Series II Band 1 · No. 160a.
NIELS STENSEN AN LEIBNIZ
[November 1677.]
Monsieur.
Je tiens, que Dieu Vous fist m'interroger, si j'avois trouvé la vérité de la Religion Catholique dans la mouelle des os, et qu'il me donna à moy de vous y repondere, que les decouverts de la fabrique des os avoient servy à m'ouvrir les yeux pour connoistre Dieu, et pour désirer de luy servir le mieux, que je sçaurois. Aussi est ce à Dieu, que j'attribue l'entretiens, qu'il fist commencer entre nous ier après le repas, quand je vous faisois une recite des moyens, par les quels Dieu me sauva de toute la subtilité des Philosophes dangereux et de toute la finesse des Politiques amateurs de la même sorte de Philosophie. La raison pourquoi j'attribue ces deux nos entretiens à Dieu, est, parce qu'ils m'ont renouvellé la mémoire des obligations, que je dois à Dieu d'une si grande grace, et qu'ils m'ont donné un desir d'en mettre en papier ce que peut servir à la gloire de Dieu et au sauvement de ceux, que par même chemin de la presomption humaine se pourroient laisser conduire au precipice de cette sorte de Philosophie.
Je vous diray donc, que dans cet pays de liberté prattiquant des personnes de profession fort libre, et lisant toutes sortes des livres, quand j'avois une tres grande estime pour la Philosophie de Des Cartes, et pour touts ceux, que l'on louoit pour la connoissance de la meme philosophie, un amy de nation Suedois me portast une fois les poumons d'un boeuff avec le coeur y attaché, pour faire le recherche de la substance des poumons, où après avoir achevé les poumons nous il vient envie de faire cuire le coeur pour voir si la substance estoit musculeuse ou point, et les premiers fibres du coeur, que j'y touchoit après l'avoir cuit et depouillé de sa membrane, me conduisent vers la pointe embas, et de la pointe derechef en haut, ce qui est une verité explicante toute la fabrique du coeur, que jusqu'à ce moment je n'avois pas connu de personne et qui est directement contraire à ce que les plus grands ensemble et plus dangereux Philosophes tenoient pour une verité demonstrative, jusques à dire, que ceux n'entendoient pas la mechanique, qui n'ammettoient pas leur opinion du coeur. Peu de temps après il me vint envie un après disné de faire une comparaison, entre la fabrique du coeur et celuy des muscules, desquels je tenois le système de Mons. des Cartes infallible, et pour cette fin je prens un pied d'un Lapin que j'avois dissequé peu de temps auparavant; où le premier muscle, que j'en prenne au premier coup m'ouvre la fabrique du muscle, que même jusques à ce temps là n'avoit eté connu de personne et que renversoit tout le systeme de Mons. des Cartes.
Ces deux verités de si grande consequence, que Dieu me découvrist sans aucune mienne industrie, me firent faire ces deux reflexions:
1. Si ces Messieurs, que quasiment tous les sçavants adorent, ont tenu pour demonstrations infaillibles, ce que je puis dans une heure de temps faire preparer par un garçon de dix ans tellement, que sans aucune parole, la seule veue jette à terre les plus ingenieux systemes de ces grands esprits, quell'asseurance puis je avoir des autres subtilités, dont ils se ventent. Je veux dire, si dans les choses materielles exposées aux sens, ils se sont tellement trompé, quelle asseurance me donneront ils de ne se pas tromper de même, quand ils traittent de Dieu et de l'ame.
2. Si Dieu me découvre ces faussetés dans ces grands esprits au temps que je leur commence à porter le plus d'estime, il ne faut pas attribuer ça au hazard, mais en reconnoistre la bonté de Dieu. Et quoy que je ne quittois pas toute la doctrine, dont il y a des choses, qui sont vrayes, je me sentois pourtant peu à peu detaché de l'excessive estime, que j'avois pour eux, et je commençois tousjours d'avantage à connoistre la foiblesse de l'esprit humain, et les precipices vers où la présumption le porte. Et ammettant les discours particuliers des Religions je me reduisoit à la fin à cette proposition: Ou chaque religion est bonne, ou la seule catholique est bonne; c'est à dire: Ou la religion est une loix, que les hommes ont trouvé pour temoigner à leur auteur les obligations qu'ils luy ont, et comme cela, il suffist de suivre les loix du pays où l'on est; ou la religion nous est préscrite de Dieu mesme, et il n'y peut estre qu'une seule, la quelle doit estre continuée depuis le principe du monde jusques à son fin, et de telle sorte il n'y a qu'une seule à sçavoir celle que adore Jesus Christ, où l'on a une societé continuée depuis les promesses de sa venue.
Dans cette incertitude je continuois mes recherches naturelles et mes voyages, les entretiens de mes Amys, sans autre devotion que ceux cy: Dieu donnez moy vostre grace et celle des hommes. Si vous voulez changement de vie, donnez y la main, si vous ne le voulez pas, faites y venir des empechemens; si je sçaurois que telles choses fussent vrayement pechez, je ne les ferois plus. Quelque temps après je commençois à considerer: Il est impossible que celuy, qui m'a donné le pouvoir de penser, qu'il ne voit pas toutes les pensées. A la fin Dieu fist tant que je me trouvois dans les bras de l'église par une maniere, que je ne comprenois pas, qu'après avoir passé par là. Et voycy Mons.: comment Dieu par les decouverts anatomiques, me faisant renoncer à la presumption philosophique, me reduisa à peu à peu à recevoir l'amour de l'humilité chrestienne, qu'en verité est le plus digne amour dont une ame raisonable est capable, puisque c'est un amour de connoistre ce que nous sommes au régard de Dieu et au régard de nous, par la quelle nous arrivons à connoistre ces belles verités, comme entre autres celle de S. Jud., v. 10: Quaecunque quidem ignorant, blasphemant, quaecunque autem naturaliter, tanquam bruta animalia norunt, in iis corrumpuntur.
J'ay puis après apris, que toutes les paroles dont nous nous servons de Dieu et de l'ame, n'ont plus de rapport pour nous en expliquer leur nature que quand on prens les paroles de l'attouchement pour expliquer des proprietés des couleurs.