Series II Band 1 · No. 116a.

LEIBNIZ AN EDME MARIOTTE

[Juli 1673.] [129.]

French

Monsieur

Je croy d'avoir trouvé la solution du probleme mechanique que vous m'aviez proposé hier au soir, il est assez beau, et assez difficile pour meriter même une recherche plus longue que la mienne. Car estant revenu au logis, je ne quittay pas la plume avant que d'en estre venu à bout.

C'est à vous, Monsieur, de juger, si j'ay bien rencontré, puisque vous allez nous donner des lumieres nouvelles en fait de mechanique, et confirmer par tant d'experiences extraordinaires et surprenantes, ce grand principe du Ressort, qui est la cause veritable de tous les phenomenes du choc de corps, et qui m'estoit tombé dans la pensée, sans avoir la moindre communication ny avec vous, ny avec Monsieur Wallis, qui en a parlé publiquement le premier, à ce que je crois, dans un livre publié presque le même temps que je faisois imprimer en Allemagne mon Hypothese. Comme vous d'autre costé avez trouvé le premier tant d'experiences surprenantes qui en dependent. Je ne connois personne qui en ait parlé que nous trois, l'un sans sçavoir la moindre chose de l'autre; ce que je dis pourtant, sans me mettre en rang avec des personnes de vostre merite; car l'un de vous ayant donné des theoremes subtiles, l'autre des experiences belles avec des solutions bien demontrées, il ne m'en reste rien, que la satisfaction d'avoir rencontré avec Vous pour ce qui regarde l'opinion simple et nüe en elle même, sans les ornements dont elle est parée par vos soins. Car la consideration du son qui se fait par le choc, et qui est l'effect d'une vibration ou tremblement dans les parties du corps choqué, qui se plient et remettent par leur ressort, m'en persuada assez: mais ce qui me fit naistre cette pensée premierement fut la reflexion sur un accident assez vulgaire et de bas alloy que je n'alleguerois pas si je voulois suivre la maxime de ceux qui ont le bonheur, si nous le croyons, d'avoir tousjours des rencontres nobles et romanesques. Or laissant tomber par hazard un peigne de corne à dents longues et flexibles sur la table, je remarquay, qu'une des dents exterieures ayant touché [le] fond seule, se plia beaucoup par la force de la cheute, et apres un intervalle assez sensible, se remit avec tant de vitesse, qu'elle fit rejallir le peigne à une hauteur peu differente de celle dont il estoit tombé. Voilà comme des occasions peu considerables peuvent faire naitre des pensées assez nobles et importantes. Je me rendis facilement à ces considerations, d'autant plus que ce que Monsieur des Cartes avoit dit touchant la reflexion des corps ne pouvoit pas asseurément, passer pour demonstré, par ce que sa supposition, que le mouvement ne se perd pas, est appuyée sur un principe bien foible, et peu digne d'un si grand homme comme luy, sçavoir que la sagesse de Dieu est interessée à ne laisser rien perdre dans le monde. S'il avoit songé à la nature du ressort, il ne se seroit pas servi de ce sacré refuge d'un miracle perpetuel. Pour moy, je poursuivis cette notion avec assez de succes, quoyque je croyois estre seul de ce sentiment, jusqu'à ce que j'appris par un mot dit en passant dans les Transactions des Philosophes, de Mons. Oldenbourg secretaire de la Societé Royale d'Angleterre, que Mons. Wallis avoit dit quelque chose d'approchant, dans son livre du Mouvement, et qu'il attribuoit aussi la reflexion au ressort, quoyque je n'aye pû voir son livre qu'estant venu en France l'année passée. Et Monsieur Wallis, qui a autant de candeur que de sçavoir, ayant vû mon Hypothese Physique en témoigna une satisfaction extraordinaire pour ce qui regarde le gros et la substance de l'Hypothese (: car je ne nie pas qu'il y a bien de choses à dire, quand on vient au détail :) sans se formaliser de cette concurrence de nos opinions touchant l'origine de la reflexion: comme cela se voit dans sa lettre imprimée à Monsieur Oldenbourg. Mais il luy plût sur tout comme aussi à d'autres personnes tres sçavantes en France et en Italie, la grande harmonie de mon hypothese, quand on la considere, toute entiere, et dans toute son étendue. Car outre qu'elle est quelque chose de plus qu'une Hypothese, ne supposant rien en effect, que ce que nous voyons, sçavoir le mouvement de la lumiere à l'entour de la terre; on a avoué, que cette reduction de tous les phenomenes de la nature à trois principaux, sçavoir la pesanteur, le ressort, et la direction comme celle de l'aymant; et encor la reduction de ces trois phenomenes à ce mouvement general incontestable, de la lumiere, est tres considerable, et qu'elle approche fort de la demonstration.

Pour revenir au choc des corps, j'eus le bonheur, après l'impression de mon traité, de trouver la veritable raison, toute claire et toute mechanique, mais aussi toute nouvelle, de la Refraction vers la perpendiculaire du Rayon qui entre dans un medium transparent plus épais. Tous les philosophes, horsmis ceux, qui font profession d'estre sectateurs, tombent d'accord, que ce que Monsieur des Cartes a dit là dessus est bien different de ses autres pensées, claires et nettes, cellecy ne pouvant pas contenter l'esprit, et se perdant même dans un labyrinthe de difficultez, qui est la veritable marque d'une hypothese mal fondée. Mais personne n'y ayant apporté remede: je crois d'avoir esté assez heureux pour y rencontrer puisque je n'en rends point d'autre raison, que celle, qui fait qu'une balle de plomb se jette plus loin qu'une plume, et que la longueur du canon augmente la force du coup. J'expliqueray une autre fois plus amplement ce que je vous en contay de vive voix: et à present je viendray au probleme que vous m'avez proposé, n'ayant fait cette digression, que pour vous témoigner la joye que j'ay de voir que vostre traité du choc des corps s'imprime à la fin, et va repandre par tout l'éclat de vos découvertes.