Series II Band 1 · No. 123.
LEIBNIZ AN NICOLAS MALEBRANCHE
[Paris, 1. Hälfte 1676.] [124.]
Au P. de Malebranche.
Mon Reverend Pere
En retournant chez moy j'ay medité sur ce que nous avions dit de part et d'autre. Il est tres vray comme vous avez bien reconnu, qu'on ne sçauroit faire assez de reflexion sur toutes les choses, pendant la chaleur de la conversation; à moins que de s'assujettir à des loix rigoureuses, ce qui seroit trop ennuyeux. Mais il est bien plus commode d'observer ces loix sur le papier. Je l'ay voulu essayer.
Nous estions sur cette question si agitée, sçavoir si l'espace est reellement distinct de la matiere, s'il y peut avoir un vuide, ou si plustost tout ce qui est étendu est matiere. Vous soûteniez le dernier, sçavoir que l'essence de la matiere consiste dans l'étendue seulement. Et pour prouver que ce vuide pretendu ne seroit qu'une portion de la matiere, vous me fistes remarquer, que ce vuide a des parties reellement distinctes; par exemple un vase tout vuide, separé en deux par un corps qui le coupe. Or tout ce qui est reellement distinct d'un autre, en est separable, à ce que vous disiez, donc les parties de ce vuide sont separables, donc elles sont mobiles. Donc ce vuide pretendu est une portion de la matiere. Ou pour parler un peu plus formellement, et par propositions,
(1) Le vuide (: celuy du vase susdit, par exemple :) a des parties reellement distinctes.
(2) Deux choses reellement distinctes sont separables.
(3) Deux choses estendues separables sont mobiles.
(4) Tout ce qui a des parties mobiles est matiere.
(5) Donc le vuide pretendu proposé, est matiere.
Dans ce raisonnement je suis obligé de demander la preuve de deux propositions, sçavoir de la 2de et de la 3me. Je vous avois déjà contesté la seconde, mais apresent je vois que la 3me n'est pas sans difficulté, et je commenceray par elle.
Je demande donc, qu'on prouve que deux choses étendues separables, sont mobiles, ou peuvent changer de distance. Je n'aurois pas besoin de donner la raison, qui me fait douter: car en matiere de demonstration on a tousjours raison de douter d'une proposition qui n'est pas prouvée. Je le fais pourtant pour vous faire mieux entendre ma pensée.
Soit l'espace vuide ABCD separé en deux parties, par le corps EF, je dis que l'espace ABFE, est separable de l'espace EFCD, sans mouvement, ou sans s'éloigner de luy; sçavoir par la destruction de l'un, sans la destruction de l'autre. Car supposons que le vase du costé droit soit courbé, ou que le parallelogramme ABFE, soit changé en figure courbe EGFE, je dis qu'une partie de l'espace entier ABCD sçavoir DEFC reste, et que l'autre sçavoir ABFE, est détruite, et changée en EGFE. Et il ne faut pas dire, que le premier espace ABFE reste encor, quoyqu'il ne soit plus designé par aucun corps; parceque je croy devoir soûtenir, que les parties dans le continu n'existent qu'autant qu'elles sont determinées effectivement par la matiere ou par le mouvement. Donc je conclus, que les parties de l'espace peuvent estre separées quoyque sans eloignement, puisque l'un de ces deux lieux vuides rectilignes a fait place à un lieu vuide curviligne. Mais je ne pretends pas Vous prejuger par là, en cas que vous puissiez prouver par une raison à part que l'elongabilité ou mobilité d'un étendu, est une suite de la separabilité, quoyque l'éloignement, comme je viens de prouver ne soit pas une suite de la separation.
Voilà pourquoy je demande la preuve de la 3me proposition. Je viens maintenant à la
seconde, sçavoir que deux choses reellement distinctes sont separables. Vostre preuve ce me
semble, se reduisoit à cecy:
1) Deux choses reellement distinctes peuvent estre [entendues] parfaitement, l'une
sans l'autre. J'adjoute ce mot, parfaitement, par ce que je le croy conforme à vostre
sentiment.
2) Deux choses intelligibles parfaitement l'une sans l'autre peuvent estre l'une sans l'autre, ou sont separables.
3) Donc deux choses reellement distinctes sont separables.
J'ay bien medité là dessus, et voicy de quelle maniere je demeure d'accord de la 2de
proposition de ce prosyllogisme: Si entendre parfaitement une chose, est entendre
tous les requisits suffisans à la constituer, alors j'avoue cette proposition: sçavoir: Quand tous
les requisits suffisans à constituer une chose peuvent estre entendus, sans qu'on entende tous
les requisits,
J'espere que Vous jugerez par ce que je viens de dire, que j'ay taché de débarasser la chose, que j'ay écrit cecy pour l'amour de la verité, et que je ne suis peutestre pas tout à fait indigne d'instruction. Et je vous asseure, que vous ne me sçauriez convaincre, sans tirer de moy un aveu sincere de vostre avantage.
Après cela peut estre que vous me reconnoistrez pour philosophe, c'est à dire amateur de la verité, avec autant de passion, que je suis,
Mon Reverend Pere Vostre etc. Leibniz.