Series II Band 1 · No. 125.
LEIBNIZ AN NICOLAS MALEBRANCHE
[Paris, 1. Hälfte 1676.] [124.197.]
Mon Reverend Pere
Je conçois fort bien, que ceux qui ont la facilité de comprendre et de s'enoncer trouvent plus de plaisir dans les conversations que dans les disputes par écrit: mais ceux qui sont aussi pesans que moy, ne peuvent pas les suivre. Car ils se trouvent arrétez par tout, au lieu que les écrits leur laissent le loisir de mediter. Cela estant il est conforme à l'equité, et même à la charité, que ceux qui sont plus parfaits, ayent quelque condescendance pour les foibles. Je voy, que vous en avez assez pour moy, et que c'est peut estre la seule raison, qui vous peut avoir engagé à me répondre. Je vous en suis obligé, et je Vous supplie seulement, de ne pas regretter quelques heures que Vous pourrez encor employer à achever de m'instruire, de la maniere que Vous avez commencé.
Il y a deux Questions, l'une si la separabilité est une suite de la distinction reelle,
l'autre, si la mobilité est une suite de la separabilité. Vous affirmez l'un et l'autre, et vous
entreprenez de le prouver. J'avois trouvé, que vostre preuve suppose que deux choses reellement
distinctes peuvent tousjours estre parfaitement entendues l'une sans l'autre. Je vous avois
prié dans ma lettre de le prouver de la maniere que je le niois, sçavoir que tous les requisits de
l'une peuvent tousjours estre entendus, sans qu'on entende tous les requisits de l'autre. Vous
distinguez dans vostre response entre les estres absolus et respectifs. Vous dites que les estres
absolus n'ont point de requisits: or les choses, dont il s'agit, sçavoir deux parties de l'espace
sont des estres absolus, donc, puisqu'ils n'ont point de requisits, il sera vray, que l'une pourra
estre parfaitement entendue, sans qu'on entende parfaitement l'autre: ou, que tous les requisits
que l'une peut avoir, puisqu'elle n'en a point, seront entendus, sans qu'on entende tous les
requisits de l'autre; puisque l'autre n'en a point non plus. C'est tres bien distingué. Mais il vous
reste à prouver que deux estres, tels que sont les parties de l'espace, n'ont point de requisits.
Chez moy, tout ce qui peut estre produit, a des requisits hors de luy, sçavoir ceux qui ont
concourus à sa production. Or les parties de l'espace sont produites par le mouvement du corps
qui le coupe. Donc elles ont des requisits. Vous entreprenez pourtant de prouver le contraire, et
cela ainsi:
Les parties de l'etendue ne sont pas des manieres d'estre, ou estres respectifs, mais des estres absolus.
Les estres absolus ont une idée simple.
Les choses dont l'idée est simple n'ont point de requisits.
Donc les parties de l'espace n'ont point de requisits.
De la maniere que Vous expliquez par ce raisonnement même, ce que vous appellez
Estres absolus, je suis obligé de ne pas accorder, que les parties susdites sont des estres
absolus: il n'y aura même que Dieu, et ses perfections ou attributs, qui seront absolus en ce sens
là.
Vous inserez quelques raisonnemens à part. Vous dites qu'on peut penser à une partie d'un étendu sans penser à toutes les autres. Je réponds, qu'autre chose est y penser, et autre chose est, l'entendre parfaitement, ou entendre tous les requisits, quand il y en a.
Au reste, je suis tousjours en droit de supposer, qu'il n'est pas necessaire, que tout étendu soit mobile; jusqu'à ce qu'on le prouve: et celuy qui répond à une preuve peut tousjours supposer ce qui est en question, tandis qu'on ne prouve point l'impossibilité de la supposition.
Cela me doit servir aussi pour répondre à ce que Vous dites au second article, sçavoir que
la mobilité est une suite de la separabilité. Vostre preuve est,
Ce qui separe deux choses étendues est entre deux.
Ce qui est entre deux choses, peut estre conceu augmenter de grandeur.
Ce qui est entre deux choses augmentant de grandeur, augmente leur distance.
Ce qui augmente la distance de deux choses, les met en mouvement.
Donc, ce qui separe deux choses étendues, les met en mouvement.
Je réponds en niant la premiere proposition de ce raisonnement; sçavoir que ce qui separe
deux choses étendues se met tousjours entre elles, puisque j'ay déja declaré dans la premiere
lettre, que j'appelle separation, non seulement l'éloignement, mais encor la destruction
d'une chose sans l'autre: Et j'ay fait voir par un exemple, comment il y a une separation sans
éloignement. Vous avez preveu, que je ferois cette réponse, et vous dites incontinent apres: Je
*tombe d'accord, que les parties de l'étendue sont separables, en ce que l'une peut estre détruite
sans l'autre; mais cela n'empeche pas, que l'une ne puisse s'éloigner de l'autre, si ce
n'est que l'on veuille tousjours se representer l'étendue comme immobile: c'est à dire supposer
ce qui est en question.* Mais vous vous pouvez souvenir, que j'ay dit en termes exprés dans ma
premiere lettre, que ce que je disois, n'empeche pas ce que vous dites, pourveu que vous le
prouviez: et j'ay protesté, qu'en faisant voir qu'il y a une separation sans éloignement, je ne
veux pas vous prejuger en cas que vous puissiez prouver, qu'il n'y a point de separabilité sans
elongabilité. Mais je m'attendois à cette preuve, et je croyois pouvoir cependant supposer ce
qui est en question.
Je suis asseuré que Vous jugerez Vous même, qu'il faut encor quelque chose, pour faire concevoir clairement la necessité de la mobilité de tout ce qui est étendu; et je souhaitte que vous m'en fassiez part, si vous avez en main quelque chose qui puisse satisfaire. Je reconnois qu'il est souvent difficile d'énoncer nos pensées, et de faire sentir aux autres ce qui nous paroist convainquant: mais je tiens aussi, que c'est alors que nous avons une demonstration achevée, quand nous sommes en estat de l'enoncer d'une maniere incontestable à l'égard de tout homme qui voudra prendre le soin de l'examiner de point en point.
Enfin pour Vous rendre justice, Vous pourriez avoir raison de desirer, qu'un adversaire vous prouvât luy même qu'il y a quelque étendue immobile; si vous aviez à faire à un adversaire: mais vous n'en trouvez point en moy, qui suis en humeur d'apprendre, et non pas en estat d'enseigner. Vous pouvez adjouter, qu'au moins la presomtion est, que tout ce qui est étendu est mobile, jusqu'à ce qu'on prouve qu'il y a quelque étendu immobile. Je réponds que je trouve en moy cette presomtion contrebalancée par un certain penchant que tous les hommes ont, de concevoir un espace distinct de la matiere. Je suis
Mon Reverend Pere Vostre treshumble et tresobeissant serviteur Leibniz.