Series II Band 1 · No. 204a.
LEIBNIZ AN HERZOG JOHANN FRIEDRICH VON HANNOVER
29. März (8. April) 1679. [197a.205a.]
[ ... ] Je ne parleray pas icy ny de la jurisprudence ny des affaires ny de la theologie, quoyque feu M. l'Electeur de Mayence, et feu M. de Boinebourg m'ayent poussé à travailler à ces choses en ayant conçû une grande opinion. Je ne toucheray pas non plus les découvertes surprenantes en Geometrie et Mecaniques, qu'on a admirées en France et Angleterre; car j'ay quelque chose de plus grand que tout cela, dont je n'ay presque parlé à personne si ce n'est à V.A.S.
C'est cette langue ou caracteristique universelle, que j'ay coûtume d'appeller le tableau des choses, l'inventaire des connoissances, et le juge des controverses. C'est le grand organe de la raison qui portera aussi loin les forces de l'esprit, que le microscope a poussé celles de la veue. Cette langue ou écriture se pourra apprendre en peu de semaines, pour suffire au commerce ordinaire, elle se repandra bien tost apparemment par l'univers, sur tout estant protegée d'un grand Prince: elle nous donnera moyen de calculer en toutes les matieres comme en arithmetique: à fin de determiner ou la certitude, quand il y a assés de circomstances données pour cela, ou aumoins les degrés de probabilité. Puisque la probabilité même se peut demonstrer. Tous les erreurs ne seront que des erreurs de calcul et ceux qui voudront compromettre à cette maniere d'écrire, sortiront de leurs disputes en mettant la plume à la main. Ou je suis l'homme du Monde le plus trompé ou cette invention va terminer entierement ces doutes sceptiques de la lumiere de nature et de la droite raison. Et si jamais V.A.S. se veut donner la patience, de m'écouter là dessus à quelque heure de son loisir, je pretends de l'en persuader entierement. Je laisse juger à V.A.S. si un Prince peut contribuer à quelque chose de plus glorieux en matiere de sciences, et si un particulier comme moy peut obliger d'avantage le genre humain. Car enfin la raison est nostre tout: il n'y a rien de si raisonnable que la pieté et la vraye religion: et quand cette langue sera receue, elle vaudra mieux que mille missionnaires. De plus les sciences iront plus loin par là dans des lustres, qu'autrement dans des siecles: et peut estre qu'une infinité de choses, mêmes pour la medecine, se trouveront déjá en nostre pouvoir ex datis experimentis, que nous cherchons bien loin, ne pouvans pas nous servir jusqu'icy de nos connoissances.
Or je pretends que cette langue ou écriture pourra estre fabriquée en deux ou trois ans pour suffire à ce qui entre dans les conversations ordinaires, pourveu que je sois aidé de quelques personnes. Mais pour embrasser toutes les sciences comme je le souhaite, il faudra encor plusieurs années. Et comme la langue croistra avec les sciences à mesure qu'on découvrira des nouvelles experiences; j'ay crû, Monseigneur, qu'un si grand dessein meriteroit une fondation, qui pût aller jusqu'à la posterité: et qui mêmes pût mettre ce projet hors de danger de se perdre et en estat de me survivre, si la mort ou des accidens m'empechoient d'en voir la fin. Car enfin, si je venois à manquer à present, peut estre que plusieurs siecles s'ecouleroient avant que quelcun s'avisât de le reprendre. Car cette pensée ne vient pas aisement et passera tousjours pour chimerique avant l'execution: estant d'une nature à n'estre crûe de la plus part des hommes sans estre veue. C'est pour quoy il ne servira de rien d'en écrire un livre: puisque je n'en puis pas encor donner des echantillons à cause de la liaison des choses qui ne se laissent pas detacher les unes des autres. Mais le vray moyen de fixer cette pensée et de la rendre immortelle, sera la fondation que je viens de dire.
Or à fin que V.A.S. ne croye pas la chose si difficile ny si éloignée d'apparence, je luy diray, que pour la mettre en estat d'en faire goûter les fruits mêmes aux plus incredules, il faut seulement faire ecrire des systemes assez courts des sciences ordinaires et connües, suivant une certaine methode que je donneray, qui n'a rien de bizarre ny de difficile, et qui porteroit son utilité avec elle, si même cette langue n'y avoit rien à faire. C'est pourquoy on pourra faire faire cette encyclopedie ou ces systemes des sciences par pieces détachées, et par des personnes dont la plus part au commencement ne sçauront rien du dessein de la langue. Mais quand cette encyclopedie seroit une fois faite selon la methode que je préscriray, nos caracteres s'en pourront tirer en un moment.
Il me semble qu'un établissement destiné à inventer et à cultiver cette langue, qui est en effect celle de la raison; sera tout autrement consideré de la posterité, que les Academies della Crusca ou de la langue Françoise. Et si nos neveux apprenoient un jour que j'ay eu de la peine à obtenir ce qu'il faut pour une telle fondation; ils en seroient aussi estonnés, que nous le sommes de voir combien de peine a eu Colombe pour equipper quelques mechans vaisseaux qui nous devoient donner un nouveau monde. [ ... ]
Mais je reviens à la fondation: et j'avoue que je n'aurois jamais osé la proposer de but en blanc à V.A.S. même, quoyque je sçache qu'elle est aussi capable d'en juger que qui que [ce] soit au monde. Car ne pouvant pas encor prouver la solidité de cette proposition à posteriori par des effects, je suis reduit à la prouver à priori par des raisons qui sont demonstratives à la verité, mais qui sont si metaphysiques et si abstraites, que je n'aurois pas osé pretendre de V.A.S. de s'y amuser. [ ... ]