Series II Band 1 · No. 241.
LEIBNIZ AN DEN LANDGRAFEN ERNST VON HESSEN-RHEINFELS
Zellerfeld, 4./14. August 1683. [239.244.]
[L1 ]
Comme j'estime infiniment tout ce qui vient de Mons. Arnaud, que V.A.S. appelle avec raison une grande lumiere de l'Eglise en nos jours, j'ay lû avec application la seconde partie de l'Apologie des Catholiques; où je suis bien aise de trouver entre autres une Replique à l'Apologie de la reformation de Mons. Claude, un abregé de la dispute de la perpetuité de la foy, et quantité d'autres choses tres considerables. Il fait aussi tres bien de fronder la maxime de ce predicateur Anglois, qui ne veut point qu'on ait droit de precher l'Evangile là où les loix de l'Estat le defendent, quand on n'est fort autorisé de Dieu par une commission extraordinaire; telle qu'avoient les Apostres.
C'est un des beaux sentimens de feu Mons. Hobbes, qui même va bien plus avant et qui veut absolument qu'on regle toutes ses actions exterieures, suivant les loix, jusqu'à vouloir même qu'on renie sa religion, lorsque les Magistrats le desirent, car dit il, ce n'est qu'un mouvement de la langue, qu'on demande de nous. Le predicateur Anglois n'en a pris qu'une partie, et il se contente de defendre qu'on enseigne sa religion; parce qu'il croit que cela suffit pour empecher les troubles. Il faut donc que la paix publique luy paroisse bien plus considerable, que le salut des ames, ce qui ne peut estre crû que par un Athée, ou qui s'imagine qu'on se peut sauver en toutes les religions, lors qu'on suit les commandemens de ses superieurs, Dieu les ayant etablis ses vicaires en terre, et pour repondre eux seuls des pechés qu'ils auront fait commettre, ce qui est encor le sentiment de Hobbes. Mais je trouve que les premiers Chrestiens ont mis en usage un expedient incomparablement meilleur que celuy-là, qui satisfait egalement au repos public, et a l'avancement de la vraye religion. Car ils ne donnent point aux Magistrats seculiers le droit de se faire obëir sans exception, mais seulement le droit d'executer leurs volontés sans resistance; irresistibilitatem Magistratibus, subditis patientiam sive obedientiam passivam. Tant qu'on observera cette distinction, il n'y aura jamais des guerres civiles pour la religion, le Magistrat croyant que la secte qu'on veut introduire est damnable, fera tous les efforts de la justice armée pour la detruire, et celuy qui en est, et qui la croit seule bonne employera tout pour la repandre, horsmis la violence et toute voye de fait, ce seul moyen estant defendu par Dieu même et le droit de la glaive n'estant donne qu'aux Magistrats. Ce n'est pas que j'approuve trop dans les Magistrats le fer et le feu, et cet odieux Ure, seca de Juste Lipse. Car il est contre le droit naturel, de punir quelqu'un parce qu'il est d'une opinion quelqu'elle puisse estre, mais bien pour des actions, nam errantis poena est doceri. Et encor ne croy-je point, qu'on ait droit de punir quelcun des peines corporelles pour des actions qu'il fait conformement a son opinion, et qu'il se croit obligé de faire en conscience, si ce n'est lors que ces actions sont, mauvaises en elles mêmes, manifestement contraires au droit naturel. Comme si quelcun vouloit troubler l'Estat et se servir du fer et du poison par un principe de religion. Pour ce qui est des Athées qui tachent de faire des sectateurs comme Vanini et Spinosa, il y a un peu plus de sujet de douter. C'est autre chose, car n'ayant point de conscience, quel besoin ont ils d'enseigner. Neantmoins quand je considere le droit naturel qu'on a de dire ce qu'on croit estre la verité; et qu'ils croyent à l'Exemple d'Epicure, d'obliger beaucoup le genre humain en le delivrant des superstitions mal fondées, je n'ose encor decider, si on a droit de passer contre eux aux dernieres rigueurs.
A propos de Spinosa que Mons. Arnaud appelle le plus impie et le plus dangereux homme de ce siecle; il estoit veritablement Athée, c'est à dire, il n'admettoit point de providence dispensatrice des biens et des maux suivant la justice, et en croyoit avoir demonstration; le Dieu dont il fait parade, n'est pas comme le nostre, il n'a point d'entendement ny volonté. Il avoit une plaisante opinion de l'immortalité de l'ame, c'est qu'il concevoit que cette idée platonique de mon estre, qui est sans doute aussi eternelle que celle du cercle ou du triangle, fait proprement nostre immortalité; et qu'il faut tacher à se perfectionner en toute sorte de vertus, pour laisser après soy en mourant une essence eternelle ou idée platonique d'autant plus parfaite. Comme si cette idée n'estoit deja dans la nature soit que je tache de luy ressembler ou non; et comme s'il me serviroit après ma mort, si je ne suis plus rien, d'avoir ressemblé à cette belle idée. Ces pensées si estranges sont ajustées d'une telle façon dans son ouvrage posthume de Deo, qu'on les croiroit dire toute autre chose. Neantmoins quoyqu'il fasse grand bruit de ses demonstrations, il s'en faut beaucoup qu'il ait sçeu l'art de demonstrer; et il n'avoit qu'une connoissance assez mediocre de l'Analyse et de la Geometrie, ce qu'il sçavoit de meilleur, c'estoit de faire des lunettes d'approche et des microscopes. Je l'ay entretenu quelques heures, passant à la Haye, et j'ay appris le reste, de quelques uns de ses sectateurs, que je connoissois assez familierement. On m'a asseuré aussi qu'en 1672 lors que les François avoient pris Utrecht, des personnes tres considerables y firent venir Spinosa, et Mons. Stoup fut l'entremetteur. Je ne sçay pourtant pas lequel des deux Stoups le fut, l'auteur du livre (qui a esté ministre) ou l'autre.
[Erstdruck des Schlusses von L1 ]
Le livre de Mons. Stoup de la religion des Hollandois que Mons. Arnaud cite, semble
temoigner que l'auteur n'estoit pas fort scrupuleux, et ne craignoit point de faire tort à sa
religion en faisant le pourtrait de celle des Hollandois pour favoriser le party dans lequel il
estoit. La même passion faisoit parler Mons. Tavernier contre la Compagnie Hollandoise des
Indes d'orient, et contre feu Mons. Caron, dans les endroits rapportés par M. Arnaud. La
Compagnie luy avoit retenu quelque somme d'argent considerable. Apres cela je ne m'etonne
point s'il dit du mal à tout propos. Je croy bien que les Hollandois ont fait leur possible pour
exclure les autres nations du commerce du Japon et qu'ils ont contribué aux soubçons que
l'Empereur prit contre les portugais et qui aboutirent à la persecution; mais je ne sçay s'ils ont
travaillé directement à la destruction du Christianisme; et le detail que Mons. Tavernier nous en
conte a bien de l'air d'une fable. Quelle apparence que Caron president du comptoir Hollandois
remue toute la machine, comme s'il estoit tout puissant dans une cour, aussi difficile à manier
que celle du Japon; une lettre qu'il suppose est receue comme un Evangile. Car les Jesuites
malgré leur prudence ordinaire choquent les plus puissans seigneurs et les loix d'un pays où ils
sçavent qu'on est exact au donner point, et fort jaloux d'eux, pour retenir une mechante maison.
Sans doute que celuy qui a inventé ce conte a crû garder le caractere des personnages en
attribuant aux jesuites du Japon ce dont il[s] sont si souvent blamés en Europe, et dont j'ay vû
Harlequin les jouer assez visiblement en faisant le duc d'Ossune. Ces quatre seigneurs fils de
celuy qui avoit donné la maison aux jesuites sont justement les principaux acteurs de tout ce qui
se passe dans cette persecution car il n'y avoit point d'autres seigneurs à employer dans le
royaume, ou bien l'auteur du conte observoit les regles et ne voulait point introduire trop de
personnes sur le theatre. Il faut donc pour garder la convenance en tout, que la famille se
partage egalement, deux freres sont persecuteurs, et deux autres defenseurs des Chrestiens; les
premiers commandent les armées du Roy les deux autres commandent les Chrestiens revoltés,
on sçait jusqu'à leur nom, et ils s'appelloient François et Charles, mais on ne ne sçait rien de
leur employ ny comment ils amasserent si tost cette armée de 40000 hommes, ce que je tiens un
peu difficile dans ce pays-là, puisqu'on ne dit point qu'ils estoient gouverneurs de quelques
grandes provinces. Ils défont l'armée de l'Empereur à platte cousture, et le General des
idolatres est tué sur la place, quoique ses frères Generaux des Chrestiens tachent de l'epargner.
Quand l'Empereur apprend la defaite de ses trouppes, il en est si peu emû qu'il met en
deliberation dans son conseil, s'il faut chastier les rebelles, ou s'il leur faut accorder le pardon,
l'amnistie generale et l'exercice de leur religion, qu'ils demandent les armes à la main, à peu
pres comme les religionnaires de France. Les plus sages luy conseillent de recevoir ses
sousmissions imaginaires; mais le president Caron s'y oppose, sans luy le Christianisme auroit
triomphé. C'est sa cabale qui aigrit l'Empereur, et l'oblige à prendre le plus mauvais party.
Apparemment sans ce president l'Empereur auroit pris la revolte de 40000 hommes armés et la
defaite de ses trouppes pour une petite Bagatelle, ou pour un effect de la pieté des Chrestiens. Il
faut aussi que le seigneur amy du president à qui il avoit monstré la lettre supposée soit
justement le General de la seconde armée que l'Empereur envoye contre les Chrestiens; je
laisse quantité de circonstances qui paroissent n'estre que des Embellissemens, entre autres que
le plus jeune des seigneurs Chrestiens veut aller offrir à l'Empereur les sousmissions de
l'armée, mais on ne veut pas le luy permettre; le meme est destiné à estre pris dans le combat, et
à souffrir le martire. L'autre a le bonheur d'estre tué dans la bataille. Je ne veux pas dire pour
cela que Mons. Tavernier ait inventé ce conte, plus tost crois-je que ce marchand Hollandois de
Bengale ennemy apparement de Mr. Caron puisqu'il jettoit des imprecations contre luy (car je
doute fort si le seul zele de la religion Chrestiennne en a esté cause) en a jetté les premiers
fondemens dans l'esprit de M. Tavernier. Mais ceux qui donnent dans les contes les embellissent
sans y penser. Et Mons. Tavernier conte ailleurs des choses, qu'il dit avoir veues, qui selon
toute apparence humaine sont fausses. J'ay de la peine a croire que les portugais ayant fait
sonner les cloches de Lisbonne pour se rejouir quand Mons. Caron lors directeur de la
Compagnie des Indes orientales de France perit à la veue de Lisbonne. Car je m'imagine que
tres peu de personnes dans tout Lisbonne sçavoient le nom de celuy qui venoit de perir, ses
emplois passés dans des pays si eloignés et les particularités de sa vie. Et si quelcun les sçavoit,
je ne croy pas qu'il les ait pû publier assez tost, et avec assez de credit et d'effect, pour faire
prendre l'allarme à toute la ville et pour faire sonner les cloches en temoignage de la rejouissance
publique que les magistrats auroient eu de la peine à permettre de peur que les françois
qui venoient de perdre non seulement le directeur, mais un vaisseau, ne le prissent en mauvaise
part pour une injure. Si ce conte avoit esté fait contre les catholiques, Mons. Arnaud en auroit
fait toucher la fausseté au doigt et je ne doute point qu'il ne le tienne luy meme pour suspect.
D'autant que les relations portugaises ne disent rien que je sçache de ces concomitances de la
persecution du Japon, si ce n'est qu'on veuille dire qu'ils ont voulu dissimuler la revolte.
Quand je seray à Hanover je verray s'il y a quelque chose d'approchant dans la relation
italienne du pere Marini, qui me parut autres fois tres raisonnable.
[L2 ]
[ ... ] J'ay leu avec soin la seconde partie de l'Apologie de M. Arnaud, où je trouve quantité de choses considerables, dont je parleray une autre fois. Il me semble qu'il prepare encore un Tome, ou autre ouvrage approchant. Quand j'estois à Paris nous nous sommes entretenus quelques fois de la Geometrie. C'est pourquoy je supplie V.A.S. de luy envoyer de ma part les papiers cy joints sur quelques decouvertes Geometriques. Car parmy tant d'autres belles connoissances, il sçait parfaitement bien, ce qu'il y a de plus beau dans la Geometrie. Ce que je luy envoye a deja esté approuvé et estimé par les premiers Mathematiciens de France et d'Angleterre et je me souviens de luy en avoir parlé en France. J'avoue cependant tres volontiers que ces sortes de curiosités n'ont point de meilleur usage, que celuy de perfectionner l'art d'inventer et de raisonner juste. [ ... ]