Series II Band 1 · No. 238.

LEIBNIZ AN JEAN GALLOIS

[Ende Oktober 1682.] [207c.]

French

Monsieur

J'ay appris de M. de Tschirnhaus, qui vient de passer par icy, que vous continués tousjours d'avoir beaucoup de bonté pour moy, et que ma recommendation auprés de vous ne luy a pas esté tout à fait inutile. Il est vray qu'il n'en avoit pas besoin, et ce qui vous m'avoit rendu favorable, luy devoit servir par plus forte raison. Il se loue hautement de vostre procedé genereux, et il m'a temoigné d'admirer qu'il n'ait presque trouvé que vous seul de ceux qui ont lû, qui soit bien entré dans quelques unes de ses pensées, qu'il ait jugé en avoir bien compris le sens et la force. Je ne m'en étonne point vous connoissant comme je fais, car il y a bien peu de personnes dans le monde, qui soyent egalement faites à la morale et les belles lettres, aux physiques, ou mathematiques, et aux pensées abstraites de la metaphysique. Et cependant je sçay par mon experience et par celle des autres, que vous pouvés juger souverainement de toutes ces choses. Et dans les entretiens sur toutes sortes de matieres (que j'ay eu l'honneur d'avoir avec vous) je me souviens, que vous sçaviés juger et de la veritable analyse, et mêmes des Metaphysiques que j'en tiens estre la clef.

En effect M. des Cartes est un de ceux qui sont allé le plus loin en Metaphysique, mais je ne comprends pas comment il a pû s'arrester en si beau chemin, si ce n'est que se sentant porté à d'autres choses, il voulut se debarasser au plustost de ces matieres abstraites, mais par là le travail des fondemens ayant esté interrompu, tout l'edifice de sa philosophie s'en est ressenti et même sa Geometrie. Il établit pour principe, que tout ce qu'on conçoit clairement et distinctement est veritable, mais il ne donna pas des marques pour le reconnoistre, et voulant demonstrer l'existence de Dieu, par la definition ou idée de l'estre souverainement parfait, qui enferme toutes les perfections, et par consequent l'existence, il commet un paralogisme, que j'ay fait voir et en France et ailleurs à des Cartesiens tres habiles. Car cet axiome, que tout ce qui peut estre tiré de la definition, peut estre enoncé de la chose definie, n'est pas absolument universel, car quand une definition implique contradiction, on en peut conclure des absurdités, et tandis qu'on ne sçait pas si elle est possible, on ne sçauroit s'asseurer des consequences. C'est pourquoy je fis voir à Messieurs les Cartesiens et particulierement a M. Tschirnhaus lorsque nous estions ensemble en France que ce raisonnement prouve seulement que Dieu existe, supposé que Dieu est possible. Par la même consideration je satisfis aux difficultés qui avoient embarassé M. Hobbes, car Hobbes soutenant avec raison, que toute verité necessaire peut estre demonstrée par les definitions, et reconnoissant les definitions pour nominales seulement et arbitraires, il luy sembloit donc que les verités seroient encor arbitraires, faute d'avoir consideré, qu'il ne depend pas de nous de former les definitions, puisqu'il faut y employer des notions qui soyent possibles, et compatibles, et que par consequent toute definition reelle peut passer pour un theoreme ou demonstrable ou evident, contenant la possibilité de son sujet; quoyque après cela il depende de nous d'imposer un nom à la chose. Je pourrois bien aussi satisfaire à ce qui avoit fait peine à feu M. Pascal dans un petit discours de l'esprit Geometrique, que M. Arnaud a inseré dans sa Logique, mais il n'est pas apropos de vous arrester sur ces choses. Et je n'en ay parlé icy qu'à l'occasion des pensées metaphysiques de M. Tschirnhaus, qui est entierement entré dans mon sens, si ce n'est que je croy qu'il faut pousser «l'analyse» encor plus loin, suivant la pensée que j'ay mise dans une dissertation « - encor» assez puerile, que je publiay l'an 1666 touchant «l'art des» combinaisons. Et cette pensée quoyqu'elle n'y soit pas «exprimée comme» il faut, me plaist encor tellement, que je «ne perd pas» encor l'esperance de la pouvoir un «jour executer en me servant d'une methode» faite p«ou»r av«ancer» nos connoissances, et en même temps si aisément faisable, pourpeu qu'on soit assisté, que je me sens souvent tenté, de la demonstrer, et de m'adresser à des personnes bien intentionnées pour l'execution. Mais quand je considere que peu de gens vous ressemblent, et que les hommes ne croyent pas voir, ce qu'ils ne voyent que des yeux de l'esprit, mon zele se refroidit un peu; c'est pourquoy il vaudra mieux preparer en attendant des essais visibles, par les quels nous puissions persuader aux hommes, que nous sommes capables d'inventer, autrement on ne feroit rien quand même on leur donner[oit] l'art d'inventer toute nue et toute demonstrée.

Vous voyés par là Monsieur que j'ay encor tousjours la retraite et la philosophie en teste; et que je ne fais que de me preparer des pieces, qui me puissent servir un jour à convaincre des incredules, à fin d'obliger les hommes à ne pas negliger leur interest et à s'appliquer à l'art que je conçois. A l'égard des essais que j'ay deja en main je ne parleray pas de mes decouvertes de Geometrie, ny de mecanique. Je vous diray seulement à present, que j'ay eu occasion de faire des observations considerables en physique, et particulierement dans la connoissance des mineraux. Car il y a dans le voisinage des mines qu'on compte parmy les plus considerables de l'Allemagne, j'ay voulu profiter de l'occasion; où j'ay trouvé des choses si éloignées de l'opinion commune touchant l'origine des mineraux, et cependant si aisées à demonstrer par des raisons entièrement mechaniques; que je n'attribue le manquement des auteurs qui en ont ecrit qu'à la maniere superficielle de traiter les choses dont on a tousjours usé, et à certains prejugés des gens des mines que les auteurs épousoient sans discussion. J'ay donc trouvé bien des choses que je puis demonstrer touchant la generation des pierres, et des mines des metaux, par exemple je puis expliquer la production de la mine de plomb, que Pline appelle Galaenam. J'ay encor des decouvertes singulieres sur des mines de cuivre et j'ay trouvé l'explication distincte d'une certaine merveille de la nature, qui m'est tombée entre les mains. C'est une pierre sur la surface de la quelle la nature a tracé parfaitement bien avec des traits d'une mine metallique deux animaux differens; il est aisé de prouver, que l'artifice n'y a pas eu de part. Je me suis proposé de la faire desseigner exactement, et d'en expliquer la production tres distinctement par un petit traité, necessaire pour l'intelligence de mes raisons; et qui seroit considerable pour les consequences nouvelles qu'on en peut tirer. J'ay mêmes pensé de dedier ce discours à Mons. Colbert, aumoins en Manuscrit; avec l'intention, quand l'occasion s'en presenteroit un jour d'envoyer la pierre même. Et pour ne vous rien dissimuler de mon dessein, je crois que par là on pourroit sçavoir le sentiment de ce grand Ministre sur la poursuite de ces observations, d'autant qu'il y a beaucoup de personnes qui travaillent sur les plantes et sur les animaux, et qu'on neglige presque la recherche des mineraux qui se doit faire sur les lieux pour en juger. Et cependant de la «conn»oissance des «mineraux» et pierres «dep»end peut estre «en» partie celle «des» plantes et «ani»maux qui « - - ». Ce peu que j'ay deja trouvé là dessus feroit foy, que je pourrois peutestre aller assez loin « - - si» j'estois secouru, car sans cela, vous jugés ais«ement qu'un» homme qui est dans des employs « - - » à ces rech«erche»s ne peut s'y addonner « - - » et mêmes qu'il passe pour ridicule s'il le fait, quand il n'est pas soutenu et comme autorisé de plus haut. Je ne voy presque que le Roy dans toute l'Europe qui soit en estat et en humeur d'avancer les sciences et qui soit assez au dessus des affaires pour songer encor à l'avancement de sciences, et je vous laisse juger si ce que je vous propose est digne d'estre recommandé à un Ministre tel que M. Colbert. Comme je voy maintenant qu'on n'est pas entierement éloigné de confier ces sortes de soins même à quelque personne qui ne resideroit pas en France, d'autant qu'en effect le séjour de l'Allemagne est le plus propre à la recherche des mineraux et metaux, je me resous d'autant plus aisement apresent de vous en écrire ce que j'avois tousjours differé de faire.

En cas qu'on l'accepte je pourrois fournir de temps en temps à l'Academie Royale des observations curieuses sur ces matieres, et même des Mineraux en nature, si on m'en vouloit donner la commission; et mes collections ne seroient pas de la nature de ceux qui se trouvent communement dans les cabinets, car je tacheray d'en tirer des conclusions, et d'avancer par là les sciences, ce qu'on ne sçauroit faire solidement, quelque beau cabinet qu'on possede, sans avoir la connoissance des lieux dont les choses se tirent; mais il faut des voyages pour y aller, et quelques fois du temps pour s'y arrester; et je croy que j'en pourrois trouver le moyen avec une assistance proportionnée. Der folgende stark überarbeitete Abschnitt wurde durch den ihm folgenden Satz ersetzt. Je souhaiterois seulement de sçavoir si vous trouvés ces desseins raisonnables, et si vous croyés que ce petit traité que j'ay dit tantost d'avoir destiné à M. Colbert pourroit estre à propos. Car j'avoue, que je ne le voudrois envoyer, si je n'avois sujet de croire qu'il pourroit estre agreable d'autant que j'y donne des ouvertures que je ne voudrois pas avoir communiquées sans raison n'ayant pas eu le loisir de les pousser aussi loin que je pourray. Mais je remets tout à vostre jugement, car vos sentimens sont si genereux, et vos lumieres si grandes, que je m'y puis soumettre seurement. Auch der folgende stark überarbeitete Abschnitt wurde durch die ihm folgenden Sätze ersetzt. Si vous me pouviés faire connoistre vostre jugement par quelques mots de lettre Mons. Brosseau nostre resident me la feroit tenir. Si non je prieray Mons. de la Croix de vous trouver pour me le mander. Je vous supplie seulement, que cela se passe entre nous, car estant dans un employ, je ne dois passer pour pretendant, et cependant, l'interest des sciences me fait temoigner ce que je crois y estre convenable. Aussi je ne veux écrire à Mons. de la Croix, si non qu'il vous parle, si vous trouvés raisonnable, que je dedie à Mons. Colbert l'explication d'une certaine merveille de nature, que j'ay rencontrée et qui donne des consequences à l'egard de l'origine des mineraux; et si vous croyés qu'on me voudroit encourager à continuer les recherches pour en fournir à l'Academie Royale.

Si vos occupations vous permettoient de me le faire sçavoir par un mot de lettre (que M. Brosseau nostre resident me feroit tenir) ce me seroit une faveur insigne. Car mes engagemens m'obligent apresent d'estre circomspect pour ne pas desirer encor des temoins d'une telle negotiation, si ce n'est que je m'avise un jour de quelque amy à Paris qui vous en puisse parler de vive voix.

Il est temps de finir cette longue lettre, mais auparavant, je dois vous dire, qu'en cas, que vous apprehendiés que cette affaire puisse nuire auprès de M. Colbert à l'establissement de M. de Tschirnhaus, je vous declare, que je ne veux pas, qu'elle soit entamée si tost, car, son affaire estant resolue, ne doit estre accrochée pour une autre qui ne l'est point. Mais si vous jugés, qu'elles se puissent joindre, et achever en même temps, et peutestre entraider, je m'en remets à vostre bonté.

Je suis avec zele ──