Series II Band 1 · No. 244.

LEIBNIZ AN DEN LANDGRAFEN ERNST VON HESSEN-RHEINFELS

[Zellerfeld, Anfang] Januar 1684. [241.245.]

French

[ ... ] Je dois encor répondre à ce que V.A.S. dit tres veritablement sur un autre article de ma lettre, qu'on ne sçauroit estre Catholique de la moitié. Aussi cela est il fort éloigné de mes sentimens, et pour m'expliquer plus distinctement, je tiens qu'on peut estre dans la communion interieure de l'Eglise Catholique sans l'estre dans l'exterieure, comme par exemple lors qu'on est excommunié injustement par l'erreur ou par la malice du juge. Mais à fin que V.A.S. voye mieux, que je ne suis pas éloigné de ses sentimens; quemadmodum non privatio, sed contemtus sacramenti damnat, tout de même je soustiens, que celuy qui veut estre un membre de l'Eglise par cette communion interieure, doit faire tous les efforts possibles, pour estre aussi dans la communion exterieure de l'Eglise Catholique visible et reconnoissable par la succession continuelle de son Hierarchie, telle que je crois estre, ce qu'on appelle la Romaine.

Je dis bien plus, sçavoir que cette Hierarchie qu'on y voit, sçavoir la distinction du pontife supreme (puisqu'il faut un directeur) des Evesques, et des Prestres, est du droit divin ordinaire. J'adjoute même, que l'Eglise Catholique visible est infallible dans tous les points de creance, qui sont necessaires au salut, par une assistance speciale du S. Esprit, qui luy a esté promise.

Après toutes ces declarations V.A.S. me dira, pourquoy donc Vous ne vous y rendés vous point. Voicy la réponse, il peut arriver, que dans l'Eglise quoyque infallible dans les articles de la foy, qui sont necessaires au salut, quelques autres erreurs ou abus Dazu am Rande in L1 der folgende, später durch eckige Klammern von der Abfertigung ausgeschlossene Text: NB. Je dis notamment erreurs ou abus, icy je ne parle que des erreurs regnans dans les esprit[s] des theologiens de l'Eglise romaine, une autre fois je parleray des abus receus parmy le peuple. Et quand il ne me seroit pas permis de declarer publiquement que je ne les approuve point je n'en sçaurois estre. se glissent dans les Esprits, et en exigeant le consentement de ceux qui souhaitteroient estre ses membres, et qui croyent avoir demonstration du contraire; on les met dans l'impossibilité d'estre dans la communion exterieure, tant qu'ils veuillent estre sinceres.

Par exemple lors qu'on a exigé des Jansenistes de signer une proposition de fait, dont ils croyoient sçavoir le contraire; il n'estoit pas dans leur pouvoir d'y obëir, quand mêmes on les auroit exclus de la communion exterieure des fideles. Le même a lieu non seulement dans les choses de fait, qui dependent des sens, mais encor dans les questions, qui dependent du raisonnement. Par exemple, si les Saints Peres, qui croyoient la rondeur de la terre fort absurde, et même contraire à l'analogie de la foy, en avoient exigé le desaveu des Astronomes de leur temps, ou bien si l'Eglise d'aujourd'huy avoit exigé de nos Astronomes la condemnation du systeme de Copernic: car il est constant, qu'il y auroit eu quelques excellens Astronomes, à qui il auroit esté impossible d'y donner les mains sans dissimulation; puisque l'opinion n'est pas une chose, qui depende de l'Empire de la volonté, et qu'on puisse changer à plaisir.

Pour revenir donc à moy: il y a quelques opinions Philosophiques, dont je crois avoir demonstration, et qu'il me seroit impossible de changer dans l'assiette d'Esprit où je me trouve, tandis que je ne verray pas moyen de satisfaire à mes raisons. Or ces opinions, quoyqu'elles ne soyent point opposées que je sçache ny à la Ste Écriture, ny à la Tradition, ny à la definition d'aucun concile, ne laissent pas d'estre desapprouvées et mêmes censurées quelques fois par les Theologiens de l'école, qui s'imaginent, que le contraire est de la foy. On me dira que je pourray les dissimuler pour eviter la censure. Mais cela ne se peut. Car ces propositions sont de grande importance en Philosophie; et quand je voudray un jour m'expliquer sur des découvertes considerables, que je crois avoir touchant la recherche de la verité, et l'avancement des connoissances humaines, il faut que je les mette en avant, comme fondamentales.

Il est vray que si j'estois né dans l'Eglise Romaine je n'en sortirois point, que lors qu'on m'excluroit, en me refusant la communion sur le refus que je ferois peutestre de souscrire à certaines opinions communes. Mais à present que je suis né et élevé hors de la Communion de Rome, je crois qu'il n'est pas sincere ny seur de se presenter pour y entrer, quand on sçait qu'on ne seroit peut estre pas receu si on découvroit son coeur. Il faudroit même estre tousjours géné pour cacher ses sentimens, ou s'exposer à un turpius ejicitur quam non admittitur Hospes, ce qui scandaliseroit bien des gens et au lieu d'un repos d'esprit me precipiteroit dans des perplexités tres grandes; outre le danger civil qu'il y a pour les relaps. Il est vray que ces opinions, que les moines condamnent, seroient peutestre approuvées et au moins tolerées par des Evesques et Theologiens tres pieux et tres éclairés, mais il n'est pas seur de s'exposer sur un peutestre, et il faudroit tacher de le sçavoir par avance.

J'y ay songé bien souvent et depuis plusieurs années; mais je n'ay pas encor trouvé d'expedient. V.A.S. voit par là, que je luy decouvre le fonds de mon coeur, et comme je fais profession de sincerité, j'espere que j'auray écrit cecy pour Elle seule. Car je souhaitte de me justifier dans son esprit. Ce qui m'a porté encor d'avantage à m'expliquer si librement, c'est qu'il m'est venu dans l'Esprit, que peutestre V.A.S. me pourroit aider plus que personne à sortir de cette incertitude. Car je luy avoue tres volontiers, que je voudrois estre dans la communion de l'Eglise de Rome, à quelque prix que je pourrois, pourveu que je le puisse faire avec un vray repos d'esprit, et cette paix de conscience dont je jouis apresent, sçachant bien que je n'omets rien de mon costé, pour jouir d'une union si souhaittable. Si je sçavois que V.A.S. prenoit l'affaire à coeur, je m'expliquerois plus distinctement sur la maniere de sortir de l'incertitude dont je pourrois estre redevable à sa bonté. [ ... ]