Series II Band 1 · No. 221.

CHRISTIAN PHILIPP AN LEIBNIZ

Hamburg, 7. (17.) Januar 1680. [217.222.]

French

Extrait d'une lettre à M. Philippi. Januar 1680.

J'estime Mons. des Cartes presqu'autant qu'on peut estimer un homme, et quoyqu'il y ait parmy ses sentimens quelques uns qui me paroissent faux et même dangereux; je ne laisse pas de dire que nous devons presqu'autant à Galilei et à luy, en matiere de philosophie, qu'à toute l'Antiquité. Je ne me souviens apresent que d'une seule des deux propositions dangereuses dont vous voulés que je vous marque l'endroit, le voicy principiorum philosophicorum part. 3 articulo 47, his verbis: Atque omnino parum refert, quid hoc pacto supponatur quia postea *juxta leges naturae est mutandum. Et vix aliquid supponi potest ex quo non idem effectus quanquam fortasse operosius deduci possit. Cum enim illarum ope materia formas omnes quarum est capax successive assumat, si formas istas ordine consideremus tandem ad* [illam] quae est hujus mundi poterimus devenire, adeo ut hic nihil erroris ex falsa hypothesi sit timendum. Je ne croy pas qu'on puisse former une proposition plus perilleuse que celle là. Car si la matiere reçoit toutes les formes possibles successivement, il s'en suit qu'on ne se puisse rien imaginer d'assez absurd ny d'assés bizarre et contraire à ce que nous appellons justice qui ne soit arrivé et qui n'arrive un jour. Ce sont justement les sentimens que Spinosa a expliqués plus clairement sçavoir que justice, beauté, ordre, ne sont que des choses qui se rapportent à nous, mais que la perfection de Dieu consiste dans cette amplitude de son operation en sorte que rien ne soit possible ou concevable, qu'il ne produise actuellement. Ce sont aussi les sentimens de M. Hobbes qui soutient que tout ce qui est possible, est passé ou present ou futur, et il n'y aura pas lieu de se rien promettre de la providence si Dieu produit tout, et ne fait point de choix parmy les estres possibles. Mons. des Cartes s'est bien donné de garde de parler si nettement, mais il n'a pû s'empecher de decouvrir ses sentimens en passant avec une telle addresse qu'il ne sera entendu que de ceux qui examinent profondement ces sortes des choses. C'est à mon avis le prṽton ceỹdow et le fondement de la Philosophie Athée, qui ne laisse pas de dire de Dieu des belles choses en apparence. Mais la veritable philosophie nous doit donner une toute autre notion de la perfection de Dieu, qui nous puisse servir et en physique et en morale, et je tiens moy que bien loin qu'on doive exclure les causes finales de la consideration physique comme le pretend Mons. des Cartes part. I art. 28 que c'est plustost par elles que tout se doit determiner, puisque la cause efficiente des choses est intelligente, ayant une volonté et par consequent tendant au bien, ce qui est encor éloigné du sentiment de Mons. des Cartes qui tient que la bonté, la verité et la justice, ne le sont que par ce que Dieu les [a] établies par un acte libre de sa volonté. Ce qui est bien étrange. Car si les choses ne sont bonnes ou mauvaises, que par un effect de la volonté de Dieu, le bien ne sera pas un motif de sa volonté puisqu'il est posterieur à la volonté. Et sa volonté sera un certain decret absolu, sans raison: voicy ses propres paroles resp. ad object. sext. n. 8: Attendenti ad Dei immensitatem manifestum est nihil *omnino esse posse, quod ab ipso non pendeat, non modo nihil subsistens, sed etiam nullum ordinem, nullam legem, nullamve rationem veri et boni*[;] alioqui enim ut paulo ante dicebatur non fuisset plane indifferens ad ea creanda quae creavit. (: il estoit donc indifferent à l'egard des choses que nous appellons justes et injustes, et s'il luy avoit plû de crée[r] un monde dans le quel les bons fussent malheureux pour tousjours et les mauvais (c'est à dire ceux qui ne cherchent qu'à detruire les autres) heureux; cela seroit juste. Ainsi nous ne pouvons rien promettre de la justice de Dieu et peutestre qu'il a fait des choses d'une maniere que nous appellons injuste, puisqu'il n'y a point de notion de justice à son égard et s'il arrive que nous soyons malheureux malgré nostre pieté, ou s'il arrive que l'ame perit avec le corps, ce sera juste aussi. Pergit :) Nam si quae ratio boni praeordinationem antecessisset, illa ipsum determinasset ad id quod optimum est faciendum (: sans doute, et c'est le fondement de la providence et de toutes nos esperances sçavoir qu'il y a quelque chose de bon et de juste en elle même, et que Dieu estant la sagesse même ne manque pas de choisir le meilleur :). Sed contra quia se determinavit ad ea quae jam sunt facienda, iccirco, ut habetur in Genesi, sunt valde bona (: cela est raisonner à travers. Si les choses ne sont bonnes par aucune idée ou notion de bonté en elles mêmes mais par ce que Dieu les veut, Dieu dans la Genese n'avoit que faire de les considerer quand elles estoient faites, et d'estre satisfait de son ouvrage en disant que tout estoit bon; il luy suffisoit de dire je le veux ou de se souvenir de les avoir voulues, s'il n'y a point de difference formelle entre ces deux choses, d'estre voulu de Dieu, et d'estre bon. Mais on voit bien que l'auteur de la Genese estoit d'un autre sentiment, introduisant un Dieu qui ne seroit pas content de les avoir faites s'il ne trouvoit encor de les avoir bienfaites :), hoc est, ratio eorum bonitatis ex eo pendet, quod voluerit ipsa sic facere. Voila l'expression la plus nette qu'on pouvoit desirer. Mais après cela il est inutile de parler et de la bonté et de la justice de Dieu et la providence ne sera qu'une chimere. On voit bien que la volonté de Dieu même ne sera qu'une fiction mise en jeu pour éblouir ceux qui ne s'attachent pas assez à approfondir ces choses. Car quelle volonté (bon Dieu) qui n'a pas le bien pour object ou motif? Qui plus est, ce Dieu n'aura pas même d'entendement. Car si la verité même ne depend que de la volonté de Dieu et non pas de la nature des choses; et l'entendement estant necessairement avant la volonté (je parle de prioritate naturae non temporis) l'entendement de Dieu sera avant la verité des choses et par consequent n'aura pas la verité pour objet. Un tel entendement sans doute n'est rien qu'une chimere et par consequent il faudra concevoir Dieu à la façon de Spinosa, comme un estre qui n'a point d'entendement ny de volonté, mais qui produit tout indifferemment bon ou mauvais, étant indifferent à l'égard des choses et par consequent nulle raison l'inclinant plustost à l'un qu'à l'autre, ainsi où il ne fera rien, ou il fera tout. Mais de dire qu'un tel Dieu a fait les choses ou de dire qu'elles ont esté produites par une necessité aveugle, l'un vaut l'autre ce me semble. J'ay esté faché moy même de trouver ces choses dans Monsieur des Cartes. Mais je n'ay pas veu moyen de les excuser. Je voudrois qu'il s'en pût aussi bien laver que de quelques autres imputations dont Messieurs Morus et Parker l'ont chargé. Car de vouloir tout expliquer Mechaniquement en Physique ce n'est pas un crime ny impieté; Dieu ayant tout fait selon les loix de mathematique c'est à dire selon les verités eternelles qui sont l'objet de sagesse.

Il y a encor beaucoup de choses dans les ouvrages de des Cartes que je tiens erronées, et par les quelles je juge qu'il n'a pas penetré si avant qu'on s'imagine. Par exemple en Geometrie je ne croy pas à la verité qu'il ait fait aucun paralogisme (comme vous me mandés qu'on vous a dit), il estoit assez habile homme pour s'en garder et vous voyés par là que je juge de luy equitablement: mais il s'est trompé par une trop grande presomtion, tenant tout ce où il ne voyoit pas moyen d'arriver pour impossible, par exemple il croyoit qu'il estoit impossible de trouver la proportion entre une ligne courbe et une ligne droite, voicy ses propres paroles lib. 2 Geom. articulo g fin. editionis Schotenianae de ao 1659 p. 39: cum ratio quae inter rectas et curvas existit, non cognita sit, nec etiam ab hominibus ut arbitror cognosci queat. En quoy il s'est fort trompé mesurant les forces de toute la posterité par les siennes. Car un peu après sa mort on a trouvé moyen de donner une infinité de lignes courbes, aux quelles on peut assigner geometriquement des droites egales. Il s'en seroit apperceu luy même, s'il avoit assez consideré les adresses d'Archimede. Il est persuadé que tous les problemes se peuvent reduire à des equations (quomodo per methodum qua utor, inquit p. 96 lib. 3 Geom., id omne quod sub *Geometricam contemplationem cadit ad unum idemque genus problematum reducatur quod est ut quaeratur valor radicum alicujus aequationis*) ce qui est entierement faux, comme Messieurs Hugens, Hudde et autres qui entendent à fonds la Geometrie de des Cartes m'ont avoué ingenûment. C'est pourquoy il s'en faut beaucoup que l'Algebre puisse faire tout ce qu'on promet d'elle. Je n'en parle pas à la legere, et il y a peu de gens qui l'ayent examinée avec autant de soin que moy.

La Physique de M. des Cartes a un grand défaut; c'est que ses regles du mouvement ou loix de la nature, qui doivent servir de fondement, sont pour la pluspart fausses. Il y en a demonstration: et son grand Principe, que la même quantité de mouvement se conserve dans le monde est une erreur. Ce que je dis icy est reconnu des plus habiles gens de France et d'Angleterre.

Jugés après cela Monsieur s'il y a lieu de prendre les sentimens de M. des Cartes pour des oracles; mais cela n'empeche pas que je ne le tienne pour un homme admirable et pour le dire entre nous, s'il vivoit encor peutestre luy seul avanceroit plus en Physique qu'un grand nombre d'autres quoyque tres habiles gens. Il m'arrive icy ce qui arrive ordinairement aux moderés. Les Peripateticiens me tiennent pour un Cartesien, et les Cartesiens s'etonnent que je me ne rends pas à toutes leurs lumieres pretendues. Car quand je parle à des gens entestés de l'école, qui traitent des Cartes avec mepris, je rehausse l'éclat de ses qualités, mais quand j'ay affaire à un Cartesien trop zelé je me trouve obligé de changer de note afin de rabbais[s]er un peu cette opinion trop haute qu'ils ont de leur maistre. Les plus grands hommes du temps en ces matieres ne sont pas Cartesiens, ou s'ils l'ont esté dans leur jeunesse ils en sont revenus, et je remarque parmy les gens qui font profession de philosophie et de mathematique que ceux qui sont proprement Cartesiens demeurent ordinairement dans la mediocrité, et n'inventent rien de consequence n'estant que des commentateurs sur leur maistre, quoyqu'ils soyent au reste bien plus habiles que les gens d'école.