaire de nostre ame, qui est d'aimer Dieu sur toutes choses et de le servir par consequent, en tire plus de force (suivant l'opinion de ce personnage) que de tout ce qu'on enseigne ordinairement sur de pareils sujets. Et bien loin de scandaliser les foibles, ne deplairoit qu'à des docteurs scholastiques. Par là on peut juger s'il est supprimable sans faire du tort aux plus importantes verités. Cependant ces docteurs scholastiques sont communement les maistres des censures, et il n'est ny seur ny sincere de cacher ses sentimens.

D'autant que cette communication ne pouvoit avoir d'usage, puisqu'il n'est pas probable qu'un autre puisse deviner en quoy consistent les difficultés dont il s'agit. Et qu'elle peut même nuire au dessein, que j'avois eu, et à l'expedient dont j'avois fait mention autres fois.

Pour venir à l'extrait que V.A.S. me communique, je connois plusieurs personnes de merite, qui disent que s'ils estoient nés dans l'Eglise Romaine, ils n'en sortiroient pas, pourveu qu'on ne les empechât point de témoigner avec modestie, ce qu'ils y souhaiteroient estre changé. Mais il ne s'en suit point que ces mêmes personnes estant nées dans une autre communion soyent obligées d'entrer dans la romaine, car on leur demanderoit une approbation expresse des choses qui leur deplaisent, ou au moins on ne receuvroit pas leur declaration là dessus. Et quand mêmes ils y seroient receus, ils seroient tousjours plus soubçonnés, et on leur feroit bien plustost une affaire de leurs plaintes, qu'à d'autres, qui sont nés dans la Communion Romaine. Ainsi le plus seur est, de declarer bien expressement, ce qu'on trouve à dire, suivant le vers que V.A.S. allegue à l'occasion d'un autre sujet: Turpius ejicitur quam non admittitur hospes. (: Mais Leibniz hatte ursprünglich vor, in L1 den von ihm in eckige Klammern gesetzten Abschnitt (: Mais ... si non que :) zu unterdrücken und mit Aussi fortzufahren. à fin qu'une telle declaration soit plus aisément receue, on pourroit se servir d'une adresse innocente, en composant quelque écrit, qui ne paroisse point de venir d'un homme d'une autre communion; car ainsi on en obtiendroit plus aisement l'approbation. Et voila mon expedient du quel j'ay deja fait mention autresfois. Mais je supplie V.A.S. de n'en faire mention à personne, et de ne mander à M.A. pour reponse, si non que :) nostre amy croit que le meilleur est de ne rien dissimuler ny supprimer, quand il s'agit des changemens si importans. Qu'il n'est ny seur ny sincere de cacher ses sentimens, quand vous avés sujet de croire qu'on ne vous recevroit pas si vous les declariés. Que de se gêner par une conduite mysterieuse, ce seroit sortir du calme pour se jetter dans des troubles tant du costé de l'interieur que de l'exterieur. Que nostre amy bien loin d'estre dans des agitations dont parle l'extrait de la lettre, fait gloire d'un vray repos d'esprit, disant d'avoir deliberé meurement il y a long temps, et d'avoir fait son devoir, qu'on ne le sçauroit donc accuser d'obstination, rien ne luy estant survenu depuis, qui luy ait pû faire naistre de nouveaux doutes; et qu'ainsi il se tient asseuré de la Communion interieure de l'Eglise, comme ceux qui sont excommuniés injustement, puisqu'il n'a pas tenu à luy de jouir aussi de l'exterieure. D'ailleurs, les opinions dont il prevoit de la difficulté bien loin d'estre purement philosophiques (comme l'on suppose), font une partie tres considerable des veritables fondemens de la Theologie naturelle, et cette unique affaire de l'ame (unicum necessarium) qui est d'aimer Dieu sur toutes choses, et par consequent de le servir, en tire plus de force (suivant l'avis de cet amy) que presque de tout ce qu'on enseigne ordinairement sur des pareils sujets dans les écoles. On peut juger après cela, si ces opinions sont supprimables, sans faire tort aux plus importantes verités, sur tout dans un temps, où elles ont tant besoin d'estre confirmées.

Au reste je supplie encor tres humblement V.A.S. de ne rien communiquer de cette lettre, que ce que je viens de dire. Car je croy que l'unique expedient pour reussir à mon avis, seroit celuy que j'ay dit cy dessus, lequel demande absolument du silence, jusqu'à ce qu'on ait une fois la susdite approbation.

C'est assez au sujet des scrupules de nostre amy; mais quant à moy il y a certaines choses dans le concile de Trente, qui ne sont pas en effect de grande importance; mais que je ne pourrois jurer d'estre vrayes. Par exemple lors qu'il est defini qu'un Mariage consommé ne sçauroit estre dissolu quoad vinculum, pour aucune raison, quelle qu'elle puisse estre. Cependant les paroles de J.C. paroissent dire tout le contraire à l'egard de l'adultere, et les divorces ont esté autorisés dans la primitive Eglise par les loix des empereurs chrestiens mêmes. Il faut donc dire, ou que c'est un point de discipline (plustost que de foy), à l'egard duquel le Concile de Trente n'est pas absolument suivi, ou bien que ce Canon doit estre entendu avec modification, et qu'on pourroit fort bien dispenser en des rencontres importantes. Et même je croy que s'il ne tenoit qu'au point de la polygamie, de convertir la Chine, qu'on y pourroit donner les mains. Car enfin salus animarum suprema lex est. [ ... ]

[L2 ]

[ ... ] Touchant l'extrait de la lettre de M. A. je souhaitterois que V.A.S. ait deferé à ma tres humble prière de ne communiquer à d'autres, ce qui n'avoit esté que pour elle seule. D'autant que cette communication ne pouvoit avoir d'usage (puisqu'il n'estoit pas probable qu'un autre pourroit [deviner] en quoy consistent les difficultés dont il s'agit), et qu'elle peut mêmes nuire au dessein qu'on avoit. [ ... ]

Les opinions dont a parlé l'amy, que V.A.S. sçait bien loin d'estre purement philosophiques comme l'on suppose, font une partie tres considerable des veritables fondemens de la Theologie naturelle, et cette unique affaire de l'ame (unicum necessarium) qui est d'aimer Dieu sur toutes choses, en tire plus de force, que peutestre de la plus grande partie de ce qui s'enseigne ordinairement dans les ecoles. On peut juger par là si ces opinions sont supprimables, sans faire tort à des verités si importantes, sur tout dans ce temps, où elles ont tant besoin d'estre confirmées. Au reste nostre amy bien loin d'estre dans des agitations, fait gloire d'un repos d'esprit, et croit plustost, qu'il se jetterois dans des troubles du costé de l'exterieur et de l'interieur s'il agissoit autrement. Il ne se dedit pas aussi, et ne se retire point, à ce que j'en puis juger. Mais je croys qu'il s'expliquera mieux luy même. Le meilleur expedient est de faire un écrit, qui dise tout bien naivement et sans equivocation aucune, mais qui paroisse fait par une personne non suspecte, afin qu'on puisse mieux obtenir l'approbation. Car je croys qu'il est permis de dissimuler les personnes, mais non pas de dissimuler les choses. Mais pour cet effect, il ne faut pas que qui que ce soit en sçache mot de ce dessein.

L'exposition de M. de Condom et le livre de M. Brueys ne me satisfont pas entierement. Il ne suffit pas de dire aux Protestans qu'il n'y a rien de condemnable dans l'Eglise Romaine, pour les obliger d'y entrer. Parce qu'ils seroient obligés precisement non seulement de ne pas condamner, mais aussi de croire tout ce qu'on y croit. Par exemple le Concile de Trente semble dire que la dissolution quoad vinculum d'un mariage valide et consommé n'est pas recevable pour quelque cause que ce soit même pour adultere. Cependant les paroles de Jesus Christ paroissent expressement exposées selon les Protestans et il faut dire, ou que c'est un point plustost de [discipline que de foy], à l'egard de laquelle le Concile de Trente n'est pas tousjours absolument suivi, ou bien, qu'il doit recevoir quelque modification. Enfin un Protestant qui est dans ces sentimens ne sçauroit estre de l'Eglise Romaine, quand il n'y auroit que cela seul; à moins de parler contre sa conscience, puisqu'il ne sçauroit changer ses sentimens à plaisir.